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CAP BLANC

CAP BLANC 

 

 

 

 

« L’oiseau s’éleva dans le ciel et, sans bouger les ailes, se remit à faire des cercles. Puis soudain il plongea et le vieil homme vit des poissons volants qui sautaient hors de l’eau et glissaient désespéré­ment sur la surface. 

« Des dauphins, » dit à haute voix le vieil homme. » 

 

Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer. 

 

 

 

 

 

La mer à Máncora est bien la même qui mouille le sable de Cap Blanc. On y voit le même type de rochers qui appa­raissent puis dispa­raissent sous l’impulsion des vagues. Par contre on n’y voit pas les pélicans qui, à l’affût de déchets, suivent les embarca­tions des pêcheurs. On n’y entend pas non plus les bruits de moteur des camions qu’on charge. Il manque aussi le va-et-vient de fourmi des petits radeaux chargés de baquets en plastique rouge remplis de poissons. Non, Máncora, vous l’aurez compris, c’est la plage des vacanciers riches ou presque de la capitale péruvienne, bien calfeu­trés dans leurs bungalows au gazon laborieusement entretenu, que des amis bienveil­lants, mais peu au courant de mes goûts, m’a­vaient conseil­lée. Alors que Cap Blanc, ce petit village de pêcheurs abrités par une poignée de maisons de cartes, faites de briques et de tôle, qu’une main de géant distrait semblait avoir abandonnées là, avait de loin ma préférence. Mais la mer étant la mer, je m’accommodais de celle-ci en pensant à celle-là, suspendant mon regard à la ligne sans failles de l’horizon comme à une ancre qui aurait dû empêcher une quelconque dérive. 

 

 

La mer pour la troisième fois ce jour-là, au moment du retour à l’hôtel situé un peu en retrait du village de Cap Blanc. Cette fois plus de ligne d’horizon. Les eaux ridées s’étant décolorées à la fin du jour, celles-ci s’étaient unies aux nuages et se fondaient sur la grande toile grise du ciel. Sur la plage les pélicans s’étaient regroupés en un dandinement compact. 

 

 

Je logeais au Fishing Club dont la salle de séjour, tapissée de photos en noir et blanc, rappelait les temps illustres où Hemingway et Bob Hope y posaient avec leurs trophées: merlins, requins et autres géants de mer, exhibant leurs centaines de kilos de chair morte. De la terrasse je voyais l’immensité du ciel et de la mer réunis se rosir. Puis soudain un cri: 

 

- Regardez, là!… M’inclinant pour voir et ne voyant rien, je deman­dai à un des garçons qui avait accouru sur la terrasse de me préciser où. 

- Là-bas, à gauche! 

 

En un premier instant, je vis une turbulence rose, comme un reflet du soleil couchant sur le clapotis de la mer. En regardant mieux, je me rendis compte que la turbulence avait une origine animale. Puis je les aperçus pour de bon: cabriolant de plus belle, une famille de superbes dauphins roses, les mêmes, il me semblait, que ceux que j’avais vus à des centaines de kilomètres de cette partie nord du littoral du Pacifique, dans les eaux boueuses de l’Ucayali, en pleine forêt amazonienne. C’était il y a deux ans. J’y faisais une excursion en bateau, guidé par mon ami Perico de Yarinacocha… 

 

 

… M’étant rendu compte qu’une vague incessante se formait à notre passage, j’en avais avisé mon guide. Celui-ci m’avait souri d’un air mystérieux et m’avait lancé en guise d’explication: 

- Alors, toi aussi tu les as vus! 

