ACTUALITES

Lima 9 août 2017

Dans l’avion je me suis mis à lire alternativement “Manera de una psique sin cuerpo” de Macedonio Fernandez et “The girl of the train” de Paula Hawkins. Ce qui me frappe est leur vision sur la femme. A travers un de ses personnages Fernandez avoue ne pas les aimer, tout en se risquant à l’empathie. Paula Hawkins quant à elle nous installe au coeur du problème féminin avec les réfexions intimes de deux femmes. Les deux sont déçues par leur homme, mais aussi par leur propre incapacité d’assumer leurs vies. Finalement les  deux auteurs ne semblent pas diverger tellement. Les femmes, ces êtres tellement énigmatiques pour les hommes  qui les aiment, semblent consituées bien logiquement autour de leur condition procréatrice: la recherche de l’homme idéal, garant de leur bonheur familial. Et ce serait dans cette perspective qu’elles s’ouvrent aux regards des mâles dont la plupart s’avèrent bien éloignés de cet idéal. Et ce par leur désir de plaire – parfois à tout prix.  Cette recherche semble les mettre ans un état de stress continu. Et si la chose n’aboutit pas, elles dépriment. La déprime est l’abîme qui les guette au tournant, avec tous ses avatars, allant de alcoolisme au suicide. Les hommes qui croient les aimer ne les comprendront jamais. Les autres s’épuisent aux exercices d’empathie. Et les femmes, comprennent-elles les hommes? Hawkins révèle que certaines d’entre elles au bout de leurs tentatives désespérées de se faire désirer, finissent par y goûter une sensation de pouvoir. Aussi, peut-être que ces sont les femmes qui n’aiment pas les hommes qui arrivent à les comprendre.

 

Gand, le  9 novembre 2016

Une nouvelle fracassante nous parvient des Etats-Unis. La plus grande puissance mondiale vient d’élire un narcisse fantasque comme président. Les élécteurs Nord-américains ont voté avec les tripes et non pas avec la raison. Et le vote “par réaction” est bien le talon d’Achille de notre système démocratiquet. D’autre part cette manière de voter semble être la conséquence d’un mécontentement larvaire qui s’est accumulé depuis tout un temps déjà  et que l’establishment n’aurait pas  perçu. Seul le candidat démocrate Bernie Saunders semble lui avoir prêté l’oreille et si la convention des démocrates lui en aurait donné l’occasion, le résultat de ces élection auraient pu être différent. Un autre aspect est que les inepties proférées par Donald Trump ont eu un accueil massif, et négatif, dans les médias dominants. Hillary Clinton pour sa part reçut l’appui inconditionnael des VIP du showbusiness et de celui qu’une minorité importante considèrent un président “noirci” par la couleur de sa peau, Barach Obama qui lança ses pointes d’humour contre le magnat vulgaire. Le problème est que le “blue collar” moyen qui a perdu son job ou qui est confronté à la perspective d’une paupérisation certaine, n’a plus beaucoup envie de rire. Certes si un personnage est matraqué en permanence par les médias, même s’ils le présentent comme un clown, celui-ci bénéficie d’une publicité énorme et en plus cela lui rapporte la sympathie d’un public qui le voit traité comme un “underdog”. Il y a beaucoup de réflexions à faire et de conclusions – de préférence correctes – à tirer de cette aventure électorale à l’arrière-gout amer. Espérons que ce ne sera pas trop tard, pour les Etats-Unis, et pour le monde entier.

Cudillero, le  10 avril 2016,

L’ECONOMIE AUTREMENT: RESISTANCE CITOYENNE EN ASTURIE ET AILLEURS

Au cours de mon séjour récent en Asturie un ami m’avoua s’être engagé dans la résistance intelligente et solidaire aux mesures antisociales récentes en Espagne. Il s’agit d’un mouvement de troc où biens et services sont tarifés en copines, une monnaie locale virtuelle en dehors du système financier actuel qui favorise seulement banques et capitaux. Il s’est découvert ainsi une société alternative de gens honnêtes qui, bien qu’à un niveau micro, pratiquent l’économie sans esprit de lucre ni chasse à la plus-value. Médecins, avocats, techniciens, paysans, artisans et petits indépendants s’entraident ou proposent leurs produits dans des marchés alternatifs. Il se sont souciés aussi de l’entraide mutuelle, taxant à chaque transaction vendeurs et acheteurs de 4%, une sorte de TVA mais, contrairement à la nôtre, utilisée exclusivement à combler les besoins de familles démunies, comme il y en a de plus en plus en Espagne. Qui sait, sont-ils en train de créer l’économie du futur, celle qui, au niveau macro, devra remplacer un jour le système pourri actuel qui se traîne depuis belle lurette de crise en crise. De quoi engranger un peu d’espoir à notre époque de guerres hypocrites, de papiers panaméens et autres combines de corrompus. Le RASTRU forme part d’un réseau international appelé Community Exchange et comporte déjà 800 personnes. En Belgique il n’y a que quatre unités de gestion en ce moment. Voir le lien https://www.community-exchange.org

 

Gand, le 29 janvier 2016

L’angoisse est un malaise qui semble refléter le malaise de notre époque. Si j’en crois l’auteur et journalise Scott Stossel, dont je viens de lire “My age of anxiety”, livre assez chaotique sur la pénible expérience qu’il a vécue , mais où il fait le tour de la question, l’angoisse serait le phénomène psychologique le plus marquant de notre temps. Mais ne serait-ce pas aussi un phénomène de tous les temps, du moins dès que l’homme a évolué d’un être solidaire et alerte dont l’angoisse servait à la survie et était centrée sur des dangers réels, vers un être vivant dans une société de plus en plus complexe où ses instincts primitifs projettent ses peurs ancestrales sur des objets où ceux-ci s’avèrent inadéquats et nocifs pour son équilibre mental. Dans le cadre de sa théorie des humeurs Hypocrate parle de la “melas cholè”, que les psys définiraient aujourd’hui comme  dépression ou psychose de l’angoisse, qu’ils essaient d’atténuer sans vraiment parvenir à la guérir. Ils sont bien parvenus à mesurer l’effet des états d’angoisse ou de dépression sur certains organes dont l’amygdale située à la base du crâne et ses relations avec le cortex frontal. Ce qui nous situe derechef dans le domaine bio-médical qui récemment a connu un remarquable succès. Domaine scientifique, fortement soutenu par l’industrie pharmaceutique, qui parvient à décrire avec pertinence des processus neuro-chimiques au niveau de ce que j’appellerais le “hard-ware” de notre cerveau, celui des neurones et des synapses. Mais il ne parvient pas à élucider le mystère de nos émotions qui se situent au niveau symbolique du “soft-ware” de nos comportements problématiques. Essentielle ici est la découverte des neurotransmetteurs, une matière qui transmet des impulsions d’une cellule de cerveau à l’autre. Ils sont déposés par des neurones dans les synapses (les espaces entre les cellules nerveuses) et créent une réaction en chaîne qui implique des milliards de cellules nerveuses qui aboutissent au niveau du “soft-ware” à des sensations, des émotions et des pensées. Lorsque ces pensées et émotions tendent à l’angoisse, la panique ou la dépression les psys de tendance bio-médicale tentent de rétablir l’équilibre chimique (qui concerne la sératonine ou la noroadrénaline) à l’aide de médicaments de la catégorie des anti-dépresseurs ou simplement des tranquillisants. L’histoire de cette approche pharmacologique nous apprend que celle-ci  – souvent sous la pression d’intérêts économiques – se résume à la production de médicaments qui dans le style “trial and error” ont paru apporter un soulagement à certains patients, parfois même sous la forme d’un effet “placebo”. Les plus connus sont le valium, le prozac, le librium, etc. Médicaments qui parfois sont utilisés aussi par des sujets non-malades à des fins de psychofarmacologie “cosmétique” comme  “pillule du bonheur” ou comme moyen d’augmenter des performances à l’abri du stress. Mais l’un àprès l’autre ces médicaments, aprs avoirb été accueillis comme la panacée, sont rejetés, car leurs effets sont limités dans le temps et créent souvent une dépendance et des dommages directs et collatéraux. Un effet positif de cette approche est de nature morale: en transposant les troubles psychiques dans le domaine médical on déculpabilise les malades psychiques. Ce n’est pas leur personnalité qui est mise en cause mais un déséquilibre chimique. Cependant les statistiques révèlent que malgré tous ces soit-disants progrès scientifiques la dépressivité n’a fait qu’augmenter au cours des années, dans la mesure où les gens ont consommé ces médicaments pour la combattre. Si des natifs nés en 1914 seulement 1% a connu des problèmes de dépression, parmi ceux qui sont nés à l’époque de la deuxième guerre mondiale la pourcentage s’est élevé à 5% et parmi ceux nés dans les années soixante cela devient 15%. A se demander si la médicalisation ne crée pas le problème. Et devant la caractère presque épidémique du problème on  pourrait croire qu’on médicalise des réactions de stress interrelationnelles ou socialement déterminées

A cette approche bio-pharmacologique est généralement opposée la psychanalyse qui a développé la psychothérapie psychodynamique qui essaye de rendre conscients les conflits inconscients qui seraient à l’origine des troubles mentaux que Freud appela des “neuroses”. En ce qui concerna la sociofobie, ils se rapportent surtout à l’image (négative) que le patient a de soi. De peur que les autres la découvrent, celui-ci porterait un masque d’autoconfiance et de perfection qui ferait de lui une personnallité perfectionniste, stressée et hyperresponsive à des signaux négatifs de son entourage. D’autre part cette émotivité particulière peut être régistrée par la bio-chimie et paradoxalement la psychoanalyse peut alors être associée à l’approche bio-médicale. Freud lui-même a été d’une certaine façon le premier à médicaliser les troubles psychiques en s’autorecettant de la cocaine pour ses propres angoisses et fobies. Une drogue donc, avec ses formes de dépendance, mais dont les effets négatifs sont inférieurs à des nombreux traitements pharmaco-médicaux.

En ce qui concerne la fobie, la psychanalyse a développé une vision assez révélatrice sur la peur d’être abandonné qui renvoie à la première enfance. Pour Freud la clé du sentiment de l’angoisse réside dans le manque d’une personne aimée. Contrairement aux animaux l’enfant humain est beaucoup plus longtemps dépendant de sa mère et les absences fréquente ou la séparation de la mère ou le rapport angoissé avec une mère surprotectrice crée des personnalités angoissées. A partir de là le psychanaliste anglaisJohn Bowlby (“Maternal care and mental health”) a développé la théorie de “l’attachement”. Les enfants qui sont longuement séparés de leur mère (par exemple dans des circonstances de guerre ou par des empêchements de nature socio-économique) ont plus tard des problèmes avec leur intimité et ont des difficultés à entreprendre des relations durables. Il plaide pour un “attachement sûr”, surtout au premier âge de l’enfant, avec la mère, tout en évitant la surprotection. Un enfant qui se sent aimé devient une personne plus heureuse et plus apte à reconnaître le monde extérieur. Cet “attachement” équilibré serait un élément de sélection naturelle qui apparaît aussi chez d’autres mammifères. Les expériennces d’Harry Harlow avec des babouins démontrernt que le lien maternel ne se réduit pas à l’alimentation mais est en premier lieu de nature affective. Lorsque la mère était absente ou peu disponible, et ce malgré que les rejetons babouins étaient suffisamment alimentés, ceux-ci développaient un comportement socialement déviant et devenaient des êtres agités.

A cette vision qui privilègie l’influence de facteurs externes tels que l’éducation, s’oppose la vision génétique. En quelle mesure le sentiment d’angoisse pourrait-il être héréditaire? Tout d’abord chez les mammifères on constate des formes d’angoisse, telle que celle des singes envers les serpents, qui sont clairement un atout pour leur survie. De même des réactions qui pour nous semblent relever de la panique, comme vomir ou faire dans son froc, dans une situation naturelle, sont un moyen de s’alléger littéralement afin de pouvoir se mouvoir plus rapidement lorsqu’on est confronté à un danger.  D’autre part ces fobies “utiles” pourraient aussi être apprises et le comportement fobique serait alors une combinaison d’observation sociale et de danger intrinsèque. Des scans chez des bébés montrent que certains d’entre eux ont une activité neuronale accrue dans l’amygdale et le cortex antérieur. Ces enfants auraient une réaction exagérée à des faits nouveaux ce qui les freinerait et ferait d’eux des personnes timides et nerveuses. Les personnes timides et anxieuses auraient donc l’amygdale hyperactive, une chose qu’ils garderaient toute leur vie. Dans le contexte de cette approche génétique on aura recours à des recettes de sératonine ou de noradrénaline, ce qui nous ramène de nouveau à l’approche bio-médicale.

Une dernière approche importante qui quant à elle évite la médicalisation, est la thérapie conductuelle cognitive. Déjà au 17ième siècle Spinoza releva les problèmes de l’angoisse qu’il voyait comme le produit de formes de pensée illogiques. Pour Aaron T. Beck (“Cognitive Therapy of Personality Disorders”) ce ne sont pas les choses en soi qui suscitent l’angoisse mais nos opinions sur celles-ci.  Si les dangers qu’on croit voir ne sont pas réels ou si on ne peut pas dominer certaines situations, angoisser n’a aucun sens. Le remède résiderait alors en la correction de nos perceptions incorrectes. Le patient reçoit alors un entraînement intensif qui le conditionne de façon à apprendre à réagir d’une façon plus adéquate aux situations problématiques qui se présentent.

Si nous résumons nous voyons que toutes ces approches, cognitives, bio-médicales, génétiques, psychoanalitique tout en s’opposant, se rejoignent aussi ou se complètent. Cependant aucune d’elle n’apporte une solution satisfaisante au problème qui, bien que de tous les temps, depuis que l’homo sapiens est devenu un être complexe et social, s’est multiplié et récemment a acquis des allures épidémiques. L’angoisse est parfois taxée de maladie de luxe, mais elle entraine des souffrances bien réelles, croyez-moi. Une explication philosophique du phénomène de l’angoisse comprend la constation que lorsque les dangers réels de maladie, mort violente, etc. ont diminué, les hommes sont confrontés à des angoisses intérieures et sont livrés au doute devant les choix multiples qu’entre autres la consommation de masse et des médias en folie nous proposent. Cette liberté chaotique qu’on nous offre, mais liberté de quoi, en fait? Liberté à laquelle de plus en plus de gens désirent échapper, les poussant dans le pire des cas à préférer l’autorité pour ses certitudes à la liberté angoissée. Cette liberté stressée aussi qui nous désolidarise et a remplacé le sentiment d’appartenir à une communauté par l’individualisme de la prestation et de la rivalité neurotique. En guise de conclusion j’aimerais illustrer cette dernière observation par une citation de “The Meaning of Anxiety” de Rollo May: “Nous ne sommes plus menacés par des tigres ou des mastodontes, mais nous avons peur d’être humiliés, d’être exclus ou de perdre de nos concurrents. Mais si la forme de notre sentiment d’angoisse a changé, l’expérience est restée la même”.

