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GRIBOUILLAGES SUR DES LIVRES ET LEURS AUTEURS

Gand, le 1er mars 2016,

Les 1125 pages de “2666”, le dernier roman de Roberto Bolaño, se sont échappés de mes doigts, mais pas de mes penseés. Ce gros livre, aucun éditeur aux propos commerciaux ne l’aurait jamais publié si cela avait été un premier roman, vue l’accumulation de vices de forme concernant l’intrigue, la transparence, la caractère reconnaissable des personnages etc. Il a été publié deux ans après la mort de son auteur, victime d’une crise hépathique et recueille aujourdhui les éloges de la communauté littéraire qui dès 1998, avec “Los detectives salvajes” avait remarqué le non-conformisme, puis la véritablé originalité de son approche. A tel point qu’Enrique Vila-Matas, qui pensait découvrir enfin l’ame soeur littéraire, observa qu’il s’agissait d’une fissure qui ouvrait  une brêche par laquelle circuleraient les nouveaux courants littéraires du nouveau millenium.

Né en 1953 rien ne prédisposait le jeune Roberto, né au Chili d’un père carrosseur-boxeur et d’une mère instit, dislexique de surcroît, qui n’avait pas même terminé ses études secondaires, à devenir l’auteur hispanique le plus novateur de sa génération. Mais sa vie solitaire, aux côtés de sa maman qui alla vivre au Mexique, à la capitale, puis à Ciudad Juarez, où il devint un lecteur passionné en autodidacte, fit croître en lui la (vilaine?) graine littéraire. A vingt ans, enthousiasmé par l’élection de Salvador Allende, il retourna au Chili. Le coup d’état de Pinochet lui valut une brève détention dont il put s’échaper grâce à l”aide d’un ancien copain, devenu policier. Expérience qui lui inspira “Estrella Dorada” (publiée en 1996), l’histoire d’un imposteur qui s’avère une sorte d’esthète de l’horreur.

De retour au Mexique il monta avec quelques amis poètes comme lui à l’époque le mouvement infraréaliste, terme emprunté à l’artiste Roberto Matta, qui s’opposa à l’establishment littéraire qu’ils voyaient incarnés par Octavio Paz. En 1977 il rejoint sa mère malade à Barcelone où il vit de petits métiers, entre autres gardien d’un camping, et où il commence à écrire ses premiers textes en prose. Trois ans plus tard il déménage à Gerone et s’installe en 1986 à Blanes avec sa jeune épouse Carolina López. Ses premiers succès d’édition, aisi que certains honneurs tels que le prix Romulo Gallegos, ne le mettent toutefois pas à l’abri du besoin. A sa mort, à l’âge de 50 ans, il laissa le manuscrit, presque terminé de ce qu’on considère comme son chef d’oeuvre, au titre énigmatique “2666”, et pas seulement le titre d’aillleurs, à titre posthume. Enigmatiques, tous ses livres semblent l’être. Sa technique favorite étant l’ellipse, celle-ci ne conduit toutefois pas au suspense suivi d’une révélation comme dans le roman policier. En fait il s’agit plutôt d’un secret que ses récits s’efforcent de cacher sans jamais le révéler, laissant à chaque fois le lecteur sur sa faim, en fait à ses réflexions. Ce qui m’est arrivé également à la fin de ma lecture. Dans son dernier livre il y a d’abord le personnage, Benno von Archimboldi, dont on s’approche  à travers les recherches de quatre professionnels académiques pusillanimes, mais aussi entre autres à travers d’un inquiétant fait divers détaillant les assassinats en série de jeunes femmes violées et torturées dans la ville mexicaine située à la frontière des Etats-Unis de Santa Teresa, qui est le résidu romanesque de la Ciudad Juarez de sa jeunesse. Le dernier roman-chapitre révèle le point de vue d’Archimboldi, le personnage principal, un écrivain allemand, connu seulement par son éditeur et son éditrice. Le récit de sa vie, qui partiellement suggère l’autofiction, contient une épopée largement développée, sur l’expansion nazie vers les pays de l’Est, récits à tiroir inclus, qui rejoignent la fascination de Bolaño pour l’histoire militaire nazie, qu’on retrouve également dans son roman sur les jeux de stratégie, “El tercer Reich”, publié aussi à titre posthume. Comme je l’ai déjà suggéré, même ce dernier tôme qui nous confronte à la biographie de son étrange personnage, ne révèle rien au lecteur sur l’énigme policière des meurtes en série qui le tiennent en haleine. Serait-ce que la justice humaine soit incapable de découvrir la vérité? Ou la vérité serait-elle par définition indéchiffrable?

 

 

 

Gand, le 28 décembre 2015,

“La part de l’autre” est le titre qu’a donné à son livre Eric-Emmanuel Schmitt, qui le dit tout sur son entreprise d’entrer dans le psychisme d’Adolf Hitler. On a dit beaucoup de choses sur lui, qu’il était un génie, un monstre, le produit de circonstances historiques, qu’il avait été manipulé par plus monstrueux que lui ou que le mauvais génie du peuple allemand se serait exprimé à travers lui. Schmidt s’est penché sur tout cela et a décidé de s’éclairer en payant de sa personne à travers l’exercice périlleux de l’identification par l’écriture. Autrement dit Hitler est devenu son personnage, en réalité ses deux personnages: l’Adolf Hitler historique dont nous connaissons la biographie et un grand nombre de ses actes…et puis un Adolf H. virtuel qui naît au moment, jugé crucial par l’auteur, où le jeune peintre Adolf est recalé à l’académie des arts de Vienne et s’initie à la vie misérable de l’artiste raté. Mais justement Adolf H., génétiquement et biographiquement (jusque là) la même personne que l’Adolf réel, lui, réussit et commence une carrière, difficile certes, mais qui le mènera au succès tant artistique qu’humain. Il connaître également les affres de la guerre 14-18 et y survivra comme l’autre. Mais à partir de là tout change. Il reconnaît ses faiblesses, ce que le vrai s’obstine à ignorer, et ne tombe pas dans le piège de la politique. L’Allemagne ne devient pas nazie, ne fait pas la guerre, les juifs ne sont pas persécutés. Ni guerre donc, ni génocide, ni intervention américaine. Le monde – et l’Europe en particulier – se sauve d’une catastrophe traumatisante et le lecteur peut se mettre à imaginer ce qu’il serait advenu de nous dans cette nouvelle perspective. Il y a là à boire et à manger pour tout déterministe (génétique ou social) ou son contraire adepte du libre arbitre. Cette manipulation littéraire implique aussi une réflexion sur la psychologie. Schmitt met en scène papa Freud qui libère Adolf H des blessures de son enfance par la prise de conscience et un certain docteur Forster qui délivre l’Hitler réél de sa cécité hystérique contractée à la suite d’une attaque au gaz, par l’hypnose, thérapie interventioniste qui ne guérit pas vraiment, vu que la patient n’est pas conscient et continue à ignorer ses pulsions les plus secrètes qui le pousseront vers les plus hautes (ir)responsabilités. A nous de juger quelle aurait pu être la part de l’autre dans cette histoire qui mêle l’intime et l’histoire. Mais le titre dit plus encore… la part de l’autre, celle qu’a assumée l’auteur en se coulant dans le moule peu ragoûtant de ce qui est devenu l’incarnation du mal, nous enseigne aussi la banalité du mal. L’autre c’est nous tous confrontés au mal qui sommeille aussi en nous. En le niant, en s’ignorant, est-ce que nous ne commettons pas la même erreur que l’Hitler réel?  A cette autre façon de dire “Hitler connais pas” il n’y a que l’ancien “gnoothi seauton” pour y remédier.

               

 Gand, le 18 novembre 2015

Le hasard d’un marché aux puces ayant de l’allure, organisé dans la nef antérieure de l’Eglise Saint Nicolas, m’a fait découvrir “Socialisme fasciste” de Drieu La Rochelle. C’est ce recueil d’essais publié en 1934, année de toutes les confusions, qui a été le pas décisif qui aura scellé le destin politico-littéraire de cet auteur talentueux mais versatile. Il avait alors déjà suivi une trajectoire qui allait de la vieille droite Maurassienne au socialisme démocratique. Sa décision de souscrire à ce qu’il appelle le “socialisme fasciste” est le produit de raisonnements dont la lucidité première se dilue dans le sofisme. La logique à laquelle il prétend, tente de justifier ce qui me paraît être une labilité émotionnelle. Celle qui le pousse à l’admiration des “maîtres”. Il faut dire qu’ils sont bien présents à ce moment de l’histoire et il a des gentillesses pour chacun d’eux: Staline, Hitler et Mussolini. Son admiration, un peu à la façon de Nietzsche, n’implique pas une appréciation morale. “Le dictateur, dit-il, est un journaliste comme Mussolini, un somnambule de haut-parleur et de la radio comme Hitler”. Il constate la “démagogie du XXe siècle” qui aurait “tué le parlement par la Presse et la Radio”. Néanmoins il les considère ces tristes sires comme des “héros”, même s’il les identifie à des “hors-la-loi d’hier devenus des policiers qui dans une période de troubles imposent de nouvelles lois” et considère aussi bien Staline, qu’Hitler et Mussolini, comme des gangsters. Ce que l’histoire n’hésitera pas à confirmer par après.

Il éliminera l’idéologie communiste que partageaient ses amis surréalistes d’autrefois, tels que Louis Aragon, s’opposant surtout à la notion de lutte de classe. Il observe que les révolutions sont toujours le fait d’une élite qui finit par privilégier à son tour, non pas une classe, mais de nouveaux éléments divers, selon la situation créée. Drieu rejette aussi les nationalismes et s’affirme européaniste. Au-delà des théories, soit territorialiste comme en France ou de consanguinité comm en Allemagne, visant à unir un peuple en l’englobant ou en voulant l’ englober dans la Nation, dont il observe le caractère conventionnel, il prône la formation de blocs. Il y a le bloc Pangermanique au centre, dont il justifie l’expansionisme, le Russo-Slave à l’Est (qui s’est effectivement établi après 1945), et le Franco-Italien-Ibérique et l’Anglo-Scandinave dans la périphérie occidentale (du Sud au Nord). Pour lui un pas en avant nécessaire vers l’union européenne. Tout cela, mêlé à une remarquable connaissance géostratégique des guerres qui s’annoncent, le fait revendiquer dans un chapitre entaché de “newspeak” (intitulé “Contre la dictature”) la “nécessité dictatoriale”. Selon lui une nécessité historique qui à l’instar de ce qu’avait fait Napoléon pour les idées de la Révolution Française, sert à fixer les nouvelles idées révolutionnaires de son époque. Le pacifisme des ses amis socialistes démocratiques il les associe à la déshumanisation de la guerre moderne dont l’aspect chevaleresque  s’est vu détruit dans la carnage des bombes, grenades et gaz de la première guerre mondiale.  Il leur oppose la violence révolutionnaire qui garantirait le renouvellement des états fascistes et communistes qui auraient en commun une “religion de la violence” et une même foi dans la révolution permanente.

Cet amalgame de demi-vérités, d’observations parfois prophétiques, une simplification préssée la transforme en lieux communs. Il y a chez Drieu aussi une sorte de narcissisme mou qui se nourrit d’une solitude existentielle qu’il a en commun avec ses deux grands contemporains, Céline et Sartre. Chez lui cela a pris la forme d’un culte de l’héroisme qui semble l’avoir fait basculer dans le camp fasciste. Ceci l’a mené ensuite à la collaboration. Pour sa défense mentionnons que lorsqu’il dirigea les éditions Gallimard pendant l’occupation, il atténua quelque peu ses velléités de violence en sauvant collègues et amis de l’emprisonnement et de l’extermination.  

                         

 

 

Gand, le 1er octobre 2015,

C’était un achat  dans une des filiales de Crisol à Lima. Lorsque je vis le nom de l’auteur, de qui “el hombre que amaba los perros” me rappelait une expériece de lecture passionnante, je n’avais pas hésité à acheter son dernier bouquin. 513 pages, un titre (“Herejes”) qui me va et sur la couverture un intérieur aux meubles anciens avec un portrait de Rembrandt pendu au mur que surplombe un escalier de style art déco en colimaçon. Et me voilà parti pour ce policier historique du cubain Leonardo Padura qui, à la manière de’un Vázquez Montalban, nous entraîne, dans les péripéties de ses personnages. Ceux-ci se développent sous le regard de l’ex-policier Mario Conde, mélange de rectitude morale sans illusions et de sentimentalisme,  dans la Havane du Castrisme décadent. L’histoire commence par l’évocation (historiquement vraie) de l’odyssée tragique qui en 1939 amena au port de la Havane  quelques neuf cents juifs pour un exode de la dernière chance qu’ils avaient payé au prix fort de toute leur fortune. Parmi eux la famille de Daniel Kaminsky. Le autorités corrompues – ou de connivence avec l’Allemagne nazie – ne permirent pas le désembarquement. Les Kaminsky avaient pourtant un argument de poids: un authentique Rembrandt, portrait d’un Christ auquel un jeune juif avait  prêté son visage. Ils le firent passer à la terre ferme à travers des mains bureaucratiques – voleuses pour leur malheur – et durent subir le retour au port de Hambourg où les attendaient leurs bourreaux nazis.

Le second moment nous mène en 2007 où Elias Kaminsky, le fils de Daniel, découvre  que le tableau se retrouve en vente dans un salle de vente londonienne. Il contrate Mario Conde, plus comme confident que comme détective, ce qui permet l’implication de ce substitut de l’auteur dans toutes les recherches. Outre la Havane, celles-ci nous font nous vivre des événements qui se déroulent à Miami, Amsterdam et même en Pologne. Ils traversent les siècles, tout en révélant la même humanité, dans sa générosité et sa sagesse, mais aussi dans sa cruauté et son dogmatisme borné.

