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BELUR

« Mon récit sera fidèle à la réalité ou, du moins, au souvenir      que je garde de cette réalité, ce qui revient au même. » 

  

        Jorge Luis Borges, Ulrica

  

  

Cela faisait deux mois déjà que Jan avait été happé, à son débarque­ment à l’aéroport de Bombay, par l’air tiède et humide de l’Inde, et ce voyage, entrepris pour effacer certains passages sans issue de son esprit, n’était pas prêt à prendre fin. En sortant de sa chambrette bleu-ciel aux murs écaillés, il se fit la réflexion que l’Europe, dont la grande ligne blanche aller-retour sur l’asphalte de l’aéro­port de Schiphol avait été la dernière image, était comme sortie de lui. Tout en étant encore reliée à sa conscience, elle s’était mise en dehors, tel un oeil invisible qui le regarderait évoluer. 

  

Il est vrai qu’au départ il avait eu la tête remplie d’images, renvoyant à autant d’événements, de visages, de situations, de désirs. La chaleur indienne les avait pour ainsi dire toutes fait s’évaporer. De certai­nes d’entre elles, surtout des visages et des corps de femmes, se dégageait bien encore un certain rayonnement, mais il ne se sentait plus forcé de les accueillir. Libre enfin!… Mais de nombreuses images nouvelles se bousculaient déjà pour les remplacer. Et la pensée que ces dernières pourraient le déterminer sans qu’il ait pu se les approprier, était une source de nouvelles inquiétudes pour lui. Heureusement, après tout, qu’il lui restait toujours son oeil d’Europe!… 

  

Profitant de la brise de cette fin d’après-midi qui vint modérer la chaleur qui avait régné sur la petite ville de Belur, il s’achemina vers la rue principale. Celle-ci était toute dominée par l’immense gopuram à laquelle elle aboutissait, la tour grouillante de sculptu­res du temple séculaire autour duquel la ville s’était constituée. Belur était cet endroit paisible où chèvres et porcelins cherchaient leur pitance parmi les étals des hommes à l’affût des passants, des pèlerins pour la plus grande part, et parfois aussi des touristes comme Jan, dont les longs cheveux blonds devaient davantage encore attiser les convoitises. 

  

L’état de paix suggéré par ce paradis précaire, Jan le ressentait comme dangereux. La chaleur et la fatigue éprouvées au cours de la journée, lesquelles lui auraient été insupportables dans sa Hollande natale, n’étaient pas vraiment écrasantes ici et ce parce qu’elles se ramenaient automatiquement à un état d’inertie. L’homme qu’il était avait toujours souffert d’un trop plein d’énergie, ou plutôt d’un manque de mécanismes pour en canaliser le flux. En Hollande il était parvenu à grande peine à régler celui-ci par la musique ou la sexua­lité. Il en avait vu d’autres qui s’arrangeaient avec leur boulot, le fric ou même la gloire et le pouvoir. De tels besoins ne parais­saient plus avoir cours dans ce paradis indien. Le moteur y tournait plus lentement. L’énergie se dissipait tout à la satisfaction de besoins primaires tels que manger, boire, se promener, dormir… On se sentait tranquillisé, on ne désirait plus. On se sentait comme déménagé de soi-même, pour aller habiter ce vacuum de la pensée, où le temps ouvrait pour vous un nouveau cycle, où tout allait de soi, une sorte de carrousel organique dans lequel on n’avait qu’à tourner sans devoir penser à rien. 