 

Quito, le 21 juillet 2015,

Aujourd’hui j’ai visité la maison-musée du peintre équatorien Camilo Egas. Ce fut une vraie découverte. Indigéniste à ses débuts, il se fit, à l’isue d’un voyage à Paris, au début du 20ième siècle, adepte du cubisme, intégrant ses thèmes indiens dans des structures géométrisées, Ce qui ferait de lui le premier moderniste sud-américain. Plus tard un séjour à New York durant les années de crise d’alors lui inspirèrent le thème de l’homme atterré. A la fin de sa vie il retournera vers une sorte de figuration meurtrie. Dans toutes ces étapes, se révélera sa maîtrise de  la matière picturale ainsi que sa main heureuse dans l’élaboration des formes et des couleurs. 

Gand, le 19 août 2015

Je viens d’achever la lecture de “Lima la horrible”, essai où il y a un demi-siècle Sebastián Salazar Bondy fit l’analyse de l’échec socio-culturel du Pérou à travers une fine description de cette ville créole, voluptueuse, hypocrite, belle et kitsch en même temps. A l’époque cette ville avec son demi-million d’habitants, venait de subir les premiers effets de l’immigration massive des péruviens des provinces andines. Son verdict rejoignait celui du premier communiste péruvien José Carlos Mariátegui. Lima était une ville fictive qui, malgré l’avénement de la République, continuait à se nourrir de ce qu’il appelait “l’Arcadie coloniale”, idéal fictif qui cachait la vraie réalité du pays, celui de la terrible dichotomie entre la population indienne et celle des créoles, dont les nouveaux richent aspiraient à une noblesse qui était pure nostalgie et qui se perpétuait à travers  l’exploitation de la majorité par une minorité aveugle et obtuse. Depuis lors l’immigration est devenue exponentielle. La ville compte plus de dix millions d’habitants et l’arcadie hispanique continue à vivre dans les quartiers huppés de la ville: Miraflores, San Isidro, Barranco et récemment La Molina. D’autre part la dichotomie andine s’est exportée dans la périphérie, ce qui étaient les “pueblos jóvenes” acquis par des invasions de pauvres et devenus aujourd’hui les “conos” de Lima. C’est là que bat aujourd’hui le vrai coeur indien du Pérou. Nombreux sont ceux qui ont acquis une certaine prospérité et envoient leurs enfants étudier et développent leur propre culture, leurs propre economie, leurs propres finances, balançant entre l’informalité et le marché formel, au gré des avantages et des opportunités offertes. Dans ce contexte nouveau de nouvelles élections se préparent. Le président actuel Humala qui recueillit il y a cinq ans les votes des citoyens nationalistes et représentait un espoir pour les nouveaux venus, semble s’être plié aux voeux de l’ancienne caste oligarchique et se retrouve désavoué. Les autres joueurs sont l’envoûteur Alan García, survivant du traditionnel APRA, qui avec son obésité grandissante a perdu une bonne part de son charme et de ses plumes, vu l’ineptie catastrophale de son premier gouvernement et l’affairisme dont a fait preuve son deuxième. La communauté créole soutient de ses voeux P.P. Kuzczinsky, richissime homme d’affaires, ancien ministre sous Belaunde et Toledo, agent de lobbies nord-américains et spéculateur. Reste Keiko Fujimori, la fille du président le plus corrompu de l’histoire du Pérou, et qui est toujours en prison pour cette raison. Il jouit néanmoins des sympathies du peuple immigré. Alberto Fujimori, lui-même fils de pauvres immigrés japonais qui a réussi, continue à être un modèle pour eux et sa politique d’infrastrucure dans les andes centraux ont apporté une certaine prospérité dans cette région. Triste constatation, à part Toledo à son époque de gloire, aucun de ces candidats n’est issu de la majorité du peuple péruvien et aucun d’eux n’est au-dessus des soupçons de corruption, ni porteur d’une vision qui pourrait modifier en bien la donne. Lima “la horrible” est bien le reflet de“Peru el horrible”.

 

                          

Lima, le 8 août 2015,

Il y a quelques jours nous avons vu au Musée d’Art Contemporain de Lima, l’exposition Fernando Szyszlo, à l’occasion de ses 90 ans. Son oeuvre je l’ai découverte à la lecture de la page que Mario Vargas Llosa lui a consacrée dans son “Elogio de la Madrasta” et je l’associai alors aux complexités ero-thanathique suggérées par un Vargas Llosa inspiré par ses lectures de Georges Bataille. Plus tard j’ai été confronté à la vraie réalité de ce peintre et sculpteur hors du commun à travers une longue exploration de sa construction abstraite de l’intihuatana sur la Costa Verde de Lima. Au cours de cette exposition et aussi une autre que je découvris par après au centre de Lima, je crois avoir découvert la vision de Szyszlo. Outre Vargas Llosa, et bien avant lui, ses maîtres à lui étaient le peintre mexicain Rufino Tamayo et les auteurs Octavio Paz et surtout José María Arguedas. Ce dernier me semble être l’inspirateur essentiel de cette oeuvre, qui débuta par une figuration expressioniste pour très rapidement évoluer vers une abstraction d’âme, comparable à celle de l’écuatorien Egas. Une abstraction qui malgré sa précision mathémathique intègre de nombreux éléments référentiels, monstres, espaces entrouverts, mélanges de couleurs et divers éléments matériels qui lui donnent du relief et surtout aussi ses “colonnes de sang” qui parcourent ses toiles. Chez Szyslzlo il s’agit d’une intégration personnelle du douleureux passé de son peuple. Le poème que j’ai écrit en m’inspirant de la toile “arco iris negro” qui commémore la mort tragique d’Atahualpa par la traîtrise de Pizarro, tente de dévoiler quelque peu cette vision:

un arc-en-ciel noir à l’aube

une mouche bleue qui s’introduit dans ma bouche

annonçant sans arrêt le temps qui se répète

depuis la mort d’Atahualpa

son sang qui coule dans mes veines

ses yeux  qui glissent devant mes yeux

mon coeur qui pleure les mille huayno

qu’entraîne le vent des quatre suyos

des nuages de tristesse obscurcissent les couleurs du soleil

 

 

Gand, le 28 février 2015

Dans la série des relectures je me suis retrouvé avec l’exemplaire dédicacé de “Ce que la nuit raconte au jour” du très regretté Hector Bianciotti.  L’ouverture déjà est sublime: ”Aujourd’hui c’est ma vie qui me cherche”.  Le fantôme du passé qui continue à hanter le Hector européen, avec ses images d’étendue sans échappatoire et de rues menaçantes se superposant au (faux?) havre de paix parisien. C’est le moment de la prise de conscience, au moment de l’hiver de l’existence où –réflexe de défense devant l’inéluctable ? –  “la  mémoire s’entraîne à remonter les sources et qu’on commence à comprendre post factum que ce qui pour de bon a partie liée avec l’avenir arrive en catimini”.  Appelons ça le destin. Pour Bianciotti cela s’est concrétisée dans la grande traversée, la fuite d’une enfance et une adolescence argentine au goût du malheur qui a résulté en une sorte de “retour” génétiquement annoncé.  Si ma trajectoire a été différennte – et aussi un peu à l’inverse -  à quelques heures de la présentation de mon livre à la Foire du Livre à Bruxelles, j’ai en relisant ces pages aux mots choisis et aux souvenirs triés sur le volet du présent, eu la surprise de notre connivence. Hector et moi avons tout différent, mais en étant ô combien semblables. Comme je regrette qu’il ne soit plus là pour lire mon bouquin et lui faireàmon tour  le cadeau de mes hommages.

 

Gand, le 15 janvier 2015,

La barbarie semble s’être définitivement installée en nos régions avec, sous les acclamations d’Allah Akhbar, l’attaque meurtrière ce jour même des locaux de Charlie Hebdo à Paris qui a fait 12 morts dont les dessinateurs satiriques principaux de cet hebdomadaire satyrique.  Ce même jour le très triste sire Houellebecq a  cru bon de lancer son livre d’anticipation politique“Soumssion”  qui met en scène un parti islamique, gagnant les éléctions, avec l’appui de bien pensants modérés, contre l’FN de Marine LePen. Il relate l’instauration de la sharia,  l’éviction des femmes du marché de travail etc. Déjà avant sa publication Houellebecq  avait fait sa “com” avec de nombreuses déclarations croustillantes, égayées par des noms du monde de la réalité-spectacle, entre autres sur le besoin de religion, la ringardisation des idées des lumières et – devant les remarques critiques – une revendication de l’irresponsabilité pour lui-même.  La polémique qu’il recherchait dans cette opération “com”, eh bien il l’a maintenant avec ce méfait criminel qui me paraît avoir pour but premier l’instigation à une sorte de guerre civile, qui opposerait violemment des personnes et leurs opinions, religieues ou autres, les unes contre les autres. Je crois que dans ce cas il faut avant tout faire parler la loi. Il nous faudra faire agir le meilleur de nos valeurs, les droits de l’homme, l’état de droit. Les valeurs des Lumières ne sont nullement passées de mode, elles sont maintenant plus que nécessaires. Elles nos seules armes effectives contre cette barbarie. Assumons pleinement l’héritage de Voltaire, Montesquieu et Beccari.

 

 

Gand, le 16 novembre  2014

Serge Moscovici, vient de mourir, à Paris. Rescapé du pogrom des fascistes roumains en 1941, il devint le philosophe essentiel de l’écologie avec son « Essai sur histoire humaine de la nature » de 1968 ainsi que le penseur principal de la psychologie sociale avec « L’âge des foules » de 1981. Une relecture de ces livres m’a semblé  urgente dans notre contexte actuel. Alors que les 18e et 19 siècles s’interrogeaient en premier lieu sur la question politique et sociale, le 20e siècle pour Moscovici pose en premier lieu, et en prolongement des questions précitées, la question naturelle. Celle-ci situe l’humanité parmi les forces de l’univers matériel et partant établit le progrès scientifique comme critère des rapports entre les sociétés existantes. Contrairement à la dichotomie rousseauiste où l’homme, par son (mauvais) côté actif instaure la culture et se soumet (en quelque sorte de façon passive) aux bontés du monde naturel, on voit que l’homme est à même d’intervenir lui-même activement dans l’équilibre biologique de la plupart des espèces. En plus la technologie lui permet de transformer la planète en son habitat avec toutes les conséquences positives ou negatives que cela implique. Pour ce qui est de l’aspect politique, les critères du pouvoir deviennent la croissance économique qui va de pair avec le progrès de la science et de la technologie, au-delà des clivages idéologiques existants. L’homme devient “créateur et sujet de son état de nature”, en d’autres termes un facteur interne (dé)régulateur de la réalité naturelle. L’histoire de la nature, développée par nous, aboutirait à l’utopie d’une forme d’anarchisme nouveau, celle du gouvernement de la nature qui ne serait plus le gardien de la société civile, mais le moyen qui assurerait la communication entre l’aspect naturel et l’aspect social de nos rapports. Le rêve ultime d’un écologisme humaniste?

Dans l’Age des Foules, Moscovici se montre plus pessisimiste sur son siècle, dans le sens qu’au lieu de voir l’émancipation des peuples, prophétisée entre autres par Marx au 19e siècle, le 20 e siècle serait devenu celui de la manipulation des masses. Déjà Gustave le Bon , fondateur de la psychologie des masses, qui voyait la masse, avec sa dynamique propre, comme une entité psychologique en soi, prophétisait cet âge des foules. Celles qui ont défilé à Nürnberg et ont amené les vagues guerrières de tout acabit qui ont déferlé d’abord sur le continent européen, puis dans le monde entier…  Je crois qu’il faut ajouter à cette analyse la massification globale due aux technologies modernes, la télé, qui massifie les individus, se croyant individus, mais étant en fait les objets amorphes soumis à la propagande de médias où le politique et le commercial se touchent et se confondent. Et je ne saurais dire encore ce qu’internet fait avec lui en le plongeant dans la sauce fusionelle du bombardement in- ou désinformant de ses textos et images.

 

 

 

 

Gand, le 9 octobre 2014

Le nouveau Prix Nobel de littérature est donc une vieille connaissance depuis la fin des années soixante: Patrick Modiano.  Auteur de romans énigmatiques où l’autofiction, la mémoire imaginaire et une psychologisation du temps de l’occupation, confrontent son lecteur avec lui-même, comme dans Villa Triste, le Boulevard de ceintures ou encore Ronde de nuit.  Dans ce qui est peut-être son meilleur livre « Dora Bruder » et que j’ai eu l’honneur de commenter dans Knack, le lecteur est invité à faire sa propre recherche à partir de quelques documents et quelques traces laissées dans ce Paris que Modiano connaît si bien (aussi bien dans l’espace que dans le temps). Il paraît que lui-même était surpris lorsqu’il apprit l’honneur qui lui était échu.  Ce genre de prix vient toujours trop tard. Ce qui n’est pas une raison de le refuser comme le fit Jean-Sol. Et les commentaires que j’ai entendus, que c’était une honte que Murakami (un grand auteur d’ailleurs que j’apprécie grandement) ne l’avait pas eu, confirment que les prix littéraires sont toujours une injustice envers de nombreux auteurs qui n’ont pas réussi à les décrocher, mais d’autrepart sont toujours une victoire pour la littérature.

 

Cudillero, le 3 août 2014

Ce midi j’ai assisté à un événement anthropologique. Une chapelle remplie de femmes et d’hommes chantant et murmurant des paroles rituelles sous la direction d’un curé manipulateur bon enfant à l’âge du cathéchisme  à trous. Le temps du mythe, surgi d’un moyen-âge à peine déridé par quelques technologies modernes. Un prêche enfantin sur la Vierge de la O, où le “O” devenait le “Oh” de la surprise et  Einstein l’inventeur du téléphone portable. Pour moi il s’agissait de pénétrer dans le petit domaine de la Maison de la Tour de Villademar, avec sa porte d’entrée du dix-septième siècle, sa tour médiévale transformée en fonction d’une maison d’indianos bâtie au retour d’un enfant prodige fortuné des Amériques et sa chapelle datant du début du siècle vingt. J’y ai surtout découvert la mentalité des braves gens du coin, dans toute sa rigidité de l’Espagne éternelle.

 

 

 

Cudillero, le 24 juillet

J’ai entamé l’essai critique de Antonio Muñoz Molina, “Todo lo que era sólido” sur la démoralisation actuelle de l’Espagne post-bulle immobilière et bancaire, qui semble avoir son origine dans la dérive entamée par la nouvelle génération politique post-franquiste: clientélisme, corruption sans égards ni scrupules, allant de pair avec les flux financiers du robinet européen que d’aucuns semblaient croire infinis.  Durant trente ans une nouvelle classe de parvenus s’est soûlée de pouvoirs tout en se gonflant de billets. Leur arme principale pour l’établissement de cette nouvelle prise de pouvoir totalitaire: la “communication” sans objet et les nouvelles masses manipulées de béni-oui-ouis intéressés.  Aujourd’hui c’est de nouveau l’Espagne d’en bas qui paie les dégâts. Face à cette nouvelle forme de misère, Muñoz Molina en appelle à une révolte civique… Serait-ce l’heure du nouveau parti “Podemos”, première organisation politique, née du mouvement des “indignados” qui semble déplacer les préférences électorales de certains espagnols, tournant le dos aux deux partis (PP et PSOE) qui se sont disputés alternativement le butin durant les dernières décennies? Une idée qui m’a paru révélatrice est celle que l’Espagne, au moment de la mort du dicatateur, n’avait aucune expérience de la démocratie:la république s’est en effet achevée dans un chaos de terreur organisé par les communistes stalinistes et le régime fasciste de Franco usa de la même arme pour soumettre le peuple espagnol. Comme le dit si bien Muñoz Molina la démocratie est une chose qui nécessite un long apprentissage, et après l’euphorie post-Franquiste peu de gens, en aucun cas les politiciens, tant de droite que de gauche, eurent la patience de l’intégrer, vu l’urgence de s’enrichir avec de l’argent facile et bousculer dans la foulée les lois qui s’y opposent. Aussi, sans état de droit, sans une justice indépendante des intérêts d’un exécutif corrompu, la démocratie en titre ne vaut pas son pesant d’or.