Le temps fort de ce roman polyfacétique se situe dans la “Nouvelle Jérusalem” qu’était  Amsterdam pour  la communauté juive séfardi du 17e siècle. C’est l’histoire du jeune Elias Montalbo de Avila. Malgré l’interdit qui reposait dans sa communauté sur la représentation des créatures de Jahweh, il décide de suivre sa vocation de peintre et parvient à se faire initier à son art par le grand Rembrandt.  Celui-ci le fait participer à son projet de peindre le Christ, en lui faisant faire son autoportrait. En même temps il le fait poser pour son propre tableau du Christ. Lorsque Elias est dénoncé auprès de sa communauté et excommunié, le Maître qui a décidé d’utiliser l’autoportrait du jeune peintre lui fait cadeau du tableau qu’il à peint lui-même. Il le recommande à un marchand ami, pour qui Elias va voyager en Pologne. Il y est confronté à un horrible pogrom et confie le tableau et quelques portraits de sa main à un rabbin qui sur son lit de mort remet le tout à un ancêtre des Kaminsky.

Un autre épisode émouvant concerne la mort violente à la Havane contemporaine d’une jeune “émo” dont le père -  du genre canaille fort répandu en ce fin de régime cubain – s’avère être impliqué dans la vente du tableau en question.

Comme on voit la trame des intrigues s’enmêlent pour finalement aboutir… à Mario Conde. L’auteur-découvreur-lecteur qui retombe sur ses pattes, enrichi de cette part du feu catharsique transmise par ses personnages, avec cette phrase attribuée à Rembrandt: “tout est dans les yeux”. Tout ou rien, au choix, au gré du libre arbitre de l’homme éternel et insondable que ce grand livre est parvenu à évoquer.

 

 

                         

 

 

Gand, le 9 juin 2015

Je viens de relire “las babas del diablo” de Julio Cortázar. Si ça a été le prétexte d’un des meilleurs films d’ Antonioni en tant que texte littéraire, je le considère comme la meilleure nouvelle  que j’aie lue de ma vie. Je me suis délecté du jeu subtil de perspectives (personnes et temps mettant le lecteur sur le (mauvais?) pied, de suggestions dans un suspense toujours croissant, entraînant le lecteur vers une révélation (à prendre à la lettre) de la vérité qui se découvre dans la perspective (littéralement de nouveau) de l’objectif.

 

Gand, le 1er juin 2015

Il y a quelque temps je croyais avoir terminé mon roman en néerlandais au titre  provisoire “Tout ce temps le montagne avait retenu son souffle”, puis je l’avais laissé là, en friche, avec l’idée de le reprendre pour une version définitive. Puis je me suis remis à mes lectures. Au cours d’une pause, juste avant de me présenter avec les Ledebirds à la Place d’Armes gantoise, j’étais allé boire un café dans une librairie-cafétaria située sur la même place. Et là je me suis retrouvé confronté au pavé de Haruki Murakami “1Q84”. Par curiosité, j’en ai initié la lecture sur place et les premières pages m’ont tout de suite accroché par leur suggestion de mystère, abordé à travers une construction logique. L’approche narrative telle que je l’aime. Et depuis, de fil en aiguille des 1318 pages de ce thriller,  je me suis laissé happer par cette autoroute littéraire à grande vitesse. Je viens de le terminer en moins d’une semaine comme si ça avait été un bouquin de 131 pages (plus ou moins le nombre de pages que j’étais parvenu à pondre pour mon roman à moi). L’histoire est attachante, elle entraîne le lecteur à méditer sur la relativité du temps et même des espaces, abritant deux réalités, celle de 1984, l’année  au long de laquelle se déroule la  trame du récit, et celle altérée par une réalité différente, où de “petites gens” manipulent une secte religieuse et où deux lunes se font voir aux élus qui – par hasard ou de façon délibérée – entrent dans cette dimension  parsemée de dangers et de mystère. Le roman implique également une vision sur la fabrique à fictions de l’activité littéraire avec le roman”Chrysalide de l’Air” d’une jeune adolescente dislexique, qu’un astucieux  éditeur – mais pas trop finalement – transforme en un bestseller à l’aide d’un nègre talentueux, Tengo, prof de maths et talent littéraire. La publicationc du livre déclenche les situations dangereuses dans lequelles se retrouveront, outre l’adolescente Eriko Fukada, échapée d’une secte religieuse,  le Tengo en question et l’autre personnage principal,  Aomame, un amour d’enfance avec qui Tengo s’unira à  la fin du récit. Ce qui fait qu’ après maints  moments de supense,  le livre se reconvertit en  roman d’amour (évoluant  en quelque sorte du roman noir au roman rose). Mais y a-t-il d’autres romans (à part bien sûr ceux qui expriment le désamour)?…

Ce que le lecteur-scribouillard que je suis a tiré de cette folle expérience littéraire, c’est la façon dont Murakami construit son récit, prenant tout son temps de décrire chaque personnage important, même secondaire. Et aussi leur contexte et les espaces dans lesquels ils se meuvent, les pensées et sentiments qui les animent et ce sans jamais se faire relâcher l’attention du lecteur. Le moindre détail s’avère révélateur, ajoutant chair et sang au squelette de l’intrigue, ce qui est – je crois – la bonne manière de construire un roman. Le mien en cet instant n’est que ce squelette.  La revision qui s’annonce, si je réussis à réanimer mon texte, sera longue, le temps de pourvoir mon squelette à moi de la chair et du sang qui assouviront  la faim cannibale de mes possibles lecteurs.

 

 

 

Gand, le 1er mai 2015,

Pour ce qui est des livres, j’ai repris mes relectures. Cette fois c’est le tour à Juan Rulfo.  L’oeuvre presque complète, je l’avais achetée en 1977 à Bogota et les retrouvailles avec le problématique cacique Pedro Paramo dans son village fantôme me rappellent de nombreuses sensations enfouies d’alors.  Mes connaissances de la littérature latino-américaine et mexicaine en particulier ne me permettaient pas alors de situer ce livre par rapport au boom qui l’a suivi.  Plus tard j’ai vu combien son style sautillant allégrement – ou devrais-je dire tristement? – entre actualité et souvenir, rêve et réalité, ont influencé entre autres Fuentes pour son Artemio Cruz, Vargas Llosa pour sa Conversation dans la cathédrale, et bien d’autres encore.  Ceci, contrairement à cet autre génie du pré-boom qu’était Borges, unique et inimitable en son genre. Juan Rulfo quant à lui a pressé le bouton de la misérable humanité latino-américaine.  Celle de son temps,  de la tragiqué époque révolutionnaire dont il était l’héritier et celle encore, hélas, de la réalité cruelle d’aujourd’hui.  

 

 

Gand, le 29 mars 2015,

Il y a eu récemment aussi la lecture d’un monument du slapstick cette “Confederacy of Dunces”, cadeau de mon beau-fils Beto. Roman publié onze ans après la mort de son auteur John Kennedy Toole, reconnu posthumement comme le Cervantés du vingtième siècle. Son personnage Ignatius J. Reilly a en effet le même statut de “vrai fou” que le chevalier à la triste figure, vivant son aventure des sixties contestataires dans les rues malpropres de la Nouvelle Orléans, choquant avec les mentalités tordues du réel de cette époqué-là. D’ailleurs toutes les époques ont les leurs.  Aujourdhui, vu les progrès de la connerie universelle,  on peut aisément s’imaginer des situations comparables. Ce qui n’enlève rien à la valeur du bouquin, écrit sur un rythme endiablé qui emballe les personnages parallèles dans la logique d’une folie qui semble tous les contagier. Une histoire qui révèle l’absurde d’une société marchande qui ravale les sentiments vrais à leur plus ridicule expression. Aventure qui se termine par un “à suivre” prometteur d’une échappée romantique, dont l’auteur omet consciemment de mentionner qu’elle est sans illusions

 

Gand, le 26 mars 2015,

Je viens d’achever ma lecture de la grande trilogie d’H.B. , mon ami dans l’au-delà où il a rejoint les siens, sa mère tout d’abord, puis son Borges vénéré et son meilleur ami du séminaire argentin,  dont les ossements, contrairement à ceux du grand Borges, qui reposent sous un If millénaire dans le cimetière le plus huppé de Genève, se retrouvent, à sa demande expresse, dans la fosse commune d’une chapelle à Lugano. “Comme la trace d’un oiseau dans l’air”, c’est en quelque sorte l’ultime testament qu’Hector nous lègue, en quittant le sentier du papier blanc. C’est-à-dire rien ou presque, ce rien qui se perd dans le néant, en attendant que le papier blanc se désagrège, lentement, pour nous qui sommes restés, à une vitesse sidérale pour ceux qui sont déjà partis. Dans ce livre le scribe fait son retour aux sources, comme pour vérifier le grand mensonge de l’oeuvre qu’un petit garçon de six ans, dont la photo retrouvée le nargue à la fin de son livre, lui a imposée. Sur cette photo il révèle l’obstination par laquelle il a entrepris sa destinée jusqu’à s’y confondre. Il sait que ce petit garçon le cotoyera jusqu’à sa mort, qui lui deviendra imperceptible dans l’écroulement par l’ oubli du monument de mots qu’il aura construit. Et que là encore ce ne sera que le petit garçon qui demeurera vivant.  

 

Gand, le 21 mars 2015,

A la fin de son “Pas si lent de l’amour, dont H.B. avoue que la vie a été trop dissipée pour qu’il ait eu lieu, il conclut  dans ce livre tout dédié à la problématique tâche du souvenir que “la réalité doit vieillir pour ressembler à la vérité”.  J’ai dû lire ce livre avant de me lancer sur le mien, mais je ne me suis pas souvenu de cette vérité en le faisant. Néanmoins j’ai abouti à la même conclusion: mon “mensonge qui dit la vérité”. Cette phrase de Cocteau oui je l’avais conservée dans ma mémoire pour l’appliquer à la métaphore du miroir. Le souvenir, après la traversée de l’oubli qui réapparaît transformé dans le contexte d’un autre présent afin de refléter non plus ma propre image, mais une histoire, un récit, voire un poème,  dans lequel tout un chacun peut se retrouver à travers les grands sentiments qui appartiennent à tout le monde. 

Gand, le 24 novembre 2014

Finalement Juan Goytisolo a reçu le Premio Cervantes, la consécration tardive d’une grande oeuvre qui prit son départ déjà dans les années cinquante en plein régime franquiste. Les thèmes évoqués, l’homosexualité et les fausses valeurs nationalistes espagnoles faisaient plus que sourciller. Un exil plus ou moins volontaire s’ensuivit. Goytisolo s’établit au Marais, à Paris, où il devint ami de Jean Genet et puis à Marakech où il s’installa avec son ami marocain.  Puis vinrent les années du post-franquisme et l’étiquette d’auteur scandaleux le poursuivit encore longtemps, même en Belgique où, en 1985, mon amie Elsa Dehennin eut toutes les peines du monde à convaincre le jury d’Europalia Espagne à lui attribuer le prix du même nom.  Avec son premier grand roman expérimental “La reinvendicacion de Don Julian” où poésie et technique narratives tendent à fusionner,  il met en scène les parias de l’autre bord de l’étroit de Gibraltar,  faisant une invasion à rebours de la fameuse reconquista des Reyes Catolicos, une invasion symbolique qui veut honorer l’apport  (mystifié jusqu’alors) de la tradition judéo-islamique par lequel l’Espagne enrichit la culture européenne de sa différence.  Il en fit de même dans son bel hommage poétique à Juan de la Cruz où il relève les nombreuses reférences islamiques chez ce grand mystique chrétien.

Homme de gauche, comme toute cette genération réaliste et engagée des années cinquante,  il  s’en émancipe  déjà en 1964  dans son article  “On ne meurt pas à Madrid” où il décrie le manque de vision d’avenir du parti communiste et aussi bien sûr ses velléités totalitaires. En effet, ce ne sont pas les idées de la gauche qui ont fait basculer le régime, mais l’évolution économique qui a fait du franquisme  une anachronie. Dans “los reinos de Taifa” il reproche en plus au parti d’avoir été un voleur d’énergies qui a asséché tant de talents créatifs de la gauche espagnole  Sa revendication de l’homosexualité quant à elle n’a pas l’ambition d’être révolutionnaire, mais il la voit comme un vision en marge qui lui a parmis d’éclairer  la société d’un regard différent, à l’instar des auteurs du Quijote et de “La Celestina” qui étaient deux juifs “conversos”  à l’époque de l’Inquisition, qui se défendaient de façon créative contre l’idéologie qui les marginalisait et menaçait alors.  La plupart de ses textes sont autobiographiques dans ce sens qu’il y métamorphose sa vie en style. Dans l’interview qu’il m’accorda (dans Knack en 1988) il m’exposa le caractère moral de l’autobiographie qui veut laisser un témoignage de la vie de son auteur, tout en ajoutant  que l’écriture impose aussi inconsciemment ses lois qui font apparaître différents ces morceaux de vie relatés. Pour lui “Coto vedado” par exemple, où il est parvenu à intégrer sa vie dans la littérature, a changé son regard sur son passé dont il se souvient maintenant à travers ce qu’il a écrit. Et son passé étant un texte littéraire, il observa que son présent s’était transformé à son touren littérature. Une vie devenue littérature en quelque sorte.