  

  

Tout à coup un mouvement de foule attira son regard. En se rappro­chant il entendit qu’on jouait de la musique: tambours, flûtes et chalumeaux. Il se tâta les poches, tic nerveux qu’a chaque touriste en Inde au moment de se mêler à la foule. Mais il ne s’agis­sait pas pour lui de proté­ger ses roupies contre les agissements d’un voleur à la tire. Ce qui l’intéressait c’était sa flûte de bambou, achetée il y a plusieurs semaines déjà, dans une boutique poussiéreuse de Madras. Elle était toujours là, dans sa poche intérieure, et la savoir là le rendit heureux. L’adora­ble chose!…Que d’instants agréables n’avait-il pas déjà vécu grâce à elle! Partout on lui avait demandé d’en jouer, dans la rue, au restaurant, devant les étals de thé, dans les chaumières où il s’était fait inviter, et même dans des endroits qui pour un occiden­tal semblaient incompatibles avec la légèreté des rengaines qu’il parvenait à en faire sortir, tels des banques et même des lieux sacrés. Que de sourires ne lui avait-elle pas rapportés et même de la sympathie! Bien que, se dit-il, en Inde, on ne savait jamais ce que les gens pensaient vraiment. 

  

Une autre image de l’Inde musicale s’offrit à lui maintenant. Au bout des nombreux corps qu’il avait dépassés comme à la nage, il vit quatre musiciens de rue aveugles, entourés de mouches et de parasi­tes divers, dont ceux de race humaine dont il se découvrit faire partie. Un instant il crut qu’ils s’adressaient à lui, le musicien, le dévisageant avec leurs globes oculaires purulents, mais toute ré­flexion faite, il ne devait s’agir que de survie pour eux et non de musique: se dépenser sans compter pour quelques paishas trop bien comptés… 

  

Jan continua sa route. Il se faufila dans une rue latérale. Son estomac lui ayant signalé sa présence après une journée de jeune passée aux heures les plus chaudes sous le ventilateur suspendu au-dessus du bac en bois qui lui servait de lit, il s’était précipité vers une enseigne rouge signalant en lettres blanches la possibilité d’absorber des « repas de brahmane ». Quelques instants plus tard Jan était installé en position lotus devant une feuille de bananier sur laquelle s’amoncelait un petit tas de riz blanc flanqué de trois récipients minuscules en terre cuite contenant respectivement quel­ques brins de légumes à l’identité incertaine, une sauce au curry et du lait battu. Il s’apprêta au lent travail de malaxation dans lequel, après quelques mois passés à dîner sans l’aide de couvert, il avait acquis une certaine habileté. 

  

Après un temps il s’aperçut qu’on l’épiait. Quand il se retourna, il vit au fond de la petite pièce, le dos d’une femme au sari multicolo­re. Elle avait dû se retourner dès que son regard s’était porté vers elle. Que leur était-il bien arrivé aux femmes indiennes?…Partout on les voyait vous épier, derrière portes et volets, pour se replier aussitôt, au moment où on voulait les approcher. Et cela pour une culture qui représentait à foison des scènes érotiques dans ses temples. Jan ne se l’expliquait pas. En feuilletant le Kama Sutra ou en regardant les sculptures de Konarak ou de Khajurao il avait eu l’impression qu’autrefois en Inde la sexualité avait dû être prati­quée avec une liberté totale. Plus aucune trace de cette bienheureuse mentalité ne lui semblait encore subsister. Seule la galanterie qu’il avait maintes fois vu pratiquer dans les lieux publics paraissait encore avoir gardé quelques bribes du culte dont les femmes jadis avaient dû être l’objet. Ainsi Jan n’avait jamais vu un homme occuper une place assise dans un train ou un autobus, tant qu’une femme se trouvât debout. Il avait même vu un homme céder un banc entier à une jeune femme pour ne pas devoir lui infliger l’outrage de s’asseoir à côté d’elle. Peut-être y avait-il là-derrière aussi l’idée qu’un simple mortel n’avait pas à se comporter comme les dieux ou les héros représentés sur les temples. Le récit des ébats amoureux du dieu Shiva et de son épouse Parvati par exemple, fameux pour avoir fait vibrer l’univers pendant des années, plutôt qu’à être posés en exemple, ne servait-il après tout qu’à mieux marquer la distance qui séparait les dieux éternels des hommes éphémères? 

