GRIBOUILLAGES SUR DES LIVRES ET LEURS AUTEURS

Gand, le 6 octobre 2018

Je viens de terminer le pavé de 646 pages de Fernando Aramburu, intitulé non sans une ironie attristée, “Patria”. C’est une histoire  qui met en scène à travers les vues et sentiments, observés avec la rigueur de l’empathie, des personnages, père, mère, enfants et leurs partenaires respectifs, appartenant à deux familles basques amies puis séparées par la haine qu’installe une action meurtr!ère d’ETA. Aramburu déploie tout son talent descriptif et narratif dans cette entreprise éthico-littéraire, imprégnée de l’absurdité d’un idéalisme radical qui se dit oeuvrer pour le “bien” de la nation Basque. Il démontre que c’est  bien le peuple basque, aussi bien les victimes que les fauteurs de violence, qui paie les dégâts: le deuil, les rancunes, les peurs qui laissent des blessures qui tardent tellement à se cicatriser. Jusqu’à ce que le pardon, demandé et accordé, permette enfin de retrouver la paix.  Un grand livre.

Gand,  6 janvier 2018

“La mierda existe”, pensó”. C’est la première phrase de “Generación cochebomba” de Martín Roldán Ruiz. Elle me fait penser au fameux “Cuando el Perú se jodió?”par quoi commence  “Conversación en la Catederal” . Mais là où le livre de Vargas Llosa évoque les années cinquante de la dictature d’Odría,  ce livre-ci nous plonge dans la misère des années 80 et 90 des présidents corrompus Alan García et Alberto Fujimori, tous les deux confrontés à la terreur du Sentier Lumineux.  Le personnage principal Adrián R. fréquente le petit monde des “subtes”, la jeunesse perdue de ces temps-là qui s’enfonce dans la drogue, l’alcool et autres excès et se nourrit de la musique underground de groupes au noms de Ataque Frontal, Eutanasia, Narcosis, Kaos General.

Il faut dire qu’alors le chaos était bien général. Plongés dans l’obscurité de pannes d’électricité continues, la population vit dans la peur des attentat de la guerrilla maoiste, mais aussi de la contreterreur de l’armée péruvienne. En plus il y a aussi les vols à la tire des « piranhas » drogués au Terrocal, La politique économique erronnée du président Alan Garcia détruisit la classe moyenne et entraîna le pays dans une hyperinflation de 2000%. Son successeur Fujimori paraissait meilleur au début mais son gouvernement se tranforma en une dictature-narco.

Roldan Ruiz crée des liens subtils entre ses personnages qui se meuvent autour d’événements réels survenus à cette époque de façon à ce que le lecteur puisse ressentir leurs aventures, la plupart tragiques, comme s’il les avait vécues. Ce roman a été édité à compte d’auteur avant d’avoir été retenu dans la collection Biblioteca Breve de Seix Barral. Selon moi il s’agit d’un événement littéraire majeur.

Gand, le 11 novembre 2017

Après le succès international de « Guerre et Térébenthine », Stefan Hertmans a publié un nouveau livre qui lui est également intimement lié: « la Convertie ». Il s’agit d’une quête où l’auteur part à la recherche des traces d’une femme, née il y a plus de 1000 ans à Rouen. Elle y rencontre l’amour interdit avec un homme juif. Et cela à l’ époque chaotique et violente des croisades, des pogroms et des chasses aux sorcières. Tout ce qu’elle aura conquis à grande peine, elle le perdra: son mari, ses enfants et même sa raison. Seul lui restera le petit village des ses amours heureux où elle s’éteindra dans la solitude et le désarroi. Ils’agît de Monieux, en Provence, où l’auteur a une maison de vacances. Il y aussi quelques manuscrits récupérés dans les oubiettes de l’ancienne synagogue du Caire, qui se trouvent  à l’instant dans les archives de la bibliothèque de Cambridge où l’auteur a pu les consulter. Hertmans est parvenu à reconstituer l’errance tragique de son personnage et l’a integrée dans la forme d’une empathie miraculeuse.

 

Gand, le 15 juillet 2017

Je crois pouvoir dire que La Regenta,  récit, écrit à la fin du 19e siècle, et qui compte 660 pages imprimées en petites lettres, est le roman le plus accompli que j’ai lu en Espagnol depuis le Quijote. Son auteur est Leopolda Alas, alias Clarín, le pseudonyme  qu’il adopta pour écrire ses textes satyriques lorsqu’il faisait partie à Madrid du “Bilis Club” de “la cervecería española” où se réunissait la terturila asturiana. Il s’installe à Oviedo avec son épouse et ses enfants, où il ensaigna le Droit Romain, puis le Droit Naturel et publia là  à ses 33 ans son chef d’oeuvre en 1885 (il n’y survivra que 16 ans). L’accueil fut franchement négatif. La classe priviligiée de ce qui s’appelle la ville de Vetusta dans son livre s’y voit clairement réflétée:  son immobilisme, son hypocrisie, son refus de tout changement.   Son principal opponant est toutefois l’Eglise.  Ainsi l’évêque d’Oviedo déclare  dans un épître pastoral que le livre contient des contenus érotiques et qu’on s’y moque des pratiques chrétiennes et qu’il  incite à l’athéisme.

En tant que chef d’oeuvre littéraire on y trouve le réalisme d’un Balzac, l’engagement d’un Zola et le style de Flaubert (sans cependant partager l’objectivité de son approche). Son personnage principal est la collectivité de Vetusta, où les gens qui peuplent cette ville s’avèrent souffrir d’une inconsistence de la personnalité qu’ils essayent de compenser par l’identification aux conventions sociales. Le chanoîne Fermín De Pas compense son manque de vocation par sa volonté de pouvoir et  – stimulé en cela par sa mère – l’âpreté au gain. Il ressent  la chasteté pastorale imposée comme une prison: ”la soutane, torturée par ses pas puissants, disait “non”, non, non” comme le crissement d’une chaîne, qu’il était incapable de rompre”. Sous prétexte de soins pastoraux prodigués au confessional, il manie ses sentiment de moins en moins sublimés pour la jolie Ana Osorio, l’ainsi nommée “Regenta”. Celle-ci s’est mariée sans amour – pour fuire la misère – avec le Régent Victor Quintanar, un homme naîf et soucieux du qu’en dira-ton qui ne se doute pas des manoeuvres de son ami Alvaro, dit Mesía, que toute la soit-disante bonne société, sauf lui, connaît comme un Don Juan incontinent. En premier lieu parmi les membres  du club bourgeois qui se réunit au “Casino”, mais aussi dans la société peu scrupuleuse des aristocrates de Vetusta.

Manipulée par la bondieuserie empreinte de mysticisme du chanoîne, Ana résiste longuement aux tentatives de Mesía, Mais lorsque Don Fermín, en un moment d’exaspération, ne parvient plus à cacher ses véritables sentiments pour La Regenta, elle s’en détourne avec dégoût et peu à peu, se laisse embobiner parDon Alvaro. Cette histoire se termine mal, vous l’avez deviné. Don Victor découvre le pot aux roses et – lorsque Don Fermín lui fait comprendre que son déshonneur est devenu public, se voit contraint de défier son ancien ami en duel. Celui-ci le tue et s’enfuit en bon lâche qu’il est vers Madrid. Ana Osorio, exclue de la bonne société qui la voit comme le bouc émissaire de ses propres défaillances, se voit contrainte à  un isolement social total. Lorsque à la fin du récit, elle rompt cet isolement pour une dernière sortie vers la cathédrale (présence constante qui couve le drame de la Regenta de sa tour gothique) le lecteur la découvre évanouie dans la chapelle où le chanoîne  entendait la confession. Elle se réveille sous un baiser  v(i)oleur d’un misérable acolythe  quelle ressent comme le ventre visqueux et froid d’un  crapaud.

Une image forte parmi les nombreuses qui peuplent ce livre admirable, qui accumule tant les desciptions naturelles que les observations sociales.  L’auteur de ce grand livre, outre ses qualités de conteur et de styliste, a le mérite, tout comme son prédecesseur, Cervantes, dans l’art du roman, de remuer de fond en comble les eaux boueuses de cette Espagne prisonnière de ses peurs d’hier et de toujours.

 

 

 

 

Gand, le 1er mars 2016,

Les 1125 pages de “2666”, le dernier roman de Roberto Bolaño, se sont échappés de mes doigts, mais pas de mes penseés. Ce gros livre, aucun éditeur aux propos commerciaux ne l’aurait jamais publié si cela avait été un premier roman, vue l’accumulation de vices de forme concernant l’intrigue, la transparence, la caractère reconnaissable des personnages etc. Il a été publié deux ans après la mort de son auteur, victime d’une crise hépathique et recueille aujourdhui les éloges de la communauté littéraire qui dès 1998, avec “Los detectives salvajes” avait remarqué le non-conformisme, puis la véritablé originalité de son approche. A tel point qu’Enrique Vila-Matas, qui pensait découvrir enfin l’ame soeur littéraire, observa qu’il s’agissait d’une fissure qui ouvrait  une brêche par laquelle circuleraient les nouveaux courants littéraires du nouveau millenium.

Né en 1953 rien ne prédisposait le jeune Roberto, né au Chili d’un père carrosseur-boxeur et d’une mère instit, dislexique de surcroît, qui n’avait pas même terminé ses études secondaires, à devenir l’auteur hispanique le plus novateur de sa génération. Mais sa vie solitaire, aux côtés de sa maman qui alla vivre au Mexique, à la capitale, puis à Ciudad Juarez, où il devint un lecteur passionné en autodidacte, fit croître en lui la (vilaine?) graine littéraire. A vingt ans, enthousiasmé par l’élection de Salvador Allende, il retourna au Chili. Le coup d’état de Pinochet lui valut une brève détention dont il put s’échaper grâce à l”aide d’un ancien copain, devenu policier. Expérience qui lui inspira “Estrella Dorada” (publiée en 1996), l’histoire d’un imposteur qui s’avère une sorte d’esthète de l’horreur.