 

 

 

 

Gand, le 17 juillet 2014,

 

Je continue mon exploration de la littérature néerlandophone des dernières années. Celles précisément qui ont suivi à la suprématie de Hugo Claus. Pendant tant d’années celui-ci a  récolté presque tous les hommages et suffrages et, conséquence collatérale de cette suprématie, il a probablement  tué dans l’oeuf plusieurs talents  qui n’ont pas pu éclore ou n’ont pas reçu l’espace et le soutien suffisant pour atteindre un niveau supérieur à une certaine médiocrité accueillie avec quelque bienveillance. Raison pour laquelle je me suis en fait désintéressé de ma littérature maternelle. Le roi étant mort, je remarque qu’on s’est à nouveau mis à clamer des “vive le roi” sur les talents nouveaux qui sont apparus les derniers temps. L’un deux, et sûrement pas le moindre, me semble être Erwin Mortier, que je viens de lire, maintenant seulement, six années après la parution de son maître livre “Godenslaap” (Sommeil des dieux). Mortier, auteur de plusieurs textes remarquables déjà, dans le domaine du roman, de l’essai et de la poésie, a 49 ans maintenant et semble avoir déjà accompli son destin, ou au moins une partie essentielle de celui-là.  Cela ne s’est pas passé inaperçu car il a obtenu les prestigieux prix du “Gouden Uil”, “Libris” et le “Ako-literatuurprijs et  ses “Psaumes balbutiés”, qui décrivent les affres de la maladie d’Alzheimer, ont obtenu le Prix de meilleur livre étranger dans la catégorie de l’essai. Bon, j’étais ignorant de tout ça lorsque j’ai entrepris la lecture du “Sommeil des dieux”. On y voit à l’oeuvre une vieille femme qui, ses êtres chers étant morts (son mari, sa mère, son père, sa fille et son frère), n’est connectée  à la vie que par la bienveillante infirmière Rachida qui la soigne dans le home où elle s’est retirée pour y remplir des cahiers des souvenirs de sa longue vie où l’histoire croise les événements intimes.  Elle y décrit son séjour au Nord de la France chez sa famille, au cours des années de guerre 1914-1918, alors que son frère Edgard  (qui revient comme narrateur dans un livre ultérieur “Spiegelingen” (Miroitements) a combattu dans la Grande Guerre dont il est sorti handicapé. Elle relate aussi ses amours avec l’officier anglais qui deviendra son mari , ses relations difficiles avec sa mère , “la mère de l’identité” qui essaie, en vain,  de la façonner selon ses valeurs et ses peurs à elle. L’empathie d’Erwin Mortier avec cette femme, d’une autre génération, d’une autre époque qu’il n’a pas connue, mais qui s’avère être une époque charnière dans l’histoire des temps modernes, est totale. Et la clé qui lui ouvre cet univers est celle des mots, les mots-images, qui, mis bout-à-bout, deviennent incantatoires, faisant tourner la tête du lecteur jusqu’a s’y perdre. Dans  cette perte ils  le font flotter, comme dans l’histoire de l’infirmière arabe Rachida,  entre paroles et pensées, de manière à susciter la révélation d’un monde, du monde, dans lequel il se reconnaît. Un vrai chef d’oeuvre.

 

 

 

 

Gand, 1er juillet 2014

Il y a 33 ans j’écrivais dans un article sur le premier roman “Ruimte” (Espace) de Stefan Hertmans que c’était une tentative proustienne de recouvrer un moi perdu par l’écriture,  fruit d’une archéologie du cerveau. Ce qui aboutit alors à une sorte de reconnaissance mystique de ce qu’il croyait se rappeler de son enfance.

En 2001 apparaît dans “Als op de eerste dag” (Comme au premier jour) le personnage du grand-père comme peintre d’un tableau de basse-cour qui s’avère être une copie d’un Maître hollandais du 17ième siècle.  Le petit-fils avait toujours considéré le tableau comme un original et au moment où l’adulte aperçoit le véritable original dans un musée, celui-ci devient, avec la conscience de son importance pour lui, un sort. D’ailleurs le sort ne naît-il pas avec le retour, avec la prise de conscience du retour?  Le sort n’apparaît-il pas justement lorsque la conséquence détermine la cause?

Dans “Oorlog en Terpentijn” (Guerre et Térébentine) le grand-père devient héros de guerre, par obligation, mais est aussi peintre par vocation, mis en scène en sa qualité de copiste. Les fouilles patientes du petit-fils-narrateur ne concernent pas seulement les cahiers où son grand-père retraçait ses mémoires, sur son père, son enfance, la grande guerre dans les tranchées, mais aussi ses peintures. Ce qui nous mène à la découverte d’une copie de la Vénus de Velazques, dans laquelle  le grand-père a intégré le visage de son garnd amour, morte jeune. Ce qui paraissait une copie devient un original, une “charade”, nous dit Hertmans – une énigme de lettres en fait – qui révèle  son amour caché.  Il se révèle aussi lui-même dans le regard du militaire dans sa copie d’un tableau attribué à Rembrandt. Et revenant sur  ma première impression sur l’approche autofictionnelle de Hertmans, j’oserais ajouter la découverte que je fis concernant ce livre: le regard perçant du petit-fils de 63 ans qui se livre sur la quatrième de couverture de cette charade.

 

Gand, le 20 juin 2914

Je viens de terminer la lecture du livre d’une ancienne élève de l’athenée de Saint-Nicolas, Gaea Schoeters. “L’art de la chute” (De Kunst van het Vallen), une construction sans failles sur l’impossibilité dans la vie réelle de la synchronicité. Dans le prologue le moi-narrateur évoque (au passé)  la dictature de l’amour dissident en parallèle avec la résistence envers un régime répressif.  Le récit proprement dit (au présent) est constitué de deux grands chapitres, variantes en vérité de la même histoire qui, tel le plongeur artistique qui jouit des faveurs de la narratrice, mais aussi la pianiste russe avec laquelle elle commence une relation, manipulent le temps à leur guise. De même l’auteur qui sur le rythme d’une pluralité de fragments brefs, fait le récit des événements qui se croisent dans l’espace et le temps, où des réflexions sur l’amour et des évocations historiques du régime communiste voué à sa chute, se fertilisent mutuellement par leur caractère de métapohore. Le livre se prête à de brillantes réflexions sur le destin et le désir, le soin de garder ensemble tête, corps et coeur dans les sauts périlleux de l’existence, ou encore le manque en tant que moteur de la vie intense. En plus l’auteur parvient à élever la tension par le biais d’évocations visuelles (et aussi musicales) d’une précision des plus pointues,  jusqu’à la catharsis de la chute qui parviendra à libérer son personnage de “celle qu’elle était auparavant”.

 

Gand, le 6 juin 2014

 

La (re)lecture la plus impactante de ces derniers jours a été celle du grand livre qu’a écrit à la fin des années quarante l’auteur néerlandais  Simon Vestdijk: “De kelner en de levenden” (Le Garçon de café et les vivants). D’une construction grandiose, ce récit nous entraîne sous un ciel d’une fin d’apès-midi d’été, parcouru par des nuages blancs en forme d’espadons, où 12 personnages se voient emmenés par ce qui paraissent être des policiers vers une réalité parallèle: un autocar qui croise des processions massives, un cinéma aux espaces infinis, une gare de trains où se passent les choses les plus inquiétantes, avec un buffet donnant sur le quai où les 12 personnages se livent à des conjectures auxquelles sont mêlés deux garçons de café dont l’un semble bienveillant et l’autre ne tarde pas à dévoiler sa nature diabolique. Est-ce un rêve? Où s’agit-il du fameux jugement dernier?  Mais celui-ci concerne les morts et eux sont là comme les seuls vivants. L’aventure atteint son paroxisme au moment où les personnages, après s’être à tour de rôle  confessés, sont conviés sous la menace de la torture et de la destruction, à maudire le créateur, ce qu’ils ne parviennengt pas à faire. Finalement ils se sauvent en retournant à leur point de départ, où les attend une scène apocalyptique qui se calme cependant, sous les mêmes nuages en forme d’espadon. L’hypothèse du rêve les accueille devant l’immeuble qu’ils habitent. Mais le personnages qui les en informe la contredit par sa seule présence, puisqu’il s’agit du garçon de café bienveillant. Alors quoi? Ont-ils vraiment assisté au jugement dernier qui se déroulerait en permanence dans un monde parallèle situé en dehors du temps? Et leur présence en tant que vivants parmi les morts serait-elle une expérience conçue par le créateur même qu’ils ont refusé de renier?  Dans un contexte biblique confus qui fait douter même le personnage du vieux pasteur qui faisait partie des douze personnages, le créateur se voit confiné dans un rôle qui le rend perfectible devant une création imparfaite avec des êtres humains qui se voient jugés en permanence. En fait eux-mêmes se jugeraient continuellement dans une vie parallèle qu’ils porteraient en eux tout au cours de leur vie.  Soit, l’homme porteur de rêve et de réalité au sein du difficile équilibre entre la malédiction et la grâce de l’existence.

 

 

 

 

Gand, le 5 avril 2014

Ces derniers jours m’est revenu sous les yeux le passionnant recueil “Principios modernos y creatividad expresiva en la poesia española contemporanea” avec ses essais et ses merveilleux poèmes, entre autres d’Andres Sanchez Robayna sous la ditrection des profs émérites Christian  Depaepe et la regrettée Elsa Dehennin, éditée le jour avant son décès. Dans son texte E.D. expose une virulente défense de la modernité poétique espagnole, dont elle revendique la tradition à partir de la génération de 25 mise en ordre marche par Juan Ramon Jiménez, dans toute son ambiguïté de mouvement d’avant-garde, de revendication Baudelairienne de poésie pure, et même d’évocation mimétique du monde moderne. D’autre part E.D. évoque aussi la permanence de la tradition mimétique qui semble avoir été toujours le meanstream de la littérature espagnole. Ce qui me renvoie au grand livre fondateur de Cervantès dont je viens de terminer la relecture, “El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha”. Considéré comme le premier vrai roman moderne, en opposition aux romans médiévaux, comme ceux de la chevalerie dont don Quijote s’avère être la victime, où pour la première fois on est confronté à des personnages possédant une cohérence psychologique véridique (don Quijote est un “vrai fou”). Et Cervantès défend corps et âme la vraisemblance et même la vérité de son histoire, se positionnant face à ses concurrents contemporains, dont le moindre n’est pas Lope de Vega, qu’il critique (avec modération, car son ennemi juré a du talent) et auquel il associe surtout tous ceux qui écrivaient des choses improbables et impossibles pour plaire à un public crédule et ignorant. Cette critique qui vise en premier lieu une version apocryphe du deuxième livre de “Don Quijote” d’un auteur qui serait originaire  de Tordecillas, il la thématise dans son propre deuxième livre en faisant réagir et discourir ses propres personnages sur ce faux livre au cours du récit.  Afin de souligner sa dépendence d’auteur de la véridicité de sa chronique, il crée une sorte de labyrinthe narratif où il se met en scène comme le traducteur d’un récit original de la main d’un certain Cide Hamete Benengeli, d’origine mauresque (comme à peu près tout dans cette Espagne de la post-reconquista”) dont il ne serait que le fidèle transcripteur. Disons que la fiction de Cervantès est une traduction de la fiction de Cide Hamete. Don Quijote lui-même revendique à sa façon la véracité de ses projections chevaleresques sur la négative que lui oppose la réalité des faits en l’attribuant  à des agissemnt d’enchanteurs maléfiques. La réalité de la vraisemblance est de la fiction pour lui. La modernité mimétique revendiquée par Cervantès n’est toutefois pas trop conséquente. Il ne peut résister aux virtuosités, qu’on retrouve dans la tradition renaissanciste et mauresque (Orlando Furioso, Rabelais, les Mille et une nuits, etc.) de faire appel aux subtitilés des récits à tiroir et aux richesses des mélanges de genre: la poésie, l’essai, la dramatisation des dialogues et j’en passe. Dans son deuxième tome des aventures de don Quijote et Sancho Panza, s’ajoutent de nombreuses références à une riche tradition culturelle qui remonte à l’Antiquité (Cervantès est au 17e siècles encore toujours un homme de la renaissance, un humaniste faiblement corrigé par les préjugés des viejos cristianos ibériques) et même des passages descriptifs évoquant de façon détaillée les topos naturels  ou humains – et ça en fait de nouveau un auteur moderne, précurseur des grands romanciers du 19e siècle, combinant le réalisme de leur approche au lyrisme de leur sensibilité romantique. Miraculeux en fait qu’en cette époque si répressive , ce guerrier,  ancien participant de la bataille navale de Lepanto et prisonnier fugitif du sultan d’Alger, cet homme issu de “la vie” a pu trouver l’appui de certains grands d’Espagne, comme le comte de Lemos, pour la publication de ce livre qui, tant par son propos, son style et son formidable mélange de genres et de régistres, allait tout changer tout en faisant un pied de nez énorme aux esprits bornés qui imposaient leur pouvoir totalitaire sur l’Espagne de son temps. Partant  de là, “dans cet endroit de la Manche, du nom duquel je ne veux me souvenir…”, où un pauvre hidalgo poussé par l’ambition de  faire le bien et de prouver sa valeur  envers la société (sa Dulcinée, pour ce qui est de ses sentiments et son fidèle écuyer pour ce qui est de sa loyauté) affronte le ridicule et la malice afin d’enchanter finalement personnages et lecteurs par son rêve de chevalerie dont, au moment de vérité de l’agonie, la fin du récit révélera la profonde santé d’esprit et de coeur: Alonso Quijano, “el Bueno”… “Vale” Miguel de Cervantes.

