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L’ANGE DES AUTOROUTES

 

L’ANGE DES AUTOROUTES

« Il pleut doucement sur le pré de la mer »

Cesare Pavese, Travailler fatigue.

Tout à coup il était là, l’ange des autoroutes et les vit tous les deux, pauvres cloches, enlacés, dans leur Toyota blanche en déri­ve à quelques kilomètres de la ville de Gand.

Il allait être deux heures du matin. Paco avait été chercher Alicia à l’aéroport de Zaventem. Le vol qu’elle avait pris ne faisant pas escale à l’aéro­port Charles de Gaulle, il avait dû faire le déplace­ment de Paris à Bruxelles afin d’emmener sa fiancée dans son petit meublé d’étudiant dans la rue des Feuillan­tines.

Elle était donc enfin venue. Les yeux mi-clos, Paco ne se lassait pas d’évoquer son image, petite silhouette à l’allure fière, bottes de cuir et jean ajusté au-dessous de ce blouson en cuir noir. Elle qui s’apprêtait à passer le contrôle de la douane, inconsciente de son regard chargé de désir à peine une vingtaine de mètres au-dessus d’elle. La rencontre avait été chaude. Pris d’envie de l’embrasser, Paco passa sa langue sur ses lèvres. Mais bien qu’Alicia fût là tout près de lui, blottie contre son épaule, il préféra au régal de ses lèvres offertes le souvenir de ce baiser intermi­nable dans lequel ils s’étaient engagés au milieu des passa­gers et de leurs familles qui, impatients comme lui, avaient attendu l’avion de Lima arrivé avec trois heures de retard.

Et maintenant ils étaient dans cette voiture qui devait les mener vers ce bonheur tant attendu, cette nouvelle vie qu’enfin ils pour­raient partager. Entortillés dans leurs ceintures de sécurité, lui, tenait le volant, bienheureux, tandis qu’elle, le jean et le panty baissés jusqu­’aux chevilles, dormait, inconsciente, soulignant de la cadence de son souffle régulier, le rythme de ses rêveries à lui. Ça ne s’arrêtait d’ailleurs pas de tournailler en lui: le visage, les yeux, le sourire d’Alicia, ses doigts qui le touchaient, l’exci­tation qui l’envahissait, il y avait une demi-heure à peine, la brusque dévia­tion vers l’aire de service, le parking obscur entre les camions où d’autres mâles devaient encore être enfouis, à l’heure qu’il était, dans des pensées semblables aux siennes.

Voyeur malgré lui, l’ange se sentit contra­int, comme s’il était en train de regarder par-dessus son épaule, de contempler les images que Paco, dans sa hâte de les revivre dans sa petite chambre près du parc du Luxembourg, ne pouvait se retenir de repasser dans sa tête. Ainsi il vit se remuer, dans cette petite voiture blanche, arrêtée entre ces noirs mastodon­tes, ces deux petites figures déri­soires, se frottant l’une contre l’autre comme des insectes désespé­rés, se tirant les pattes, s’arra­chant les ailes, se capturant l’un l’autre dans la glu de leur salive, pour se retrou­ver au bout de leurs agissements dans une immobilité semblable à la mort. Puis après un long moment, le temps d’une fermeture éclair réajustée, le retour à la vie de Paco qui tout de suite après démar­rait la voiture, alors que Alicia, à moitié dévêtue, se lovait tout contre lui.

Le sourire de contentement béat qui se dessinait sur les lèvres de Paco, lui faisait pitié. Si je pouvais, se dit l’ange, j’intervien­drais en cet instant même, mais ce n’est pas ainsi que nous fonc­tion­nons. En tout cas, si nous voulons encore les sauver, il va falloir agir sans tarder…

Une forme blanche, pauvre apparence, glissant à cent à l’heure dans la nuit d’une autoroute. A l’intérieur, bien au chaud, épanouis, flottaient Paco et Alicia, dans le cocon de leurs rêves. Rien qu’u­ne voiture donc avançant sur la bande du milieu d’une autoroute, puis peu à peu celle-ci dérivait vers la gauche, justement là où, comme le constatait l’ange avec un sourire, le talus du milieu se dédoublait de façon à former à côté de la bande de secours une deuxième bande peuplée d’arbustes.

Lorsque sa voiture sera fouettée par les branches, il se réveille­ra… puis sans regarder derrière lui, il voudra bien sûr tourner brusquement le volant, risquant d’être pris à l’aile droite par la BMW noire qui le suit à toute allure sur la bande gauche, mais cet arbuste-là en face de lui paraît assez solide pour l’en empêcher. La voiture s’arrêtera net, pour être soulevée tout de suite après par la force de son propre mouvement et se retourner tout en virant vers la gauche et finalement se déposer sur le garde-fou qui sépare ce côté de l’autoroute de la circulation en sens inverse.

Ah non, pas maintenant!… Ce premier mouvement de révolte passé, Paco se concilia étrangement vite – une fraction de seconde en vérité, mais qui lui parut un laps de temps bien plus long – avec l’idée d’avoir à terminer sa vie de cette façon, juste au moment où il semblait enfin prêt au bonheur. Aussi était-ce en spectateur de sa propre mort qu’il vit au ralenti sa petite voiture faire un ton­neau, puis se déposer à grand fracas de verre brisé et de tôle chiffonnée sur le parapet qui séparait les deux côtés de l’auto­route.

En un éclair l’ange vit les deux corps se retourner comme des crêpes, puis le zig-zag de leurs mouvements amortissant les chocs, les longues jambes indécentes et nues d’Alicia couvertes des éclats de verre du pare-brise. Parfait, se dit-il et disparut dans le regard ahuri de Paco qui, giflé par le courant d’air frais qui entrait par la fenêtre laté­rale, commença à se rendre compte qu’il y aurait peut-être bien une sortie à cette aventure.

A part la bosse énorme qui s’enflait sur sa tempe gauche, il ne sentit aucune douleur. Il vit bouger Alicia à côté de lui, l’appe­la, l’en­tendit gémir. Puis, avec une facilité qui le surprenait, il se sentit grimper par la fenêtre qu’il avait laissée ouverte, et avec la même facilité fit sortir Alicia à son tour. La nuit qui les accueil­lit dehors, leur donnait l’impression d’appar­tenir à un autre monde. Morts, mais ensemble… Debout, se tenant la main, ils contemplèrent l’autoroute déserte comme une ultime halluci­na­tion. Il s’était mis à pleuvoir doucement. Les gouttelettes tièdes se mêlaient à leur peau comme une promesse. Paco et Alicia se senti­rent envahis par un étrange bonheur.

Ils au­raient pu rester des heures ainsi. Mais les gyropha­res d’une voiture de police vinrent semer le doute dans leur esprit, s’achar­nant à les convain­cre qu’ils ne s’étaient pas trompés de réalité en se réveil­lant.

Publié dans:Ange |on 5 août, 2008 |Pas de commentaires »

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