 

Gand, le 27 janvier 2014

Aujourd’hui  le Tribunal International de la Haye a  émis  sa sentence sur le contentieux de la frontière maritime qui oppose Péruviens et Chiliens. Et je crois qu’elle afait preuve de sagesse. Pour les 80 premières milles maritimes la ligne parallèle réclamée par le Chili a prévalu, mais à partir de là jusqu’à 2OO milles vaut la vision équidistante du Pérou. Aucun des deux pays se retrouve complètement satisfait, mais leurs gouvernements respectifs ont fait savoir qu’ils respecteraient le jugement et ici c’est la raison qui sort victorieuse. Ce conflit territorrial  qui autrefois se serait réglé par les armes a trouvé aujourd’hui une solutioin juridique de caractère international, montrant au monde ce que nous pourrions appeller la sagesse des nations anno 2014.

 

Maspalomas, le 3 janvier 2014

Un trajet de bus jusquà Las Palmas, capitale de Gran Canaria, nous a fait découvrir l’oeuvre de César Manrique. Fils de Lanzarote, l’île fortunée la mieux conservée, ce à quoi il n’est pas étranger, il a dédié la majeure part de sa vie à révéler sa beauté au monde. Terre de volcans, de  riche végétation (palmiers, lauriers, pins, cactus de la cochinille, plantes maritimes), de grottes et d’habitats ingénieux adaptés au soleil africain et aux vents atlantiques, le paysage, de ciel, de terre, de mer, tel qu’il l’a capté, peut-être sans en être bien conscient, dès son plus jeune âge, s’est incarné dans les activités de ses pinceaux et fusains. Même lorsqu’il vivait à Manhattan, c’est Lanzarote qui continuait à s’imposer, à partir de ce qu’on pourrait  appeler son oeil intérieur, celui qui voit sans regarder. Ce n’est qu’au retour de cet Ulysse dans son île chérie qu’il retrouve en danger face à la commercialisation touristique à outrance, qu’il va projettera son regard sur la réalité de Lanzarote, dont il fait revivre ce qu’il appelle l’utopie, mais qui en fait est son passé écologique, en redessinant ses maisons blanches, en faisant redécouvrir la beauté de ses pierres et ses rochers issus de la lave millénaire constitutive de sa réalité présente. Matériaux et couleurs marqués des traces d’un heureux combat avec les éléments, que parcourt un fil rouge de feu. Art qui réchauffe le coeur, à l’instar du soleil permanent qui règne sur son ciel bleu, réponse d’un artiste du vrai à la cupidité des prédateurs venus d’ailleurs.

 

Gand, le 11 novembre 2013,

 

Je tiens en mains l’excellent livre de Alfonso W. Quiroz, « Historia de la corrupcion en el Peru », édité par l’IEP.et publié cette année, quelques mois seulement, après le décès de cet éminent historien péruvien, spécialisé dans l’histoire économique et institutionnelle de l’Amérique latine, professeur entre autres au Baruch College de New York. Dans son étude il décrit et explique, en partant des dernières années de la colonie jusqu’à nos jours, en passant par la décennie Fujimori, ce qu’il faut appeler pour la majeure part une corruption systémique.

Dans sa définition de la corruption, celle-ci va bien au-delà du vol de fonds publics par des fonctionnaires malhonnêtes, mais comprend l’offre et l’acceptation de pots de vin, la malversation et usage détourné de fonds publics, l’application intéressée de programmes et de politiques, les scandales financiers, la fraude électorale et le financement illégal de partis politiques contre des faveurs accordés. Tous ces cas,  bénéficient à quelques personnes et groupes au dépens du progrès général, public et institutionnel. Ces agents corrupteurs ont pour effet de freiner la croissance, la promulgation de lois constitutionnelles favorisant la stabilité et le progrès, ainsi que la redistribution équitative des richesses, la démocratisation et l’équilibre du pouvoir politique, l’état de droit et l’éducation des citoyens en vue d’une intégration dans une société civile qui contrôle une administration efficace. Le coût de la corruption est dévastateur.

Malgré son aspect clandestin il existe de nombreuses sources historiques pour l’étude de la corruption. Traitée avec la prudence méthodique dont fait preuve Quiroz, il a pu se documenter abondamment à travers de publications diverses, concernant les dépenses publiques, des enquêtes parlementaires, des jugements, des registres notariaux, de la correspondance officielle et privée, des articles de presse etc. D’autre part les calculs d’échantillons et d’estimations fondées du coût de la corruption informent suffisamment sur les niveaux concrets de celle-ci. Quant à la preuve juridique, l’absence de condamnation n’implique pas qu’il n’y aurait eu corruption ni que les sources non juridiques n’apportent aucune information sur l’existence d’activités corrompues.

Quiroz s’oppose aux relativistes qui prétendent que les pays émergeants nécessitent la corruption comme lubrifiant pour favoriser le fonctionnement de la société, par exemple à travers une politique clientéliste. Il n’accepte pas non plus la vision de la corruption en tant que fait de culture, lié à la religion (catholique) et au sous-développement, ni la généralisation marxiste, qui met tout système de corruption sur le compte du capitalisme, ce qui est en flagrante contradiction avec la corruption constatée dans les régimes socialistes révolutionnaires.

L’analyse des causes et conséquences de la corruption systémique  envisage la situation où les règles qui protègent  les droits  de propriété, réduisent le coût des transactions, découragent la manipulation extra-économique et garantissent les poids et contrepoids politiques, sont inexistants. En d’autres termes le manque de règles dissuasives qui empêchent le comportement opportuniste ou même despotique.

Certains modes de corruption sont durables, par exemple au Pérou, ceux qui sont  liés au pouvoir exécutif: le butin illégal de élites économiques, réalisé à travers les politiques de certains caudillos, présidents et dictateurs. Un autre mode durable concerne le pouvoir militaire, lié souvent à l’acquisition d’armes et d’équipements. Le troisième mode est le maniement illégal de la dette publique au bénéfice de certains.

Pour le coût de la corruption indirecte, Quiroz évoque la contrebande, particulièrement pour le Pérou à partir des années 80, celle du trafic de drogue. Il y a aussi encore le coût lié aux inversions surtout étrangères qui, moyennant le versement de pots de vin, ne génère aucun gain pour l’économie nationale.

Pour ce qui est de la corruption systémique, Quiroz la définit comme de nature organique, allant de pair avec l’évolution des institutions, du contexte légal, des recours économiques et publics disponibles, les mouvements d’exportation et les réseaux adaptés. En parallèle existent des formes de corruption plus volatiles, dépendant de la révélation de scandales à travers les médias ou un système politique conflictuel, ainsi que les réactions morales que ceux-ci suscitent.

Dans les sept chapitres de son livre l’auteur décrit les séquelles de la corruption coloniale dans les nouvelles institutions postérieures à l’indépendance, le dépouillement de biens privés par les régimes successifs de caudillos, l’accaparation des gains pendant le boom du guano, les dictatures militaires et les faiblesses des gouvernements démocratiquement élus et finalement « la décennie infâme » des années 90 avec Alberto Fujimori, assisté de son sinistre chef des Services Secrets Vladimiro Montesinos. On y voit comment les possibilités générées par les réformes libérales et les privatisations ont mené à l’installation d’une dictature occulte juridico-militaire englobant toutes les activités socio-économique formelles et informelles du pays.

Comme j’ai publié déjà plusieurs choses sur cette époque, je me limiterai ici à l’évocation du coût de la corruption sous la présidence de Fujimori, que Quiroz estime être de 14.091 millions de dollars, soit 50% du budget dépensé pendant ces 10 années. Ce qui nous montre combien la corruption est un injustice flagrante et quel immense obstacle elle forme pour le développement de sociétés fragiles telles que le Pérou.

 

Gand, le 3 novembre 2013

 

J’essaie en ce moment de digérer le flux d’images qui m’a traversé durant notre séjour à Londres. Blocs de maisons blanches, trottoirs où s’attroupent les gens, musées aux trésors accumulés, parcs verts pour des bouchées de repos. Je crois qu’une ville pareille n’est plus de mon âge. Ma ‘tite par contre était enchantée.  Si j’avais le choix, me dit-elle, c’est ici que je voudrais vivre.  Dans le chaos de ces édifices en tous genre, des briques rougeâtres victoriens au concombre et autres monstruosités de fer et de vitres qui s’érigent vers le ciel, j’ai ramassé mes petites impressions à moi sur cette ville multiculturelle où les Hindous, Pakistanais, Nigérians, Africains du Sud et j’en passe qui ont pris la relève des habitants de souche, se fondent en une grande unité plus British que jamais, partageant le même accent Cockney de toujours et les valeurs aristocratiques et hippiques des gentlemen d’antan. J’ai aussi découvert ce qui me semble être le plus grand musée d’arts décoratifs au monde: le V&A, situé au Cromwell Road, dans le quartier des Antiquaires du SW London. On y retrouve toutes les merveilles de l’Orient, tapis et céramique musulmanes, mandalas chinois, kimonos japonais et surtout, en ce qui me concerne, un ensemble d’objets de choix qui me replongent dans mon expérience Indienne des années septante. Shiva Nataraja allumeur et destructeur de vie, Bouddhas et divinités Jain en voie d’illumination, enluminures Mogul… En sortant du musée je me suis mis à fouiner dans l’étal d’un antiquaire et je me suis tapé un merveilleux livre contenant les dessins et lithographies indiens du traveller William Simpson, le modeste, mais oh combien révélateur chroniqueur visuel du British Empire. Les commentaires sont de Paul Theroux, une aubaine. Derrière l’effort constant de Simpson il y a une discipline organisatrice de vie mais aussi une éthique qui me va bien: « sketching leads one to notice details as well as to think »

 

 

Londres, le 1er novembre 2013

 

Après avoir vu l’émouvante exposition Klee au Modern Tate, la nuit, un poème m’a visité. Je voyais des bandes habitées de couleurs se mouvant comme des sarcophages dans la mer du temps . Apparaissaient ensuite  des arcs en guise d’ouvertures. D’innombrables petites fenêtres les entouraient . A travers leur structure perçaient les images : des poissons glissant vers l’infini des fonds de mer et des plantes au long desquelles grimpait mon regard. Et cela jusqu’à ce que toutes les lignes prennent fin, toutes les couches s’affinent jusqu’au néant et que tout se réduise à nouveau au combat entre deux points : le rouge et le noir.

 

 

 

Gand, le 5 octobre 2013

 

 

Jeudi, je suis allé voir mon vieux copain Jacques à Ostende. C’était l’occasion pour moi de renouer, après des années, avec les
plaisirs du transport en commun. Après un bon quart d’heure d’attente vint l’autobus qui me mènerait vers la gare de trains. Lorsque j’y montai, après m’être précipité vers une place assise, je me hasardai à un regard englobant l’espace sur roues. Ce que j’y vis m’horrifia. Tous des vieux, drapés dans leurs rides, le regard éteint, lavé de tout désir et de toute espérance. Etaient-ils l’exacte reflet de mon
apparence actuelle, je n’osais pas trop y penser. Le sentiment d’horreur se multiplia quand à l’arrêt suivant, une quarantaine de petits bouts de chou, à peine contenue par deux instits nerveuses, remplit le bus. Sans complexes, ils s’éparpillaient bruyamment un peu partout dans le véhicule. C’était comme si seules ces gamin et gamines étaient vivants, nous reléguant au statut de cadavres. Serais-je devenu un mort vivant ?

Après une heure d’attente au quai de la gare, vint enfin le train qui me transporterait à la gare d’Ostende. La même scène s’y répéta. Cadavres ridés en permission traversés d’une jeunesse insouciante et indifférente au phénomène qui les entourait. Arrivé à la gare, mon ami Jacques qui m’avait attendu là tout un temps, apparut pour me saluer. Sa maigreur ridée me révéla sa condition de vieux, de même que mon aspect aura dû lui révéler la mienne. Heureusement que, comme morts vivants, nous étions de ceux qui parlent, animés – par le
souvenir ?– de la chaleur de l’amitié qui  nous rendait la vie. Le reste de la journée nous l’avons passé à déambuler, boire un verre, déjeuner, visiter un musée avec des tableaux de surréalistes mal peints et surtout  à converser, sans l’animation d’autrefois,
mais avec le discret plaisir de la tranquillité que procure la perte de toute illusion. Jacques m’a parlé de son art, du manque d’intérêt de la plupart des gens de son entourage aux richesses qu’il y exprime, mais sans la rage rancuneuse d’autrefois. Pour la première fois je l’ai entendu dire, imprégné sans doute par le sens de la relativité que lui enseigne son état actuel, qu’il n’était probablement pas un grand artiste, parole Gödelienne qui par le fait même d’être proférée me signala qu’il l’était, enfin, devenu. Car il n’y a de grand art que dans la mort, ou du moins dans la perspective de la mort, notre maître du paradoxe à tous, qui réalise la survivance ultime dans l’oubli.

 

Gand, le 17 juillet 2013

 

En ce moment le cloître des Carmes à Gand abrite une exposition du peintre serbe Goran Djurovic. Un artiste doté d’une vision et d’un savoir-faire tels, qu’il ne nous est pas donné souvent rencontrer au cours d’une vie humaine. Ses peintures à l’huile à la matière picturale condensée dans le style d’un Rembrandt ou du Goya tardif, créent un spectacle en clair-obscur qui va de nos ancêtres simiesques jusqu’aux tchatcheurs aveugles et les lorgneurs d’écrans stupéfiés d’aujourd’hui. Toute la condition humaine  y semble être à l’œuvre.  Lui-même garde son regard pour lui, projetant sur son écran intérieur la tache de lumière qui reflète l’humanité désemparée. Ceci, contrairement aux marionnettes qu’il fait revivre sur ses toiles qui se livrent aux fausses révélations de l’autre manipulateur.