Gand, le 3 Mars 2014

 

C’est Hector B. qui me conseilla de lire Yves Bonnefoy il y a une bonne trentaine d’années, dans son petit bureau chez Gallimard.  Il devait bien le connaître car ils avaient été amis communs de Leonor Fini. Cela fait quelques mois déjà que je le lis maintenant. Ces vers m’éblouissent sans atteindre toutefois à la compréhension. La beauté sans explication en quelque sorte qui est le plaisir esthétique par excellence.  Celui du poème qui emprunte ses mots aux éléments pour les intégrer dans l’évidence. Telle cette photo prise dans les hauteurs de Cajamarca où j’avais capté par hasard le reflet du ciel dans une flaque d’eau millénaire: ”les mots comme le ciel aujourd’hui, quelque chose qui s’assemble, qui se disperse. Les mots comme le ciel, infini mais tout entier soudain dans la flaque brève”.  L’évidence aussi de la mort acceptée où conduit toute vie. Ainsi cet “oiseau… qui tombera dans  l’herbe, ayant trouvé dans l’herbe le profond de toute vérité”. Ce flux de paroles méditatives qui par-delà les ténèbres et l’aveuglement, me portent vers la simplicité de découvertes inouïes, lorsque “la salamandre surprise s’immobilise et feint la mort…” et que “tel est le premier pas de la conscience dans la pierre”.   La conscience, oui. Ornement du hasard sur la matière inerte, mais qui donne vie  au regard. Et c’est comme si cette poésie me transforme en “celui qui est là, immobile, à veiller à sa table, chargée de signes,  de lueurs”…  L’apprentissage d’une patience.

 

Gand le 6 février 2014

Je viens de terminer  “Les Jardins de Lumière” d’Amin Maalouf. Il y révèle le véritable enseignement de ce Mani que des interprêtes malveillants de la soi-disante hérésie cathare ont déformé sous le masque du Manichéisme. Le mot vient de Mani-Hay , le Mani Vivant tel qu’ont voulu l’honorer ses adeptes fidèles au moment de sa mort.  Le véritable message de ce sage dont le destin extraordinaire a fait le conseiller priviligié du roi des rois Sassanide au 3e siècle, est celui de la tolérance,  réconciliant la religion perse, les christianismes et le bouddhisme de son époque dans un commun élan pacifique. Sa vision des deux mondes, celui des la Lumière et celui des Ténèbres n’est pas du tout celle de la séparation radicalisante dont se seraient prévalu les purs (oi katharoi), mais un mélange naturel qui dans l’esprit de l’homme oppose le monde du désir et celui des choses désirées.  Et c’est à l’homme de faire reculer les ténèbres en utilisant ses cinq sens afin de distiller la lumière, une lutte constante qui implique la perfectibilité et non la perfection. En quoi son enseignement est contraire à ces religions qui prêchent leur Vérité comme l’unique vraie. A ce point que dans son livre Malouf lui fait dire : ”je me demande parfois si ce n’est pas le Maître des Ténèbres qui inspire les religions, à seule fin de défigurer l’image de Dieu”.  L’image, titre de l’unique  livre  de  Mani, est la clé de son enseignement, transmettant la bonne parole à travers des peintures.

Ce qui m’a surtout intrigué sont ces paroles que Mani aurait proférées au moment de sa mort par les mains du successeur belliqueux du bon roi perse qui le livre à une lente torture fatale, sous les yeux de ses adeptes: “Quelle qu’ait pu être la foi, chez le croyant le plus ferme subsiste le doute, et dans la plus épaisse ignorance habite l’espoir inavoué… Face à l’au-delà les hommes ne font que jouer des rôles. Leur croyance commune est inscrite dans la fatigue de leur corps.” Et sur le jugement dernier…”Quel jugement? Quand tu fermes les yeux, la sentence a déjà été prononcée par tes propres lèvres…Ceux qui ont vécu par la domination, souffriront de ne plus être obéis, ceux qui ont vécu par la possession, verront toutes leurs possessions passer à des mains étrangères, ceux qui ont vécu par les apparences, s’en verront dépouillés, etc.. Tout cela me rappelle les instants douloureux mais intenses que j’ai passés dans les semaines précédant la mort d’une personne que je révérais et qui m’a honorée de son amitié. Lorsqu’elle me demanda, dans un moment de doute (mais n’était-ce pas plutôt l’expression d’un espoir) s’il n’y avait pas quelque chose qui nous attendrait après la mort, je me vis dans l’impossibilité de lui répondre. Mais n’avait-elle pas répondu elle-même à sa question en me faisant traduire l’énigmatique poème de Jorge Guillen que voici:

La foi de cette enfance si éloignée

Est restée là-bas, bien enterrée sous le temps

Qu’en est-il de ces mythes avec leurs rites?

Tout s’est-il donc perdu? Non.

                                                      Dans la profondeur

Subsistent des paroles vives

Là où bat le coeur de sentiments éternels.

L’amour et la paix, tous frères,

La piété, l’humilité.

                                    Sommes-nous frères?

Grand paradoxe toujours extraordinaire.

 

 

Gand, le 28 janvier 2014

En Vitesse quelques réflexions sur mes dernières (re)lectures, qui concernet en premier lieu “L’amour n’est pas aimé” de mon très regretté Hector B. “La barque sur le Néckar”, à laquelle j’ai consacré jadis de longues heures d’étude, a quelque peu déçu. Les nouvelles du type  “Les Initiales” m’ont d’autant plus réorienté sur le vrai génie du scribe, comme il aimait se considérer.  A travers le va-et-vient des distances – tant dans l’espace que le temps – qui séparent le Piémont de l’Argentine et l’Argentine de la France, il était l’auteur de la mémoire.  Il y avait sa mémoire, personnelle, mais aussi l’empruntée, et finalement la mémoire  inventée. Il était surtout le chantre de la famille, de la transmission d’âme et d la révélation du destin, englobant l’hérédité et le poids de la collectivité. Bianciotti ne croyait pas trop au libre arbitre. Tel est le message du dessin d’un ouvrage au crochet que réalisait  sa mère,  reproduisant sans le savoir un des archétypes du “rêve savant de l’univers”. J’ai relu également le modèle de Bianciotti, Borges. S’il aimait évoquer orgueils et tares des gauchos de la pleine, son univers à lui était en premier lieu celui du sollipsisme savant qui mettait à chaque fois ses lecteurs sur le mauvais pied du doute, du mirage de la fiction, mais aussi de la réalité de la fiction, le faisant partager, comme dans la Bibliothèque de Babel, le malin plaisir d’être pris dans le monde carcéral des combinaisonsalphabétiques. Et j’y pense soudain, en fait il a réalisé avec les mots ce que Piranesi a fait avec les images en perspectives infinies dans ses “Carceri d’Invenzione”.

 

Maspalomas, le 29 décembre 2013

 

J’ai relu “La nostalgie de la maison de Dieu”,  le dernier livre, étrange  et décousu, de mon cher Hector. Ce qu’il y fait dire sur la musique m’a inspiré pour ce poème:

La musique

 

Elle n’a ni origine ni fin

Elle t’emprunte sa cadence

Et son feu devient ta danse

Pétrissant un bout du temps échu

Jusqu’à l’insaisissable

Puis te rejette, l’écho du bonheur

Rebondissnt encore dans ton oreille

 

Gand, le 21 décembre 2013

 

Après la “Recherche Proustienne,  que Céline jugea  l’oeuvre d’un “demi-revenant qui s’était perdu dans l’infinie et délirante futilité des rites et demarches qui s’entortillent autour des gens du monde….”, j’ai  relu le “Voyage”, où s’exprime la vision du pauvre, du sacrifié, du faux soumis face aux riche, faux dominateur à son tour parce qu’ à l’exception d’un Proust qui est son chroniqueur lucide,  il n’a pas souffert la galère qui aurait cultivé sa conscience.  Et que lui apprend sa lucidité de victime, dans ce périple à travers la boucherie de la guerre, l’horreur mercantile des colonies, la froide absurdité de la modernité américaine et finalement la déchéance prolo des banlieues où Ferdinand Bardamu a joué les médecins des pauvres sans ideal ni illusions?… La méchanceté des hommes, rien que ça, meme lorsqu’ils aiment, surtout quand ils aiment. A tel point qu’il faut essayer, à force de voyages et d’autres bougeottes,  vu que leur frequentation est inevitable, de préserver parmi  eux “ le petit délai où on est inconnu”, qui est le plus agréqeable dans chaque endroit nouveau.  Jusqu’au moment où sa se gate, dès qu’ils ont trouvé” l’endroit par où c’est le plus facile de vous faire du mal.  Et qui va la contre il se débat avec “la grande fatigue de l’existence” qui  résulte de” l’énorme mal  qu’on se donne pour démeurer raisonnable, pour ne pas être soi-même, c’est-à-dire  “immonde, atroce, absurde”.  En fait une sorte d’instinct que l’homme aurait dévertué, jouant à l’idéaliste, habillant “ses propre petits instincts en grand mots” ou cultivant sa vanité: “le role de paillasson admiratif est à peu près le seul dans lequel on se tolère d’humain à humain avec quelque plaisir.

 D’où la supériorité de l’animalité.  Il ne semble y avoir de grand chez l’humain que le sexe, cette “manière de se faire baiser à des profondeurs inoubliables et de jouir comme un continent”. Et même là l’animal lui est supérieur. C’est qu’il ou elle croit aux mots, alors que “la chienne elle ne voit que ce qu’elle sent”. Et tout le reste n’est qu’ennui et faire semblant: “la vie est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier et faut avoir l’air d’être occupé coûte que coûte”.  Et avec ça la vie s’avère une grande dégringolade. “On ne monte pas dans la vie, on descend”. Dans ce  voyage  chacun cherche  en attendant “le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mouri”, pour avancer le plus loin possible dans sa nuit.  

De temps en temps, question de ne pas s’avouer vaincu trop tôt on se rattrape “comme les boules du jeu qui tremblotent au bord du trou, qui font des manières avant d’en finir”. L’underdog sans illusions cultive donc tout sauf l’optimisme.  Le langage pour l’exprimer c’est le râle. Par hasard c’est aussi la philosophe nationale du français, qui a connu son apogee à l’époque de l’existencialisme, que Céline a inauguré, avant Sartre encore. Mais ce râleur fou-furieux  en a fait un style, de meme que la délirante dentelle de Proust,  transposant dans l’écrit le venin de la parole des indignés.

 

Gand, le 25 octobre 2013,

 

Hier je j’ai officiellement avancé d’un an ma chronologie. De nombreux amis et parents m’ont souhaité ce jour comme joyeux. Je crains que, vu les circonstances dans lesquelles je vis en ce moment, ce sentiment n’ait pas été dominant. Mais à y bien réfléchir le souhait renvoie à une vertu (trop rare par les temps qui courent) fondamentale au vécu digne de ce nom de tout être humain. Ma lecture, récente seulement, de l’Ethique de Spinoza, acheté au temps d’une jeunesse trop insouciante pour l’approfondissent auquel invite ce livre, semble me fournir les arguments convaincants. Pourtant ce livre, par certains aspects à première vue rébarbatifs, son antiquité (deuxième moitié du dix-septième siècle), le caractère de rigueur de son cheminement géométrique, ne promettait pas un abord joyeux.

La géométrie, comme l’on sait, prône une méthode axiomatique à partir d’une déduction logique d’un postulat que l’on considère vrai, sans toutefois le prouver par l’observation.  Dans le cas d’un point de départ vrai, la consistance du raisonnement se voit garantie. Pour Spinoza et ses contemporains ce postulat ne pouvait être autre que Dieu. Mais sa définition s’écartait assez de la représentation qu’en avaient ses contemporains, ce qui lui attira l’accusation d’athéisme et les bans de la communauté juive hollandaise à laquelle sa famille, exilés portugais fuyant l’inquisition, appartenait.

Dieu pour lui c’est la substance éternelle et infinie qui coïncide avec la Nature, sans quoi rien ne peut être ni être conçu.  De la nécessité de cette (divine) Nature suit une infinité de choses et de modes. Ce Dieu-Nature est non seulement cause efficiente de tout ce qui tombe sous un entendement fini, mais est aussi cause première et agit d’après la seule loi de sa nature sans être contraint par personne. L’homme est un corps pensant (attribut qu’il a en commun avec Dieu) qui existe dans l’ordre de la nature, conduit par le désir et l’amour (et sa contrepartie la haine). Dans la Nature tout tend ver l’existence (la conservation, le perfectionnement) par l’action. La réside la  « vertu » pour Spinoza et tout ce qui ne tend pas vers cette vertu, il le considère comme vice. Cette vertu – et c’est ici qu’entre en lice le sentiment que nous voulons honorer -  se concrétise dans le sentiment de la joie, expression de l’amour, qui est en premier lieu amour de soi, qui tend vers l’augmentation de l’existence. Le vice se cache derrière la tristesse, qui diminue l’existence.

A partir des propositions qui fondent son raisonnement par la voie logique de la déduction, Spinoza élabore une impressionnante psychologie des sentiments, aussi bien positifs que négatifs, dans la mesure ou ils stimulent ou empêchent le maintien ou la déchéance et le désir de réalisation de toute l’humanité en harmonie avec la connaissance de Dieu-Nature. Cette connaissance, il la définit comme la Raison. Ce qui nous fait reconnaître l’Ethique comme une morale pragmatique où le Bien correspond à ce qui est utile à la réalisation et le Mal à ce qui l’empêche. La vertu coïncide avec la Puissance qui permet de faire les choses comprises par les seules lois de la Nature . La connaissance du bien et du mal renvoie aux sentiments de joie et de tristesse, dans la mesure où l’homme en est conscient. Partant de là l’homme engage la lutte pour sa survie avec les causes extérieures qui cherchent à le dominer du dehors ou en entrant en lui sous la forme de passions.