  

Au moment de sortir, juste avant de se lancer dans les bruits de la rue, Jan se retourna brusquement. En une fraction de seconde il vit commuter le regard de la femme: un puits d’indifférence qui l’instant précédent avait encore dû être imprégné d’un intense intérêt à son égard. 

  

Jan avait repris son chemin dans la rue principale. Il avait sorti la flûte de sa poche intérieure. Il y souffla quelques notes puis s’arrêta, voyant qu’il était suivi par un petit garçon, un de ces petits galopins qu’il avait vus un peu partout en Inde, aussi nom­breux que les cor­neilles ou les écureuils à la toison grise rayée de blanc, poussés la plupart du temps par la même curiosité intéressée que les animaux évoqués. Jan entonna le même air. Il s’agissait d’un motif qui lui était venu il n’y avait pas longtemps au cours d’une prome­nade le long d’une rizière au Kerala. Se rappelant sans raison précise le conte d’enfant, il l’avait intitulé la chanson du char­meur de rats d’Hamelin. Après un temps il se retourna et vit que le garçon avait été rejoint par un petit compagnon. 

  

Jan continua son chemin en reprenant le thème abandonné, y ajoutant quelques nouveaux développements. Lorsqu’il se retourna une seconde fois, ils étaient plusieurs et ça grossissait à vue d’oeil jusqu’à former un cortège, une procession presque, qui s’arrêta soudain au moment où Jan avait atteint les marches qui marquaient le seuil de la porte monumentale qui, telle une pyramide, se dressait maintenant devant lui. J’ai été escorté!, pensa-t-il en gravissant, sans autre pensée ni précaution, les sept marches du gopuram qui ouvraient l’accès au temple Kesava. 

  

A son entrée dans le renfoncement que surplombait la tour, Jan vit une rangée de chaussures. Il se déchaussa, aménageant une place forcément en vue à ses chaussures de gym plus très blanches, parmi les babouches et les sandales des pèlerins hindous. 

  

Tant le gopuram avait été une invitation à élever le regard, tant la vaste cour qui suivit, avec en son centre l’étoile du temple Kesava, éclairée par la lumière du soleil déclinant, était une invitation au recueillement. Jan avait presque envie de rejoindre le fidèle pros­terné devant le fanal qui s’élevait en face de l’édifice principal. 

Ce qu’il vit en s’approchant, gravissant avec lenteur les marches flanquées de quatre guérîtes – deux de chaque côté – sculptées dans cette roche schisteuse qui constituait le matériau principal de l’édifice, le remplit de stupéfaction. Sur toute leur superficie les murs du temple étaient couverts, en rangées superposées, de reliefs, figurant en de longues frises, allant du microscopique à la grandeur nature, hommes et dieux, éléphants et griffons, scènes de religion et de guerre. Le bâtiment était comme enveloppé d’une longue proces­sion immobilisée, laquelle, image de film à l’arrêt, attendrait d’être mise en mouvement par le regard parcourant son enceinte. Jan y vit à peu près tout le panthéon de divinités et de héros hindous qui formaient une immense cour figée, prête à reprendre la danse liturgi­que des jeunes femmes aux seins nus qui étaient pétrifiées en leurs poses les plus gracieuses sur les consoles situées entre les piliers et le rebord de l’auvent qui semblait leur procurer un abri. 

  

Revenu à l’entrée principale, Jan s’aventura sous le porche au-dessus duquel trônait l’homme-lion, un des avatars les plus puissants du dieu Vishnou. La première chose qu’il aperçut en entrant, éclairé à peine par les claires-voies de pierre qui filtraient la lumière parcimonieuse du crépuscule, c’était un hall rempli de colonnes, dont certaines, polies à l’extrême, paraissaient des quilles géantes et dont d’autres étaient de nouveau couvertes de reliefs microscopiques. 