N’ayant à vrai dire rien vu, Perico, devant mon air incrédule, se vit obligé de préciser: 

- Ce sont des dauphins. Ils nous connaissent bien et ils adorent nous taquiner. Chaque fois que nous nous retournons, ils disparaissent. Mais ils sont bien là, crois moi, et ils nous observent… 

Après un de ses brusques silences qui le caractérisaient, Perico conti­nua: 

- Il faut être patient avec eux. Les dauphins ça se mérite. Ce soir peut-être, quand le soleil aura perdu de sa force, tu les verras… Pendant tout le reste de la journée, mon ami ne souffla plus un mot sur le thème, bien que la présence de ces dauphins, que les vagues couleur café du fleuve occultaient autant que révélaient, se fît de plus en plus pressante. 

 

Vers six heures du soir, lorsque le soleil était devenu une boule rouge, prête à laisser la place à l’obscurité lumineuse, bourrée d’étoi­les, du ciel d’Amazonie, l’envie me prit de faire un plongeon afin de me laver des chaleurs de la journée. L’eau était délicieuse et je me lais­sai flotter à la dérive, sans plus penser à la vague mysté­rieuse qui nous avait suivis toute la journée. Tout à coup je sentis un corps étranger qui se frottait contre ma jambe. Craignant le doulou­reux contact d’une raie, je la retirai en un éclair. Mais le corps insistait et je me rendis compte que le contact était amical. Et soudain je me vis entouré d’une famille de dauphins roses qui, tout en émettant des sifflements joyeux, faisaient des cumulets autour de moi. Comme pour exhiber leurs talents d’acrobate, ils se maintenaient en équilibre sur la surface de l’eau pour plonger ensuite à tour de rôle. Ebloui, je ne savais pas bien quoi regarder d’abord et lorsque je repris mes esprits, pensant qu’il fallait regagner la barque et tenter de prendre une photo de ce spectacle unique, ils avaient disparu, ne laissant même plus la trace d’une vague. Perico m’atten­dait sur la rive: 

 

- Ces petits animaux ont été bien aimables avec toi!… Ce que je ne pus qu’acquiescer et sans plus de commentaires, pressé par l’heure avancée, je l’aidai à dresser notre campement afin que celui-ci fût prêt avant la nuit noire. Ce n’était que lorsque la dernière parcelle de riz bouilli sur le feu de bois, qui accompa­gnait la maigre ration de thon sortie d’une boîte de conserve, avait disparu de nos gamelles, que nous enta­mâmes enfin la conversation sur ce qui m’était arrivé. 

 

- Les dauphins sont intelligents, commença Perico, ils sont comme nous. Certains disent même qu’ils peuvent apparaître sous forme humaine. Cela me fait penser à une histoire qu’on raconte ici, mais avant de te la raconter à mon tour, j’aimerai me bourrer une petite pipe. Cela chasse les moustiques, ajouta-t-il en laissant gagner son visage par un large sourire. 

 

Captant le reflet des flammes qui s’étaient libérées du feu, les yeux de Perico s’étaient mis à briller comme deux charbons ardents. Sur son visage osseux, un éclair de malice était apparu qui s’accentua à chaque bouffée qu’il tira de sa pipe en bois de liane, dont la tête sculptée représentait un couple amoureusement enlacé qui semblait figé dans un accouplement éternel. Après une dernière bouffée, aspirée longuement, de façon à se remplir entière­ment les poumons, et qu’il lâcha en toussant, Perico reprit la parole: 

 