 

En prenant exception pour les excès qui caractérisent les passions (avarice, ambition, sexualité effrénée etc.), Spinoza plaide pour une pratique joyeuse de la gaité et de l’amour et rejette la tristesse qui aboutit à la haine et tous les sentiments qui s’y rapportent. User des choses et y prendre plaisir relève du comportement d’un homme sage, le sage étant celui qui suit la Raison, tend vers la générosité qui relève de l’amour et évite la haine dans ses formes de la colère, le mépris, la vengeance, qui rendent malheureux tant celui qui les subit que celui qui l’éprouve. D’ailleurs les « âmes » ne sont pas vaincues par les armes, mais par l’amour et la générosité.

 

Une remarque qui contient tant de vérité et qui, bien que fondée sur un raisonnement déductif renvoie à la réalité observable, concerne le rapport de joie et tristesse avec les vues erronées que nous pouvons avoir sur notre valeur comparée à celle des autres. Il y a la tristesse qui  naît de ce que l’homme  considère son impuissance, ce qui sous le qualificatif d’humilité est souvent apprécié à tort par autrui, mais es en fait le fruit de l’ignorance et diminue notre satisfaction de vivre. De même il y a l’orgueil qui renvoie à un même type d’ignorance qui fait que « l’orgueilleux aime la présence des parasites et des flatteurs, mais hait celle des âmes généreuses »…

 

Résumons : tous les sentiments se rapportent à la joie, à la tristesse ou au désir qui naît de la Raison. Celle-ci conduit à une connaissance vraie du bien et du mal qui est universelle et abstraite, car elle supprime la différence entre présent, futur et passé, et se soustrait tant à la crainte qu’à l’espoir . Conduit par la raison l’homme est libre. Libre , –  et ici nous rejoignons la pensée de mon vieux copain Pascal – il ne pense à rien moins qu’à la mort, non à la crainte de la mort, mais médite sur ce que la mort signifie pour sa vie. Cette liberté n’est pas, comme dans la vue chrétienne, la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même  et nous n’éprouvons pas de la joie parce que nous réprimons nos penchants, mais c’est par ce que nous éprouvons de la joie que nous pouvons réprimer nos penchants. Si cette forme de satisfaction peut être jugée ardue, elle n’appartient aucunement à l’auto-flagellation mortifère. L’homme conscient de lui-même et d’une part éternelle de lui, qu’il attribue au Dieu-Nature, se nourrit de l’amour qu’il a pour lui-même, ce même amour qu’il partage avec Dieu-Nature, ce qui, peut-être, est la véritable éternité de l’esprit qu’il ne faut pas confondre avec la durée ni attribuer à l’imagination ou la mémoire, telle que l’expriment certains vœux pieux qui accompagnent les rituels funéraires. Et voilà tout le message de Spinoza en ce qui me concerne : une éthique fondée sur l’action, dont l’optimisme inclut jusqu’à a transcendance

 

Gand, le 9 septembre 2013

Dans son bien nommé « Temps retrouvé » MarcelProust se penche à nouveau sur les effets de la mémoire involontaire de la
madeleine du premier tome. Une saveur, un parfum, un paysage entrevu, un pierre sur laquelle on trébuche, ont la vertu de relier dans le temps une sensation du passé, revivifiée dans la résurgence du présent. Un saut quantique en
quelque sorte où apparaissent comme des petites fourmis contournant un cylindre les événements d’un temps ancien dans l’actualité d’une dimension nouvelle.
Pour Proust c’est la justification de sa véritable vocation d’artiste, ne laissant rien au pénible travail d’observation consciente du collectionneur de souvenirs, mais abandonnant tout au hasard de la trouvaille. Le troubadour de toujours qui « trouve », ou plutôt « retrouve », car on ne peut connaître que ce qu’on se rappelle. Et on ne se rappelle vraiment que ce qu’on « co-naît », ce qui, selon la définition de Paul Claudel, est né avec soi. Ce qui clôt le cercle de tout savoir artistique pour lequel on est
né : la vocation qui est innée.

 

La Palma, le 25 décembre 2012

A Roland P. (+) qui a tant aimé  ce poème.

A la réception de l’hôtel, je  suis tombé sur un livre de Jean Richer* sur l’œuvre de Gérard de Nerval,  abordée dans son contexte ésotérique. Cette lecture me resitue d’emblée dans  mes années d’adolescence où j’essayais pour la première fois de déchiffrer  l’énigmatique poème « El Desdichado ». Richer en propose une  interprétation qui suggère une méditation du poète sur son thème astrologique.  Il justifie cette approche par une citation d’ « Aurélia » où  Nerval affirme sa croyance dans l’art des étoiles : « L’heure de  notre naissance, le point de là où nous paraissons, le premier geste, le nom,  la chambre et toutes les consécrations et tous ces rites qu’on nous impose,  tout cela établit une série, heureuse ou fatale, d’où l’avenir dépend tout
entier ». En fait, plus qu’une foi absolue en l’astrologie, Nerval me  semble mettre en avant l’importance de la « première fois » des  choses, de l’initiation en quelque sorte, sur le déroulement ultérieure de la  destinée d’une personne. C’est que Gérard de Nerval est le poète initiatique  par excellence qui – même dans la cas d’une destinée tragique – a voulu  formuler de façon harmonieuse, car rituelle, la réalisation de celle-ci.

Aussi le « clavier universel  des correspondances », tel que le formule Jean Richer, n’empêche pas à la  symbolique astrologique de conférer un sens (auto-)biographique cohérent aux  vers du « Desdichado ». Et pour nous sortir du doute, le titre  original du poème était bien « Le Destin ». La modification en  « Desdichado » (de l’espagnol, signifiant « le  malheureux ») corrigerait le titre dans le sens de « destin  fatal ». Dans « Ivanhoe » de Walter Scott, qui aurait inspiré  Nerval, le « desdichado » apparaît en plus dans le sens de  « déshérité », ce qui pourrait se référer au thème biographique.

« Je suis le ténébreux, – le  veuf, – l’inconsolé »

Si, du point de vue biographique,  on peut considérer le poète comme le « veuf » de l’actrice Jenny  Colon, décédée au moment de l’écriture du poème, et dont les amours  correspondus par intermittence, ont rythmé de passion la vie sentimentale de
Nerval, le « ténébreux », selon Richer, renvoie au sens de  « tombeau ». Il évoquerait l’opposition du Soleil à l’ascendant et la
présence de Saturne en Maison XII, la position fatale par excellence selon  l’astrologie.

« Le prince d’Aquitaine à la  tour abolie »

Vu de l’angle autobiographique  c’est le patronyme du poète, Labrunie » qui serait visé ici, évoquant une  « tour» et surtout le château au bord de la Dordogne, de ses ancêtres  paternels. « Tour abolie » pourrait aussi signifier  « « noblesse déchue » ainsi que la maison XII sous le signe du  scorpion, tel qu’elle apparaît dans le thème astral de Gérard de Nerval. Et  encore la carte XVI du Tarot de Marseille, la Maison-Dieu qui représente une  tour foudroyée.

« Ma seule étoile est  morte »

Jenny Colon, morte en 1842,  serait devenue la divinité Amour pour Nerval, ou Venus placée en domicile dans  le signe du Taureau, en opposition à Saturne.

« Et mon luth  constellé »

Ce luth est son instrument  d’expression artistique, fabriqué (comme en fait tout ce qui se réfère à la  réalité astrologique) sous une constellation.

« Porte le soleil noir de la  Mélancolie »

Cette mélancolie, enfer intime nécessaire  pour avoir accès à l’état d’exception de l’enthousiasme  (cette fureur divine qui envahit l’âme  dépressive) serait la condition de la vision, doctrine qui aurait inspiré la  célèbre gravure d’Albert Dürer. Le soleil noir désigne le point opposé au  soleil dans la thème natal, il est l’ascendant en quelque sorte où, dans la
Maison XII du thème astral de Nerval, Saturne règne en maître.

« Dans la nuit du  tombeau »

Ce premier vers du second  quatrain évoquerait selon Richer le prince Mort, Mausole, à qui  sa soeur et épouse Artémis (ces bonnes  divinités antiques aimaient se prélasser dans l’inceste) éleva un monument  funéraire. Mais avant d’y déposer son cadavre, elle brûla son corps et but ses  cendres dans sa coupe (en plus ils étaient nécrophages, c’est du joli). Par ce
fait, nous dit Richer, elle serait devenue à la fois Reine et Roi,  hermaphrodite alchimique, lune-soleil, souffre et mercure et ce serait son  propre corps qui en deviendrait le tombeau, le « mausolée ».

« Toi qui m’as  consolé »

Ce vers rappelle le voyage en  Italie du poète où naquit précisément sa passion pour « la bohême  galante » Jenny Colon.

« Rends-moi le Pausilippe et  la mer d’Italie »

Le Pausilipon qui a donné son nom  au cap de la baie de Naples signifie aussi « cessation de  tristesse », évoquant les vertus consolatrices de son amour d’alors.

« La fleur qui plaisait tant  à mon cœur désolé »

Cette fleur serait l’ancolie, la  fleur de la folie.

Et la treille où le pampre à la  rose s’allie »

Au jardin du Vatican, autre  souvenir heureux, nous rappelle Richer, se dresse une pigne de pomme de pin,  attribut de Bacchus et par association, selon lui, ce vers serait une allusion  à l’alliance de la rose et du pampre qui apparaît dans le mariage mystique de  Bacchus et d’Ariane.

Si le dernier quatrain fait allusion  à certains aspects de la vie de Nerval qui prennent une valeur symbolique, les
tercets évoquent plutôt son expérience intérieure.

« Suis-je Amour ou  Phébus ?… Lusignan ou Biron ? »

Selon Richer ce vers évoquerait  la recherche de la dominance planétaire entre les deux oppositions principales,
celle de l’ascendant au soleil, celle de Saturne à Mars. A l’opposé du soleil  noir (Amour) il y aurait le Soleil-Phébus, le héros solaire. Lusignan étant le  veuf de Mélusine, le guerrier Biron, évoquant Mars, se situerait à l’opposé.  Vénus, comme nous l’avons déjà observé, en domicile au Taureau a pris le nom  d’Amour. Tous représentent les puissances essentielles qui régissent  l’existence du poète et représentent les personnages principaux de son drame  intérieur. Dans leur opposition on observe que Amour et Phébus sont des dieux  et que par contre Lusignan et Biron sont des humains. Dans Le couple Venus-Mars  emblématique qu’ils évoquent selon Richer, tous renvoient à des amours  impossibles, confrontées à un obstacle. Pour deux des couples, l’être masculin  (Amour et Biron) se met hors de portée, pour les deux autres c’est l’être  féminin (Daphné et Mélusine) que l’amoureux ne peut atteindre. L’interrogation ici  de Nerval semble être double : « est-ce moi qui me suis éloigné de  l’aimée ou bien elle qui m’a quitté ? », mais aussi « Qui des  deux est immortel ? ». C’est que, dans le sens mythique, mourir c’est  aussi être aimé d’un dieu et participer, grâce à lui, au bonheur éternel. Pour  Richer la théorie néo-platonicienne de l’Eros conçu comme feu divin, moteur de  tous les êtres, renforcerait cette vision. Ce à quoi paraît faire allusion le
vers suivant.

« Mon front est rouge encor  du baiser de la reine »

La mort du baiser (mors osculi)  renvoie à l’union mystique avec une divinité, une forme d’hiérogamie qu’on
retrouve aussi dans l’initiation isiaque.

« J’ai rêve dans la grotte  où nage la sirène »

La grotte est également un  souvenir du voyage en Italie et évoque l’aspect « Lusignan » de  Nerval, aimé d’une fée.

« Et j’ai deux fois  vainqueur traversé l’Achéron »

Un rappel des deux crises (en  1845 et 1853) évoquées dans « Aurélia » dont Gérard de Nerval est  « retourné ».

« Modulant tour à tour sur  la lyre d’Orphée »

Dans un traité de l’Astrologie,  connu de Nerval, on définit la lyre d’Orphée comme l’harmonie des planètes dans
le zodiaque, et d’autre part l’analogie entre les déboires aux Enfers d’Orphée  et le franchissement de l’Achéron seront évidentes au lecteur.

« Les soupirs de la sainte  et les cris de la fée »

Venus opposée à Saturne, devenant  la fée, Artémis Diane, située dans le signe Vénusien du Taureau, devient la
sainte. De plus, dans l’œuvre de Nerval, la dualité entre Vénus et Diane (la  vierge, la sainte) est régulièrement attestée.

Jean Richer conclut que « El  Desdichado », devient une sorte de tombeau alchimique où s’affirme le  triomphe du destin  et avec lui le  triomphe de l’amour dans la mort établissant l’équivalence entre les aspects  biographiques (les allusions aux ancêtres et aux amours vécues) et la  symbolique des mythes, tels qu’ils se concrétisent dans le thème astrologique
du poète. Ce qui, à notre avis, fait de ce poème savant, aux connotations  ésotériques multiples, le poème autobiographique par excellence.

*Jean Richer, Gérard de Nerval,  Expression vécue et création ésotérique, Guy Trédaniel, 1987

 

Gand, le 18 mai 2012

Il y a 44 ans, initié par le cours passionnant que donnait alors Roger Dragonetti à l’université de Gand, j’ai
été piqué par la mouche Proustienne à un tel point que j’ai consacré quasiment tous mes loisirs cette année-là à lire sa Recherche du temps perdu.  Dans la lignée des activités nostalgiques que j’entreprends en ce moment où l’âge (et toujours pas la raison) me frappent, je devrai me mettre à relire aussi ce chef-d’œuvre, qui a marqué ma jeunesse. J’ai
préféré ces dernières semaines me replonger dans « La vie mode d’emploi » de Georges Perec, cette autre recherche d’un temps perdu, écrit cependant dans une perspective qui est aux antipodes de la quête proustienne. Ce que voulait
Marcel Proust c’était renouer avec l’intimité d’un moi chouchouté, dont les côtés de Swann et de Guermantes, n’étaient au fond que l’extension des bras d’une maman mythique qui l’a englouti dès le début et dont ni les jeunes filles en
fleur ni même Sodome et Gomorrhe n’ont permis de le libérer, le laissant aboutir avec le temps retrouvé aux retrouvailles sur le papier avec le premier de ses souvenirs qu’il n’avait jamais quitté vraiment, malgré les échasses sur
lesquelles les années passées depuis l’avaient fait s’éloigner sans jamais l’en séparer.

