LA LUEUR

« Souvent les hommes poursuivent un bonheur que le simple bon sens suffirait à démontrer inaccessible. »

Dino Buzzati, Les nuits difficiles.

 

En rentrant à vélo cette nuit de la ville, Ernest se surprit à jouer au jeu des ombres que projetaient les réverbères qui se succédaient au long de cette rue en ligne droite. Une course absurde, où le poursui­vant était identique au poursuivi: toujours lui-même sur sa bécane, surgi à gauche ou à droite des roues de la bicyclette, selon que l’éclairage se trouvait à droite ou à gauche de la rue. Au moment où il voyait sa silhouette s’évanouir devant lui, une autre avait déjà surgi derrière, sans espoir de pouvoir jamais rattraper l’ombre qui la précédait. Et ainsi de suite.

 

Un rapide regard jeté en arrière juste au moment où allait disparaî­tre l’ombre qui se trouvait devant lui, lui permit de voir qu’à cet instant-là précisément, l’ombre poursuivante prenait naissance, faiblement perceptible, mais cependant déjà formée complètement, à la limite de sa roue arrière. Cela lui fit penser aux rentrées nocturnes à bécane au village de W. où il avait passé son enfance. Il ne se souvenait pas qu’à cette époque il avait, comme cette nuit, pu obser­ver le phénomène des deux ombres naissant et disparaissant au même instant. Les réverbères auront été plus éloignés l’un de l’autre. D’autre part, peut-être aussi qu’alors il croyait que les deux ombres se rejoindraient un jour devant ses yeux. Mais entre-temps la vie avait modelé Ernest de telle sorte, que maintenant il n’inclinait plus du tout vers ce genre de spéculations. Cela lui remit égale­ment à l’esprit ses problè­mes ac­tuels – mais il n’allait pas se laisser entraîner à des jéré­miades – depuis qu’il s’était séparé de Marie-Ange; sa soli­tude sans remède.

 

Il est vrai que les amours qu’il avait vécues depuis, ou que du moins il avait cru vivre, après avoir atteint leur paroxysme, tendaient inexorablement à s’évanouir sous la pression d’une déjà nouvelle passion. Et ce qui était étrange, celle-ci semblait surgir chaque fois que dans son coeur il entrevoyait l’assouvissement de ce bonheur simple et tran­quille qu’il se repré­sentait comme le but ultime de sa quête amoureu­se.

 

Pendant qu’il se laissait aller à ses pensées, derrière les toits des maisons qui l’escortaient dans sa course nocturne, une lueur apparut. Elle n’attira pas son attention tout de suite. Qu’était-ce une lueur dans cette nuit dont les étoiles subissaient la concurrence de ces nuages mouvants et effilochés pourchassés par le vent du Sud-Ouest, dans cette nuit qui formait comme un écran pour ses rêve­ries? Et puis une lueur, ça pouvait venir de n’importe où: un phare, un jeu d’en­fant, comme il se souvenait avoir joué lui-même à l’école commu­nale de W. avec un miroir de poche dans lequel il recueillait le reflet du soleil pour le projeter sur le tableau noir. Mais à cette heure les mioches étaient censés être au lit. Enfin, il y en aura eu un qui n’aura pas réussi à trouver le sommeil, et il se sera diverti avec une lampe de poche. Oui, mais, au fur et à mesure qu’Ernest avançait, cette lueur se déplaçait aussi et c’est ainsi que bon gré mal gré, il la suivait, jusqu’à ce qu’il se trouvât en face de chez lui.

 

 

Ernest remarqua que la lueur ne cessait de tourner – Etait-ce un feu-follet? – tout en s’immobilisant avec lui un peu au-delà du morceau de ciel qui se trouvait au-dessus de sa maison. Cela avait donc à voir avec lui!… Retournons sur nos pas et voyons si elle me suit. Ernest remonta sur sa bicyclette. Il fit le tour du pâté de maisons et vit que la lueur se déplaça avec lui. D’abord derrière lui, puis à gauche, puis devant lui, elle continuait imperturbable à faire ses cercles autour d’un axe invisible qu’Ernest situait au Nord-Est. De retour devant sa maison, la lueur avait repris exactement la place qu’elle avait occupée il y avait quelques minutes auparavant, quand Ernest était arrivé une première fois devant chez lui.

 

Peut-être était-ce la bicyclette! Un reflet mouvant que projetterait l’acier chromé de sa bécane!… Ernest ouvrit la porte d’entrée et rentra précipitamment son vélo. En trois pas il était près de la baie coulissante qui donnait sur le jardin. Il sortit et aperçut tout de suite la lueur qui tournoyait derrière les peupliers qui sépa­raient son jardin du terrain vague où, en l’attente de constructions nouvel­les, aboutissaient les jardinets des maisons récemment con­struites dont faisait partie aussi la sienne. Ça n’avait donc rien à voir avec sa bicyclette. En plus il devait y avoir une source externe. Mais celle-ci, d’autre part, ne devait pas être étrangère aux mouvements de sa propre personne. Et voilà notre pauvre Ernest tout désemparé devant le mystère de cette lueur tournoyante qui l’avait élu pour se montrer à lui, écrasé de sommeil comme il l’était, après cette soirée d’ennui passée sur les terrasses du centre-ville.