Dans mon village il y avait une fille. Elle était jolie. Elle s’appe­lait Rosa. Elle tenait un débit de boisson, en vérité une petite baraque au toit de paille, avec un banc et quelques caisses en guise de table et de chaises, fréquenté tous les soirs par les coqs du village: jeunes célibatai­res et aussi hommes mariés, tous attirés par les charmes de la belle. Ils durent toutefois se contenter de la reluquer derrière leurs chopes de bière, car la belle Rosa était aussi inaccessible qu’irrésistible. Jusqu’au jour où un étranger, grand et blond, fît son apparition dans le village. Per­sonne ne savait d’où il venait. Il aurait pu être allemand ou scandi­nave. Mais il parlait parfaitement le castillan, même qu’il avait l’accent de Loreto, d’où on devait conclure qu’il était de la région ou que du moins il y avait vécu tout un temps. Silen­cieux, il était difficile de le questionner et au cours des rares conver­sations qu’on se souvenait avoir eues avec lui, il se limitait à des sujets vagues et généraux. Ce qui le rendait encore plus mysté­rieux, c’est que tous les soirs il dispa­raissait du village sans que personne ne pût déceler l’endroit où il allait dormir. Aussi esqui­vait-il toute question directe sur ce sujet, comme sur n’importe quel autre le concernant, ce qui donnait l’impression qu’il avait quelque chose à cacher. Ce qui fait que tout le monde commençait à l’éviter, le soupçonnant de quelque crime inavouable. Tout le monde, sauf la belle Rosa, qui s’était entichée du bonhomme. Et c’est ainsi qu’on le voyait tous les soirs dans son bar, où Rosa, négligeant les habitués, ne semblait plus avoir d’yeux que pour lui. Ce qui ne fit qu’attiser contre lui l’hostilité latente du village, surtout des hommes bien sûr. Exaspé­rés par la jalousie, un petit groupe, formé justement des habi­tués du bar, eut l’idée de lui tendre un piège et de l’attendre, à l’heure de la fermeture, à la sortie du village, près de l’embarca­dère. C’est là, qu’à plusieurs reprises, on l’avait vu descendre la nuit, pour dispa­raître ensuite sans laisser de traces. 

 

Alors cette nuit-là, après les langou­reuses heures passées dans le bar de Rosa, quatre hommes, munis de bâtons, l’atten­dirent de pied ferme à la sortie du village. Ils s’emparè­rent de lui et commencèrent à le questionner, mais comme il refusa de répondre, les hommes s’énervèrent et se mirent à le frapper. Excités par la boisson, ils lui donnèrent plus que son compte et, lorsqu’il ne donna plus signe de vie, l’abandonnè­rent sur place. Le lendemain ils retournè­rent inquiets à l’endroit de leur forfait. Ils y trouvèrent un dauphin mort… 

 

 

Ruminant cette étrange histoire qui m’avait, à vrai dire, assez impressionné au moment où Perico me l’avait racontée, je quittai la terrasse et rentrai dans la salle de séjour du Fishing Club. Penché au-dessus du comptoir en me tournant le dos, il y avait un homme. Je m’approchai afin de commander une bière. Au son de ma voix, l’homme se retourna brusquement. Quelle n’était pas ma surprise, lorsque je vis que les yeux obscurs et fié­vreux que me révélait son visage émacié, étaient ceux de Perico. 

 

- Je savais que ma présence ici te surprendrait, mais j’ai à te parler… Connaissant les éternels problèmes financiers de Perico, je m’attendis à ce qu’il me demandât de lui prêter quelque argent, mais le propos qui l’avait amené jusqu’à moi était d’une toute autre nature: 

 

- Tu te souviens des dauphins? 

- Et comment! Justement je viens d’en voir ici et ça m’a fait penser à ton récit. 

- Tu te rappelles que je t’avais dit alors que parfois les dauphins pouvaient se changer en homme? Et bien, maintenant je sais que ce sont des hommes… des hommes décédés. 

 

Après une pause brève qui ne me laissa pas le temps d’intercaler quelque remarque qui aurait pu rendre compte de ma stupéfaction, il ajouta: 

 

- Et cela je le sais mieux que quiconque, vu que moi-même j’en suis un. 