Perec lui, n’a pas eu de passé pour se souvenir. Au début de sa vie, avec son père décédé dans une guerre meurtrière et une mère déportée à Auschwitz, il n’y avait qu’un grand vide et rien de personnel qu’une mémoire involontaire aurait pu lui révéler.  Avec pour seul repère les lettres, les deux « e » de son nom que ce spécialistes des mots croisés a fait réapparaître en les bannissant systématiquement dans son roman oulipien « La disparition », ou encore le X jamais interchangeable avec le W qui sont à l’apogée de l’échec glorieux de l’œuvre faite de tableaux et de puzzles de Barthlebooth. cet habitant emblématique de l’immeuble parisien décrit presque exhaustivement, tant synchroniquement que diachroniquement dans « La vie mode d’emploi ».  Aucun « je » dans cette cathédrale littéraire de la patience. Tout et tous, cet amalgame de vies, d’objets, d’événements, de destins, fruit de décisions individuelles et du sort qui en décide à son tour, par delà les secousses de l’histoire, sont les traces, à nouveau sur le papier, laissées par le temps des autres, aspirées par ce vide insatiable qu’était l’âme de son auteur. Son temps retrouvé à lui, constitué à défaut des siens,
des souvenirs, rêves et mensonges d’un peuple élu par le hasard d’une contrainte, cet immeuble parisien de la rue Simon-Crubelier, home adoptif de l’enfant sans feu ni lieu que n’a cessé d’être Georges Perec.

 

Gand, le 28 janvier 2012

Je me suis mis à relire certains livres qui m’ont marqué dans ma jeunesse. L’un d’entre
eux est la formidable épopée « Ranonkel » de Jacques Hamelink, qui
date de 1969. Possiblement Hamelink est un écrivain un tantinet trop rapide,
trop poussé par la nécessité de son livre à lui, pour être considéré comme l’auteur
Néerlandais numéro un du siècle passé, honneur qui revient sans doute à des
maîtres comme Hella Haase ou Simon Vestdijk, mais son livre est à mon avis un
des récits les plus puissants du vingtième siècle. Un pavé visionnaire qui
contient, tel un écrit mythique fondamental,  toute l’humanité – ou du moins sa part
occidentale – de la préhistoire jusqu’à nos jours en passant par le moyen âge.
Il a été conçu à travers des bonds et rebonds de tous genres, du microcosme au
macrocosme, d’un passé onirique intemporel au présent le plus cruel. Cela sans
jamais  vraiment déconcerter le lecteurqui ac cepte toutes ses possibles incongruités comme des évidences. Un peu comme un thriller psychologique qui lui permettrait de se déchiffrer lui-même et son
prochain. La langue est baroque, non plus cette approche d’un perfectionnisme avare
et plat sous prétexte d’efficacité, qui caractérise la littérature contemporaine, mais généreuse, ne se retenant devant aucun adjectif, dans la tradition d’un Rabelais ou d’un Cendrars. Un style qui permet de peindre toutes les nuances du comportement du monstre humain (tant dans l’horreur que dans la
grandeur). Il est étrange que le livre ne connaisse pas une réédition, ni plusieurs traductions. Dans notre époque de folies médiocres, sa lecture ferait un grand bien.

 

Gand,  le 21 janvier 2012

 

Je viens de voir Big Shoot deKoffi Kwahulé. Dans un des trois rôles principaux il y a mon
ancien élève Philippe Annaert. Qu’il était prédisposé au théâtre était une certitude déjà durant ses années scolaires. A mon avis il était le talent le plus spectaculaire que j’ai vu à
l’œuvre dans une pièce de théâtre scolaire. Plusieurs années plus tard, il s’avère avoir rempli un parcours impressionnant. La pièce dans laquelle il joue en ce moment n’est pas des plus aisées. Elle se situe dans la lignée Beckettienne avec en surplus un aspect de “show” qui “must go on”. Ce dernier
élément est thématisé dans le texte lui-même et renvoie à la soif de sensations (ou le besoin de catharsis) du public, mis en scène comme troisième personnage. Le sujet (la violence, le pouvoir,  eros
et thanatos), est porté par un bourreau esclave et une victime en pleine possession de son libre arbitre (ou est-ce l’inverse ?) avec comme troisième acteur la musique qui a une fonction rythmante dans le cours de l’intrigue. La pièce fait penser à Sacher Masoch, où le dominateur  est soumis à la mise en scène et au désir de punition du dominé,  qui est en fait la seule vraie autorité lucide dans la relation. Mais finalement tout semble se résumer à la condition humaine,  mais oui, celle qui est propulsée par la peur de et se termine avec,  la mort.

Gand, le 9 décembre 2010

 

 

Mario Vargas Llosa vient de faire un discours fort émouvant à Stockholm en vue de la réception du Prix Nobel de Littérature, évoquant, les larmes aux yeux, les personnes qui l’ont accompagné sur le chemin ardu de la gloire et en premier lieu sa femme Patricia, laquelle, j’en ai eu l’expérience au moment de mon interview – gère toutes ses activités qui ne sont pas strictement liées à l’écriture, de l’administratrice à la garde du corps, maintenant à la distance journalistes et autres importuns. D’autre part son discours a été un éloge de et aussi l’expression d’une immense gratitude envers la fiction qui lui a permis à lui « de vivre les multiples vies que tous nous aimerions avoir vécues ». « Sans la fiction, dit-il, l’homme serait moins conscient de l’importance de la liberté pour que la vie soit vivable et de l’enfer que celle-ci devient lorsque la liberté est violée par un tyran, une idéologie ou une religion ». Remarquable fut ici sa diatribe contre le nationalisme, qu’il qualifie de « plaie du monde moderne » : « Je déteste toute forme de nationalisme, idéologie – ou même religion – provinciale, bornée, exclusive, qui restreint l’horizon intellectuel et cache en son sein des préjugés ethniques et racistes ».

 

 

Je viens juste de terminer la lecture de son dernier roman (« El sueño del celta ») qui retrace en une biographie romancée les péripéties de l’irlandais Roger Casement qui mourut la corde au cou dans une geôle britannique pour avoir défendu avec fanatisme la cause irlandaise, au début du vingtième siècle, et ce en allant jusqu’à s’allier avec l’ennemi prussien en pleine guerre mondiale. Un fanatisme que Vargas Llosa, à l’instar des indépendantistes irlandais, ne nous fait cependant pas voir d’un œil défavorable. C’est que pour lui il doit y avoir de la place pour plusieurs réalités contradictoires dans la vie d’un homme, surtout celle de Casement. Ce dernier a consacré une grande part de sa vie à dénoncer les horreurs du colonialisme, tant au Congo Belge de Léopold II qu’en Amazonie péruvienne à l’époque de l’exploitation du caoutchouc. L’identification de la cause irlandaise avec celle des colonies exploitées, pour être partiellement correcte, à la fin de sa vie, l’a fait errer en ce sens qu’il prônait une solution violente à la cause de l’indépendance irlandaise, ce qui l’amena à trahir l’Angleterre à laquelle il devait sa carrière de moralisateur mondialement reconnu et écouté. La publication de fragments de journal scabreux, révélant son goût prononcé pour de jeunes garçons, le  fit basculer finalement dans le déshonneur. A la rumeur qui dit que ces fragments de journal étaient manipulés, l’écrivain Vargas Llosa rétorque que probablement ils étaient vrais, mais exprimeraient les fantaisies de son héros, plutôt que la réalité érotique que celui-ci aurait réellement vécue.

 

 

Avec tout ça, sans que Vargas Llosa ait écrit, comme est affirmé en quatrième de couverture « un roman majeur » (des longueurs qui parfois m’ont fait décrocher, trahissent le manque d’inspiration dont pâtissent certains passages), « Le songe du Celte » est un autre de ses livres où le « poeta faber » Vargas Llosa à force de savoir-faire, de documentation et d’empathie avec un destin aux connotations multiples, a exploré pour ses lecteurs un morceau de plus de cette psyché humaine qui justifie la culture de la liberté qui lui est si chère.        

 

Gand, le 6 octobre 2010 

 

On vient d’attribuer le Prix Nobel de Littérature à Mario Vargas Llosa et dans mes souvenirs réapparaît l’image de l’écrivain, 18 ans plus jeune, en shorts, après une session de jogging, dans l’appartement à Berlin qu’avait mis à sa disposition la Wissenschaft Institut. Il était en train de guérir en ce moment de la malheureuse expérience politique qu’il avait vécue au cours des présidentielles au Pérou en écrivant son « Pez en el agua » et de nouveau il s’était aguerri après le peu démocratique « autogolpe » de son adversaire politique d’alors. Aussi la politique d’Alberto Fujimori était-elle le sujet principal de l’entrevue. Ce qui ne m’a pas empêché de le faire parler également de littérature et de formes de discours tant littéraires que politiques. L’interview, planifiée par son épouse Patricia pour une vingtaine de minutes s’est étendue à plus de trois heures. C’est que Mario est un homme de passions et une fois titillé au bon endroit il ne pouvait s’empêcher – malgré les nombreuses apparitions de son épouse au pas de la porte – de développer ses arguments, sur la culture de la liberté, sa foi dans les principes démocratiques, ses velléités de conciliation entre modernité et authenticité culturelle etc. Pour moi cette rencontre a été d’une richesse inouïe. Je me vois encore dans le train, touchant furtivement comme si c’était un talisman, la casette que je gardais sous la main, la tête remplie, comme d’une mélodie et de ses contrepoints, des nombreux concepts avec leurs répliques, lancés dans cette vraie discussion que j’avais eue avec cet intellectuel de premier plan, ouvert de cœur et  d’esprit.

gribouillages sur des livres et leurs auteurs

Gand, le 26 juin 2010

 

Hier soir il y avait « Dans la solitude des champs de coton » de Bernard-Marie Koltès, la nouvelle pièce produite et jouée par mon ami Lucas T. Aucun champ de coton à signaler dans la petite salle de théâtre gantoise murée de noir. D’autant plus de solitude sur les tréteaux à la luminosité d’égouts. Un désert urbain aux airs de hangar, topo de l’errance, de no man’s land où ont lieu les rencontres qui révèlent et transfigurent. A l’instar des écrans blancs rectangulaires qui se balancent au-dessus de ce terroir de planches à piège, deux personnages aux allures de chien et chat, se lancent de longues tirades poétiques déphasées. Au gré des intermittences qui les secouent ils alternent les rôles : du dominant au dominé, du séducteur confiant au dégoûté apeuré. Ils sont dealer et client. Leur relation c’est le commerce tel qu’en lui-même, dans la nudité où les premiers hominides ont dû le pratiquer, au-delà de toute marchandise et du fétichisme cachotier qui lui est inhérent. Son unique objet : le désir. Métaphore aux interprétations sans fin qui résonnent dans la tête du spectateur, longtemps encore après l’instant du spectacle. A l’image du monde, de notre monde mercantile qui pue l’agonie.

 

Gand, le 19 avril 2010

J’ai pu profiter de notre dernier séjour dans notre village asturien pour lire un livre que m’avait conseillé mon ami Patrick C. Un livre de fiction, totalement nourri de l’histoire récente et de faits biographiques de personnes aussi réelles que ceux de Léon Trotski et son assassin Ramon Mercader. Ce livre, « El hombre que amaba a los perros », l’auteur cubain Leonardo Padura commença à l’écrire au moment où le mur de Berlin était sur le point de s’écrouler en 1989. Un voyage au Mexique le confronta à la place forte de Coyoacán où Liev Davidovitch Bronstein (Trotski), son épouse Natalia Sedova et quelques familiers s’étaient installés. C’était l’étape définitive et fatale d’un long exil, persécuté par son grand ennemi Staline qui, dans sa soif du pouvoir, déployait toute son énergie à se débarrasser d’une grande partie de ses collaborateurs, qu’ils soient concurrents ou témoins, anciens, présents ou à venir, dans ce qui peut être considéré comme la plus féroce tentative de falsification de l’histoire.

La difficulté de l’écriture de ce livre, où la présence écrasante de l’histoire et de toutes les émotions que celle-ci continue à susciter, se traduit dans les vingt longues années qu’ont exigées sa rédaction. Dans sa poétique, Padura s’est vraisemblablement inspiré des poupées russes afin d’aligner en couches entrecroisées – au passé, et à la troisième personne – les  points-de-vue de la victime (Trotski), son bourreau (Ramon Mercader) et – à la première personne – d’Ivan, l’écrivain cubain en panne d’écriture qui entame en premier le récit et finalement aussi son jeune admirateur Daniel qui permet l’atterrissage en douceur de la structure complexe du livre.