 

 

Gand, le 21 mai,

 

Plus de deux mois de pluie et de vents plus tard et lesCinque Stelle se sont fait planter par les partis du centre gauche et droit,
après qu’on ait éludé la candidature du candidat des Grillini, le constitutionnaliste Rodota  en remettant Napolitano sur son siège présidentiel. La prochaine étape des corrompus sera celle de l’éligibilité de Berlusconi et de sa possible nomination de sénateur à vie qui le mettrait hors d’atteinte de la Justice. La politique italienne comme on la connaît et comme on devra continuer à la prévoir…

 

Gand, le 30 mars 2013,

 

Depuis les dernières élections l’Italie continue à être ingouvernable. Le cabinet technique – non élu – de  Mario Monti ayant été lâché par Silvio Berlusconi,  les élections ont laissé le pays dans l’impasse, créée par une victoire à la Pyrrhus du PD de Bersani face à un Berlusconi toujours en jeu grâce à ses baronnies mafieuses et leur clientèle apeurée. Et entre les deux, le Joker du comique Beppe Grillo et son parti des cinq étoiles semble être le maître du jeu. Mais rien n’est moins sûr.
De toutes parts pleuvent les critiques sur ce personnage cabotin, mais aussi sympathique, lui reprochant son populisme, reproche qui l’abaisse au niveau des nouveaux partis de droite, poujadistes, xénophobes et anti-CE, qui montent en
puissance un peu partout sur le continent européen. Cependant, une brève analyse du programme et des points-de-vue de ses adhérents et de ses premiers élus, suggère le contraire. Le mouvement des Cinque Stelle a été propulsé par
ce comique de la télé, rayé in illo tempore de le RAI à cause de certains sketches critiques, par Craxci, le premier ministre corrompu de l’époque. Toute sa campagne il l’a faite à travers un compte Facebook et Twitter et quelques réunions spectaculaires sur les grandes places des villes italiennes. Il s’est imposé sans financement, porté par l’enthousiasme de quelque 25% de l’électorat italien qui en avaient ras-le-bol de la corruption, du gâchis et de l’injustice des politiciens antérieurs qui faisaient à chaque fois payer la note de leur mauvaise gestion par une classe moyenne en voie d’appauvrissement . La première initiative de leurs nouveaux élus, issus de la part meilleure du peuple, hommes et femmes jeunes, bien formés, était de baisser leurs honoraires, tel le jeune maire de Parme qui décida qu’il ne devait pas gagner plus de 3000 € par mois  et de rendre à l’état le pécule de 5€ par vote obtenu qui, comme tout autre parti, leur fut assigné. En ce qui concerne la gestion de la crise italienne ils proposent, outre une épargne sur les deniers de l’état, une politique économique qui, au nom de la justice sociale, passerait les efforts à faire aux nantis d’hier. Un mouvement honnête, en fait,
mais qui pêche peut-être par naïveté. Qui vivra verra. Entretemps Grillo ne démord pas de ses principes et ne veut pas soutenir un gouvernement minoritaire au Sénat de Bersani. Il se justifie en disant que dans une démocratie le congrès
est souverain et que si un gouvernement minoritaire propose des lois qu’il approuve, son mouvement votera en leur faveur. Le loup Berlusconi, malgré ses déboires avec la justice, s’est également réintroduit dans la bergerie et propose une alliance du Pdl avec le centre-gauche de Bersani à condition que celui-ci le soutienne dans son aspiration à prendre la relève de Napolitano à la présidence du pays, situation qui lui permettrait d’esquiver la justice pour le reste de ses jours. Bersani – et cela l’honore -  lui a dit fermement non. D’autre part il ne veut pas se risquer dans une aventure minoritaire dont  lui-même, Beppe Grillo et Silvio Berlusconi savent  qu’elle le mènerait bien rapidement à l’échec et par conséquent à de nouvelles élections. Des sondages semblent prévoir un retour en force de Berlusconi, ce qui serait le pire des résultats possibles. Mais l’indécision pourrait être également désastreuse. Le président Napolitano a assuré qu’il lutterait jusqu’au bout de son mandat, qui prend fin en mai, afin de trouver une solution acceptable pour le pays. On reparle d’un gouvernements de technocrates ou d’un gouvernement provisoire qui changerait la constitution, notamment en ce qui concerne la loi électorale actuelle, peu équitable, qui donne la majorité au parti qui arrive en tête au Parlement et donne un poids exagéré aux partis arrivant en tête au niveau local au Sénat. Si Berlusconi sortait vainqueur de cette joute, les idées généreuses des Cinque Stelle, retomberaient à plat et c’est ici que Grillo devrait se demander s’il ne devrait pas réviser sa stratégie du tout ou rien.  A suivre…

Gand, le 4 février 2013

Je me suis a nouveau lancé dans la relecture de La Recherche de Marcel Proust. Dans ma re-recherche je suis arrivé au volume des Guermantes. Je compatis avec ce cher Marcel, en qui je reconnais de plus en plus le véritable héros pascalien,
capable de rester enfermé seul dans sa chambre, ou du moins dans le petit grand monde dont il s’est résigné à être le captif. Contrairement à moi, son immense ennui lui a rapporté l’or de  l’ (auto-)observation la plus fine et le culte sans répit de la forme, résultant en la description la plus aiguë du comportement humain.

Un autre que j’airepris est le livre culte des matheux des années 70 « Gödel, Escher, Bach », de Douglas R. Hofstadter.  A
travers une patiente analyse de l’isomorphie entre systèmes formels et réalité, et guidé par les sauts de niveaux et les mises en abyme des dessins paradoxaux d’Escher et des fugues multiplicatrices de Bach, cet auteur, un des pionniers de l’intelligence artificielle, fait réfléchir à la conceptualisation de la pensée en parcourant les parfois surprenantes hiérarchies qui vont du niveau moléculaire des neurones au niveau cortical, jusqu’au symbolisme le plus élevé qui permet au cerveau de percevoir et de comprendre. Pariant en quelque sorte, comme le faisait justement Pascal autrefois sur l’existence d’un dieu incertain,
sur la faisabilité de la pensée, il fait découvrir en sens inverse les possibilités conceptuelles de la programmation cybernétique qui s’appuie sur une hiérarchie de plus en plus abstraite de symbolisations, laquelle s’est  édifiée sur la simplicité des 0 et de 1 qui peuplent de leurs combinaisons multiples la base de l’ordinateur. Et ce faisant ce qu’il dévoile c’est aussi une des énigmes de la musique, laquelle à l’écoute, en dehors de l’analyse, nous confronte à l’impossibilité de concevoir en même temps la combinatoire des sons de base et le résultat jouissif obtenu à travers les hiérarchies rythmiques et harmoniques des exécutions complexes qui envahissent nos oreilles.

 

Cet attachement au livre qui me pousse moi et certains autres de ma génération à le relecture, me fait penser à cette enquête publiée récemment par l’Académie des Sciences sur l’effet comparatif des écrans et des livres sur l’esprit des enfants.
Contrairement aux idées qui circulent, les nombreux écrans qui accaparent les esprits de nos jeunes ne seraient pas nécessairement négatifs. Selon un des psychiatre qui a participé à l’enquête,  livres et écrans seraient complémentaires et  ce
serait surtout le fait d’être laissés seuls devant les écrans qui serait dommageable pour nos petits. La forme moderne de l’abandon en quelque sorte.

Ce qui m’a le plus frappé dans les conclusions de cette enquête c’est cette complémentarité qui renvoie à deux formes de culture qui (encore toujours) coexistent. Le livre établit une relation linéaire avec son lecteur qui assimile son contenu et fait pour cela appel à sa mémoire qui se construit selon une temporalité linéaire. Le livre  stimulerait les habitudes et permettrait de s’appropriersa propre histoire en réaction à la narration du texte. Face au livre le lecteur est un individu. L’écran quant à lui favoriserait une pensée spatialisée. Face à lui le lecteur/spectateur (les images priment sur la parole et l’écriture) au lieu d’assimiler accommoderait et sa relation avec l’information digitalisée se déploierait de manière horizontale et multiple. La culture numérique stimulerait interactivité et entraînerait son consommateur à mieux faire face à l’imprévisible. J’ai remarqué à ce sujet la supériorité des jeunes à capter rapidement des informations à travers des stratégies d’écrémages. En plus dans
la culture numérique les identités son définies en référence à l’espace social. La culture des écrans est une culture du « dividu ». Alors qu’est-ce qui est meilleur une société d’individus ou de dividus ? Je ne saurais le dire. L’idée de complémentarité est probablement exacte, mais il faut quand même aussi faire gaffe à ce que cette rapidité de l’acquisition de la connaissance ne crée pas une génération de béniouiouis incapables de se former une opinion dans la mélasse multicolore de l’information et par conséquent sans défense devant les manipulations multiples dont ils seraient – et sont – l’objet

 

La Palma, le 24 décembre 2012
Notre Nef des Fous vient d’accoster une de ces îles fortunées qui flottent dans la bruine indistincte qui unit le ciel à l’océan.
ici il y a le soleil et sa rivalité avec l’azur du ciel, reflet dela mer ridée, projetée dans le tissu raffiné des nuages qui, du blanc, tendent progressivement au bleu, en passant, le temps d’un crépuscule, au rose, puis au pourpre. Cette île, c’est une poussée soudaine de magma qui l’a faite. Elle est née sous l’impulsion du feu et de la lave, crachats et coulées incandescents qui ont fertilisé ce qui est devenu, après de longs siècles, un morceau de terre, prêt à l’accueil. Ses premiers habitants, immigrés du continent africain, s’y sont installés dans des grottes, creusées dans les rochers, produits des croutes de lave qui se sont formées autour de la blessure originelle. Sur les parois de leurs demeures où ils ont aménagé leurs habitations et leurs étables autour du foyer et de la source, ils ont laissé leurs empreintes digitales en forme de spirales et de labyrinthes, évoquant les méandres de la vie qui les nourrit. Spirale de la mort aussi qui enveloppe leur image, comme celle de cette autre grotte dans laquelle il trouvaient le repos, le moment venu. « Vacaguare », « Je veux mourir », ainsi le rapporte un frère chroniqueur d’un siècle récent, c’est en exprimant ce désir que les vieillard prenaient congé de leurs familiers, pour s’étendre dans une excavation située à l’écart, sur une litière de peaux d’animaux, avec un bol de lait à leur chevet. Là, résignés, ils attendaient la fin (heureuse ?) d’une vie (heureuse ?), passée dans la plus heureuses des îles bienheureuses.

Les migrants qui ont suivi, l’étaient un peu moins. Dans la foulée de la découverte des Amériques, la soldatesque espagnole s’est emparée de l’île et a décimé les habitants d’origine. Le climat et le calme aidant, l’âme de l’île a fini par laisser son empreinte dans leur esprit. Le manque de préoccupation, le doux langage qu’ils se sont appropriés, les ont façonnés par la suite, de manière à faire paraître le meilleur d’eux à la surface.

Je ne sais si notre séjour, bien trop bref, aura les mêmes effets sur nous. Quelque chose tout de même, pourrait commencer ici,
capable de transformer la non couleur du désespoir qui trop souvent teint nos pensées – telle la végétation verdoyante qui, peu à peu, s’est mise à croître ici, sur la noirceur absolue de la lave réduite en sable – en des couleurs plus amènes… Mais qu’est-ce qui me prend d’écrire tout cela. Le vécu ne révèle rien. Il se contente d’être. Ecrire c’est projeter du sens sur le vécu.

Dans la rue commerçante de Santa Cruz, parallèle au passage maritime, une galerie d’art traversée sans en attendre grand-chose, me révéla un tableau représentant une enfant jouant à pêcher de petits crabes dans les interstices des rochers contre lesquels se déroulait une ultime vaguelette poussée par la marée. En y regardant de plus près je vis que la peintre avait introduit dans la vaguelette la spirale irrégulière des grottes comme un dessin en reflet, se superposant aux courbes
naturelles de l’eau. Etait-ce une interprétation du dessin préhistorique, désignant ici la source de toute vie ? Et ne serait-elle pas non plus une médecine pour les yeux, une sorte de lettre G psychosomatique des chamans de la
préhistoire pour soulager les âmes troublées et le corps fatigués d’alors ?

 

Gand, le  10 novembre 2012,

Que de choses se sont produites durant ce long mois depanne cybernétique. Les élections présidentielles américaines en étaient l’arrière-fond constant. Au monde entier s’est révélé le spectacle de la grande division des américains du Nord : des blancs peureux face au coloured people émergent, des riches opposés à des pauvres, des vieux à des jeunes. Le résultat final a heureusement penché dans le sens du « bon » sens, du désir de progrès et surtout de la volonté d’inclure aussi l’autre dans ce progrès. Mais comme l’a bien résumé la une de « Libération » qui montre un Obama assis sous un YES! écrit en  lettres majuscules, abrégé en mineur du « Yes we can » d’il y a quatre ans, l’enthousiasme d’alors n’y est plus vraiment, même pas dans ses propres rangs, pour ne pas parler des 48% qui ne l’ont pas suivi, pour les raisons mentionnées ci-dessus qui n’en sont pas vraiment. Car ils ont été nombreux là de voter contre leurs propres intérêts, je pense à Obamacare, la
vente libre des armes,  les réductions budgétaires qui frappent l’éducation, la sécurité et les aides sociales et last but not least, depuis que la tempête Sandy s’est auto-invitée dans le débat présidentiel, l’écologie. Ce qui en dit long sur les effets du pouvoir médiatique moderne sur des gens confus et insuffisamment formés. Vu d’Europe on a l’impression qu’une sorte de putsch économique et  même militaire était en gestion là et que l’Amérique (et le monde avec lui) l’a échappé belle. Le moins mauvais des systèmes politiques, selon Churchill, s’est de nouveau prouvé, mais in extremis.

 

Gand, le 14 septembre 2012.

Il y a une semaine nous étions au musée Thyssen Bornemissen à Madrid, faisant la queue devant les tableaux
exposés de Edward Hopper. Elles ont attiré mon attention par la qualité des couleurs : ses bleus, de ciel et d’eau, ses rouges et jaunes de crépuscules, mais aussi ses nuances, de rose entre autres, étendues comme appeaux pour capter l’aube, toutes jouant de contraste avec les environnements naturels et humains dans leur besogne lumineuse. La lumière, celle qui féconde et tue, léchant les corps aux regards absents de  l’humanité moderne dans sa quête de
somnolence afin de conjurer l’ennui pascalien. De quoi me contagier de déprime, s’il n’y avait précisément cette qualité picturale, consolation unique de l’artiste.

Puis il y eut l’exposition Piranèse à la Caixa et surtout le film animé  de Grégoire Dupond proposant un survol des Carceri d’Invenzione, flottant sur les sons du violoncelle de Pablo Casals jouant la suite numéro 2 de Bach. Un vrai chef d’œuvre, peut-être bien le plus grand de l’art du dix-huitième siècle. Un espace carcéral aux formes multiples, incluant celui de la Rome externe, si inhérente au regard architectural de Piranèse, qui ne s’est jamais lassé de l’antiquité romaine en ruines. Un voyage vertigineux au-dessus des abîmes imaginaires tout au long d’escaliers successifs prospectant un univers d’homoncules soumis à toutes les souffrances que la société de leurs semblables leur inflige. La civilisation de la douleur, le véritable enfer mental qui constitue toute notre condition, sans évasion possible pour toute l’éternité d’une vie humaine.

 

Gand, le 13 juin 2012

Cette semaine j’ai pensé plusieursfois à lui et hier j’ai relu un passage de « Sans la miséricorde du Christ »,
son premier roman écrit en français. Et ce au moment où il était en train de mourir: Hector Bianciotti, le scribe qui a consacré sa vie littéraire à reconstruire sa mémoire afin de lutter contre l’oubli. A la fin de sa vie il est tombé dans
le panneau de son propre trou de mémoire après avoir sacrifié la sienne au sauvetage de ce qui, pour la brièveté d’une survie littéraire peut subsister dans la mémoire de ses lecteurs héritiers. Mais non, comme il le dit: « un livre ne s’adresse pas aux vivants, encore moins aux générations à venir »…il veut tout juste consoler les morts –  « la foule des morts qui dévale de partout…et parfois entre en nous, nous remplissant d’un bavardage qui cherche les mots justes et une cadence pour qu’enfin l’on entende ce qu’ils avaient eu à dire »…  Je suis profondément affligé. Hector, avec qui j’ai eu de longues conversations, entre autres dans son petit bureau chez Gallimard, rue des Saints-Pères, que j’ai interviewé à plusieurs reprises, fait des émissions à la radio et écrit un essai sur sa conquête linguistique du français et sa relation avec sa fausse langue espagnole d’origine. Et qui m’a encouragé de continuer à écrire afin de perfectionner la forme – toujours ce
mot juste et aussi cette cadence musicale à trouver à force de travail, car – m’affirmait-il – « vous avez quelque chose à dire »….