De retour au Mexique il monta avec quelques amis poètes comme lui à l’époque le mouvement infraréaliste, terme emprunté à l’artiste Roberto Matta, qui s’opposa à l’establishment littéraire qu’ils voyaient incarnés par Octavio Paz. En 1977 il rejoint sa mère malade à Barcelone où il vit de petits métiers, entre autres gardien d’un camping, et où il commence à écrire ses premiers textes en prose. Trois ans plus tard il déménage à Gerone et s’installe en 1986 à Blanes avec sa jeune épouse Carolina López. Ses premiers succès d’édition, aisi que certains honneurs tels que le prix Romulo Gallegos, ne le mettent toutefois pas à l’abri du besoin. A sa mort, à l’âge de 50 ans, il laissa le manuscrit, presque terminé de ce qu’on considère comme son chef d’oeuvre, au titre énigmatique “2666”, et pas seulement le titre d’aillleurs, à titre posthume. Enigmatiques, tous ses livres semblent l’être. Sa technique favorite étant l’ellipse, celle-ci ne conduit toutefois pas au suspense suivi d’une révélation comme dans le roman policier. En fait il s’agit plutôt d’un secret que ses récits s’efforcent de cacher sans jamais le révéler, laissant à chaque fois le lecteur sur sa faim, en fait à ses réflexions. Ce qui m’est arrivé également à la fin de ma lecture. Dans son dernier livre il y a d’abord le personnage, Benno von Archimboldi, dont on s’approche  à travers les recherches de quatre professionnels académiques pusillanimes, mais aussi entre autres à travers d’un inquiétant fait divers détaillant les assassinats en série de jeunes femmes violées et torturées dans la ville mexicaine située à la frontière des Etats-Unis de Santa Teresa, qui est le résidu romanesque de la Ciudad Juarez de sa jeunesse. Le dernier roman-chapitre révèle le point de vue d’Archimboldi, le personnage principal, un écrivain allemand, connu seulement par son éditeur et son éditrice. Le récit de sa vie, qui partiellement suggère l’autofiction, contient une épopée largement développée, sur l’expansion nazie vers les pays de l’Est, récits à tiroir inclus, qui rejoignent la fascination de Bolaño pour l’histoire militaire nazie, qu’on retrouve également dans son roman sur les jeux de stratégie, “El tercer Reich”, publié aussi à titre posthume. Comme je l’ai déjà suggéré, même ce dernier tôme qui nous confronte à la biographie de son étrange personnage, ne révèle rien au lecteur sur l’énigme policière des meurtes en série qui le tiennent en haleine. Serait-ce que la justice humaine soit incapable de découvrir la vérité? Ou la vérité serait-elle par définition indéchiffrable?

 

 

 

Gand, le 28 décembre 2015,

“La part de l’autre” est le titre qu’a donné à son livre Eric-Emmanuel Schmitt, qui le dit tout sur son entreprise d’entrer dans le psychisme d’Adolf Hitler. On a dit beaucoup de choses sur lui, qu’il était un génie, un monstre, le produit de circonstances historiques, qu’il avait été manipulé par plus monstrueux que lui ou que le mauvais génie du peuple allemand se serait exprimé à travers lui. Schmidt s’est penché sur tout cela et a décidé de s’éclairer en payant de sa personne à travers l’exercice périlleux de l’identification par l’écriture. Autrement dit Hitler est devenu son personnage, en réalité ses deux personnages: l’Adolf Hitler historique dont nous connaissons la biographie et un grand nombre de ses actes…et puis un Adolf H. virtuel qui naît au moment, jugé crucial par l’auteur, où le jeune peintre Adolf est recalé à l’académie des arts de Vienne et s’initie à la vie misérable de l’artiste raté. Mais justement Adolf H., génétiquement et biographiquement (jusque là) la même personne que l’Adolf réel, lui, réussit et commence une carrière, difficile certes, mais qui le mènera au succès tant artistique qu’humain. Il connaître également les affres de la guerre 14-18 et y survivra comme l’autre. Mais à partir de là tout change. Il reconnaît ses faiblesses, ce que le vrai s’obstine à ignorer, et ne tombe pas dans le piège de la politique. L’Allemagne ne devient pas nazie, ne fait pas la guerre, les juifs ne sont pas persécutés. Ni guerre donc, ni génocide, ni intervention américaine. Le monde – et l’Europe en particulier – se sauve d’une catastrophe traumatisante et le lecteur peut se mettre à imaginer ce qu’il serait advenu de nous dans cette nouvelle perspective. Il y a là à boire et à manger pour tout déterministe (génétique ou social) ou son contraire adepte du libre arbitre. Cette manipulation littéraire implique aussi une réflexion sur la psychologie. Schmitt met en scène papa Freud qui libère Adolf H des blessures de son enfance par la prise de conscience et un certain docteur Forster qui délivre l’Hitler réél de sa cécité hystérique contractée à la suite d’une attaque au gaz, par l’hypnose, thérapie interventioniste qui ne guérit pas vraiment, vu que la patient n’est pas conscient et continue à ignorer ses pulsions les plus secrètes qui le pousseront vers les plus hautes (ir)responsabilités. A nous de juger quelle aurait pu être la part de l’autre dans cette histoire qui mêle l’intime et l’histoire. Mais le titre dit plus encore… la part de l’autre, celle qu’a assumée l’auteur en se coulant dans le moule peu ragoûtant de ce qui est devenu l’incarnation du mal, nous enseigne aussi la banalité du mal. L’autre c’est nous tous confrontés au mal qui sommeille aussi en nous. En le niant, en s’ignorant, est-ce que nous ne commettons pas la même erreur que l’Hitler réel?  A cette autre façon de dire “Hitler connais pas” il n’y a que l’ancien “gnoothi seauton” pour y remédier.

               

 Gand, le 18 novembre 2015

Le hasard d’un marché aux puces ayant de l’allure, organisé dans la nef antérieure de l’Eglise Saint Nicolas, m’a fait découvrir “Socialisme fasciste” de Drieu La Rochelle. C’est ce recueil d’essais publié en 1934, année de toutes les confusions, qui a été le pas décisif qui aura scellé le destin politico-littéraire de cet auteur talentueux mais versatile. Il avait alors déjà suivi une trajectoire qui allait de la vieille droite Maurassienne au socialisme démocratique. Sa décision de souscrire à ce qu’il appelle le “socialisme fasciste” est le produit de raisonnements dont la lucidité première se dilue dans le sofisme. La logique à laquelle il prétend, tente de justifier ce qui me paraît être une labilité émotionnelle. Celle qui le pousse à l’admiration des “maîtres”. Il faut dire qu’ils sont bien présents à ce moment de l’histoire et il a des gentillesses pour chacun d’eux: Staline, Hitler et Mussolini. Son admiration, un peu à la façon de Nietzsche, n’implique pas une appréciation morale. “Le dictateur, dit-il, est un journaliste comme Mussolini, un somnambule de haut-parleur et de la radio comme Hitler”. Il constate la “démagogie du XXe siècle” qui aurait “tué le parlement par la Presse et la Radio”. Néanmoins il les considère ces tristes sires comme des “héros”, même s’il les identifie à des “hors-la-loi d’hier devenus des policiers qui dans une période de troubles imposent de nouvelles lois” et considère aussi bien Staline, qu’Hitler et Mussolini, comme des gangsters. Ce que l’histoire n’hésitera pas à confirmer par après.

Il éliminera l’idéologie communiste que partageaient ses amis surréalistes d’autrefois, tels que Louis Aragon, s’opposant surtout à la notion de lutte de classe. Il observe que les révolutions sont toujours le fait d’une élite qui finit par privilégier à son tour, non pas une classe, mais de nouveaux éléments divers, selon la situation créée. Drieu rejette aussi les nationalismes et s’affirme européaniste. Au-delà des théories, soit territorialiste comme en France ou de consanguinité comm en Allemagne, visant à unir un peuple en l’englobant ou en voulant l’ englober dans la Nation, dont il observe le caractère conventionnel, il prône la formation de blocs. Il y a le bloc Pangermanique au centre, dont il justifie l’expansionisme, le Russo-Slave à l’Est (qui s’est effectivement établi après 1945), et le Franco-Italien-Ibérique et l’Anglo-Scandinave dans la périphérie occidentale (du Sud au Nord). Pour lui un pas en avant nécessaire vers l’union européenne. Tout cela, mêlé à une remarquable connaissance géostratégique des guerres qui s’annoncent, le fait revendiquer dans un chapitre entaché de “newspeak” (intitulé “Contre la dictature”) la “nécessité dictatoriale”. Selon lui une nécessité historique qui à l’instar de ce qu’avait fait Napoléon pour les idées de la Révolution Française, sert à fixer les nouvelles idées révolutionnaires de son époque. Le pacifisme des ses amis socialistes démocratiques il les associe à la déshumanisation de la guerre moderne dont l’aspect chevaleresque  s’est vu détruit dans la carnage des bombes, grenades et gaz de la première guerre mondiale.  Il leur oppose la violence révolutionnaire qui garantirait le renouvellement des états fascistes et communistes qui auraient en commun une “religion de la violence” et une même foi dans la révolution permanente.

Cet amalgame de demi-vérités, d’observations parfois prophétiques, une simplification préssée la transforme en lieux communs. Il y a chez Drieu aussi une sorte de narcissisme mou qui se nourrit d’une solitude existentielle qu’il a en commun avec ses deux grands contemporains, Céline et Sartre. Chez lui cela a pris la forme d’un culte de l’héroisme qui semble l’avoir fait basculer dans le camp fasciste. Ceci l’a mené ensuite à la collaboration. Pour sa défense mentionnons que lorsqu’il dirigea les éditions Gallimard pendant l’occupation, il atténua quelque peu ses velléités de violence en sauvant collègues et amis de l’emprisonnement et de l’extermination.  

                         

 

 

Gand, le 1er octobre 2015,

C’était un achat  dans une des filiales de Crisol à Lima. Lorsque je vis le nom de l’auteur, de qui “el hombre que amaba los perros” me rappelait une expériece de lecture passionnante, je n’avais pas hésité à acheter son dernier bouquin. 513 pages, un titre (“Herejes”) qui me va et sur la couverture un intérieur aux meubles anciens avec un portrait de Rembrandt pendu au mur que surplombe un escalier de style art déco en colimaçon. Et me voilà parti pour ce policier historique du cubain Leonardo Padura qui, à la manière de’un Vázquez Montalban, nous entraîne, dans les péripéties de ses personnages. Ceux-ci se développent sous le regard de l’ex-policier Mario Conde, mélange de rectitude morale sans illusions et de sentimentalisme,  dans la Havane du Castrisme décadent. L’histoire commence par l’évocation (historiquement vraie) de l’odyssée tragique qui en 1939 amena au port de la Havane  quelques neuf cents juifs pour un exode de la dernière chance qu’ils avaient payé au prix fort de toute leur fortune. Parmi eux la famille de Daniel Kaminsky. Le autorités corrompues – ou de connivence avec l’Allemagne nazie – ne permirent pas le désembarquement. Les Kaminsky avaient pourtant un argument de poids: un authentique Rembrandt, portrait d’un Christ auquel un jeune juif avait  prêté son visage. Ils le firent passer à la terre ferme à travers des mains bureaucratiques – voleuses pour leur malheur – et durent subir le retour au port de Hambourg où les attendaient leurs bourreaux nazis.

Le second moment nous mène en 2007 où Elias Kaminsky, le fils de Daniel, découvre  que le tableau se retrouve en vente dans un salle de vente londonienne. Il contrate Mario Conde, plus comme confident que comme détective, ce qui permet l’implication de ce substitut de l’auteur dans toutes les recherches. Outre la Havane, celles-ci nous font nous vivre des événements qui se déroulent à Miami, Amsterdam et même en Pologne. Ils traversent les siècles, tout en révélant la même humanité, dans sa générosité et sa sagesse, mais aussi dans sa cruauté et son dogmatisme borné.