 

Des maisons voisines ne s’échappait plus aucune lumière. Tout le monde sous les draps et Ernest se trouvait là dans son jardin, comme s’il n’avait pas déjà assez de problèmes sans ça, à se creuser les méninges sur cette énigme. Pour se défaire du sentiment d’écra­sement que lui procurait cette affaire qu’une entité inconnue parais­sait lui imposer, Ernest reprit son raisonnement. Il avait entendu parler d’une disco­thèque à la mode, située à une bonne dizaine de kilomètres de là, où tous les samedis soirs on régalait les visi­teurs d’un show aux rayons laser. Mais alors, si cette boule lumi­neuse venait de là, il devrait pouvoir observer la source du rayon, ce qui n’était pas le cas: la lueur tournait là dans le ciel comme si elle n’était mue que par sa propre poussée. D’autre part, se dit Ernest, si un rayon laser était en état de projeter sa lumière sur l’écran formé par un nuage, le trajet du rayon n’était sûrement pas assez long pour que cette projection se réalise également sur le noir infini du ciel constellé d’étoiles.

 

Donc pas de rayon laser, aussi puissant qu’il soit. Mais d’où venait alors cette lueur de tous les diables? D’une source indirecte? Un reflet de lune projeté à l’aide d’un miroir géant? Mais, Ernest s’en rendit compte à cet instant, il n’y avait pas de lune au firmament. Cette nuit c’était la nouvelle lune!… A court de raison­nements Ernest devait se rendre à l’évidence. Cette lueur blanchâtre qui tournoyait dans cette partie du ciel qui cou­vrait sa route au gré de ses déplacements, cette maudite boule de lumière ne se justifiait par aucune explication.

 

Ce fait étant établi une fois pour toutes, Ernest en éprouva comme un soulagement. Un moment d’apaisement seule­ment, car voilà que se bousculaient déjà dans son esprit les expli­cations farfelues et fantaisistes qu’on sort d’ordinaire dans ces circonstan­ces: soucoupes volantes, Ovnis, petits hommes verts… Mais non, tout ça c’était ridicule, tout juste bon pour le cerveau minuscule d’une des ces médiocres créatures dont Ernest se voyait trop souvent entouré!… L’objet lumineux circu­lait-il au-dessus du terrain vague? Et bien, à tout hasard, Ernest irait jeter un coup d’oeil de ce côté-là!

 

D’un pas décidé il se mit en chemin, contournant le pâté de maisons, puis prenant sur sa gauche le début de sentier qui menait au terrain vague. Un furtif coup d’oeil jeté sur la lumière tournante qui était censée le guider, le fit s’arrêter stupéfait. La lueur ne le suivait plus, ni le devançait. Elle s’était bel et bien arrêtée au-dessus du terrain vague, tout en continuant sur place son mouvement circulai­re. C’était comme si elle l’invi­tait à découvrir quelque chose qui serait caché derrière la végétation sauvage des mauvaises herbes qui avaient envahi ce terrain laissé à l’abandon.

 

Devant l’étrangeté des événements, Ernest hésita un instant. Traver­ser, la nuit, cette savane de hautes herbes, peuplée à n’en pas douter de rongeurs comme ce rat énorme qu’il avait surpris un soir en train de se délecter du contenu de sa poubelle, ne le tentait déjà pas en des circonstances ordinaires. Alors maintenant qu’il y avait cette lumière qui peut-être cherchait à l’en­traîner dans un piège, Ernest ne pouvait que trouver totalement déraisonnable l’aventure qu’il avait entreprise. Mais cette nuit-là, justement, il y avait cette lueur et Ernest n’était plus le même être raisonnable qu’on aurait pu voir agir dans sa petite vie de tous les jours. Le voilà donc de nouveau parti, s’aventurant sans plus tarder dans la jungle de ronces et de chardons à hauteur d’homme, au creux de laquelle un mystère peut-être se cachait en attendant son élucida­tion.

 

Après quelques pénibles tâtonnements il sentit le terrain qui s’é­levait en un monticule. De là, sous l’éclairage irréel de la boule en rotation, Ernest eut une vision étrange. L’ensemble du terrain vague lui apparut comme un lac aux couleurs irréelles, le vent dans les hautes herbes créant l’impression d’un mouvement de vagues. Et au beau milieu, s’élevait un cyprès, au-dessus duquel circulait précisé­ment la boule lumineuse. C’était donc bien ça que la lueur lui invitait à explorer! Ce cyprès dont la présence, au milieu de ce terrain, lui paraissait totalement inexplicable.

 

Ernest dévala le monticule, inconscient des blessures que lui procu­raient les épines des arbrisseaux qui lui fouettaient les bras dans sa course, inconscient aussi des prédateurs, rats, souris, chats sauvages, que son intrusion bruyante devait déranger dans leurs agissements nocturnes. Et tout à coup le cyprès était là devant lui.

Ernest éleva son regard et vit la lumière tournant comme folle autour de sa cime. Ce sont des êtres intelligents, se dit Ernest et ils veulent me communiquer quelque chose au sujet de cet arbre.

 

Ernest parcourut des yeux le tronc du cyprès. Il s’aperçut que l’arbre était creux. Curieux du message il s’approcha de la cavité. Lorsqu’il la parcourut des yeux, il vit qu’elle était vide.

Publié dans : LA LUEUR |le 26 janvier, 2018 |Pas de Commentaires »

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