  

Arrivé au centre Jan s’assit contre un des piliers, laissant à ses yeux le temps de s’adapter à l’obscurité ambiante. Après un temps, élevant son regard, il aperçut la coupole chargée de reliefs en plusieurs registres concen­triques. Au moment où, se sentant apte à observer de plus en plus les détails sculpturaux, il s’apprêta à entamer de façon systé­matique l’exploration de l’intérieur du temple, il remarqua la présence, quasiment physique, à l’Orient, dans la partie la plus sombre du temple, d’une grande statue élevée sur une plate-forme, parée d’orne­ments divers. 

  

Flanqué de la conque et du disque, la tête couverte d’une tiare, c’est dans toute sa splendeur que Vishnu Kesava, le Rayonnant, semblait avoir été posté là à son intention. Car si la statue avait été placée là depuis belle lurette pour des raisons de culte liées aux pratiques coutumières de ce temple, c’était pourtant cette impression-là que Jan en tirait. Elle était comme vivante et pourvue d’un regard. Et ce regard lui était destiné. De ce regard qui ne le fixait pas vraiment, se déga­geait un tel bonheur de regarder qu’il l’interpréta comme une incita­tion à devenir lui-même ce regard, à abandonner son manège à lui, de coups d’oeil furtifs et fragmentaires à la poursuite des détails sculpturaux qui l’entouraient, et de regarder tout cela, lui-même inclus, d’un autre oeil. L’oeil de Vishnou?… 

  

  

Un coup de gong interrompit sa méditation. Autour de la statue, illuminée comme par enchantement, à grand renfort de lampes à huile, Jan vit une poignée de prêtres habillés de jaune agiter des clochet­tes et souffler dans des conques comme des perdus. L’un d’eux se précipita dans sa direction. Jan vit se rapprocher son visage où apparaissaient, partant de la racine du nez et montant vers le front en forme de U, deux lignes verticales au-dessus desquelles trois barres rouges rappelaient les trois pas du nain Vishnou se métamor­phosant en géant. D’une inclinaison de la tête l’homme l’invita à s’asseoir dans le hall d’entrée où avaient pris place déjà un joueur de shehnai et un percussionniste, installé derrière un grand tambour cylindrique recouvert de peaux au deux extrémités, qu’il tapotait les mains nues. 

  

Autour de la statue prêtres et fidèles s’affairaient, offrant à la divinité toutes sortes d’objets, parmi lesquels Jan, sans qu’il en comprenne le sens, put distinguer une fleur et un morceau de tissu. Les deux musiciens accompagnèrent la cérémonie de leurs rythmes et mélismes. Après un temps Jan se rendit compte que le joueur de shehnai le regardait. C’était comme si celui-ci, et après un temps aussi son compagnon le percussionniste, ne s’adressaient qu’à lui. Jan aussi d’ailleurs  n’était plus là que pour eux. Un contact étrange s’était établi entre eux trois, les isolant apparemment des activités rituelles de la partie orientale du temple. 

  

En plongeant dans les yeux noirs et brillants du joueur de chalumeau, Jan se rendit compte qu’au fond ceux-ci, comme ceux de la statue, ne le fixaient pas vraiment. C’étaient de simples orifices, des portes d’entrée minuscules qui, tel le gopuram à l’entrée du temple, l’invi­taient à l’élévation, puis au recueillement. Mentalement Jan se vit se déchausser puis se prosterner devant les marches du temple. Un vent doux et chaud se leva alors et Jan se sentit entraîné à une vitesse de plus en plus grande, jusqu’à ce qu’il fût désorienté au point où il ne se sentît plus du tout. Et à ce moment-là, de derrière les fagots, de légers tourbillons se levèrent, tout miel tout fiel, s’entortillant autour de lui, le couvrant de baisers et de caresses à fleur de peau, du haut jusqu’en bas, d’un accord à l’autre… 

  