Le temps fort de ce roman polyfacétique se situe dans la “Nouvelle Jérusalem” qu’était  Amsterdam pour  la communauté juive séfardi du 17e siècle. C’est l’histoire du jeune Elias Montalbo de Avila. Malgré l’interdit qui reposait dans sa communauté sur la représentation des créatures de Jahweh, il décide de suivre sa vocation de peintre et parvient à se faire initier à son art par le grand Rembrandt.  Celui-ci le fait participer à son projet de peindre le Christ, en lui faisant faire son autoportrait. En même temps il le fait poser pour son propre tableau du Christ. Lorsque Elias est dénoncé auprès de sa communauté et excommunié, le Maître qui a décidé d’utiliser l’autoportrait du jeune peintre lui fait cadeau du tableau qu’il à peint lui-même. Il le recommande à un marchand ami, pour qui Elias va voyager en Pologne. Il y est confronté à un horrible pogrom et confie le tableau et quelques portraits de sa main à un rabbin qui sur son lit de mort remet le tout à un ancêtre des Kaminsky.

Un autre épisode émouvant concerne la mort violente à la Havane contemporaine d’une jeune “émo” dont le père -  du genre canaille fort répandu en ce fin de régime cubain – s’avère être impliqué dans la vente du tableau en question.

Comme on voit la trame des intrigues s’enmêlent pour finalement aboutir… à Mario Conde. L’auteur-découvreur-lecteur qui retombe sur ses pattes, enrichi de cette part du feu catharsique transmise par ses personnages, avec cette phrase attribuée à Rembrandt: “tout est dans les yeux”. Tout ou rien, au choix, au gré du libre arbitre de l’homme éternel et insondable que ce grand livre est parvenu à évoquer.

 

 

                         

 

 

Gand, le 9 juin 2015

Je viens de relire “las babas del diablo” de Julio Cortázar. Si ça a été le prétexte d’un des meilleurs films d’ Antonioni en tant que texte littéraire, je le considère comme la meilleure nouvelle  que j’aie lue de ma vie. Je me suis délecté du jeu subtil de perspectives (personnes et temps mettant le lecteur sur le (mauvais?) pied, de suggestions dans un suspense toujours croissant, entraînant le lecteur vers une révélation (à prendre à la lettre) de la vérité qui se découvre dans la perspective (littéralement de nouveau) de l’objectif.

 

Gand, le 1er juin 2015

Il y a quelque temps je croyais avoir terminé mon roman en néerlandais au titre  provisoire “Tout ce temps le montagne avait retenu son souffle”, puis je l’avais laissé là, en friche, avec l’idée de le reprendre pour une version définitive. Puis je me suis remis à mes lectures. Au cours d’une pause, juste avant de me présenter avec les Ledebirds à la Place d’Armes gantoise, j’étais allé boire un café dans une librairie-cafétaria située sur la même place. Et là je me suis retrouvé confronté au pavé de Haruki Murakami “1Q84”. Par curiosité, j’en ai initié la lecture sur place et les premières pages m’ont tout de suite accroché par leur suggestion de mystère, abordé à travers une construction logique. L’approche narrative telle que je l’aime. Et depuis, de fil en aiguille des 1318 pages de ce thriller,  je me suis laissé happer par cette autoroute littéraire à grande vitesse. Je viens de le terminer en moins d’une semaine comme si ça avait été un bouquin de 131 pages (plus ou moins le nombre de pages que j’étais parvenu à pondre pour mon roman à moi). L’histoire est attachante, elle entraîne le lecteur à méditer sur la relativité du temps et même des espaces, abritant deux réalités, celle de 1984, l’année  au long de laquelle se déroule la  trame du récit, et celle altérée par une réalité différente, où de “petites gens” manipulent une secte religieuse et où deux lunes se font voir aux élus qui – par hasard ou de façon délibérée – entrent dans cette dimension  parsemée de dangers et de mystère. Le roman implique également une vision sur la fabrique à fictions de l’activité littéraire avec le roman”Chrysalide de l’Air” d’une jeune adolescente dislexique, qu’un astucieux  éditeur – mais pas trop finalement – transforme en un bestseller à l’aide d’un nègre talentueux, Tengo, prof de maths et talent littéraire. La publicationc du livre déclenche les situations dangereuses dans lequelles se retrouveront, outre l’adolescente Eriko Fukada, échapée d’une secte religieuse,  le Tengo en question et l’autre personnage principal,  Aomame, un amour d’enfance avec qui Tengo s’unira à  la fin du récit. Ce qui fait qu’ après maints  moments de supense,  le livre se reconvertit en  roman d’amour (évoluant  en quelque sorte du roman noir au roman rose). Mais y a-t-il d’autres romans (à part bien sûr ceux qui expriment le désamour)?…

Ce que le lecteur-scribouillard que je suis a tiré de cette folle expérience littéraire, c’est la façon dont Murakami construit son récit, prenant tout son temps de décrire chaque personnage important, même secondaire. Et aussi leur contexte et les espaces dans lesquels ils se meuvent, les pensées et sentiments qui les animent et ce sans jamais se faire relâcher l’attention du lecteur. Le moindre détail s’avère révélateur, ajoutant chair et sang au squelette de l’intrigue, ce qui est – je crois – la bonne manière de construire un roman. Le mien en cet instant n’est que ce squelette.  La revision qui s’annonce, si je réussis à réanimer mon texte, sera longue, le temps de pourvoir mon squelette à moi de la chair et du sang qui assouviront  la faim cannibale de mes possibles lecteurs.

 

 

 

Gand, le 1er mai 2015,

Pour ce qui est des livres, j’ai repris mes relectures. Cette fois c’est le tour à Juan Rulfo.  L’oeuvre presque complète, je l’avais achetée en 1977 à Bogota et les retrouvailles avec le problématique cacique Pedro Paramo dans son village fantôme me rappellent de nombreuses sensations enfouies d’alors.  Mes connaissances de la littérature latino-américaine et mexicaine en particulier ne me permettaient pas alors de situer ce livre par rapport au boom qui l’a suivi.  Plus tard j’ai vu combien son style sautillant allégrement – ou devrais-je dire tristement? – entre actualité et souvenir, rêve et réalité, ont influencé entre autres Fuentes pour son Artemio Cruz, Vargas Llosa pour sa Conversation dans la cathédrale, et bien d’autres encore.  Ceci, contrairement à cet autre génie du pré-boom qu’était Borges, unique et inimitable en son genre. Juan Rulfo quant à lui a pressé le bouton de la misérable humanité latino-américaine.  Celle de son temps,  de la tragiqué époque révolutionnaire dont il était l’héritier et celle encore, hélas, de la réalité cruelle d’aujourd’hui.  

 

 

Gand, le 29 mars 2015,

Il y a eu récemment aussi la lecture d’un monument du slapstick cette “Confederacy of Dunces”, cadeau de mon beau-fils Beto. Roman publié onze ans après la mort de son auteur John Kennedy Toole, reconnu posthumement comme le Cervantés du vingtième siècle. Son personnage Ignatius J. Reilly a en effet le même statut de “vrai fou” que le chevalier à la triste figure, vivant son aventure des sixties contestataires dans les rues malpropres de la Nouvelle Orléans, choquant avec les mentalités tordues du réel de cette époqué-là. D’ailleurs toutes les époques ont les leurs.  Aujourdhui, vu les progrès de la connerie universelle,  on peut aisément s’imaginer des situations comparables. Ce qui n’enlève rien à la valeur du bouquin, écrit sur un rythme endiablé qui emballe les personnages parallèles dans la logique d’une folie qui semble tous les contagier. Une histoire qui révèle l’absurde d’une société marchande qui ravale les sentiments vrais à leur plus ridicule expression. Aventure qui se termine par un “à suivre” prometteur d’une échappée romantique, dont l’auteur omet consciemment de mentionner qu’elle est sans illusions

 

Gand, le 26 mars 2015,

Je viens d’achever ma lecture de la grande trilogie d’H.B. , mon ami dans l’au-delà où il a rejoint les siens, sa mère tout d’abord, puis son Borges vénéré et son meilleur ami du séminaire argentin,  dont les ossements, contrairement à ceux du grand Borges, qui reposent sous un If millénaire dans le cimetière le plus huppé de Genève, se retrouvent, à sa demande expresse, dans la fosse commune d’une chapelle à Lugano. “Comme la trace d’un oiseau dans l’air”, c’est en quelque sorte l’ultime testament qu’Hector nous lègue, en quittant le sentier du papier blanc. C’est-à-dire rien ou presque, ce rien qui se perd dans le néant, en attendant que le papier blanc se désagrège, lentement, pour nous qui sommes restés, à une vitesse sidérale pour ceux qui sont déjà partis. Dans ce livre le scribe fait son retour aux sources, comme pour vérifier le grand mensonge de l’oeuvre qu’un petit garçon de six ans, dont la photo retrouvée le nargue à la fin de son livre, lui a imposée. Sur cette photo il révèle l’obstination par laquelle il a entrepris sa destinée jusqu’à s’y confondre. Il sait que ce petit garçon le cotoyera jusqu’à sa mort, qui lui deviendra imperceptible dans l’écroulement par l’ oubli du monument de mots qu’il aura construit. Et que là encore ce ne sera que le petit garçon qui demeurera vivant.  

 

Gand, le 21 mars 2015,

A la fin de son “Pas si lent de l’amour, dont H.B. avoue que la vie a été trop dissipée pour qu’il ait eu lieu, il conclut  dans ce livre tout dédié à la problématique tâche du souvenir que “la réalité doit vieillir pour ressembler à la vérité”.  J’ai dû lire ce livre avant de me lancer sur le mien, mais je ne me suis pas souvenu de cette vérité en le faisant. Néanmoins j’ai abouti à la même conclusion: mon “mensonge qui dit la vérité”. Cette phrase de Cocteau oui je l’avais conservée dans ma mémoire pour l’appliquer à la métaphore du miroir. Le souvenir, après la traversée de l’oubli qui réapparaît transformé dans le contexte d’un autre présent afin de refléter non plus ma propre image, mais une histoire, un récit, voire un poème,  dans lequel tout un chacun peut se retrouver à travers les grands sentiments qui appartiennent à tout le monde. 