Ce qui relie tous ces personnages, outre leur zèle pour l’écriture et leur manque d’illusions et de perspectives en dehors de celle d’une fin de vie misérable, est la peur. Une peur qui les tenaille et dont ils transmettent la contagion au lecteur tout au long de la lecture de ce livre attachant et pénible en même temps. « De la peur comme méthode de gouvernement », cela pourrait être le titre d’un essai faisant le point des événements narrés dans ce livre. Il y a ceux qui concernent Trotski. Il sait que s’il est encore en vie, c’est grâce au fait que cela sert les intérêts du dictateur de Moscou pour qui il est le bouc émissaire de toutes les misères dont souffraient alors les communistes convaincus, aussi bien en Russie qu’en Espagne, où Ramon Mercader se voit enrôlé dans la lutte désespérée des rouges républicains contre les forces franquistes bien équipées et malheureusement appuyées par des alliés autrement plus loyaux que le félon Staline. Lorsque en 1939, avec le pacte Molotov-von Ribbentrop, ses prédictions sur le double jeu Stalinien apparaissant au grand jour et avec celui-ci la division stratégique de l’Europe entre Hitler et Staline, Léon Trotski sait que, avec l’invasion de l’Ouest de l’Europe par l’armée nazie qui en découle, Staline aura trouvé, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du mouvement communiste, un nouvel ennemi pour justifier ses crimes et que sa vie n’importe plus au stratège cynique qui s’apprête à incarner la résistance au nazisme dans la partie orientale de l’Europe.

La peur c’est la motivation centrale des actes de son assassin. Fils d’un industriel catalan et d’une bourgeoise frustrée qui voit dans l’anticapitalisme le moyen de se venger du machisme sans égards de son mari, il se laisse embrigader dans les services spéciaux de Staline, poussé par la rancune aveugle de sa mère et l’opportunisme dépourvu de tout scrupule de son mentor, un certain Kotov qui changera de nom et d’identité, tout comme lui par la suite, au fur et à mesure des actions qui marqueront sa vie. Ce Ramon Mercader qui, sous le pseudonyme de Jacques Mornard, tuera Léon Trotski d’un coup de piolet, appliqué de sang froid sur son crâne dégarni, sera entraîné au meurtre et à la trahison, à travers un lavage de cerveau continu qui inclura tortures subies et appliquées jusqu’à l’assassinat. Ce scélérat à force de manipulations, ce tueur modelé par les services secrets staliniens, est une victime à son tour. A la haine inculquée, une fois l’acte irrémédiable commis, succédera, dans son cerveau, la cri de douleur de Liev Davidovitch, sa victime qui dans son agonie empêchera qu’il soit abattu comme prévu par les service secrets qui l’employaient. Et la peur restera. Après les années de prison suivra le retour sans gloire en Union Soviétique et l’ultime exil dans l’île castriste où il était censé se faire oublier. Ce qui serait arrivé s’il n’y avait eu là Ivan, cet écrivain frustré, cuvant sa misère morale et matérielle au paradis post-stalinien latin, intrigué par cet homme qui aimait les chiens tout comme lui. Il lui léguera son histoire, ce que ce dernier fera à son tour, avant de mourir écrasé sous sa toiture, avec ce Daniel, avatar de l’auteur cubain.

L’unique personnage sans velléités littéraires, mais véritable pivot de l’action est Staline bien sûr. Pour la plupart de bons communistes, les révélations sur le caractère criminel des agissements du Petit Père des Peuples, tant de fois niées par l’incrédulité à laquelle les conviait leur idéalisme utopique, ont fait s’écrouler leurs idéaux de justice sociale. Avec le recul que nous donne non seulement le contexte historique de déflagration guerrière mondiale où ont eu lieu les atrocités staliniennes, mais aussi et surtout le caractère inéluctable que paraît avoir connu l’évolution des autres états communistes, la Chine de Mao, l’Albanie d’Enver Hoxha, la dictature de Pol Pot et j’en passe, nous ne pouvons éviter de constater que la tyrannie pourrait être inhérente à l’Utopie Communiste elle-même.

Léon Trotski qui, avec Lénine, avait, pour faire triompher l’intérêt supérieur de la Société sans classes, été à l’origine du massacre de Kronstadt en 1921, en a fort bien fait l’analyse par après. C’est que la dictature du prolétariat, principe instauré par Marx et Engels dans leur Manifeste, dans le but d’éviter l’ingérence d’ennemis de classe dans la gestion de la nouvelle société, devait nécessairement mener à ce type de désastre. Lorsque le peuple délègue, sans possibilité de contrôle véritable, son pouvoir à une avant-garde élitiste tel que le parti communiste et que celui-ci fait la même chose en faveur d’un comité central qui, lui, délègue à son tour le pouvoir au secrétaire général, ce dernier reçoit en ses mains un pouvoir qu’il ne peut gérer que dans la peur que, tant d’yeux étant tournés vers lui, on pourrait le lui soustraire, peur qu’il ne peut effectivement conjurer qu’en la projetant à son tour vers les instances qui hiérarchiquement – et en cascade – dépendent de lui. La peur, non seulement, comme nous l’avons signalé ci-dessus, comme méthode de gouvernement, mais comme projection universelle de la paranoïa du grand timonier qui, de tous, était probablement celui qui avait le plus peur. Trotski, toute honte bue, avait compris cela et néanmoins n’abandonna jamais ses idéaux. C’est pourquoi je crois qu’il devait mourir. Il était la véritable concurrence du pouvoir staliniste et non pas la société capitaliste, ni même l’aberration fasciste et raciste à laquelle la dérive dictatoriale de Staline et épigones finit par ressembler.

Lima. Le 22 décembre 2009, 

En cette fin d´année j´ai découvert les œuvres de Sor Juana Inés de
la Cruz, personnage qui, malgré son éloignement dans le temps et l´espace et son état clérical,  m´est apparu familier en plus d´un aspect, au point de pouvoir peut-être un jour paraphraser un jour la déclaration de Flaubert sur madame Bovary : « Sor Juana Inés c´est moi. »… 

Proclamée la Gongora hispanoaméricaine par les intellectuels de son époque, embaumée par les dévots, dans l´odeur de sainteté qui accompagnait ses derniers jours, cette conscience lucide, afin de fuir son état de bâtarde et de pauvre, dans un dix-septième siècle peu enclin à honorer des talents féminins comme le sien, s´était fait nonne, sans en avoir la vocation, dans le couvent huppé de Saint Jérôme. Un heureux hasard lui ayant gagné les faveurs des vice-rois de la Nouvelle Espagne, elle put se consacrer là en toute quiétude à ses chères études, grâce à ses illustres protecteurs et généreux donateurs, qui la libérèrent des envieuses sollicitudes de ses consoeurs et surtout du zèle doctrinaire des prélats. Dans ce cocon crypto-religieux fleurit une littérature rare pour cette époque. A part les éloges poétiques dédiés aux grands de son monde, les comédies faites pour les divertir – entre autres dans le locutoire même de son couvent – et des villancicos et autos religieux aux accents profanes, elle s´y risqua à une poésie amoureuse courtoise, alternativement mélancolique et enjouée, rendant un tribut troublant aux charmes idéels de sa vice-reine adorée. Il y eut aussi le Primero Sueño, qui est un voyage chamanique de la connaissance qui révèle l´étonnante intuition qu´avait cette femme, tenue dans l´ignorance du monde, derrière les murailles d´une citadelle, de cet autre, ce nouveau monde qui était en train de naître en rompant les cercles concentriques ptolméens pour l´exploration libre d´un univers aux promesses d´infini. Lorsque ses appuis se retirèrent et que, par un retournement de la fortune, dû aux mauvaises récoltes, qui engendrèrent une mutinerie de la population affamée,  les pouvoirs profanes se virent tout d´un coup supplantés par le prestige renouvelé de l´église, elle fut contrainte à la soumission et la pénitence. Non seulement elle reçut l´interdiction d´écrire, mais on lui retira aussi tous les livres de sa bibliothèque. Elle ne survécut pas longtemps à la détresse et la solitude morales dans lesquelles cette nouvelle situation la fit basculer. Une maladie contagieuse apparut, occasionnant une hécatombe parmi ses consoeurs. Cela lui permit de se consacrer sans prophylaxie aucune aux soins de ses compagnes malades, jusqu´à ce que la mort la délivre de ses souffrances, d´autant plus pénibles, qu´elles étaient mentales et concernaient ses aspirations les plus authentiques. 

Machu Picchu, le 14 juillet 1994 

Cher Hector,   

Me permettrez-vous de me diriger à vous de cette façon? Quant à moi c’est cette formule, évocatrice d’amitié, qui m’a avant tout frappé dans votre dernière lettre. Formule qui est parvenue à rendre un peu moins pénible la vérité à laquelle vous m’avez confronté alors: Je ne suis pas encore un écrivain dans le sens plein du terme, capable de figer dans la forme ses prises de conscience et ses douleurs. Cette vérité, je la connaissais pourtant déjà pour l’avoir vécue en tant que musicien, état dont la pratique quotidienne et assidue constitue également l’unique salut.   Peut-être aussi que, dans ma naïveté, j’accordais au langage le faux privilège de pouvoir exprimer de façon directe nos observations et pensées. Mais j’oubliais les années d’efforts (inconscients ou du moins enfouis dans l’oubli) que nous coûtent son acquisition et l’état d’imperfection dans lequel celui-ci ne termine pas de rester.    J’écris ces choses, triviales pour sûr à vos yeux, assis au bord d’une petite fontaine, creusée il y a 600 ans par les Incas, telle une petite conscience rebelle au milieu de cette conscience de pierre, issue, plutôt qu’érigée, du paysage andin environnant.   Machu Picchu me livrerait-il la réponse à mes questionnements in­quiets? Tant de peines subies à fin de n’ajouter que quelques pierres tail­lées aux blocs immenses que le nature livre sans effort!… Travail­ler dans la douleur à fin de sublimer cette autre, constitutive de notre être, intarissable comme cette fontaine qui ne finit pas de couler à mes côtés!… Ma condition d’artisan à laquelle, à juste titre, vous m’avez renvoyé.   On ne choisit pas ses maîtres, ni ses vrais amis. Mais sachez que cela me réjouirait beaucoup de savoir qu’il vous a été quelque peu agréable de recevoir cette sorte de carte postale débordée comme un gage de mon amitié.       

Gand, le 2 avril 1995

 Au « tout a déjà été écrit » Michel Butor répondit un jour: « Il faut écrire pour faire des trous dans les bibliothèques ». Faire donc en quelque sorte des brèches dans les lignes ennemies (ou amies?). La guerre contre une force alliée, au profit des deux partis en lice. Ne pouvant tout lire, écrivons et attendons la réponse narquoise des aînés d’outre-tombe, ou d’outre-étagère. La honte post-factum qui nous envahira pour le déjà-vu mais pas encore-lu de nos gribouilla­ges, nous ramènera forcément à repeaufiner la forme. Tout a déjà été écrit, mais pas dans cette forme dernière, mais non ultime, qui aurait pu être la mienne, et retournons sur cette pirouette dans le virtuel au petit monde, à peine plus réel, de notre anodine existen­ce.  Gand, le 3 avril 1995   Rousseau sur l’irrémédiable insatisfaction de l’homme: désirant ce qu’il n’a pas encore eu avant, le regrettant après, le bonheur le lâche à l’instar des choses passagères auxquelles son désir se fixe. La barque solitaire flottant à la dérive sur les eaux du lac de Berne étant l’unique alternative, il n’y avait donc aucun salut dans l’amour pour ce cher Jean-Jacques qui bouleversa toute la culture occidentale avec son mal de vivre traduit en tenta­tives de raisonne­ment. Mais il était également ascète à ses heures, et bouddhiste de surcroît. L’impossibilité d’aimer, voilà bien le moteur de toute machine à penser. Et le bouddhisme en actes est appréciablement loin de la théorie du renoncement. Renonce que celui qui ne peut pas; et dès qu’il en voit l’occasion, aucun scru­pule intellectuel ne le retiendra face à n’importe quelle exé­crée loi, fût-ce celle de l’espè­ce. N’est-ce pas cher Arthur?… Bien sûr les plus belles amours se rencon­trent dans les livres et dans les rêve­ries des midinettes. Mais aucune moue dégoûtée ne retiendra jamais l’homme de chérir cette insatisfaction, fruit de son désir. Les plus fûtés, ascétiques jouisseurs, cultivent la satisfaction indéfiniment repous­sée.  

Gand, le 10 mai 1995   

Pour dire les émotions naissantes juste avant qu’elles n’affleurent à la surface du social à travers les mots, il n’y a toujours que les mots. Pour une romancière telle que Sarraute, il y a bien sûr les techniques narratives, monologues intérieurs et autres dramatisations du récit. Mais le lecteur reste bien indifférent aux multiples commentaires qu’aurait pu susciter la publication des « Fruits d’or ». Le mérite de la quadragé­naire Hélène Lenoir en est d’autant plus grand, lorsqu’el­le parvient à m’entraîner dans sa « bourrasque » de sentiments exaspé­rés, tels que l’aurait pu ressentir ce « il » paternel an­goissé et frustré en même temps devant le secret de sa Lina qui se donne tout en se refusant à travers les lettres gothiques de ses cahiers codés en Sütterlin. Ici aussi il y a les mots assistés des techniques narratives. Ce présent qui confond le moment dramatique de l’action avec la distance critique de la réflexion, ce jeu de points de vue, où chaque personnage y va de son discours intérieur dans cette mosaïque de « ils » ou de « elles » interchangeables, dans ce jeu de « je » et de « il » qui banalise la différence entre les mondes, établissant l’équivalence de la profondeur et de la surface, de l’intérieur et de l’extérieur en leur prêtant les mêmes mots stéré­ stéré­otypés, révélateurs du même manque à dire. Tout comme chez Sarraute le dernier mot de l’histoire conce­rne le discours même. Mais pourquoi diable, contrai­rement à l’effet qu’avait autrefois la prose sarrau­tienne sur moi, les constructions aussi abstraites de cette Lenoir m’ont-elles tant ému?   