 

 

Gand, le 16 mai 2012

 

Carlos Fuentes n’est plus. La nouvelle me laisse un peu plus orphelin, après tant de maîtres, tant prestigieux que quotidiens, qui me renvoient à ma solitude de survivant. Ma rencontre avec lui, a eu lieu dans la forme d’une interview, qu’il m’a accordée dans le cadre d’Europalia Mexique. Cela s’est passé dans un petit studio de l’avenue Reyers, où je l’ai bombardé de questions, auxquelles il répondit aussitôt en un va-et-vient incessant d’idées en ébullition. Ce qui m’a
permis en vingt minutes, de nourrir richement une émission d’une heure entière. Autant dire qu’il n’y avait rien à jeter.

En ravivant  mes souvenirs il y avait l’évocation des ses années d’enfant de diplomate, passées en-dehors de sa patrie. Ce qui lui a enseigné la distance permettant de mieux capter une réalité complexe et baroque. Plutôt que d’être le Zola du Mexique il a voulu en être le Henry James. Il a évoqué la réalité multiculturelle (dès son origine) du continent de la migration qu’a toujours été l’Amérique et dont l’oranger (héros de livre qu’il venait d’écrire) est le symbole chargé d’optimisme : venu des Indes, il a traversé l’océan, après avoir été introduit en Espagne à travers le Moyen Orient et l’Afrique du nNord, afin de produire le jus de fruit Californien et Floridien. Une manifestation parmi beaucoup d’autres du temps en spirale qu’a conçu l’historien italien Vico, qui fait qu’ à travers la progression de l’histoire, le passé ne
disparaît jamais.

Il a surtout affirmé aussi sa foi dans la littérature, garante de la parole qui ne peut pas être laissée aux seuls puissants.
Le parole-mythe, le Tlatoani, titre du chef suprême des Aztèques qui a été ravi par Hernan Cortes à Moctezuma et puis, à  travers sa traductrice La Malinche, rendu au peuple indien conquis. Cette parole manipulée, actuellement aux mains des
grands de ce monde et de leurs réseaux médiatiques, que la littérature doit leur reprendre afin de la restituer aux gens.

Il m’a également confié son désir de « reconquista » par rapport au vieux continent colonisateur, dont il observe la complémentarité par rapport à l’Amérique qui par rapport à nous n’est que « le visage de l’Extrême Occident ».

Bref, un moment d’une intensité sans pareille, passé avec une des intelligences les plus vives et un des
tempéraments les plus passionnels du monde qui a été le mien.

 

 

Gand, le 15 avril 2012

En parallèle avec la progressiontechnologique des médias,  il y eut d’abordle roman-photo, puis le radio-théâtre, et finalement avec l’avènement de la tv,le soap qui continue à développer sa carrière dans la telenovelalatino-américaine où elle fait oublier aux gens leurs misères en les invitant à entrer dans le monde des intrigues des couples riches et beaux, aux relents tragiques. La série qui a rompu avec cette illusion, en créant une autre bien sûr, a été  « Friends ». Elle a tendu aux générations des années quatre-vingt-dix un miroir différent, évocateur d’une réalité beaucoup plus proche des jeunes d’alors, d’une sentimentalité reconnaissable, où le drame était remplacé par l’humour. Avec le temps, et les effets-reflexe des lieux communs de l’art comique aidant, la série a évolué vers une sorte de chef d’oeuvre du slapstick autour de six personnages dont les caractéristiques ont été absorbés par les spectateurs de plus en plus nombreux, des Etats-Unis et d’ailleurs, comme autant d’archétypes, auxquels toute une génération s’est plus ou moins identifiée. Si les femmes sont émancipées et
indépendantes, toutes de la génération post-libératoire, elles continuent cependant à perpétuer le cliché de la chasse au Prince Charmant, bagouze au doigt et mariage en blanc à la clé. Il y a Phoebe, la marginale intégrée, aux saillies opportunes, navigant entre hippie ringarde et bcbg dernier cri. Puis il y a Monica, la perfectionniste, obsédée par le besoin de tout contrôler, ou encore Rachel, l’opportuniste sexy, convertie peu à peu à la générosité. Côté hommes, nous voyons à l’œuvre trois galopins déguisés en adultes. Chandler, travaillé par le
doute sur sa sexualité, anxieux de réussite professionnelle, mais surtout de normalité. Ross c’est le névrosé, fuyant une insécurité générale dans une culture de surface et un engagement scientifique de pacotille. Le troisième est Joey, l’acteur caméléon, loser inculte, qui ne s’en fait pas trop. Le seul en fait qui est à l’écoute des autres. C’est le meilleur de tous, si on le juge d’après l’éthique qui les relie. Car si les thèmes principaux sont le sexe sans tabous et l’amour sans retenue, la série manie un érotisme pauvre. Par contre, la valeur principale de
cette génération, prématurément revenue d’à peu près tout, c’est bien l’amitié.
Aujourd’hui que ces jeunes d’alors ont atteint la trentaine et la quarantaine, ils sauront probablement distinguer là aussi déjà la part d’illusion, s’ilssont lucides. C’est précisément cette lucidité en germe dans la gaudriole des sketches représentées – en fait le vrai message de la série – qui en garantit la survie. La preuve, ma fille de treize ans est une fan.

 

Gand, le 8 février 2012

Qui est bien cet homme au geste de défense et au regard rempli d’horreur devant ce qui se présente à lui? Et de
quoi aurait-il peur? Où s’agit-il de stupéfaction devant un dessein inéluctable. Le mort peut-être? Vue comme un destin ? Telle qu’il l’a connue peut-être et à laquelle il aurait réchappé à plusieurs reprises durant sa vie ? Cet auto- portrait impactant, intitulé « Ipsius », est une découverte tardive de ma part d’un des peintres les plus honnêtes que nous
ait donné l’art contemporain. Il s’agit d’Avigdor Arikha. Et son art, tout comme sa vie, représente le siècle que nous venons de laisser derrière nous, dans ses aspects les plus poignants et aussi les plus tragiques.

Né en 1929 sur le flanc oriental des Carpates, dans une famille roumaine juive, il connut, enfant, toutes les
horreurs qu’ont fait subir aux pauvres gens d’alors les idéologies criminelles en vogue (soit nazies, soit communistes). Empilés dans un wagon à bestiaux en Ukraine, en route vers une destination dont son père savait qu’elle ne
laisserait vivant personne de sa famille, il poussa sa femme et ses deux enfants d’un talus dans un fossé rempli de neige. La suite serait un itinéraire d’épouvante, dans la boue et la neige, auquel le père, battu à mort dans un autre camp, ne survivrait pas, mais qui laisserait saufs sa femme et ses enfants. « Soyez libres », avaient été les dernières paroles de son
père avant de succomber. Message qui ne manquerait pas son effet, malgré que la réalité immédiate ne  promît rien de bon en ce sens. A ses 14 ans Avigdor, considéré comme l’un des jeunes les plus vigoureux de son camp, fut mis au travail dans une fonderie. Cependant, pendant les rares moments de repos, le jeune garçon dessina les horreurs du camp avec
une sûreté dans les traits qui força l’admiration de son contremaître. Celui-ci, tout en détruisant les dessins les plus compromettants, qui évoquaient les brutalités du camp, lui trouva un relieur qui réunit les dessins restants dans
une sorte de livre. Ce livre fut récupéré plusieurs années plus tard par les soins d’un congressiste de la Knesset qui les présenta à Avigdor. Horrifié celui-ci s’écria alors: « jetez-les, ils puent ! ». En réalité aucune odeur ne se dégageait de ses dessins, sauf bien sûr ceux du souvenir des cadavres empilés dans les fosses du camp de concentration…

Emu par le talent du jeune garçon, le patron de l’usine s’arrangea pour qu’Avigdor et sa sœur aînée puissent
prendre la place d’enfants décédés dans une action de sauvetage à haut risque de la Croix Rouge. Une séparation douloureuse de leur mère en était la condition. Un pénible voyage en bateau sur la Mer Noire vers Istanbul, fut suivi d’un
trajet en train qui se termina en Palestine, à cette époque sous mandat britannique. Suivirent alors des années de dur travail dans un kibboutz, alterné d’études, entre autres dans une école d’art, et aussi d’accomplissement de devoirs
militaires pour la jeune armée israélienne en conflit avec ses voisins arabes. A l’avènement de la république d’Israël, la guerre israélo-arabe le laissa pour mort, une balle ayant transpercé l’un de ses poumons. Il survit miraculeusement
à un long comma, au moment même où on s’apprêta à l’enterrer.

Après la guerre, Avigdor, qui avait suivi les cours de l’Ecole des Arts Bezabel à Jérusalem, obtint un bourse
à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts à Paris. Le laisser-aller et l’académisme de l’école le déçut. A Jérusalem il avait reçu une formation qui favorisait la créativité et l’autodiscipline. Il avait été initié à l’abstraction figurative par un ancien disciple de Klee et du Bauhaus et un autre maître, Isidor Ascheim, lui avait révélé le secret de l’artiste
authentique: « Pense que tu peux mourir au milieu d’une ligne. C’est pourquoi tu dois la laisser parfaite ». Mais l’ambiance aux aspirations universelles de Paris, les visites de musées, les rencontres d‘âmes sœurs et aussi ses études de Philosophie, effacèrent rapidement la première déception. Il s’initia rapidement à l’art moderne dominant, de Picasso à Soulages et un voyage d’études en Italie le confronta à l’art des fresques de la Renaissance. Il rencontra son épouse Anne, une poétesse américaine. Le jeune couple fut soutenu par Alix de Rothschild qui leur procura leur appartement sur la Place du Port Royal. Il fut l’ami de Alberto Giacometti (qui lui conseilla de laisser l’art abstrait) et surtout de Samuel Beckett avec qui il noua une longue amitié qui se prolongea même jusqu’après la disparition de l’auteur irlandais. Elle
fut faite de longue promenades, d’intenses conversations et de pas mal de litres de whisky ingurgités. Beckett acheta de lui le tableau « Noir et blancheur » (encore abstrait, mais d’une émotivité fort grande avec une recherche remarquable de luminosité dans les ténèbres évoquées), qui l’accompagna jusqu’à sa mort au pied de son lit.

En tant que moderniste abstrait Arikha connut assez bien de succès, mais au moment où il commença à percer dans
les milieux des galeries et des collectionneurs, il changea de cap. Etait-ce l’influence de son ami Giacometti, ou encore l’intérêt qu’avait suscité l’approche de la réalité de « L’Agneau Mystique » des Frères Van Eyck, ainsi qu’une exposition de Caravage qui lui révéla comment le peintre Italien dans sa manière picturale s’achemina « directement vers le fond
des choses » ? Un fait est que Arikha vit que l’approche abstraite, devenue répétitive, réduisant tous ses tableaux comme à un seul,  était sans issue pour lui. Il ne rejeta pour autant pas tout ce que le modernisme lui avait apporté : « Mondrian, dit-il, a libéré la peinture de l’anecdote…et créa l’illusion que la mimesis antique avait disparu, mais en refermant cette porte il y laissa la clé… ». C’est celle-là que Arikha (et d’autres encore par la suite) semble avoir récupérée. Ce
fut une lutte acharnée pour s’accaparer la réalité extérieure, allant de pair avec une projection empathique intérieure, à travers plusieurs matériaux, encre, huile, pastel et graphite. L’ami « Sam » (Beckett) parle d’un « siège » devant le dehors imprenable.

Aussi Arikha ne se facilite-t-il pas les choses. Il refuse ainsi tout dessin préparatoire: « le début de l’œuvre est un appel qui demande une réponse immédiate ». Ce qui l’oblige également à terminer chaque tableau dans une session prolongée indéfinie. Beckett dans une de ses formules condensées, évoque à ce sujet « the gaze…absolutely aimed ».  Arikha
part d’un point défini sans savoir vraiment comment l’aventure terminerait. Un processus créatif qui s’achemine vers une révélation. Celle du mystère des choses dont son art soulève à travers un point de vue inédit, le voile sur sa terrible beauté. Tel que, par exemple, ce jeu de lumière et de reflets, capté dans le studio de l’artiste.

 

Lima, le 31 décembre 2011

 

En ce jour consacré, comme le veut la tradition, aux bilans, j’ai devant moi une phrase cueillie d’un libre-culte des années 70 de ma jeunesse, “Zen or the Art of Motorcycle Maintenance” de Robert Pirsig, repris comme on saisit une bouée de sauvetage et relu avec une fraîcheur d’esprit comme si je le découvrais pour la première fois:

“Vous voulez savoir comment peindre parfaitement un tableau? Devenez parfait vous-même et ensuite peignez de manière naturelle”. A méditer en cette periode de fin des temps, comme une issue à une crise bien plus fondamentale que celle des bourses et de la dette des états. Toujours d’actualité ce livre de Pirsig, narrant une traversée des Etats-Unis d’alors en motocyclette, reflet d’un désarroi personnel, allant de pair avec la crise des valeurs engendrée par le Big Bazar techno-scientifico-consommiste de ce vingtième siècle qui n’a pas fini de nous enguirlander de ses séquelles. Il est une invitation à la redécouverte de la Qualité, celle des pré-socratiques qui recherchaient la Vérité dans le Bien (et le Beau) sans tomber dans le piège tendu par Platon, de la dichotomie des Idées immortelles et des Apparences ephémères. Celui qui qui donna naissance aussi bien à la pensée scientifique objectivante qu’à l’irrationalisme romantique, lesquels téléguident depuis belle lurette déjà nos esprits. Que nous dit de troublant à ce sujet Pirsig?

“L´homme n’est pas la source de toutes choses comme le présente le subjectivisme idéaliste ni son observateur passif tel que le veut l’objectivisme”, car tant les objets que les sujets sont engendrés par la qualité. C’est elle qui crée le monde en tant que relation entre l’homme et son expérience, chaque homme étant de fait un participant à la création. Une visión qui englobe les sciences, la technologie, les arts et les religions, à travers une valeur supérieure qui demande à l’homme de s’investir dans ce qu’il fait, jusqu’à s’y identifier. Cette pensée qui ouvre le champ d’une forme de rationalité plus harmonieuse, au-delà du dualisme sujet-objet, s’inscrit pleinement dans une vision dynamique de la réalité. Elle fait également le lien avec certaines pensées orientales, tel le bouddhisme Zen qui place son idéal de l’Illumination non pas dans un quelconque paradis en dehors de ce monde, mais dans l’indivision entre que ce que l’on croit être et ce que l’on croit percevoir, fruit de la méditation et conquête de la paix intérieure.