Ce n’est que la musique!…Un instant Jan se vit faire cette ré­flexion pour se retrouver l’instant après dans une barque au milieu d’un lac entouré de collines. Le vent à la direction alternante était son unique moteur, l’eau un plateau tournant qui le portait comme jadis la tournette du jardin d’enfant de sa ville natale. Autour de lui les rives exécutaient leur danse de plus en plus lentement…       

Lors­que Jan ouvrit les yeux la musique s’arrêta. Le jeune musicien faisait des signes en direction de la flûte qui dépassait de sa poche intérieure. Se rappelant le prêtre hindou qui l’avait fait s’éloi­gner du lieu du culte, Jan lui fit comprendre par gestes qu’il ne voulait pas profaner un lieu sacré avec de la musique qui ne lui était pas destinée. Alors, d’un mouvement de bras, le joueur de shehnai l’invi­ta à le suivre dehors. 

  

Dans la pénombre de la nuit tombante, il l’emmena jusqu’au pied d’un temple latéral. Là il le fit s’asseoir et d’un geste appuyé de la main, toucha son instrument en guise d’invitation. N’ayant plus 

d’arguments à lui opposer Jan prit sa flûte de bambou et positionna sa lèvre inférieure au bord de l’orifice afin d’y former, en élimi­nant tout bruit de souffle parasitaire, un premier son rond et mielleux. 

  

Il se mit à jouer, sautant d’une note à l’autre, s’apercevant après un temps qu’il était en train d’improviser sur les accords d’un thème de jazz qu’il se souvenait avoir joué un peu avant son départ, au cours d’une jam dans un club de Groningen. Le joueur de chalumeau prit le tambour de son compagnon et se mit à rythmer ses mélismes selon le système indien. C’était une mesure de seize temps, ce qui lui permettait de suivre la mesure de quatre pratiquée par Jan. Ce n’était pas une sinécure de trouver l’équilibre entre les deux systèmes. Mais précisément – et c’était une des premières choses que Jan trouvât vraiment étranges ce soir-là – à force de concentration sur l’aspect technique de ce qu’il était en train de faire, Jan s’était mis à oublier ce qu’il jouait. 

  

Il avait dû fermer les yeux et flottait comme porté par les sons qu’il produisait, entouré de ce que lui semblaient être des débris dont il ne pouvait déceler l’ori­gi­ne, des débris abstraits pour ainsi dire, qu’à chaque fois il évi­tait de justesse, de façon à ce que parmi ce chaos apparent, Jan avait peu à peu l’impression de suivre une voie bien tracée menant à un but qui lui aurait été destiné. Puis un des débris se transforma en étoile. Celle-ci s’étira jusqu’à former le dessin d’un banyan vibrant et tout illuminé comme un arbre de Noël. Tout à coup cette image s’immobilisa. L’arbre était sur­plombé du ciel bleu de midi, une légère brise remuait ses branches. Sous l’arbre il y avait un jeune garçon qui dormait la bouche ouver­te. 

  

Jan se sentit tomber, attiré par le garçon comme par un aimant. Juste au moment où il croyait qu’il allait s’écraser, ils se sentit devenir tout petit, le temps de s’engouffrer dans la bouche devenue énorme, elle, du garçon, lequel, ne se doutant de rien, continuait son somme. 

  

Revenu de son émotion, Jan se sentit de nouveau flotter dans les airs, mais les débris qui l’entouraient n’étaient plus abstraits. Il s’agissait de vraies étoiles cette fois. Et il vit le soleil aussi et les planètes, ainsi que la sphère terrestre verte et bleue. Et sur la terre il vit des hommes et des femmes formant des rondes innombra­bles, se tortillant dans tous les sens avec des mouvements sinueux. Au milieu de chaque ronde il y avait un joueur de flûte qui modelait leur danse. De nouveau Jan se sentit tomber. Il atterrit au milieu d’un des cercles et se rendit compte que c’était lui-même qui était en train de jouer. 