Gand, le 24 novembre 2014

Finalement Juan Goytisolo a reçu le Premio Cervantes, la consécration tardive d’une grande oeuvre qui prit son départ déjà dans les années cinquante en plein régime franquiste. Les thèmes évoqués, l’homosexualité et les fausses valeurs nationalistes espagnoles faisaient plus que sourciller. Un exil plus ou moins volontaire s’ensuivit. Goytisolo s’établit au Marais, à Paris, où il devint ami de Jean Genet et puis à Marakech où il s’installa avec son ami marocain.  Puis vinrent les années du post-franquisme et l’étiquette d’auteur scandaleux le poursuivit encore longtemps, même en Belgique où, en 1985, mon amie Elsa Dehennin eut toutes les peines du monde à convaincre le jury d’Europalia Espagne à lui attribuer le prix du même nom.  Avec son premier grand roman expérimental “La reinvendicacion de Don Julian” où poésie et technique narratives tendent à fusionner,  il met en scène les parias de l’autre bord de l’étroit de Gibraltar,  faisant une invasion à rebours de la fameuse reconquista des Reyes Catolicos, une invasion symbolique qui veut honorer l’apport  (mystifié jusqu’alors) de la tradition judéo-islamique par lequel l’Espagne enrichit la culture européenne de sa différence.  Il en fit de même dans son bel hommage poétique à Juan de la Cruz où il relève les nombreuses reférences islamiques chez ce grand mystique chrétien.

Homme de gauche, comme toute cette genération réaliste et engagée des années cinquante,  il  s’en émancipe  déjà en 1964  dans son article  “On ne meurt pas à Madrid” où il décrie le manque de vision d’avenir du parti communiste et aussi bien sûr ses velléités totalitaires. En effet, ce ne sont pas les idées de la gauche qui ont fait basculer le régime, mais l’évolution économique qui a fait du franquisme  une anachronie. Dans “los reinos de Taifa” il reproche en plus au parti d’avoir été un voleur d’énergies qui a asséché tant de talents créatifs de la gauche espagnole  Sa revendication de l’homosexualité quant à elle n’a pas l’ambition d’être révolutionnaire, mais il la voit comme un vision en marge qui lui a parmis d’éclairer  la société d’un regard différent, à l’instar des auteurs du Quijote et de “La Celestina” qui étaient deux juifs “conversos”  à l’époque de l’Inquisition, qui se défendaient de façon créative contre l’idéologie qui les marginalisait et menaçait alors.  La plupart de ses textes sont autobiographiques dans ce sens qu’il y métamorphose sa vie en style. Dans l’interview qu’il m’accorda (dans Knack en 1988) il m’exposa le caractère moral de l’autobiographie qui veut laisser un témoignage de la vie de son auteur, tout en ajoutant  que l’écriture impose aussi inconsciemment ses lois qui font apparaître différents ces morceaux de vie relatés. Pour lui “Coto vedado” par exemple, où il est parvenu à intégrer sa vie dans la littérature, a changé son regard sur son passé dont il se souvient maintenant à travers ce qu’il a écrit. Et son passé étant un texte littéraire, il observa que son présent s’était transformé à son touren littérature. Une vie devenue littérature en quelque sorte.

 

 

 

 

Gand, le 17 juillet 2014,

 

Je continue mon exploration de la littérature néerlandophone des dernières années. Celles précisément qui ont suivi à la suprématie de Hugo Claus. Pendant tant d’années celui-ci a  récolté presque tous les hommages et suffrages et, conséquence collatérale de cette suprématie, il a probablement  tué dans l’oeuf plusieurs talents  qui n’ont pas pu éclore ou n’ont pas reçu l’espace et le soutien suffisant pour atteindre un niveau supérieur à une certaine médiocrité accueillie avec quelque bienveillance. Raison pour laquelle je me suis en fait désintéressé de ma littérature maternelle. Le roi étant mort, je remarque qu’on s’est à nouveau mis à clamer des “vive le roi” sur les talents nouveaux qui sont apparus les derniers temps. L’un deux, et sûrement pas le moindre, me semble être Erwin Mortier, que je viens de lire, maintenant seulement, six années après la parution de son maître livre “Godenslaap” (Sommeil des dieux). Mortier, auteur de plusieurs textes remarquables déjà, dans le domaine du roman, de l’essai et de la poésie, a 49 ans maintenant et semble avoir déjà accompli son destin, ou au moins une partie essentielle de celui-là.  Cela ne s’est pas passé inaperçu car il a obtenu les prestigieux prix du “Gouden Uil”, “Libris” et le “Ako-literatuurprijs et  ses “Psaumes balbutiés”, qui décrivent les affres de la maladie d’Alzheimer, ont obtenu le Prix de meilleur livre étranger dans la catégorie de l’essai. Bon, j’étais ignorant de tout ça lorsque j’ai entrepris la lecture du “Sommeil des dieux”. On y voit à l’oeuvre une vieille femme qui, ses êtres chers étant morts (son mari, sa mère, son père, sa fille et son frère), n’est connectée  à la vie que par la bienveillante infirmière Rachida qui la soigne dans le home où elle s’est retirée pour y remplir des cahiers des souvenirs de sa longue vie où l’histoire croise les événements intimes.  Elle y décrit son séjour au Nord de la France chez sa famille, au cours des années de guerre 1914-1918, alors que son frère Edgard  (qui revient comme narrateur dans un livre ultérieur “Spiegelingen” (Miroitements) a combattu dans la Grande Guerre dont il est sorti handicapé. Elle relate aussi ses amours avec l’officier anglais qui deviendra son mari , ses relations difficiles avec sa mère , “la mère de l’identité” qui essaie, en vain,  de la façonner selon ses valeurs et ses peurs à elle. L’empathie d’Erwin Mortier avec cette femme, d’une autre génération, d’une autre époque qu’il n’a pas connue, mais qui s’avère être une époque charnière dans l’histoire des temps modernes, est totale. Et la clé qui lui ouvre cet univers est celle des mots, les mots-images, qui, mis bout-à-bout, deviennent incantatoires, faisant tourner la tête du lecteur jusqu’a s’y perdre. Dans  cette perte ils  le font flotter, comme dans l’histoire de l’infirmière arabe Rachida,  entre paroles et pensées, de manière à susciter la révélation d’un monde, du monde, dans lequel il se reconnaît. Un vrai chef d’oeuvre.

 

 

 

 

Gand, 1er juillet 2014

Il y a 33 ans j’écrivais dans un article sur le premier roman “Ruimte” (Espace) de Stefan Hertmans que c’était une tentative proustienne de recouvrer un moi perdu par l’écriture,  fruit d’une archéologie du cerveau. Ce qui aboutit alors à une sorte de reconnaissance mystique de ce qu’il croyait se rappeler de son enfance.

En 2001 apparaît dans “Als op de eerste dag” (Comme au premier jour) le personnage du grand-père comme peintre d’un tableau de basse-cour qui s’avère être une copie d’un Maître hollandais du 17ième siècle.  Le petit-fils avait toujours considéré le tableau comme un original et au moment où l’adulte aperçoit le véritable original dans un musée, celui-ci devient, avec la conscience de son importance pour lui, un sort. D’ailleurs le sort ne naît-il pas avec le retour, avec la prise de conscience du retour?  Le sort n’apparaît-il pas justement lorsque la conséquence détermine la cause?

Dans “Oorlog en Terpentijn” (Guerre et Térébentine) le grand-père devient héros de guerre, par obligation, mais est aussi peintre par vocation, mis en scène en sa qualité de copiste. Les fouilles patientes du petit-fils-narrateur ne concernent pas seulement les cahiers où son grand-père retraçait ses mémoires, sur son père, son enfance, la grande guerre dans les tranchées, mais aussi ses peintures. Ce qui nous mène à la découverte d’une copie de la Vénus de Velazques, dans laquelle  le grand-père a intégré le visage de son garnd amour, morte jeune. Ce qui paraissait une copie devient un original, une “charade”, nous dit Hertmans – une énigme de lettres en fait – qui révèle  son amour caché.  Il se révèle aussi lui-même dans le regard du militaire dans sa copie d’un tableau attribué à Rembrandt. Et revenant sur  ma première impression sur l’approche autofictionnelle de Hertmans, j’oserais ajouter la découverte que je fis concernant ce livre: le regard perçant du petit-fils de 63 ans qui se livre sur la quatrième de couverture de cette charade.

 

Gand, le 20 juin 2914

Je viens de terminer la lecture du livre d’une ancienne élève de l’athenée de Saint-Nicolas, Gaea Schoeters. “L’art de la chute” (De Kunst van het Vallen), une construction sans failles sur l’impossibilité dans la vie réelle de la synchronicité. Dans le prologue le moi-narrateur évoque (au passé)  la dictature de l’amour dissident en parallèle avec la résistence envers un régime répressif.  Le récit proprement dit (au présent) est constitué de deux grands chapitres, variantes en vérité de la même histoire qui, tel le plongeur artistique qui jouit des faveurs de la narratrice, mais aussi la pianiste russe avec laquelle elle commence une relation, manipulent le temps à leur guise. De même l’auteur qui sur le rythme d’une pluralité de fragments brefs, fait le récit des événements qui se croisent dans l’espace et le temps, où des réflexions sur l’amour et des évocations historiques du régime communiste voué à sa chute, se fertilisent mutuellement par leur caractère de métapohore. Le livre se prête à de brillantes réflexions sur le destin et le désir, le soin de garder ensemble tête, corps et coeur dans les sauts périlleux de l’existence, ou encore le manque en tant que moteur de la vie intense. En plus l’auteur parvient à élever la tension par le biais d’évocations visuelles (et aussi musicales) d’une précision des plus pointues,  jusqu’à la catharsis de la chute qui parviendra à libérer son personnage de “celle qu’elle était auparavant”.

 

Gand, le 6 juin 2014

 

La (re)lecture la plus impactante de ces derniers jours a été celle du grand livre qu’a écrit à la fin des années quarante l’auteur néerlandais  Simon Vestdijk: “De kelner en de levenden” (Le Garçon de café et les vivants). D’une construction grandiose, ce récit nous entraîne sous un ciel d’une fin d’apès-midi d’été, parcouru par des nuages blancs en forme d’espadons, où 12 personnages se voient emmenés par ce qui paraissent être des policiers vers une réalité parallèle: un autocar qui croise des processions massives, un cinéma aux espaces infinis, une gare de trains où se passent les choses les plus inquiétantes, avec un buffet donnant sur le quai où les 12 personnages se livent à des conjectures auxquelles sont mêlés deux garçons de café dont l’un semble bienveillant et l’autre ne tarde pas à dévoiler sa nature diabolique. Est-ce un rêve? Où s’agit-il du fameux jugement dernier?  Mais celui-ci concerne les morts et eux sont là comme les seuls vivants. L’aventure atteint son paroxisme au moment où les personnages, après s’être à tour de rôle  confessés, sont conviés sous la menace de la torture et de la destruction, à maudire le créateur, ce qu’ils ne parviennengt pas à faire. Finalement ils se sauvent en retournant à leur point de départ, où les attend une scène apocalyptique qui se calme cependant, sous les mêmes nuages en forme d’espadon. L’hypothèse du rêve les accueille devant l’immeuble qu’ils habitent. Mais le personnages qui les en informe la contredit par sa seule présence, puisqu’il s’agit du garçon de café bienveillant. Alors quoi? Ont-ils vraiment assisté au jugement dernier qui se déroulerait en permanence dans un monde parallèle situé en dehors du temps? Et leur présence en tant que vivants parmi les morts serait-elle une expérience conçue par le créateur même qu’ils ont refusé de renier?  Dans un contexte biblique confus qui fait douter même le personnage du vieux pasteur qui faisait partie des douze personnages, le créateur se voit confiné dans un rôle qui le rend perfectible devant une création imparfaite avec des êtres humains qui se voient jugés en permanence. En fait eux-mêmes se jugeraient continuellement dans une vie parallèle qu’ils porteraient en eux tout au cours de leur vie.  Soit, l’homme porteur de rêve et de réalité au sein du difficile équilibre entre la malédiction et la grâce de l’existence.