La paix de l’âme en quelque sorte, sans recourir à un deus ex machina, en assumant soi-même la qualité de ce que l’on veut entreprendre, connaître, aimer… C’est bien ce que je vous souhaite pour l’année qui vient et celles qui vont suivre.

 

Cudillero, le 26 juillet 2011

 

Après ses forfaits qui ont fait plus de 90 victimes dont la majorité sont des adolescents réunis dans un campement à l’île d’Utoya, organisé par les jeunesses socialistes liées au parti du premier norvégien, le multiple assassin Anders Reivik déclara que son crime avait été nécessaire et qu’il constituait un pas en avant vers un monde plus harmonieux. Vieille rengaine que celle-là, qui reprend ce que prétendaient les criminels nazis, que l’élimination systématique des juifs et de certaines autres catégories humaines étaient un mal nécessaire en vue de l’avènement d’un monde meilleur. Dans le Pais Semanal on vient justement de publier quelques-unes des photos de Franz Krieger, le photographe officiel du troisième Reich. On y voit Hitler entouré de ses élites en uniforme, en mission diplomatique comme l’est aujourd’hui par exemple notre brave Van Rompuy national.  L’élément essentiel, outre l’uniforme, qui les différencie est l’idéologie. Une idéologie qui rationalise l’assassinat en lui donnant force de loi, est un parfait alibi pour les psychopathes qui sommeillent en plusieurs parmi nous, afin de libérer, la conscience en paix, leurs  instincts les moins avouables. En fait pour qu’ils deviennent avouables. A l’instar du bourreau ou même du boucher, autorisés à tuer légalement et de façon règlementaire même, des êtres vivants, sous le regard approbateur de la part d’humanité qui les importe. Faut qu’ça saigne, bien fort !…Ainsi le chantait ce cher Boris Vian dans son Tango des bouchers de la Villette. Aussi le seul être qui se sera senti plus harmonieux après le carnage d’Oslo, est sans aucun doute Monsieur Reivik lui-même. Voilà donc à quoi servent vraiment les idéologies totalitaires.

 

 

 

 

 

Gand, le 21 mai
2011

 

 

L’occupation pacifique de la Puerta del Sol à Madrid par des milliers de jeunes indignés par l’ultime volte-face du gouvernement Zapatero, suite à la crise économique et les séquelles du faux-boom de l’immobilier mis en place pendant le gouvernement
Aznar qui l’a précédé, s’est étendue à de nombreuses Grand-Place en Espagne. Le mouvement est sympathique. Il ressemble assez bien au mouvements estudiantins des années 68-69 et révèle un engagement véritablement de gauche, face au  chômage des jeunes et le manque de perspectives pour les nouvelles générations. Sous le slogan « si Madrid se réunit à Sol pour le mondial, pourquoi ne le ferait-il pas lorsqu’il s’agit de notre avenir » ils se situe dans un contexte de bon sens et de raison. A la veille des élections municipales ils rappellent toutefois un autre aspect de la révolte estudiantine parisienne d’il y a 43 ans. C’est que, malgré la démission de De Gaulle qui mit fin au mouvement, les élections qui suivirent donnèrent une victoire éclatante à la droite. Ce qui risque de nouveau d’arriver. Certes les jeunes de Sol n’ont aucune sympathie pour le PP, mais leur déception concernant les partis de gauche en place, le PSOE et l’Izquierda Unida,  par manque d’alternative s’il en est, les situe d’emblée dans le champs électoral des votes blanc ou nuls, ce qui ne peut que favoriser le PP de Rajoy qui a de nouveau le vent en poupe, quitte à le propulser vers une dangereuse majorité absolue. Et qui alors défendra les intérêts de ces jeunes bien proches d’un pernicieux désespoir ?

 

 

Gand, le 18 mai 2011

 

 

 

 

Parlant depassions inavouables, le monde entier vient d’en découvrir une énorme dans la personne du directeur du FMI. Quel goujat ce DSK !… Comme quoi le pouvoir non seulement corrompt mais rend fou. Les grecs le savaient déjà, la « hubris » des héros tragiques !… Cela faisait vraiment de la peine de le voir, les menottes aux mains. Pauvre Satyre, pauvre Gugusse, pauvre Œdipe aussi, avec ce regard éteint, emmuré  dans un visage figé dans ses plis, tout comme ses lèvres à jamais refermées sur la honte. Ceux
qui – comme notre Dehaene national à la tête de poire qui aurait la rougeole - disent ne pas comprendre, se comprendront-ils eux-mêmes ?  A DSK ça vient de lui arriver.

 

 

Gand, le 2 mai 2011

 

 

Pendant ce temps la politique a secoué la planète en plusieurs endroits, le moyen orient en ébullition, l’Amérique de sud en proie aux doutes et l’Afrique ou continuent les déchirements sanglants. Aujourd’hui c’est Ben Laden qui paraît avoir été
repéré puis abattu par une équipe de marines, ce qui présage un retrait de troupes en Afghanistan. Hier c’était, au Pérou, le résultat catastrophique aux élections présidentielles. Le peuple péruvien semble s’être  tiré dans le pied. Les candidats du centre
ont fait prévaloir leurs non menus égos sur l’intérêt de la nation et les gens, nantis ou classe moyenne, se sont fait diviser. Les autres,  la majorité de toujours,  les pauvres donc, ont choisi de nouveau l’aventure qui n’en est pas une pour ceux qui n’ont rien à perdre: Keiko Fujimori au centre et Ollanta Humala dans le Sud du pays. Ce qui fait que pour le second tour, les péruviens doivent choisir entre deux personnages qui tous les deux ont les mains maculés de sang. Pour Keiko ce sont les exactions de la mafia qu’installa son père pendant la décennie des 9O, pour Ollanta, ses crimes contre l’humanité lorsqu’il commandait la troupe à Madre Mia dans la zone rouge d’Ayacucho et la tentative de rébellion qu’il lança par frère interposé à Andahuaylas. Quel que soit celui  qui s’empare de la présidence, aucun des deux n’a une majorité au Congrès et la tentation de clore la baraque constitutionnelle sera forte. Tous les deux jurent leurs grands dieux d’être modérés, de respecter la constitution et tous les accords réglés antérieurement par la loi. Mais il ne reste aucune autre stratégie pour séduire les quarante pourcent d’électeurs  confiants dans les institutions existantes qui n’ont pas voté pour eux au premier tour. Et nous savons tous ce que valent les promesses électorales… Certains conseillers de qualité et de réputation paraissent avoir rejoint chacune des équipes et c’est le seul espoir qui reste pour que les candidats, ne soit-ce que par un intérêt raisonnable, se plient à leurs conseils. Mais où s’arrêtent les intérêts raisonnables qui transparaissent aux yeux d’un observateur bienveillant, et où commencent les intérêts occultes, fruits de passions inavouables qui ne peuvent que croître
avec le pouvoir.

 

 

 

 

 

Le Musée Folkwang de  Essen, samedi le 5 mars 2011

Sur cette chaise ronde aux allures de trône, Paul Gauguin a placé, incommode, le corps appuyé sur son bras gauche, le regard dans le vide, la lavalava blanche nouée sous ses seins robustes, la princesse Tohotaua, la femme de son cuisinier. Sa main droite repose sur ses genoux afin d’arborer cette plume blanche à l’œil bleu blanc rouge. Elle n’en a rien à faire. Elle sait que pour le peintre, son
maître,  elle n’est que décor, absorbée par cette masse confuse d’ocre et de rose, fleur de tapisserie comme cette bleue-là qu’il a mise à sa gauche au-dessus d’elle. Démon de l’art que la France aura, à travers son rejeton scandaleux, envoyé en mission  aux antipodes, afin de les coloniser aussi de cette façon.


Bologna, le 28 janvier 2011

 

La découverte de ce jour a été l’œuvre de Giorgio Morandi, de qui nous avons visité le cortile dans la via Fondazza où était sa maison, ainsi que le musée qui lui est consacré. Et puis, parmi ses nombreux paysages et natures mortes aux bouteilles qui le caractérisent, il y eut le coup de foudre pour ce « paesaggio Grizzana ».  Le tableau représente un chemin de terre, bordé de haies ébouriffées, rayé d’arbres ténus, taché d’ombres grises. Au fond il y a sa maison de campagne, couronnée d’un ciel bleuâtre, la suggestion de lointains. Lorsqu’on y regarde de plus près, ce sont des couches géométriques de couleur, sur lesquelles ses pinceaux ont laissé la trace d’une ballade enjouée. Tout ce petit monde est maintenu dans l’étau de sa parfaite insignifiance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gand, le 23 janvier 2011

J’ai vu à la télé un documentaire sur une institution psychiatrique suisse qui abritait, outre les schizophrènes et maniaques dépressifs de toujours, des patients aux étiquettes fraîchement peintes, tels l’autisme, borderline, etc.  Il était frappant que, malgré ces diagnoses affinées variées, la thérapie administrée par les éducateurs bienveillants du centre se limitait au thème sécuritaire, protéger la société et surtout les patients contre eux-mêmes . Ce qui se traduisait par de longs séjours dans leur chambre et en cas d’attitudes violentes dans l’isoloir, mais surtout, pou éviter cette dernière situation, une chaîne interminable de médications qui me
ferait définir le centre comme un énorme entrepôt de pilules. Les dernières années la nouvelle nomenclature psycho-pathologique s’est aussi installée dans le monde quotidien des écoles et des familles. Aujourd’hui les enfants qui ont certains problèmes scolaires ne sont plus qualifiés de difficiles ou ayant de difficultés avec certains aspects de l’apprentissage, mais  arborent des qualificatifs cryptiques comme ADHD,ODD ou Asperger et avalent des psycho-pharmaceutiques  afin de les maintenir tranquilles et – dans
les meilleurs des cas -  momentanément concentrés.

Loin du pédagogue que j’ai été et suis encore, de nier que certains enfants ont de véritables difficultés de concentration et d’adaptation, en particulier à l’intérieur du système scolaire, mais le problème de ces diagnoses bien sonnantes, c’est
qu’elles se limitent dans la ma jorité des cas à coller une étiquette sur l’enfant en question et les étiquettes, ça aide à ranger son monde, souvent dans le placard de la bonne conscience des éducateurs, mais ne donnent pas des explications sur les causes et moins encore des solutions durables pour les comportements problématiques qu’ils désignent.  A contre-courant de cette tendance que je crois néfaste et erronée,  il y a heureusement aussi des nouvelles approches qui me semblent réellement éclairer notre compréhension des jeunes et des enfants en difficulté à l’âge scolaire. Je viens de lire un livre extraordinaire à ce sujet, d’un prof de psycho de Harvard, Ross W. Greene, intitulé « The explosive child ».  Le titre déjà m’a fait dresser l’oreille. Il ne contient pas d’étiquetage savant, mais seulement une description du problème évoqué : un enfant explosif, un enfant donc qui, dans des situations qui le frustrent entre en une colère qu’il ne peut réprimer. Une description qui vaut aussi bien pour des cas extrêmes que pour des comportements observableschez tout un chacun de nos enfants.  

Le problème exposé me semble en plus extensible à pratiquement toutes les difficultés caractérielles ou émotives que l’on peut constater auprès des enfants en âge scolaire. Qu’est-ce  un enfant  explosif, sinon un enfant qui souffre. Il est conscient de son comportement et des dommages qu’il cause, tant sur lui-même que dans son entourage immédiat. Il se rend compte que sa façon d’agir peut lui faire perdre la sympathie de ses professeurs et camarades, et exaspère ses parents.  Les stratégies classiques, lui
faire la leçon, le nier, le  punir ou récompenser,  ne marchent pas.  Que faire ?  Dr. Greene commence par une définition des causes principales du comportement des enfants explosifs: le manque de flexibilité et de tolérance à la frustration.  En fait des compétences
indispensables  pour pouvoir s’adapter à la vie sociale. La caractéristique principale des compétences, qu’elles soient  linguistiques, techniques, logico-abstraites ou sociales et affectives, c’est qu’elles s’acquièrent par l’apprentissage et se développent par l’entraînement.  Il précise encore que les explosions violentes des enfants qui le préoccupent, ne sont pas voulues, pas faites exprès donc, et énonce un merveilleux principe, que tous les pédagogues devraient adopter : «  les enfants font toujours leur possible » et
s’ils n’agissent pas comme il le faudrait, c’est qu’ils ne  le peuvent pas. 

Synthétisons : le comportement explosif est un comportement non adaptif qui apparaît lorsque l’enfant n’a pas la capacité de réagir de façon adaptative. C’est un trouble de l’apprentissage  et les stratégies disciplinaires qui régissent en général notre système éducatif, nuancé par des sanctions tant positives que négatives, n’enseignent pas la flexibilité, ni aux enfants concernés, ni non plus d’ailleurs aux éducateurs qui les appliquent. Ils leur apprennent seulement que leur comportement n’est pas acceptable. Mais
ça ces enfants le savent déjà. Le problème réside en ce que l’enfant ne s’amende pas, parce qu’il ne le peut pas et il ne le peut pas parce que les compétences nécessaires pour le faire lui font défaut. Les explications traditionnelles qui culpabilisent les parents, mettent en évidence un manque de motivation présumé ou réduisent le comportement à une manière d’attirer l’attention,
n’apportent rien à la situation de cette enfant qui a tant des difficultés à gérer ses frustrations et réagit de façon inadéquate aux exigences du monde qui l’entoure.  L’alternative pour Greene est une approche qu’il appelle Collaborating Problem Solving , laquelle
implique la collaboration active des parents, des éducateurs et bien sûr aussi les enfants concernés. La méthode part de la constatation que les explosions sont prévisibles et par conséquent évitables de manière proactive. Il introduit la notion de détonateur. Il s’agit en un premier moment de bien observer les situations qui servent de détonateur aux explosions. Quelles sont les situations  où l’enfant manifeste sa frustration ? En général des instants de passage : se lever le matin et se préparer pour
aller à l’école, les devoirs et les tests ou examens à préparer, abandonner un jeu pur aller à table, etc. Lorsque, au cours du conflit qui apparaît à l’occasion de ces situations, l’enfant explose , on note souvent que celui-ci se trouve dans un état de vide total. Ce qui se vérifie lorsque, calmé, on lui demande pourquoi il a agi ainsi, et que sa réponse est d’ordinaire « je sais pas » ou « laisse-moi ».
Ce qui révèle aussi déjà une des compétences qui lui font défaut. Car si l’enfant agit ainsi, c’est qu’il ne possède pas (encore) les compétence nécessaires pour agir autrement.

Quelles sont ces compétences ? Tout d’abord des compétences « exécutives » tels le passage efficace à une nouvelle situation, apprendre à s’organiser et planifier et la réflexion détachée des émotions , compétences qui impliquent
toutes la maîtrise des impulsions et des négations réflexives (dire « non » automatiquement à tout changement).  Ensuite il y a les compétences linguistiques qui concernent l’acquisition d’un vocabulaire adéquat  pour catégoriser et exprimer des émotions (au
lieu des « merde », des « je te hais » ou « fous-moi la paix »  habituels). Il y a la compétence qui concerne la régulation émotionnelle qui permet de voir les causes des sentiments négatifs et permet de dominer les angoisses, la flexibilité cognitive qui concerne la gestion de situations confuses et apprend à s’adapter à des situations qui ne correspondent pas à l’attente de l’enfant. Il y a enfin les compétences sociales qui concernent la perception de signaux sociaux et de les interpréter correctement et qui permettent également de calculer l’effet de son propre comportement sur les autres.