  

  

  

Il s’arrêta et ouvrit les yeux. Il entendit que son compagnon conti­nuait à tambouriner. Devant lui il y avait les fidèles entou­rant le prêtre qui officiait devant la statue d’une déesse figée dans une pose lascive. Le prêtre se retourna vers Jan et lui fit signe de continuer. Jan ferma les yeux et se concentra de nouveau sur les rythmes que lui suggérait son compagnon. Un ballet de sons se dérou­lait maintenant devant ses yeux. Mais en fait ce n’étaient pas les sons qui bougeaient. Les sept tons qu’il parvenait à sortir à peu près correctement de sa flûte de bambou à chaque temps accentué, n’étaient qu’un prétexte, un cadre de référence d’étoiles fixes autour desquelles évoluaient les glissandi incessants qu’il se découvrit produire. Je danse!, se dit-il émerveillé. Je suis la vie même!… 

  

Une jeune femme apparut soudain au milieu des fidèles. Tournant sur la pointe de ses babouches elle créa un espace circulaire autour d’elle, dans lequel elle se mit à danser. Tout en elle, ses bras et ses jambes, mais également ses vêtements rouges et dorés, et surtout aussi sa tête et son regard, participait au mouvement, suivant les directives que semblaient leur donner ses mains aux doigts agiles, auxquelles presque simultanément, faisait écho le mouvement de ses yeux. 

  

La jeune femme se dirigea vers Jan, imitant par des contorsions sinueuses la pose de la divinité à laquelle la cérémonie était consacrée. Elle lui tourna autour dans ce qui lui apparut comme une danse d’accouplement. Un rite de fertilité tel qu’il s’en pratiquait encore parfois – du moins c’est ce qu’on lui avait assuré – dans les régions rurales du Sud de l’Inde. 

  

Le tambour s’était arrêté maintenant. Pour sa musique Jan n’était plus guidé que par les mouvements rythmés par les grelots qui or­naient les chevilles de la danseuse. Il continua à jouer cependant. Sa musique augmentait en vitesse et volume, jusqu’à ce qu’il vît l’ensemble des fidèles, hommes et femmes, chaque femme à la gauche de chaque homme, formant un grand cercle autour de lui et de la danseu­se. Celle-ci s’immobilisa un instant en lui faisant face. Jan crut reconnaître la jeune femme du restaurant. Elle lui sourit sans qu’il pût en déduire qu’elle l’eût également reconnu. Mine de rien elle s’était remise à danser, pendant qu’elle se défit de tous ses vête­ments, l’invitant des yeux à en faire autant. 

  

Quand tous étaient nus, Jan se rendit compte qu’il s’était arrêté de jouer, mais que la musique, venant d’une source indéterminable, conti­nuait. Il contempla sa verge en érection, puis la tendit vers la croupe que lui offrit la danseuse. Tous l’imitèrent, là où il était, au centre même de l’étoile qui se mit à tourner maintenant, entraî­nant dieux et héros, danseuses et animaux, tous ceux qui décoraient le temple, à changer de position et de place, et ce jusqu’au vertige et, comme Jan s’en rendit compte en un éclair, bien au-delà. 

  

  

Il n’y avait plus trace de fidèles quand, en pleine nuit, Jan se trouvait encore dans l’enceinte du temple Kesava. A grande peine il essaya de se détacher du regard du joueur de shehnai qui lui tendit un bol rempli d’eau. Ce n’était qu’après avoir bu qu’il y parvint. En quittant le jeune musicien, Jan se promit d’aller le retrouver le lendemain à fin d’avoir quelques éclaircissements sur les étranges événements de la soirée. Mais le lendemain il ne se sentit tranquil­lisé qu’une fois installé sur le siège de l’autobus qui était censé 

le transporter jusqu’à la ville de Bangalore. 

  

  

  

  

  

  

  

Publié dans:Belur |on 11 octobre, 2007 |Pas de commentaires »

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