 

 

 

 

Gand, le 5 avril 2014

Ces derniers jours m’est revenu sous les yeux le passionnant recueil “Principios modernos y creatividad expresiva en la poesia española contemporanea” avec ses essais et ses merveilleux poèmes, entre autres d’Andres Sanchez Robayna sous la ditrection des profs émérites Christian  Depaepe et la regrettée Elsa Dehennin, éditée le jour avant son décès. Dans son texte E.D. expose une virulente défense de la modernité poétique espagnole, dont elle revendique la tradition à partir de la génération de 25 mise en ordre marche par Juan Ramon Jiménez, dans toute son ambiguïté de mouvement d’avant-garde, de revendication Baudelairienne de poésie pure, et même d’évocation mimétique du monde moderne. D’autre part E.D. évoque aussi la permanence de la tradition mimétique qui semble avoir été toujours le meanstream de la littérature espagnole. Ce qui me renvoie au grand livre fondateur de Cervantès dont je viens de terminer la relecture, “El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha”. Considéré comme le premier vrai roman moderne, en opposition aux romans médiévaux, comme ceux de la chevalerie dont don Quijote s’avère être la victime, où pour la première fois on est confronté à des personnages possédant une cohérence psychologique véridique (don Quijote est un “vrai fou”). Et Cervantès défend corps et âme la vraisemblance et même la vérité de son histoire, se positionnant face à ses concurrents contemporains, dont le moindre n’est pas Lope de Vega, qu’il critique (avec modération, car son ennemi juré a du talent) et auquel il associe surtout tous ceux qui écrivaient des choses improbables et impossibles pour plaire à un public crédule et ignorant. Cette critique qui vise en premier lieu une version apocryphe du deuxième livre de “Don Quijote” d’un auteur qui serait originaire  de Tordecillas, il la thématise dans son propre deuxième livre en faisant réagir et discourir ses propres personnages sur ce faux livre au cours du récit.  Afin de souligner sa dépendence d’auteur de la véridicité de sa chronique, il crée une sorte de labyrinthe narratif où il se met en scène comme le traducteur d’un récit original de la main d’un certain Cide Hamete Benengeli, d’origine mauresque (comme à peu près tout dans cette Espagne de la post-reconquista”) dont il ne serait que le fidèle transcripteur. Disons que la fiction de Cervantès est une traduction de la fiction de Cide Hamete. Don Quijote lui-même revendique à sa façon la véracité de ses projections chevaleresques sur la négative que lui oppose la réalité des faits en l’attribuant  à des agissemnt d’enchanteurs maléfiques. La réalité de la vraisemblance est de la fiction pour lui. La modernité mimétique revendiquée par Cervantès n’est toutefois pas trop conséquente. Il ne peut résister aux virtuosités, qu’on retrouve dans la tradition renaissanciste et mauresque (Orlando Furioso, Rabelais, les Mille et une nuits, etc.) de faire appel aux subtitilés des récits à tiroir et aux richesses des mélanges de genre: la poésie, l’essai, la dramatisation des dialogues et j’en passe. Dans son deuxième tome des aventures de don Quijote et Sancho Panza, s’ajoutent de nombreuses références à une riche tradition culturelle qui remonte à l’Antiquité (Cervantès est au 17e siècles encore toujours un homme de la renaissance, un humaniste faiblement corrigé par les préjugés des viejos cristianos ibériques) et même des passages descriptifs évoquant de façon détaillée les topos naturels  ou humains – et ça en fait de nouveau un auteur moderne, précurseur des grands romanciers du 19e siècle, combinant le réalisme de leur approche au lyrisme de leur sensibilité romantique. Miraculeux en fait qu’en cette époque si répressive , ce guerrier,  ancien participant de la bataille navale de Lepanto et prisonnier fugitif du sultan d’Alger, cet homme issu de “la vie” a pu trouver l’appui de certains grands d’Espagne, comme le comte de Lemos, pour la publication de ce livre qui, tant par son propos, son style et son formidable mélange de genres et de régistres, allait tout changer tout en faisant un pied de nez énorme aux esprits bornés qui imposaient leur pouvoir totalitaire sur l’Espagne de son temps. Partant  de là, “dans cet endroit de la Manche, du nom duquel je ne veux me souvenir…”, où un pauvre hidalgo poussé par l’ambition de  faire le bien et de prouver sa valeur  envers la société (sa Dulcinée, pour ce qui est de ses sentiments et son fidèle écuyer pour ce qui est de sa loyauté) affronte le ridicule et la malice afin d’enchanter finalement personnages et lecteurs par son rêve de chevalerie dont, au moment de vérité de l’agonie, la fin du récit révélera la profonde santé d’esprit et de coeur: Alonso Quijano, “el Bueno”… “Vale” Miguel de Cervantes.

Gand, le 3 Mars 2014

 

C’est Hector B. qui me conseilla de lire Yves Bonnefoy il y a une bonne trentaine d’années, dans son petit bureau chez Gallimard.  Il devait bien le connaître car ils avaient été amis communs de Leonor Fini. Cela fait quelques mois déjà que je le lis maintenant. Ces vers m’éblouissent sans atteindre toutefois à la compréhension. La beauté sans explication en quelque sorte qui est le plaisir esthétique par excellence.  Celui du poème qui emprunte ses mots aux éléments pour les intégrer dans l’évidence. Telle cette photo prise dans les hauteurs de Cajamarca où j’avais capté par hasard le reflet du ciel dans une flaque d’eau millénaire: ”les mots comme le ciel aujourd’hui, quelque chose qui s’assemble, qui se disperse. Les mots comme le ciel, infini mais tout entier soudain dans la flaque brève”.  L’évidence aussi de la mort acceptée où conduit toute vie. Ainsi cet “oiseau… qui tombera dans  l’herbe, ayant trouvé dans l’herbe le profond de toute vérité”. Ce flux de paroles méditatives qui par-delà les ténèbres et l’aveuglement, me portent vers la simplicité de découvertes inouïes, lorsque “la salamandre surprise s’immobilise et feint la mort…” et que “tel est le premier pas de la conscience dans la pierre”.   La conscience, oui. Ornement du hasard sur la matière inerte, mais qui donne vie  au regard. Et c’est comme si cette poésie me transforme en “celui qui est là, immobile, à veiller à sa table, chargée de signes,  de lueurs”…  L’apprentissage d’une patience.

 

Gand le 6 février 2014

Je viens de terminer  “Les Jardins de Lumière” d’Amin Maalouf. Il y révèle le véritable enseignement de ce Mani que des interprêtes malveillants de la soi-disante hérésie cathare ont déformé sous le masque du Manichéisme. Le mot vient de Mani-Hay , le Mani Vivant tel qu’ont voulu l’honorer ses adeptes fidèles au moment de sa mort.  Le véritable message de ce sage dont le destin extraordinaire a fait le conseiller priviligié du roi des rois Sassanide au 3e siècle, est celui de la tolérance,  réconciliant la religion perse, les christianismes et le bouddhisme de son époque dans un commun élan pacifique. Sa vision des deux mondes, celui des la Lumière et celui des Ténèbres n’est pas du tout celle de la séparation radicalisante dont se seraient prévalu les purs (oi katharoi), mais un mélange naturel qui dans l’esprit de l’homme oppose le monde du désir et celui des choses désirées.  Et c’est à l’homme de faire reculer les ténèbres en utilisant ses cinq sens afin de distiller la lumière, une lutte constante qui implique la perfectibilité et non la perfection. En quoi son enseignement est contraire à ces religions qui prêchent leur Vérité comme l’unique vraie. A ce point que dans son livre Malouf lui fait dire : ”je me demande parfois si ce n’est pas le Maître des Ténèbres qui inspire les religions, à seule fin de défigurer l’image de Dieu”.  L’image, titre de l’unique  livre  de  Mani, est la clé de son enseignement, transmettant la bonne parole à travers des peintures.

Ce qui m’a surtout intrigué sont ces paroles que Mani aurait proférées au moment de sa mort par les mains du successeur belliqueux du bon roi perse qui le livre à une lente torture fatale, sous les yeux de ses adeptes: “Quelle qu’ait pu être la foi, chez le croyant le plus ferme subsiste le doute, et dans la plus épaisse ignorance habite l’espoir inavoué… Face à l’au-delà les hommes ne font que jouer des rôles. Leur croyance commune est inscrite dans la fatigue de leur corps.” Et sur le jugement dernier…”Quel jugement? Quand tu fermes les yeux, la sentence a déjà été prononcée par tes propres lèvres…Ceux qui ont vécu par la domination, souffriront de ne plus être obéis, ceux qui ont vécu par la possession, verront toutes leurs possessions passer à des mains étrangères, ceux qui ont vécu par les apparences, s’en verront dépouillés, etc.. Tout cela me rappelle les instants douloureux mais intenses que j’ai passés dans les semaines précédant la mort d’une personne que je révérais et qui m’a honorée de son amitié. Lorsqu’elle me demanda, dans un moment de doute (mais n’était-ce pas plutôt l’expression d’un espoir) s’il n’y avait pas quelque chose qui nous attendrait après la mort, je me vis dans l’impossibilité de lui répondre. Mais n’avait-elle pas répondu elle-même à sa question en me faisant traduire l’énigmatique poème de Jorge Guillen que voici:

La foi de cette enfance si éloignée

Est restée là-bas, bien enterrée sous le temps

Qu’en est-il de ces mythes avec leurs rites?

Tout s’est-il donc perdu? Non.

                                                      Dans la profondeur

Subsistent des paroles vives

Là où bat le coeur de sentiments éternels.

L’amour et la paix, tous frères,

La piété, l’humilité.

                                    Sommes-nous frères?

Grand paradoxe toujours extraordinaire.