Reste la méthode. Greene part de l’existence de trois approches, qu’il intitule les plans A, C et B. Le plan A  c’est l’adulte qui impose
sa volonté à l’enfant. Il contient un risque majeur d’explosion. Le plan C  laisse tomber ce qu’on attend de l’enfant pour  quelque temps, une approche  qui évite l’explosion, mais doit être utilisée de manière proactive (jamais après avoir appliqué le plan A
auparavant), sinon il s’agit d’une défaite de l’adulte qui abandonne de fait la partie. Et puis il y a le plan B qui correspond à la solution des problèmes en collaboration (CPS). Celui-ci  doit s’effectuer en un moment de calme, jamais à l’instant de l’explosion. L’adulte induit progressivement l’enfant à réfléchir de façon proactive en suivant pour cela trois pas. Le premier est l’empathie. L’adulte est à l’écoute de l’enfant et lui laisse exprimer son problème, ce qui a un effet tranquillisant. Puis l’étape de la définition où, après que l’enfant a exprimé sa préoccupation, l’adulte en fait de même. En d’autres termes, deux points de vue sont ici confrontés dans un climat de confiance. Le troisième pas est l’invitation à une conciliation entre les deux points de vue et les préoccupations qui s’y attachent. Il est important que l’enfant donne en premier sa solution, après quoi l’adulte y ajoute la sienne ou nuance celle de l’enfant avec ses réflexions. Pour que la solution adoptée soit durable il faut qu’elle soit réaliste et satisfaisante pour les deux parties. Le succès total de cette approche demande du temps, parce qu’elle implique le développement de compétences multiples, telles
qu’elles ont été formulées ci-dessus. L’enfant, mais aussi l’adulte, doivent apprendre à formuler leur problème, à avoir suffisamment le sens des nuances pour pouvoir céder partiellement. Bref les deux doivent acquérir la compétence de la flexibilité. Tout ça doit résulter en une responsabilisation progressive de l’enfant qui lui permettrait de mieux s’adapter au monde adulte qui l’attend,
et même à comprendre l’application raisonnable du plan A, par exemple les règles de la circulation, ou certaines contraintes imposées dans le monde du travail etc. 

Le pédagogue en moi aimerait conclure avec une réflexion sur l’application spécifique – et peut-être bien aussi généralisée –
du Collaborative Problem Solving  dans les écoles. Green observe que  les enseignants font souvent objection à ce genre d’approche, en alléguant qu’ils ne sont pas préparés pour cela et qu’en tout cas le temps leur manque pour pouvoir l’appliquer. Remarquons tut d’abord qu’en situation de classe les explosions sont peu fréquentes. L’enfant est souvent trop gêné et se contrôle mieux qu’à la maison et la structure prévisible et grégaire du système scolaire le  rend plus docile. Mais cela n’empêche que l’enfant puisse éprouver de fortes frustrations à l’école (se sentir exclu, tre confronté à des difficultés d’apprentissage, être mal compris par certains nseignants, etc.)  dont les conséquences se manifesteront dans des situations où il se sentira moins inhibé. De nmbreuses écoles, pour des raisons d’efficacité, dit-on, pour ne pas perdre de temps, et surtout avec le motif avoué d’imposer les comportements adaptatifs en faisant un exemple, manient le système A , qui est une approche disciplinaire, basée sur la logique des punitions et des récompenses. Et en effet ce système marche bien pour tous les élèves qui n’ont pas de problèmes d’inflexibilité et d’intolérance à la frustration. Mais en ont-ils besoins, ces élèves-là ?  D’autre part ce système ne marche pas du tout pour les élèves auxquels il est le plus appliqué, vu que leur comportement réprouvé n’est pas intentionnel et relève du manque des
compétences que nous venons d’évoquer. Aussi faudrait-il envisager d’appliquer aussi dans les écoles la philosophie de Greene (« l’enfant fait toujours son possible ») et faire usage des conseils de classe d’une façon plus efficace en évitant de stigmatiser les élèves difficiles. On s’y limite – je le sais d’expérience – le plus souvent à l’évocation d’anecdotes concernant le comportement négatif de certains d’entre eux sans apporter ni le début d’une solution (dans de nombreux cas l’élève difficile termine renvoyé de l’école, souvent le début d’une tournée des écoles, avant d’atterrir dans une situation scolaire et puis professionnelle, qui ne correspond en rien à ses possibilités et aspirations).  L’alternative que Greene propose au système disciplinaire est celui des cartes de route qui permet d’identifier les détonateurs et d’essayer de résoudre les problèmes prévisibles de manière proactive en collaboration avec les élèves qui requièrent cette attention particulière et – à ne pas oublier – aussi leurs parents. Au lieu de les culpabiliser, ce qui n’arrive pas rarement, il faut les motiver à collaborer intensivement au développement chez leurs enfants des compétences nécessaires à une intégration heureuse dans le monde social qui les attend. Comme le disait autrefois un prof que je connais pour avoir été celui-là : Au boulot, les gars!…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Santillana-Gand, les 7 et 8 novembre 2010 

« D’Altamira à nos jours », c’était le titre de la série de bouquins d’histoire qu’on nous faisait ruminer pendant nos années scolaires. Pour ce qui est d’Altamira j’ai dû attendre jusqu’à ce jour pour m’y rendre. Il y a quelques 87.000 années des êtres humains au moins aussi intelligents que nous se sont compromis à couvrir le plafonds de ces grottes dans lesquelles ils durent s’introduire en rampant, de dessins de bisons, de chevaux et de cervidés et aussi de mystérieuses formes abstraites appelées claviformes ou tectiformes. Ils les appliquèrent au charbon de bois et les colorièrent de rouille en poudre en profitant avec astuce des fissures et inégalités du rocher, illuminés par Dieu sait quoi – de la moelle incandescente ? –  et à quel propos ?… Intrigants étaient les regards appliqués dans les trous et inégalités des parois qui formaient comme un couloir peuplé de témoins – une haie d’honneur (d’horreur) ? – aux ancêtres préhistoriques à qui le spectacle des scènes animales était destiné. Un rituel donc, mais lequel ? De chasse ?  Ils ne chassaient guère les bisons – animaux les plus représentés – et le plus remarquable d’entre eux, était le bison en position fœtale englobé tout entier dans de l’excroissance circulaire qui le captait comme un ventre de femme. Image figée d’un long moment de l’histoire que seules les conjectures de notre imagination peuvent encore remettre en mouvement pour ne rebondir qu’à chaque fois contre l’erreur de toute hypothèse. 

Pour ce qui est de nos jours, ou du moins l’histoire récente de nos jours, mon dernier séjour en Espagne s’est surtout nourri du livre de Javier Cercas « Anatomia de un instante » qui retrace les faits et surtout aussi, les nombreuses hypothèses qui accompagnent le coup d’état raté du 23 février 1981. Le monde entier a vu alors le lieutennant-colonel de la garde civile Tejero accompagné de quelques acolytes entrer au Congrès des Députés à Madrid pour y immobiliser pendant 16 heures les députés des Cortes sous la menace des armes. Un livre remarquable sur un événement non moins remarquable dont les tenants et aboutissants n’ont jamais étés vraiment élucidés. Le livre qualifié de fiction par son auteur, relève d’une forme de journalisme assez inédite, que je pourrais appeler « journalisme d’empathie ». Partant d’une image à l’arrêt, celle du moment exact de l’irruption des putschistes dans l’hémicycle parlementaire, Cercas, invite ses lecteurs à un tour mental dans l’histoire de chacun des protagonistes principaux de cette ténébreuse affaire qui aurait pu replonger l’Espagne dans les affres de la guerre civile, desquels elle s’était à dures peines affranchie après la mort de Franco. La survie de la jeune démocratie espagnole d’alors n’aura en fait tenu qu’à un fil, l’heureuse décision du roi Juan Carlos, héritier désigné par Franco, de dissuader les généraux – tous franquistes, mais la plupart aussi monarchistes – de soutenir un putsch qui devait avoir leur assentiment, et surtout la lucidité de son secrétaire Sabino Fernandez, à ne pas permettre à son prédécesseur, le général Armada, celui qui s’apprêtait à cueillir lez fruits de ce coup d’état, conçu par beaucoup d’autres encore, de s’approcher du roi. Fernandez put de la sorte convaincre ce dernier à s’engager pleinement dans la voie de la constitutionnalité. Une question de personnes donc dans une situation historique où dominait le mécontentement général – aussi bien chez le roi, qu’à la droite et la gauche du spectre politique et pour des raisons différentes, opposées mêmes – concernant le gouvernement d’Adolfo Suarez. Justement, le ministre-président Suarez, à l’instant figé par l’image télévisuelle, où les balles sifflaient autour de lui et que les parlementaires avaient presque tous plongés derrière leurs sièges dans un reflexe de survivants, lui et son alter égo politique de l’aile opposée, le communiste Santiago Carrillo et aussi le général Gutierrez Mellado, le seul militaire qui, à l’intérieur du gouvernement, avait favorisé le processus de démocratisation entamé par le gouvernement de Suarez, étaient les seuls hommes politiques à s’exposer, prêts donc à risquer leur peau pour la fragile constitution démocratique qu’ils avaient contribué à mettre en place. Cette image à l’arrêt Javier Cercas la remet en mouvement tant de fois qu’il lui est nécessaire pour explorer le curriculum de chacun des individus précités, auquel il faut ajouter le général Milans qui au moment du coup avait sorti les tanks dans le rues de Valence et le commandant Cortina d’une subdivision du service secret espagnol. Cette aventure mentale que son auteur a le mérite de nommer fictive, comme l’est en fait chaque plongée dans les souvenirs, les nôtres aussi bien que ceux des autres, conçue comme un processus en développement, s’avère bien plus révélatrice de vérités (au pluriel oui) que celle, unique et institutionnalisée, qui risque de se retrouver figée dans les bouquins d’histoire des générations à venir. 

 

 

Lima, le 28 août 2010,

 

Les longues semaines auprès des antipodes familiers, sont sur le point de s’achever. Un mois et demi consacré aux logorrhées verbales et musicales, aux deplacements sans fin et à l’absorption d’images télévisuelles et littéraires – ah ce César Vallejo qui m´aura tellement hanté!… A l’instant de l’atterrissage sur mes menues pattes de scribouillard, je retrouve enfin le loisir de faire le vide en moi et de me purger du trop plein de choses et de gens qui m’a envahi pendant tout ce temps.

A Lima se livre  en ce momento une âpre bataille électorale autour de la municipalité. Les candidats se positionnent à qui mieux mieux pour l’honneur de pouvoir gérer le chaos existant. Peu de maires in spe envisagent d’inclure le chaos futur dans leur programme politique. Prenons le problème du transport urbain, de plus en plus contraignant qui condamne chaque jour les citadins actifs à des heures d’immobilisme dans le traffic de cette ville de huit millions d’habitants et de deux à trois cent mille transporteurs informels, armés de combis de seconde main et de taxis usés jusqu’à la corde. Certains candidats proposent des solutions drastiques, telle l’éviction de toute ferraille véhiculaire qui, à l’instar de la situation européenne, ne correspondrait pas aux normes de sécurité routière. Mais si en effet pour chaque dix véhicules qui engagent la lutte dans la jungle routière, on observe la presence de trois taxis, cela correspond à une nécessité socio-économique inéluctable: les vingt pour cent de la population sans emploi fixe qui essayent de survivre dans ce bourbier surpeuplé. Alors, les politiciens qui voudraient faire face à la désastreuse projection d’avenir qui reste suspendue au ciel grisâtre de Lima, devraient tout d’abord régler ce problème social. Quels emplois, dignes, économiquement rentables et écologiquement justifiables, faudrait-il créer pour eux? Et avec quel budget, basé sur quelle recollection fiscale efficace et équitable? Je crois que c’est bien là le grand défi qui se présente à ces apprentis sorciers qui s’affrontent aujourd’hui dans la joute électorale.

 

En ce qui nous concerne, Ale et moi avons bien fait  de quitter quelque temps ce bouillon de culture bruyant et contaminé, pour une excursión vers une autre jungle, andine celle-là, où nous avons découvert un endroit bien différent, tout l’envers de cette médaille crasseuse de Lima. Son nom: Pozuzo. Au dix-neuvième siècle quelques immigrés autrichiens et allemands se sont frayé un chemin dans la brousse centrale du Pérou à dures peines. Bon nombre d’entre eux ont d’ailleurs payé cette aventure de leur vie. Sous la conduite d’un curé charismatique et habile charpentier, convaincu de sa bonne étoile (divine pour sûr), ils se sont installés  dans cette vallée, mouillée par un torrent aux crues et décrues multiples et y ont bâti leur petit Tirol tropico-andin. Avec les siècles cet endroit est devenu un modèle pour ce pays. Tout y est propre et bien construit, les maisons, les routes. Les détritus – fait unique au Pérou – y sont collectés de manière sélective. Les gens y sont prospères sans être riches et surtout, tous ont le sourire aux lèvres. Le village entier évoque  cette harmonie d’antan que jalousent tant les nostalgiques. Cependant l’accès en est difficile. Les routes qui y mènent  sont bloquées tous les ans par les pluies, mais il n’y a aucun Pozusien pour s’en plaindre. Dans la ville la plus proche, située à un peu moins d’une centaine de kilomètres de là, le maire est deja corrompu. Vous aurez compris que c’est précisément  l’isolement qui sauve ces gens d’une certaine misère qui repique partout ailleurs dans le pays. A Pozuzo les gens sont honnêtes, travailleurs et efficaces, ce qui est une question de mentalité. Un autre point important qui devrait préoccuper les gouvernants qui voudraient se responsabiliser pour le futur de ce pays: une éducation de qualité pour tous, mais qui serait aussi morale. Et surtout, qu’eux-mêmes commencent par donner le bon exemple!… De retour à Lima, je me suis consacré à la musique. Un jeune prodige du saxo, de retour de ses études musicales au Berklee School of Music à Boston, a réuni quelques uns des meilleurs  musiciens de Lima et m’a demandé de le rejoindre pour son concert au Jazz Zone, l’unique club de Jazz de Lima – et probablemente de tout le Pérou.  Un des autres invités était mon vieux copain, le saxophoniste Carlos Espinoza qui m’a fait faire la connaissance de son compagnon musical, le pianiste Mañuco Sánchez. Un gars formidable, grand théoricien comme le sont presque tous les pianoteurs – pas vrai Sergio? – et connaisseur de tous les styles et idiomes, du jazz le plus pur au vals criollo en passant par Bach et Ravel – mais surtout doté d’une qualité humaine qui est la seule qui vraiment me procure du plaisir lorsque je joue ou chante avec d’autres musiciens  Avec lui et les autres potes on a armé un swing du tonnerre, ce qui est la principale motivation qui me pousse à courir les sentiers battus ou encore à explorer du jazz et musiques aparentées. 