 

Décidément, pensai-je, ce pauvre Perico avait dû abuser de cette bonne herbe qui abonde dans sa selva natale et j’allai lui faire part de mon scepticisme, lorsque celui-ci continua, imperturba­ble, préve­nant ma réaction: 

 

- Tu crois que j’hallucine, mais ce que je te raconte est la pure vérité. Ecoute plutôt ce qui m’est arrivé. Et voyant son visage s’éclairer du grand sourire que je lui connaissais, annonciateur d’un passionnant récit, je n’eus plus le cœur à le contrarier: 

 

« Je suis mort, me déclara-t-il, il y a un an, je suppose, à la suite d’une tempête qui m’a surpris au beau milieu du fleuve. J’étais seul dans mon bateau et une forte vague m’a rejeté, la tête en arrière, contre le moteur hors bord. Je me suis évanoui sous le choc et lorsque j’ai repris mes esprits, je me trouvais flottant dans l’eau, entouré de dauphins. Du bateau plus aucune trace, de sorte que je me considé­rais fort heureux d’avoir été sauvé, par ces gentils animaux, d’une noyade qui sans eux aurait été certaine. Mais lorsque j’ai voulu me hisser sur la terre ferme, j’ai vu que cela m’était impossi­ble parce que mes jambes ne voulaient pas se décol­ler. En vérité, je n’avais plus de jambes, vu que mes extrémités avaient pris l’apparence d’une queue de poisson. En plus, en m’examinant, je vis que mon dos s’ornait d’un impression­nant aileron en forme de croissant, dont je me rendis compte un peu plus tard qu’il me servait de nageoire. Je me suis mis à crier à l’aide, mais aucun être humain n’est accouru à mes appels. Seuls eux se mon­traient préoccu­pés pour moi et ils me fai­saient savoir par des sifflements, qu’à mon grand étonnement je parvenais à comprendre, que je devais les suivre. Il fallait se rendre à l’évidence: j’étais moi-même devenu un des leurs et je devrais m’accommoder de ma nouvelle vie et appren­dre de mes aînés à me comporter comme eux. Ce qui finalement ne m’a pas trop mal réussi. La vie de dauphin est bien chouette, crois-moi, et je ne te le dis pas par vanité, mais nous sommes bien supérieurs aux hommes vivants. Nous avons résolu nos conflits internes, nos angois­ses surtout, ce qui, contrairement à vous autres, nous permet de survivre sans cet égoïsme qui n’est qu’un système de défense dû à l’ignorance de ce qui va nous arriver. C’est que le temps n’est plus un problème pour nous qui l’envi­sa­geons dans sa relativité. Ainsi nous pouvons voir l’avenir et le passé dans le même présent. Et pour ce qui est de l’espace, nous maîtrisons ce que je pourrais appeler les transformations continuel­les de la matiè­re. Non seule­ment nous pouvons prendre l’apparence d’hommes vivants, mais aussi traverser les matières solides qui pour nous sont égales aux matières fluides. Ce qui explique d’ailleurs ma présence ici sur cette côte du nord, laquelle, comme tu dois le savoir, n’est reliée par aucun canal aux cours d’eau amazoniens. » 

 

Là je ne pouvais plus me retenir et je l’interrompis pour lui deman­der comment, bon dieu, il avait pu savoir que j’étais ici. 

 

- « Je te sentais, ici, et Perico se toucha mystérieusement le maxil­laire. Il y a là un organe qui nous permet d’entendre avec préci­sion à des dizaines de kilomè­tres. C’est ainsi que je me suis rendu compte de ta présence ici en passant par cette côte. De toute façon je voulais que quelqu’un sache et comme je t’aime bien et qu’en plus je sais que tu n’en abu­se­ras pas, je t’ai choisi comme confi­dent. Mais mainte­nant je dois te laisser, car on m’attend là-bas. Chau! » 

 

Sur ces paroles Perico quitta le Fishing, sans me laisser le temps de dire un mot, traversant la route d’asphalte qui contournait l’hôtel. Puis il descendit en sautillant la longue pente qui sépa­rait la route de la plage, jusqu’à ce que la nuit noire qui s’était abattue sur Cap Blanc, l’eût complètement absorbé. 

 

 

 

Publié dans:CAP BLANC |on 23 juillet, 2009 |Pas de commentaires »

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