 

 

Gand, le 28 janvier 2014

En Vitesse quelques réflexions sur mes dernières (re)lectures, qui concernet en premier lieu “L’amour n’est pas aimé” de mon très regretté Hector B. “La barque sur le Néckar”, à laquelle j’ai consacré jadis de longues heures d’étude, a quelque peu déçu. Les nouvelles du type  “Les Initiales” m’ont d’autant plus réorienté sur le vrai génie du scribe, comme il aimait se considérer.  A travers le va-et-vient des distances – tant dans l’espace que le temps – qui séparent le Piémont de l’Argentine et l’Argentine de la France, il était l’auteur de la mémoire.  Il y avait sa mémoire, personnelle, mais aussi l’empruntée, et finalement la mémoire  inventée. Il était surtout le chantre de la famille, de la transmission d’âme et d la révélation du destin, englobant l’hérédité et le poids de la collectivité. Bianciotti ne croyait pas trop au libre arbitre. Tel est le message du dessin d’un ouvrage au crochet que réalisait  sa mère,  reproduisant sans le savoir un des archétypes du “rêve savant de l’univers”. J’ai relu également le modèle de Bianciotti, Borges. S’il aimait évoquer orgueils et tares des gauchos de la pleine, son univers à lui était en premier lieu celui du sollipsisme savant qui mettait à chaque fois ses lecteurs sur le mauvais pied du doute, du mirage de la fiction, mais aussi de la réalité de la fiction, le faisant partager, comme dans la Bibliothèque de Babel, le malin plaisir d’être pris dans le monde carcéral des combinaisonsalphabétiques. Et j’y pense soudain, en fait il a réalisé avec les mots ce que Piranesi a fait avec les images en perspectives infinies dans ses “Carceri d’Invenzione”.

 

Maspalomas, le 29 décembre 2013

 

J’ai relu “La nostalgie de la maison de Dieu”,  le dernier livre, étrange  et décousu, de mon cher Hector. Ce qu’il y fait dire sur la musique m’a inspiré pour ce poème:

La musique

 

Elle n’a ni origine ni fin

Elle t’emprunte sa cadence

Et son feu devient ta danse

Pétrissant un bout du temps échu

Jusqu’à l’insaisissable

Puis te rejette, l’écho du bonheur

Rebondissnt encore dans ton oreille

 

Gand, le 21 décembre 2013

 

Après la “Recherche Proustienne,  que Céline jugea  l’oeuvre d’un “demi-revenant qui s’était perdu dans l’infinie et délirante futilité des rites et demarches qui s’entortillent autour des gens du monde….”, j’ai  relu le “Voyage”, où s’exprime la vision du pauvre, du sacrifié, du faux soumis face aux riche, faux dominateur à son tour parce qu’ à l’exception d’un Proust qui est son chroniqueur lucide,  il n’a pas souffert la galère qui aurait cultivé sa conscience.  Et que lui apprend sa lucidité de victime, dans ce périple à travers la boucherie de la guerre, l’horreur mercantile des colonies, la froide absurdité de la modernité américaine et finalement la déchéance prolo des banlieues où Ferdinand Bardamu a joué les médecins des pauvres sans ideal ni illusions?… La méchanceté des hommes, rien que ça, meme lorsqu’ils aiment, surtout quand ils aiment. A tel point qu’il faut essayer, à force de voyages et d’autres bougeottes,  vu que leur frequentation est inevitable, de préserver parmi  eux “ le petit délai où on est inconnu”, qui est le plus agréqeable dans chaque endroit nouveau.  Jusqu’au moment où sa se gate, dès qu’ils ont trouvé” l’endroit par où c’est le plus facile de vous faire du mal.  Et qui va la contre il se débat avec “la grande fatigue de l’existence” qui  résulte de” l’énorme mal  qu’on se donne pour démeurer raisonnable, pour ne pas être soi-même, c’est-à-dire  “immonde, atroce, absurde”.  En fait une sorte d’instinct que l’homme aurait dévertué, jouant à l’idéaliste, habillant “ses propre petits instincts en grand mots” ou cultivant sa vanité: “le role de paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelque plaisir.

 D’où la supériorité de l’animalité.  Il ne semble y avoir de grand chez l’humain que le sexe, cette “manière de se faire baiser à des profondeurs inoubliables et de jouir comme un continent”. Et même là l’animal lui est supérieur. C’est qu’il ou elle croit aux mots, alors que “la chienne elle ne voit que ce qu’elle sent”. Et tout le reste n’est qu’ennui et faire semblant: “la vie est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier et faut avoir l’air d’être occupé coûte que coûte”.  Et avec ça la vie s’avère une grande dégringolade. “On ne monte pas dans la vie, on descend”. Dans ce  voyage  chacun cherche  en attendant “le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mouri”, pour avancer le plus loin possible dans sa nuit.  

De temps en temps, question de ne pas s’avouer vaincu trop tôt on se rattrape “comme les boules du jeu qui tremblotent au bord du trou, qui font des manières avant d’en finir”. L’underdog sans illusions cultive donc tout sauf l’optimisme.  Le langage pour l’exprimer c’est le râle. Par hasard c’est aussi la philosophe nationale du français, qui a connu son apogee à l’époque de l’existencialisme, que Céline a inauguré, avant Sartre encore. Mais ce râleur fou-furieux  en a fait un style, de meme que la délirante dentelle de Proust,  transposant dans l’écrit le venin de la parole des indignés.

 

Gand, le 25 octobre 2013,

 

Hier je j’ai officiellement avancé d’un an ma chronologie. De nombreux amis et parents m’ont souhaité ce jour comme joyeux. Je crains que, vu les circonstances dans lesquelles je vis en ce moment, ce sentiment n’ait pas été dominant. Mais à y bien réfléchir le souhait renvoie à une vertu (trop rare par les temps qui courent) fondamentale au vécu digne de ce nom de tout être humain. Ma lecture, récente seulement, de l’Ethique de Spinoza, acheté au temps d’une jeunesse trop insouciante pour l’approfondissent auquel invite ce livre, semble me fournir les arguments convaincants. Pourtant ce livre, par certains aspects à première vue rébarbatifs, son antiquité (deuxième moitié du dix-septième siècle), le caractère de rigueur de son cheminement géométrique, ne promettait pas un abord joyeux.

La géométrie, comme l’on sait, prône une méthode axiomatique à partir d’une déduction logique d’un postulat que l’on considère vrai, sans toutefois le prouver par l’observation.  Dans le cas d’un point de départ vrai, la consistance du raisonnement se voit garantie. Pour Spinoza et ses contemporains ce postulat ne pouvait être autre que Dieu. Mais sa définition s’écartait assez de la représentation qu’en avaient ses contemporains, ce qui lui attira l’accusation d’athéisme et les bans de la communauté juive hollandaise à laquelle sa famille, exilés portugais fuyant l’inquisition, appartenait.

Dieu pour lui c’est la substance éternelle et infinie qui coïncide avec la Nature, sans quoi rien ne peut être ni être conçu.  De la nécessité de cette (divine) Nature suit une infinité de choses et de modes. Ce Dieu-Nature est non seulement cause efficiente de tout ce qui tombe sous un entendement fini, mais est aussi cause première et agit d’après la seule loi de sa nature sans être contraint par personne. L’homme est un corps pensant (attribut qu’il a en commun avec Dieu) qui existe dans l’ordre de la nature, conduit par le désir et l’amour (et sa contrepartie la haine). Dans la Nature tout tend ver l’existence (la conservation, le perfectionnement) par l’action. La réside la  « vertu » pour Spinoza et tout ce qui ne tend pas vers cette vertu, il le considère comme vice. Cette vertu – et c’est ici qu’entre en lice le sentiment que nous voulons honorer -  se concrétise dans le sentiment de la joie, expression de l’amour, qui est en premier lieu amour de soi, qui tend vers l’augmentation de l’existence. Le vice se cache derrière la tristesse, qui diminue l’existence.

A partir des propositions qui fondent son raisonnement par la voie logique de la déduction, Spinoza élabore une impressionnante psychologie des sentiments, aussi bien positifs que négatifs, dans la mesure ou ils stimulent ou empêchent le maintien ou la déchéance et le désir de réalisation de toute l’humanité en harmonie avec la connaissance de Dieu-Nature. Cette connaissance, il la définit comme la Raison. Ce qui nous fait reconnaître l’Ethique comme une morale pragmatique où le Bien correspond à ce qui est utile à la réalisation et le Mal à ce qui l’empêche. La vertu coïncide avec la Puissance qui permet de faire les choses comprises par les seules lois de la Nature . La connaissance du bien et du mal renvoie aux sentiments de joie et de tristesse, dans la mesure où l’homme en est conscient. Partant de là l’homme engage la lutte pour sa survie avec les causes extérieures qui cherchent à le dominer du dehors ou en entrant en lui sous la forme de passions.

 

En prenant exception pour les excès qui caractérisent les passions (avarice, ambition, sexualité effrénée etc.), Spinoza plaide pour une pratique joyeuse de la gaité et de l’amour et rejette la tristesse qui aboutit à la haine et tous les sentiments qui s’y rapportent. User des choses et y prendre plaisir relève du comportement d’un homme sage, le sage étant celui qui suit la Raison, tend vers la générosité qui relève de l’amour et évite la haine dans ses formes de la colère, le mépris, la vengeance, qui rendent malheureux tant celui qui les subit que celui qui l’éprouve. D’ailleurs les « âmes » ne sont pas vaincues par les armes, mais par l’amour et la générosité.

 

Une remarque qui contient tant de vérité et qui, bien que fondée sur un raisonnement déductif renvoie à la réalité observable, concerne le rapport de joie et tristesse avec les vues erronées que nous pouvons avoir sur notre valeur comparée à celle des autres. Il y a la tristesse qui  naît de ce que l’homme  considère son impuissance, ce qui sous le qualificatif d’humilité est souvent apprécié à tort par autrui, mais es en fait le fruit de l’ignorance et diminue notre satisfaction de vivre. De même il y a l’orgueil qui renvoie à un même type d’ignorance qui fait que « l’orgueilleux aime la présence des parasites et des flatteurs, mais hait celle des âmes généreuses »…

 

Résumons : tous les sentiments se rapportent à la joie, à la tristesse ou au désir qui naît de la Raison. Celle-ci conduit à une connaissance vraie du bien et du mal qui est universelle et abstraite, car elle supprime la différence entre présent, futur et passé, et se soustrait tant à la crainte qu’à l’espoir . Conduit par la raison l’homme est libre. Libre , –  et ici nous rejoignons la pensée de mon vieux copain Pascal – il ne pense à rien moins qu’à la mort, non à la crainte de la mort, mais médite sur ce que la mort signifie pour sa vie. Cette liberté n’est pas, comme dans la vue chrétienne, la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même  et nous n’éprouvons pas de la joie parce que nous réprimons nos penchants, mais c’est par ce que nous éprouvons de la joie que nous pouvons réprimer nos penchants. Si cette forme de satisfaction peut être jugée ardue, elle n’appartient aucunement à l’auto-flagellation mortifère. L’homme conscient de lui-même et d’une part éternelle de lui, qu’il attribue au Dieu-Nature, se nourrit de l’amour qu’il a pour lui-même, ce même amour qu’il partage avec Dieu-Nature, ce qui, peut-être, est la véritable éternité de l’esprit qu’il ne faut pas confondre avec la durée ni attribuer à l’imagination ou la mémoire, telle que l’expriment certains vœux pieux qui accompagnent les rituels funéraires. Et voilà tout le message de Spinoza en ce qui me concerne : une éthique fondée sur l’action, dont l’optimisme inclut jusqu’à a transcendance

 

Gand, le 9 septembre 2013

Dans son bien nommé « Temps retrouvé » MarcelProust se penche à nouveau sur les effets de la mémoire involontaire de la
madeleine du premier tome. Une saveur, un parfum, un paysage entrevu, un pierre sur laquelle on trébuche, ont la vertu de relier dans le temps une sensation du passé, revivifiée dans la résurgence du présent. Un saut quantique en
quelque sorte où apparaissent comme des petites fourmis contournant un cylindre les événements d’un temps ancien dans l’actualité d’une dimension nouvelle.
Pour Proust c’est la justification de sa véritable vocation d’artiste, ne laissant rien au pénible travail d’observation consciente du collectionneur de souvenirs, mais abandonnant tout au hasard de la trouvaille. Le troubadour de toujours qui « trouve », ou plutôt « retrouve », car on ne peut connaître que ce qu’on se rappelle. Et on ne se rappelle vraiment que ce qu’on « co-naît », ce qui, selon la définition de Paul Claudel, est né avec soi. Ce qui clôt le cercle de tout savoir artistique pour lequel on est
né : la vocation qui est innée.