 

Gand, du 23 février au 18 mars 2010

 

Dernièrement mon mailbox se voit inondé de « faire suivre » calomnieux dénonçant toutes sortes d’excès, voire de crimes commis par des personnes de religion musulmane. Ceci n’est pas sans me rappeler les incitations à la haine qui avaient cours dans les années trente contre la communauté juive. De plus je constate, particulièrement dans les milieux préoccupés par la laïcité, une forte pression pour l’interdiction du voile dans les écoles et les endroits publics. Tout d’abord, de quoi s’agit-il ? Ce voile, en fait n’en est pas un. Strictement parlant, il s’agit d’un foulard que se mettent certaines femmes musulmanes pour affirmer leur appartenance à l’Islam. Il y a quelques années, dans les écoles, ces coutumes vestimentaires étaient fort rares, mais depuis le boucan qu’on a fait autour, de plus en plus de jeunes filles, souvent même peu convaincues au sujet des articles de leur foi religieuse, se montrent enclines à arborer ce symbole comme une affirmation d’identité culturelle. A Anvers il y a le BOEH (Baas over Eigen Hoofd) qui exprime cette attitude hostile à l’ingérence. Ce qui s’observe aussi au sujet de la bourka en France où on vient de proposer une loi visant à interdire celle-ci. Il va sans dire que la bourka n’a nullement ma sympathie. Elle n’est d’ailleurs pas un symbole religieux et renvoie surtout à une forme d’oppression de la femme que l’on retrouve dans certains pays orientaux et africains. Ce qui n’empêche pas que cette loi me paraît superflue, vu qu’en fait cette loi existe déjà. Pour peu que je sache, en nos pays occidentaux, sauf le jour de carnaval, il est interdit de se couvrir le visage, car il est fort sagement décrété qu’en tout moment, les citoyens qui se meuvent sur la voie publique, doivent être identifiables.

 

L’interdiction de ce voile qui n’en est pas un, semble être réclamé au nom de la laïcité dans notre patrie belge. Mais en fait est-elle vraiment réclamée ? Un sondage du « Soir » révèle que seulement 13% de la population aurait des problèmes avec le couvre-chef en question. Mais bien sûr dans la constellation politique actuelle où tous les partis se sont amincis à des dimensions liliputiennes, 13% pourrait être justement le réservoir électoral dans lequel puiser pour gagner un peu d’embonpoint pour les élections suivantes. Et pour le fond, rappelons que la Belgique, contrairement à la France, n’est pas vraiment un pays laïc. A la suite d’un concordat historique, visant le maintien de certains privilèges de l’Eglise catholique et ses séquelles qui, sous prétexte de la liberté du culte, ont admis d’autres religions dans le club des privilégiés, la Belgique s’est de fait convertie au pluralisme en matière religieuse. A moins de changer la constitution, je crois qu’il serait difficile de trouver une base légale pour ces sortes d’interdictions. De plus, gonfler cette affaire à des dimensions de cet acabit-là me semble peu opportun.

 

Ceci étant dit, je ne nie pas qu’il y ait des problèmes. Oui il faut surveiller la montée du fanatisme dans certains milieux noyautés par l’étranger. Il faut combattre les excès et les injustices, particulièrement si elles frappent les enfants et les femmes. Mais cela, non pas avec des préjugés, mais en utilisant toute la force de la loi qui, en nos contrées, garantit les droits fondamentaux, particulièrement ceux des femmes.

Et au lieu de s’acharner contre quelques mignonnes tentées par la provocation, il faut s’attaquer aux véritables causes du problème, qui sont la pauvreté structurelle, l’exploitation et surtout l’inégalité de chances  pour certains segments de la population immigrée. A ce sujet j’ai entendu des propositions intéressantes, visant une meilleure intégration en stimulant les familles en question à envoyer leurs petits enfants à la crèche, ce qui leur éviterait déjà le retard scolaire pour raisons linguistiques. Ici encore et de nouveau vaut l’adage de Victor Hugo : « ouvrez les écoles et cous fermerez les prisons ». Celles-ci, à ce qu’on m’a dit, seraient archi-pleines et constituées en partie majeure des fruits d’une politique de laisser-aller social qui a bien trop duré.

Depuis lors le Conseil d’Etat a fait annuler l’interdiction du port du voile dans les écoles, mais entre-temps le mal a été fait et il faudra vivre avec les dommages collatéraux.

 

Gand, le 16 mars 2010

Shutter Island de Martin Scorcese reprend le fil du Turn of the Screw de Henry James (mis en boîte filmique dans The Others) ou encore du Tenant de Polanski: la suggestion progressive de la folie, de cette inadéquation de la perception à la réalité environnante. Sujet de littérateur banal en fait, puisque d’une certaine façon tout écrivain en fait son fond de commerce et finalement tout homme ne fait que vérifier anxieusement ses projections personnelles sur la réalité à l’aune des codes et des conventions. Cette fois c’est un Leonardo di Caprio mature qui en fait publiquement les frais. Ambiance d’île rocheuse sur fond musical menaçant, entraînant le spectateur dans la paranoïa du personnage. Cette sorte d’entreprise ne peut devenir effective que si le public s’identifie aux fantaisies du personnage. Ce qui m’est arrivé jusqu’à l’instant des gros effets de terreur, rats pullulants et autres horreurs. Scorcese ne peut s’empêcher d’être américain ou, du moins, de produire des films pour un public américanisé. Dommage, car la qualité des images et des prestations d’acteurs, mérite une plus grande subtilité. Cependant, mises à part les stratégies narratives du cinéaste, le film me paraît remarquable par sa réflexion sur le développement du mécanisme de la violence. On dit parfois des guerriers de retour dans leurs pénates, qu’ils sont des bombes à retardement. Observation qui rejoint la théorie freudienne de la constitution du moi social conscient à travers un tamis de défenses anti-violence/anti-viol, appelé le super-moi, fruit de l’enseignement et du refoulement inconscient de nos pulsions (reptiliennes?). Le trauma psychique causé par la confrontation à la violence – le cas du personnage – ou au déclenchement – de gré ou de force – de la violence propre, dérèglerait le mécanisme et favoriserait par la suite, dans des circonstances extrêmes, la réapparition de comportements violents – même meurtriers – qu’un sujet dûment socialisé serait incapable de mettre en pratique: le phénomène des tueurs, peu fréquents heureusement dans nos contrées dites civilisées.

Gand, le 2 février 2010

 

L’auteur et animateur de télé péruvien, Jaime Bayly, a développé récemment un concept journalistique qui me paraît performant. On pourrait le taxer de politiquement et déontologiquement incorrect, mais à notre époque de confusion entre télé réalité informative et reality tv de divertissement on a vu pire. Il fallait y penser. Comment peut-on mieux démêler les fils de l’imbroglio politique autour d’élections présidentielles qui s’annoncent, qu’en se proposant soi-même comme possible candidat, de manière à centrer le débat autour de sa propre personne. Celle-ci – tout en cultivant le doute sur sa candidature, sort d’autre part renforcée par l’emportement médiatisé de son public. Les réactions de ses rivaux, timidement ou directement dépréciatifs, nourrissent non seulement l’intérêt de ses téléspectateurs, mais sont pour Bayly une occasion rêvée de mettre à jour la mesquinerie et l’ineptie de ses (faux?) concurrents.

L’entreprise est sympathique, certes, mais pourrait discréditer avec la veulerie des personnages, la totalité du processus politique. Cependant, comme le dit fort bien Bayly lui-même, ce n’est pas lui qui ridiculise les politiciens, mais ce sont eux qui se donnent en spectacle et lui ne fait que relever le caractère ridicule de leurs propos.

Pour la première fois le cirque médiatique de la politique est ainsi thématisé dans une émission qui se dit informative tout en divertissant. Cela ne vous rappelle rien?  Jean Baptise Poquelin bien sûr, oui, ce cher Molière, se présentait déjà sous cet angle au 17e siècle face à ses détracteurs… Soit, mais y a-t-il une alternative à cette forme imparfaite de déléguer des élus du peuple aux fonctions suprêmes du gouvernement? Oui la démocratie, direz-vous, étymologie  »demos » ou ’’peuple’’, d’où est dérivé l’adjectif  »populaire’’. Et nous y sommes. Jaime Bayly anime son émission d’interviews cocasses avec des répliques spontanées ou presque, avec des révélations telles que sa bisexualité, ses problèmes d’érection et autres bobos ou encore ses amours et relations familiales difficiles, qui révèlent surtout que le véritable sujet de son émission n’est rien d’autre que sa propre personne. Mais ce franc-parler non dénué de petits traits narcissiques, l’a rendu immensément populaire. D’ailleurs l’émission ne s’intitule-t-elle pas le  »franc-tireur’’? Cette popularité d’un intellectuel  »pituco’’ perçu par la tranche majoritaire du public péruvien comme un nanti, il a su l’envelopper d’une aura qui lui vient des personnages issus de la lie du peuple, tels le chanteur ‘’kitch’’ Tongo, qui par leur récurrence sont un véritable leitmotiv de son émission.

Mais ce n’est pas dans ce sens que les pères de la patrie ont conçu le concept de la démocratie. Les politiciens ne sont pas des rigolos et les gens sont censés voter pour celui qui solutionnerait le mieux leurs problèmes. Le programme de Bayly, tout en incluant quelques idées sympas et en faisant preuve de bonnes intentions, ne semble pas posséder ces qualités-là.

Le fait est que de bon nombre des propositions des politiciens sérieux, on pourrait dire la  même chose. Alors justement, tout en tirant la couverture (dans tous les sens du mot) vers lui, le journaliste Jaime Bayly – et c’est cet aspect du personnage qui m’intéresse ici – effectue, avec`les moyens des médias d’aujourd’hui, le travail de sape qui permettrait à l’électeur de scruter les candidats sous leurs couches de vernis, afin d’identifier parmi eux, les vrais porteurs d’un projet apte à améliorer les choses. D’autre part son éventuelle candidature a suscité des enthousiasmes, aussi de figures d’importance dans les milieux dits sérieux de la politique. Aussi, au Pérou on ne sait jamais, la réalité spectacle pourrait se convertir en spectacle réalité avec des conséquences qui pourraient surprendre. A suivre.        

 

Gand, le 12 janvier 2010  

 

Dernièrement j’ai entendu, une fois de plus, un conférencier faire allusion au cerveau reptilien en opposition au néo-cortical, pour expliquer certains comportements humains considérés à tort ou a raison problématiques. Cela me fait penser aux années 60-70 ou tout ce qui paraissait bizarre recevait une explication qui relevait de l’« inconscient » ou encore du fort confus « subconscient » repêché dans la terminologie Freudienne. Aujourd’hui toute explication rationnelle devant relever de la seule science, Freud et Jung ont été relégués au statut dépréciatif de philosophes. Ce qui n’empêche pas les explications de  continuer dans la grisaille et la confusion. Un petit rappel de la théorie source de Paul D. Mac Lean qui développa celle-ci dans le but de structurer les traces de l’evoluton dans le cerveau humain, peut nous apporter  peut-être quelques lumières. Il identifie donc ce fameux cerveau reptilien en le calquant sur celui des serpents qui ne réagiraient qu’à des stimulations directes en vue de leur survie. Ce que communément  nous nommons l’instinct. En 1952 il ajoute le terme « système lymbique » ou « amygdalien » qui relève du cerveau mammalien et qui combinerait instinct et émotions. Le chat par exemple (inter)agit en fonction de la peur et fuit la douleur tout en recherchant le plaisir. Une interaction avec le néocortex serait nécessaire. Le néocortex ou encore le cerveau cortical se trouverait seulement auprès des mammaliens supérieurs et serait responsable des activités rationnelles,  linguistiques et cognitives. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Récemment un meurtrier ignoble est de nouveau apparu dans les médias, Ronald J., un homme apparemment tranquille, affable, sociable et tout, qui a au moins trois meurtres dits passionnels – ce qui en clair revient à la notion d’inexplicable -  sur sa conscience et est probablement aussi coupable de différents crimes non élucidés du passé récent. Cela me rappelle le fameux roman de Truman Capote au titre que je crois inapproprié, de « In cold blood ». A la fin l’auteur–enquêteur, après  tout un travail manipulateur de (fausse?) empathie arrache à un des assassins le récit véridique des circonstances du multiple assassinat dont le roman constitue l’enquête. Après avoir ligoté tous les protagonistes et que la recherche du butin, se solde par la maigre récolte de 40 dollars, les deux délinquants se retrouvèrent les mains vides devant le père de famille qui dut leur avouer qu’il n’y avait aucun butin d’importance à recueillir dans sa maison. L’assassin précisa à Capote qu’il était bien conscient que l’homme qui se trouvait là à sa merci était une « nice person » et que sous aucun concept il ne constituait une menace pour lui et son compagnon. Et quand-même, sans vraiment savoir pourquoi, il avait sorti son couteau et lui avait tranché la gorge. Aucun sang froid donc ici, contrairement aux meurtres qui ont suivi. L’épouse et les enfants, ligotés de même, devenant des témoins à charge, ils furent liquidés de suite. Bien que le coussin posé sous la nuque d’un des garçons, relève à nouveau, de l’irrationnel. Le cerveau reptilien avait-il surgi ici des abîmes du temps où dinosaures et autres espèces pré-historiques luttaient pour leur survie? Et ce malgré notre bien supérieure faculté de raisonnement néo-cortical ? Ceci pose le problème de la morale. Est-elle le fruit de la raison, fruit à son tour d’une société jugée évoluée et en progrès constant?  Beaucoup de questions autour d’un mammifère simiesque dont la conscience aurait permis de survivre dans un monde hostile de fauves (reptiliens ou non) à travers deux vertus que je crois fondamentales, celle de se liguer solidairement et celle de tuer de sang froid, consciemment donc, pour le bien commun. Soit la cruauté, dont seraient dépourvus les animaux moins évolués, tuant par instinct. Alors qu’en est-il du cerveau reptilien pour des actions cruelles que n’explique aucun motif ? Et je ne parle pas de justification, car ni la faculté raisonnante que nous auraient légué nos ancêtres dits primitifs, ni les pulsions inconscientes qu’on attribue à nos antécédents reptiliens ne justifieront jamais une cruauté qui n’a plus de raison d’être dans notre état présent d’humanité.

Condeixa, le 10 août 2009 

 

Trois villes, trois fleuves. Bordeaux  au creux de sa Garonne, Porto faisant le gros dos au Douro, Coimbra baignée par le Mondego. Deux sont des ports maritimes, faisant leur lit au gré des marées de l’histoire. La troisième s’accommoda avec le Saint Esprit. Bordeaux s’allia à l’Angleterre à travers les secondes noces de sa fille illustre Aliénor et ne deviendrait vraiment française lorsque ses velléités rebelles se confonderaient avec les idéaux révolutionnaires. Porto (Porto Calem) est à l’origine du nom de la patrie lusitaine qui le lui rendra plutôt mal, vu que c’est Lisbonne qui deviendrait la plaque tournante de l’expansion transocéanique du grand empire colonial. Coimbra, capitale avant Lisbonne, se maintiendra en l’odeur de sainteté dont elle s’imbiba dès son entrée dans l’histoire,  lorsque sa sainte reine Isabelle y fonda le couvent des Clarisses où elle tenta de se faire oublier afin de renaître d’autant mieux à la gloire éternelle. Existe-t-il d’ailleurs ambition plus débridée ? De même Theotone, cet autre saint, aimé des mendiants et des princes, tout dédié à sa modeste gloire dans son cloître de la Sainte Croix, d’où son corps agonissant fut porté en triomphe jusqu’à l’

Publié dans : ||le 4 janvier, 2009 |Commentaires fermés

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