 

La Palma, le 25 décembre 2012

A Roland P. (+) qui a tant aimé  ce poème.

A la réception de l’hôtel, je  suis tombé sur un livre de Jean Richer* sur l’œuvre de Gérard de Nerval,  abordée dans son contexte ésotérique. Cette lecture me resitue d’emblée dans  mes années d’adolescence où j’essayais pour la première fois de déchiffrer  l’énigmatique poème « El Desdichado ». Richer en propose une  interprétation qui suggère une méditation du poète sur son thème astrologique.  Il justifie cette approche par une citation d’ « Aurélia » où  Nerval affirme sa croyance dans l’art des étoiles : « L’heure de  notre naissance, le point de là où nous paraissons, le premier geste, le nom,  la chambre et toutes les consécrations et tous ces rites qu’on nous impose,  tout cela établit une série, heureuse ou fatale, d’où l’avenir dépend tout
entier ». En fait, plus qu’une foi absolue en l’astrologie, Nerval me  semble mettre en avant l’importance de la « première fois » des  choses, de l’initiation en quelque sorte, sur le déroulement ultérieure de la  destinée d’une personne. C’est que Gérard de Nerval est le poète initiatique  par excellence qui – même dans la cas d’une destinée tragique – a voulu  formuler de façon harmonieuse, car rituelle, la réalisation de celle-ci.

Aussi le « clavier universel  des correspondances », tel que le formule Jean Richer, n’empêche pas à la  symbolique astrologique de conférer un sens (auto-)biographique cohérent aux  vers du « Desdichado ». Et pour nous sortir du doute, le titre  original du poème était bien « Le Destin ». La modification en  « Desdichado » (de l’espagnol, signifiant « le  malheureux ») corrigerait le titre dans le sens de « destin  fatal ». Dans « Ivanhoe » de Walter Scott, qui aurait inspiré  Nerval, le « desdichado » apparaît en plus dans le sens de  « déshérité », ce qui pourrait se référer au thème biographique.

« Je suis le ténébreux, – le  veuf, – l’inconsolé »

Si, du point de vue biographique,  on peut considérer le poète comme le « veuf » de l’actrice Jenny  Colon, décédée au moment de l’écriture du poème, et dont les amours  correspondus par intermittence, ont rythmé de passion la vie sentimentale de
Nerval, le « ténébreux », selon Richer, renvoie au sens de  « tombeau ». Il évoquerait l’opposition du Soleil à l’ascendant et la
présence de Saturne en Maison XII, la position fatale par excellence selon  l’astrologie.

« Le prince d’Aquitaine à la  tour abolie »

Vu de l’angle autobiographique  c’est le patronyme du poète, Labrunie » qui serait visé ici, évoquant une  « tour» et surtout le château au bord de la Dordogne, de ses ancêtres  paternels. « Tour abolie » pourrait aussi signifier  « « noblesse déchue » ainsi que la maison XII sous le signe du  scorpion, tel qu’elle apparaît dans le thème astral de Gérard de Nerval. Et  encore la carte XVI du Tarot de Marseille, la Maison-Dieu qui représente une  tour foudroyée.

« Ma seule étoile est  morte »

Jenny Colon, morte en 1842,  serait devenue la divinité Amour pour Nerval, ou Venus placée en domicile dans  le signe du Taureau, en opposition à Saturne.

« Et mon luth  constellé »

Ce luth est son instrument  d’expression artistique, fabriqué (comme en fait tout ce qui se réfère à la  réalité astrologique) sous une constellation.

« Porte le soleil noir de la  Mélancolie »

Cette mélancolie, enfer intime nécessaire  pour avoir accès à l’état d’exception de l’enthousiasme  (cette fureur divine qui envahit l’âme  dépressive) serait la condition de la vision, doctrine qui aurait inspiré la  célèbre gravure d’Albert Dürer. Le soleil noir désigne le point opposé au  soleil dans la thème natal, il est l’ascendant en quelque sorte où, dans la
Maison XII du thème astral de Nerval, Saturne règne en maître.

« Dans la nuit du  tombeau »

Ce premier vers du second  quatrain évoquerait selon Richer le prince Mort, Mausole, à qui  sa soeur et épouse Artémis (ces bonnes  divinités antiques aimaient se prélasser dans l’inceste) éleva un monument  funéraire. Mais avant d’y déposer son cadavre, elle brûla son corps et but ses  cendres dans sa coupe (en plus ils étaient nécrophages, c’est du joli). Par ce
fait, nous dit Richer, elle serait devenue à la fois Reine et Roi,  hermaphrodite alchimique, lune-soleil, souffre et mercure et ce serait son  propre corps qui en deviendrait le tombeau, le « mausolée ».

« Toi qui m’as  consolé »

Ce vers rappelle le voyage en  Italie du poète où naquit précisément sa passion pour « la bohême  galante » Jenny Colon.

« Rends-moi le Pausilippe et  la mer d’Italie »

Le Pausilipon qui a donné son nom  au cap de la baie de Naples signifie aussi « cessation de  tristesse », évoquant les vertus consolatrices de son amour d’alors.

« La fleur qui plaisait tant  à mon cœur désolé »

Cette fleur serait l’ancolie, la  fleur de la folie.

Et la treille où le pampre à la  rose s’allie »

Au jardin du Vatican, autre  souvenir heureux, nous rappelle Richer, se dresse une pigne de pomme de pin,  attribut de Bacchus et par association, selon lui, ce vers serait une allusion  à l’alliance de la rose et du pampre qui apparaît dans le mariage mystique de  Bacchus et d’Ariane.

Si le dernier quatrain fait allusion  à certains aspects de la vie de Nerval qui prennent une valeur symbolique, les
tercets évoquent plutôt son expérience intérieure.

« Suis-je Amour ou  Phébus ?… Lusignan ou Biron ? »

Selon Richer ce vers évoquerait  la recherche de la dominance planétaire entre les deux oppositions principales,
celle de l’ascendant au soleil, celle de Saturne à Mars. A l’opposé du soleil  noir (Amour) il y aurait le Soleil-Phébus, le héros solaire. Lusignan étant le  veuf de Mélusine, le guerrier Biron, évoquant Mars, se situerait à l’opposé.  Vénus, comme nous l’avons déjà observé, en domicile au Taureau a pris le nom  d’Amour. Tous représentent les puissances essentielles qui régissent  l’existence du poète et représentent les personnages principaux de son drame  intérieur. Dans leur opposition on observe que Amour et Phébus sont des dieux  et que par contre Lusignan et Biron sont des humains. Dans Le couple Venus-Mars  emblématique qu’ils évoquent selon Richer, tous renvoient à des amours  impossibles, confrontées à un obstacle. Pour deux des couples, l’être masculin  (Amour et Biron) se met hors de portée, pour les deux autres c’est l’être  féminin (Daphné et Mélusine) que l’amoureux ne peut atteindre. L’interrogation ici  de Nerval semble être double : « est-ce moi qui me suis éloigné de  l’aimée ou bien elle qui m’a quitté ? », mais aussi « Qui des  deux est immortel ? ». C’est que, dans le sens mythique, mourir c’est  aussi être aimé d’un dieu et participer, grâce à lui, au bonheur éternel. Pour  Richer la théorie néo-platonicienne de l’Eros conçu comme feu divin, moteur de  tous les êtres, renforcerait cette vision. Ce à quoi paraît faire allusion le
vers suivant.

« Mon front est rouge encor  du baiser de la reine »

La mort du baiser (mors osculi)  renvoie à l’union mystique avec une divinité, une forme d’hiérogamie qu’on
retrouve aussi dans l’initiation isiaque.

« J’ai rêve dans la grotte  où nage la sirène »

La grotte est également un  souvenir du voyage en Italie et évoque l’aspect « Lusignan » de  Nerval, aimé d’une fée.

« Et j’ai deux fois  vainqueur traversé l’Achéron »

Un rappel des deux crises (en  1845 et 1853) évoquées dans « Aurélia » dont Gérard de Nerval est  « retourné ».

« Modulant tour à tour sur  la lyre d’Orphée »

Dans un traité de l’Astrologie,  connu de Nerval, on définit la lyre d’Orphée comme l’harmonie des planètes dans
le zodiaque, et d’autre part l’analogie entre les déboires aux Enfers d’Orphée  et le franchissement de l’Achéron seront évidentes au lecteur.

« Les soupirs de la sainte  et les cris de la fée »

Venus opposée à Saturne, devenant  la fée, Artémis Diane, située dans le signe Vénusien du Taureau, devient la
sainte. De plus, dans l’œuvre de Nerval, la dualité entre Vénus et Diane (la  vierge, la sainte) est régulièrement attestée.

Jean Richer conclut que « El  Desdichado », devient une sorte de tombeau alchimique où s’affirme le  triomphe du destin  et avec lui le  triomphe de l’amour dans la mort établissant l’équivalence entre les aspects  biographiques (les allusions aux ancêtres et aux amours vécues) et la  symbolique des mythes, tels qu’ils se concrétisent dans le thème astrologique
du poète. Ce qui, à notre avis, fait de ce poème savant, aux connotations  ésotériques multiples, le poème autobiographique par excellence.

*Jean Richer, Gérard de Nerval,  Expression vécue et création ésotérique, Guy Trédaniel, 1987

 

Gand, le 18 mai 2012

Il y a 44 ans, initié par le cours passionnant que donnait alors Roger Dragonetti à l’université de Gand, j’ai
été piqué par la mouche Proustienne à un tel point que j’ai consacré quasiment tous mes loisirs cette année-là à lire sa Recherche du temps perdu.  Dans la lignée des activités nostalgiques que j’entreprends en ce moment où l’âge (et toujours pas la raison) me frappent, je devrai me mettre à relire aussi ce chef-d’œuvre, qui a marqué ma jeunesse. J’ai
préféré ces dernières semaines me replonger dans « La vie mode d’emploi » de Georges Perec, cette autre recherche d’un temps perdu, écrit cependant dans une perspective qui est aux antipodes de la quête proustienne. Ce que voulait
Marcel Proust c’était renouer avec l’intimité d’un moi chouchouté, dont les côtés de Swann et de Guermantes, n’étaient au fond que l’extension des bras d’une maman mythique qui l’a englouti dès le début et dont ni les jeunes filles en
fleur ni même Sodome et Gomorrhe n’ont permis de le libérer, le laissant aboutir avec le temps retrouvé aux retrouvailles sur le papier avec le premier de ses souvenirs qu’il n’avait jamais quitté vraiment, malgré les échasses sur
lesquelles les années passées depuis l’avaient fait s’éloigner sans jamais l’en séparer.

Perec lui, n’a pas eu de passé pour se souvenir. Au début de sa vie, avec son père décédé dans une guerre meurtrière et une mère déportée à Auschwitz, il n’y avait qu’un grand vide et rien de personnel qu’une mémoire involontaire aurait pu lui révéler.  Avec pour seul repère les lettres, les deux « e » de son nom que ce spécialistes des mots croisés a fait réapparaître en les bannissant systématiquement dans son roman oulipien « La disparition », ou encore le X jamais interchangeable avec le W qui sont à l’apogée de l’échec glorieux de l’œuvre faite de tableaux et de puzzles de Barthlebooth. cet habitant emblématique de l’immeuble parisien décrit presque exhaustivement, tant synchroniquement que diachroniquement dans « La vie mode d’emploi ».  Aucun « je » dans cette cathédrale littéraire de la patience. Tout et tous, cet amalgame de vies, d’objets, d’événements, de destins, fruit de décisions individuelles et du sort qui en décide à son tour, par delà les secousses de l’histoire, sont les traces, à nouveau sur le papier, laissées par le temps des autres, aspirées par ce vide insatiable qu’était l’âme de son auteur. Son temps retrouvé à lui, constitué à défaut des siens,
des souvenirs, rêves et mensonges d’un peuple élu par le hasard d’une contrainte, cet immeuble parisien de la rue Simon-Crubelier, home adoptif de l’enfant sans feu ni lieu que n’a cessé d’être Georges Perec.

 

Gand, le 28 janvier 2012

Je me suis mis à relire certains livres qui m’ont marqué dans ma jeunesse. L’un d’entre
eux est la formidable épopée « Ranonkel » de Jacques Hamelink, qui
date de 1969. Possiblement Hamelink est un écrivain un tantinet trop rapide,
trop poussé par la nécessité de son livre à lui, pour être considéré comme l’auteur
Néerlandais numéro un du siècle passé, honneur qui revient sans doute à des
maîtres comme Hella Haase ou Simon Vestdijk, mais son livre est à mon avis un
des récits les plus puissants du vingtième siècle. Un pavé visionnaire qui
contient, tel un écrit mythique fondamental,  toute l’humanité – ou du moins sa part
occidentale – de la préhistoire jusqu’à nos jours en passant par le moyen âge.
Il a été conçu à travers des bonds et rebonds de tous genres, du microcosme au
macrocosme, d’un passé onirique intemporel au présent le plus cruel. Cela sans
jamais  vraiment déconcerter le lecteurqui ac cepte toutes ses possibles incongruités comme des évidences. Un peu comme un thriller psychologique qui lui permettrait de se déchiffrer lui-même et son
prochain. La langue est baroque, non plus cette approche d’un perfectionnisme avare
et plat sous prétexte d’efficacité, qui caractérise la littérature contemporaine, mais généreuse, ne se retenant devant aucun adjectif, dans la tradition d’un Rabelais ou d’un Cendrars. Un style qui permet de peindre toutes les nuances du comportement du monstre humain (tant dans l’horreur que dans la
grandeur). Il est étrange que le livre ne connaisse pas une réédition, ni plusieurs traductions. Dans notre époque de folies médiocres, sa lecture ferait un grand bien.

 

Gand,  le 21 janvier 2012

 

Je viens de voir Big Shoot deKoffi Kwahulé. Dans un des trois rôles principaux il y a mon
ancien élève Philippe Annaert. Qu’il était prédisposé au théâtre était une certitude déjà durant ses années scolaires. A mon avis il était le talent le plus spectaculaire que j’ai vu à
l’œuvre dans une pièce de théâtre scolaire. Plusieurs années plus tard, il s’avère avoir rempli un parcours impressionnant. La pièce dans laquelle il joue en ce moment n’est pas des plus aisées. Elle se situe dans la lignée Beckettienne avec en surplus un aspect de “show” qui “must go on”. Ce dernier
élément est thématisé dans le texte lui-même et renvoie à la soif de sensations (ou le besoin de catharsis) du public, mis en scène comme troisième personnage. Le sujet (la violence, le pouvoir,  eros
et thanatos), est porté par un bourreau esclave et une victime en pleine possession de son libre arbitre (ou est-ce l’inverse ?) avec comme troisième acteur la musique qui a une fonction rythmante dans le cours de l’intrigue. La pièce fait penser à Sacher Masoch, où le dominateur  est soumis à la mise en scène et au désir de punition du dominé,  qui est en fait la seule vraie autorité lucide dans la relation. Mais finalement tout semble se résumer à la condition humaine,  mais oui, celle qui est propulsée par la peur de et se termine avec,  la mort.

Gand, le 9 décembre 2010

 

 

Mario Vargas Llosa vient de faire un discours fort émouvant à Stockholm en vue de la réception du Prix Nobel de Littérature, évoquant, les larmes aux yeux, les personnes qui l’ont accompagné sur le chemin ardu de la gloire et en premier lieu sa femme Patricia, laquelle, j’en ai eu l’expérience au moment de mon interview – gère toutes ses activités qui ne sont pas strictement liées à l’écriture, de l’administratrice à la garde du corps, maintenant à la distance journalistes et autres importuns. D’autre part son discours a été un éloge de et aussi l’expression d’une immense gratitude envers la fiction qui lui a permis à lui « de vivre les multiples vies que tous nous aimerions avoir vécues ». « Sans la fiction, dit-il, l’homme serait moins conscient de l’importance de la liberté pour que la vie soit vivable et de l’enfer que celle-ci devient lorsque la liberté est violée par un tyran, une idéologie ou une religion ». Remarquable fut ici sa diatribe contre le nationalisme, qu’il qualifie de « plaie du monde moderne » : « Je déteste toute forme de nationalisme, idéologie – ou même religion – provinciale, bornée, exclusive, qui restreint l’horizon intellectuel et cache en son sein des préjugés ethniques et racistes ».

 

 

Je viens juste de terminer la lecture de son dernier roman (« El sueño del celta ») qui retrace en une biographie romancée les péripéties de l’irlandais Roger Casement qui mourut la corde au cou dans une geôle britannique pour avoir défendu avec fanatisme la cause irlandaise, au début du vingtième siècle, et ce en allant jusqu’à s’allier avec l’ennemi prussien en pleine guerre mondiale. Un fanatisme que Vargas Llosa, à l’instar des indépendantistes irlandais, ne nous fait cependant pas voir d’un œil défavorable. C’est que pour lui il doit y avoir de la place pour plusieurs réalités contradictoires dans la vie d’un homme, surtout celle de Casement. Ce dernier a consacré une grande part de sa vie à dénoncer les horreurs du colonialisme, tant au Congo Belge de Léopold II qu’en Amazonie péruvienne à l’époque de l’exploitation du caoutchouc. L’identification de la cause irlandaise avec celle des colonies exploitées, pour être partiellement correcte, à la fin de sa vie, l’a fait errer en ce sens qu’il prônait une solution violente à la cause de l’indépendance irlandaise, ce qui l’amena à trahir l’Angleterre à laquelle il devait sa carrière de moralisateur mondialement reconnu et écouté. La publication de fragments de journal scabreux, révélant son goût prononcé pour de jeunes garçons, le  fit basculer finalement dans le déshonneur. A la rumeur qui dit que ces fragments de journal étaient manipulés, l’écrivain Vargas Llosa rétorque que probablement ils étaient vrais, mais exprimeraient les fantaisies de son héros, plutôt que la réalité érotique que celui-ci aurait réellement vécue.

 

 

Avec tout ça, sans que Vargas Llosa ait écrit, comme est affirmé en quatrième de couverture « un roman majeur » (des longueurs qui parfois m’ont fait décrocher, trahissent le manque d’inspiration dont pâtissent certains passages), « Le songe du Celte » est un autre de ses livres où le « poeta faber » Vargas Llosa à force de savoir-faire, de documentation et d’empathie avec un destin aux connotations multiples, a exploré pour ses lecteurs un morceau de plus de cette psyché humaine qui justifie la culture de la liberté qui lui est si chère.        

 

Gand, le 6 octobre 2010 

 

On vient d’attribuer le Prix Nobel de Littérature à Mario Vargas Llosa et dans mes souvenirs réapparaît l’image de l’écrivain, 18 ans plus jeune, en shorts, après une session de jogging, dans l’appartement à Berlin qu’avait mis à sa disposition la Wissenschaft Institut. Il était en train de guérir en ce moment de la malheureuse expérience politique qu’il avait vécue au cours des présidentielles au Pérou en écrivant son « Pez en el agua » et de nouveau il s’était aguerri après le peu démocratique « autogolpe » de son adversaire politique d’alors. Aussi la politique d’Alberto Fujimori était-elle le sujet principal de l’entrevue. Ce qui ne m’a pas empêché de le faire parler également de littérature et de formes de discours tant littéraires que politiques. L’interview, planifiée par son épouse Patricia pour une vingtaine de minutes s’est étendue à plus de trois heures. C’est que Mario est un homme de passions et une fois titillé au bon endroit il ne pouvait s’empêcher – malgré les nombreuses apparitions de son épouse au pas de la porte – de développer ses arguments, sur la culture de la liberté, sa foi dans les principes démocratiques, ses velléités de conciliation entre modernité et authenticité culturelle etc. Pour moi cette rencontre a été d’une richesse inouïe. Je me vois encore dans le train, touchant furtivement comme si c’était un talisman, la casette que je gardais sous la main, la tête remplie, comme d’une mélodie et de ses contrepoints, des nombreux concepts avec leurs répliques, lancés dans cette vraie discussion que j’avais eue avec cet intellectuel de premier plan, ouvert de cœur et  d’esprit.

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