Gand, le 18 juin 1995    

Dans le bruit et le remuement, comme le dirait Pascal, de cette soirée dansante, où je vois s’élancer les couples, un instant de nostalgie, juste ce qu’il faut pour englober d’un regard intérieur ce qu’a été ma vie jusqu’alors: sans aucun doute, un enchevêtrement de langueurs, entrecoupé parfois de pas­sions. Images de visages aimés et les douceurs y associées, débaras­sées avec la distance de la souf­france que chacun d’eux m’a sûrement causée. Puis je pense à ce que raconte Jung Chang dans ses « Cygnes sauvages » et la vie qu’a dû être partiellement la sienne, et toute celle de ses parents: le communisme à la Mao de l’adolescence jusqu’à la mort, sans échappatoire possi­ble, avec convic­tion même, faute d’alternative, image du rêve gobé par des centaines de mil­lions, vomis à la moindre indigestion de leur divi­nisé rêveur. Le hasard de l’histoire et de la géographie qui vous fait atterrir dans un film d’horreur, un drame psychologique ou une bleuette sentimenta­le, pour à la fin nourrir de même le mausolée du souvenir.   

Gand, le 17 août 1995   

 A Vargas Llosa, à qui, aussi bien pendant sa campagne électorale qu’après, au moment où il s’est mis à critiquer la politique de son rival Fujimori et – par dépit ou pour des raisons personnelles – a adopté la nationalité espagnole, ses ennemis et même ex-amis politi­ques ont toujours reproché de ne pas être assez national, d’être un « pituco » européa­nisé qui n’aurait rien compris des réalités de son pays et même de ne pas parler le langage de ses concitoyens. Para­doxale­ment, et ce depuis ces premiers grand romans tels que « La ville et les chiens », écrit en Europe d’ailleurs, son dernier grand roman, prix Planeta en 1993, qu’il a dû construire à partir de notes et d’impressions recueillies au cours de sa campagne électorale au Pérou, me paraît le plus péruvien de tous les romans écrits jusqu’ici par lui. Et ce par les réalités qu’il y décrit: celles historique­ment datées des méfaits du Sentier Lumineux et de ceux perpétrés par une armée démoralisée peu encline au respect des droits humains, mais aussi celles du pays profond, liées aux angoisses ancestrales que perpétuent encore toujours les rites actuels voués aux apus, esprits des montagnes et des eaux fertilisan­tes, gages d’une prospérité durement acquise ou, si cette dernière fait défaut, seulement de catas­trophes retardées. D’autre part il y a la, ou plutôt, les langues que Vargas Llosa semble s’être rappelé, quelles soient de la côte piuranne qu’il connut dans son enfance, ou de la sierra et de la selva. Je pense entre autres à cette façon répétitive ou énumérative de parler qu’ont les serranos lorsqu’ils parlent de choses de l’au-delà, à la manière des litanies récitées dans les proces­sions ou des lamentations dans les veillées funèbres. Dans ce récit à juxtaposi­tions, tous ces langages se réunis­sent dans l’esprit des impuis­sants Lituma et Tomás, repré­sen­tants d’un ordre depuis belle lurette noyé dans le chaos de la réalité péru­vienne d’alors, celle de la fin des années quatre-vingt, mais aussi merveil­leux témoins de la volonté de vivre des péruviens, lesquels paraissent s’être installés dans l’horreur comme dans une demeure où il fait malgré tout bon survi­vre.   En lisant ce livre je me suis fait la réflexion que, lorsque en juin 1992, dans son petit apparte­ment de la Wissenschaft à Berlin, nous nous sommes aussi longuement entretenus aussi bien sur la politique que sur son oeuvre, il ne m’a parlé que du « Poisson dans l’eau » sans souffler mot sur cette bombe à retarde­ment littéraire « Lituma dans les Andes », que devait révéler le Prix Planeta, publiée en contre­point avec la parution médiatisée de ses mémoires sur sa malheureuse campagne, lesquelles auront suscité tant de rancunes dans ce Pérou que – preuves littéraires à l’appui – il n’aura jamais cessé d’ado­rer. La rancune contre le Pérou Fujimoriste qui venait d’avaliser le coup d’état présidentiel, avait-elle pris le dessus en cet instant ou s’agissait-il, plus simplement, d’un silence diplomatique au sujet d’une oeuvre littéraire par laquelle il voulait, à travers du Prix Plane­ta, surprendre le monde?   

 Gand, le 22 août 1995

 « Lituma dans les Andes », encore: la révélation de fin de livre qui a choqué et choquera et dont pourtant l’annonce parcourt tout le livre, lui donnant consistance et suspense. Les Incas cruels? Oui le micmac dont auraient été victimes les importuns Chancas, dont plus aucune trace ne serait restée selon Vargas Llosa, procédé qu’appli­què­rent aussi les empereurs chinois, les autorités coloniales en Afri­que, Staline, Mao et autres Pol Pot, la belle compagnie de l’histoire donc, qui obligea chaque fois que le pouvoir totalitaire qu’ils avaient instauré le requérait les insoumis et les problématiques à se déraciner, puis à disparaître dans la totalité de l’empire qui les ingurgitait ainsi. D’autre part les cultures pré-colombiennenes au Pérou, et Vargas Llosa en convient, n’ont pas la réputation de sacrificateurs sangui­naires qu’ont acquis les Aztèques et les Mayas d’après les récits des chroniqueurs qui, les premiers, ont décrit leurs moeurs. Il y avait bien sûr au Pérou le Capac Cocha qui sacri­fiait tous les quatre ans quatre des plus beaux acclas en les enter­rant vivants. Mais les enfants sacri­fiés ne perdaient pas leur intégrité physique, on les portait, acclamés par des chants joyeux jusqu’à l’autre monde où on les déposait intacts à fin qu’ils appor­tassent prospérité à l’ayllu qui serait responsa­ble pendant les quatre années à venir du bien-être de la communauté entière. Et puis, puisqu’ils n’étaient pas mis à mort de façon violen­te, peut-être ressuscite­raient-ils et tout conti­nuerait-il comme avant?   Dans son livre Vargas suggère que les Chancas auraient sacrifié chaque année aux apus le chef qu’ils se seraient élus pour un an, coutume qui va dans le sens du rituel inca du Capac Cocha, mais quoi de la consommation rituelle de chair humaine, jamais attestée, à ma connaissance, parmi les peuples péruviens? Le Freud de « Totem et Tabou » serait-il passé par là, induisant Vargas à universa­liser aussi cette théorie qui situe l’origi­ne des religions dans le repas canni­balistique des fils, dévorant le père à fin d’en finir avec le chaos de la horde et d’instaurer l’ordre en entrant dans l’ère de la civilisa­tion par une culpabilisation bien fin de siècle, telle que ce brave Papa Freud devait la renifler à chacune de ses séances avec ses bourgeoises viennoi­ses. Faut dire aussi que, pour donner un exemple mexicain, dans « Terra Nostra » Fuentes avait la partie belle, si l’on pense aux émotions fortes que le lecteur peut y trouver sans contes­tations possibles, puisque justifiées par le consensus historique.  Gand, le 14 octobre 1995    Dans « Le Pas si lent de l’amour », HB illustre bien la théorie qu’il y énonce, à savoir que la gloire de ce qu’il appelle le scribe, réside dans le fait que sa mémoire, par la distance – temporelle aussi bien que mentale – qui l’éloigne de son sujet, le rend capable de créer un monde de sentiments dans lequel tout un chacun peut se retrouver. En effet les meilleures pages de ce livre traitent de l’année la plus éloignée que rappelle son récit, 1955, année de rupture qui, pour lui, paraît aussi avoir tenu en germe tout ce qui a suivi.  

Gand, le 6 février 1996   

« Certains jours il ne faut pas craindre de nommer les choses impossi­bles à décrire ». C’est par cette évocation elliptique de ce qu’était la poésie pour lui que René Char introduit sa « Recherche de la base et du sommet ». Alors que la base et le sommet s’effri­tent inélucta­ble­ment, il ne reste, dit Char, avant de tomber au gouffre, que la tension de la recherche, qu’il redéfinit comme une exigence de la conscience. Cette conscience, qui est un engagement total dans le présent, dans le sens où le formulait, je crois, aussi Rousseau dans ses « Rêveries », s’avère l’uni­que acquis, revenant sans cesse. Telle cette odeur de terre qui a le pouvoir de m’envahir tout entier lorsque, au détour d’une conversa­tion, le parfum d’une tasse en argile taquine mes narines, ou encore au cours de cette descente olfac­tive aux enfers des catacombes de l’église San Francisco de Lima, où l’en­tassement de crânes et de tibias innombrables ne m’empê­chent pas de me sentir tout à fait bien dans ma peau dans cet élément que je recon­nais comme le mien: ma mère la mort au ventre qui libère autant qu’il empri­sonne.    Gand le 11 février 1996    D’où sort-elle donc cette diatribe d’HB contre les parents, lancée à l’occasion d’un article sur le livre de Diane de Margerie, « Dans la spirale »? Lui qui me manifestait si bien son amour incondition­nel de la mère, mais aussi sa haine confirmée du père, voici ce qu’il écrit: « les parents, ces tyrans qui, en dépit de nos révoltes, nous tiennent jusqu’au bout d’une poigne de fer; qui simulent de s’en aller au loin en mourant, jusqu’au jour où ils s’emparent de notre coeur pour susciter nos remords et s’en nourrir ». Et puis, un paragraphe plus loin: « On n’échappe pas à la spirale de l’hérédité ». Remarquable ce mot « spirale ». Vient-il des hélices ADN? Où la spirale exprimerait-elle ce que la connotation lui a subrepticement injecté: le concept d’aggrava­tion, de précision, d’inéluctabilité enfin, jusqu’à ce que lourde de cette semence accumulée et renforcée, celle-ci enfante l’écrit, la forme que cultive le scribe. Le sort du scribe ne serait donc pas si enviable pour HB. Serait-ce un cas de possession, où le sortilège s’effectuerait à travers le remords? Dans mon cas, la révélation de la guerre des pères et des fils, jugée à l’aune de l’oeil analytique, me sauvera-t-elle du remords? Et si je ne l’avais pas rencontré, n’au­rais-je pas davantage encore été possédé de lui?      Gand, le 23 février 1996 Elsa D., après lecture de mon article sur le dernier Echenoz, me fit remarquer le caractère post-moderne de celui-ci. Si être post-moder­ne, c’est exprimer le manque de centre ou le vide qui s’y serait installé, si d’autre part la révolte de l’artiste post-moderne consistait justement dans la subversion de ce centre en lui substi­tuant la périphérie du détail, du décor et du décoratif où son jeu formel se perdrait infiniment, alors Echenoz est à coup sûr le pote le plus plus « post » de tous les posts. Un des premiers à aboutir à cette attitude, partant de l’engagement, sartrien ou non, qui faisait rage dans les années d’après-guerre, était, je crois, Italo Calvino: « Il Castello dei camini incrociati », où tous les récits faits par cartes de tarot interposées, s’avèrent finalement circuler autour d’un rectangle vide. Celui où aurait pu prendre place une ultime carte, qu’aucun des conteurs muets n’était parvenu à ramasser. Le rectangle du petit écran, exhibant le fameux village global de Mac Luhan, envahi par les bateleurs. Pour vivre bien, vivons loin de la télé.   

Gand, le 5 avril 1996   

 Les quelques jours de vacances que nous nous sommes permis, Alejandra et moi, dans l’île de Majorque, m’ont – tout comme le petit voyage à Rome – de nouveau renvoyé à l’inadéquation de ces lieux touristiques aux attentes qu’ils créent. Une visite à l’abbaye de Valldemossa où Frédéric Chopin et George Sand ont séjourné dans les années 1838-1839 et le petit livre que Sand écrivit à cet occasion (« Voyage à Major­que ») m’ont renseigné quelque peu sur ce que devait signifier alors cette île pour les âmes romantiques qui venaient y chercher un refuge. Depuis la cellule qu’ils ont occupée dans la Chartreuse abandonnée, je me suis efforcé d’imaginer la vue qu’ils devaient avoir sur toute cette verdure dégringolant sur tout cet azur, alors qu’aujourd’hui ne reste intact plus au moins que le bleu de la mer face auquel des spécula­teurs de l’immobilier ont frénétiquement multiplié hôtels, villas, restaurants, discothèques, supermarchés, boutiques.    Mais on n’arrête pas le soit-disant progrès. Retournons plutôt au passé du couple Chopin-Sand. A la fin de son livre la Sand fit une ré­flexion qui m’a assez plu, révélant la lucidité de cette femme qui avait tant scanda­lisé ses très-raisonnables contemporains. Elle y disait, avec ses mots à elle, que ce que son séjour à Majorque lui avait appris c’était que la fuite rousseauiste dans la nature ne portait aucun remède aux âmes sensibles à la recherche de vérité ou de guérison, et que, animal social, l’homme qui ne pouvait vivre heureux avec ses semblables, ne le pouvait pas non plus seul.   S’il est vrai que le mal se manifeste dans la confrontation avec l’autre, c’est là aussi qu’il peut être compris, combattu et, par­fois, vaincu. Retour de la nature donc, encore! On en revient tou­jours…  Gand, le 13 avril 1996   L’idéal camusien tel qu’il est exprimé avec un goût de l’ellipse digne d’un Pascal dans « Le mythe de Sisyphe » (une preuve de plus de la supériorité du philo­sophe intuïtif sur le systématique?): « partir du désaccord fondamental qui sépare l’homme de son expérience pour trouver un terrain d’entente selon sa nostalgie ». L’homme conscient, tout comme l’autre, appelons-le pour être gentil, l’homme potentiel, au départ, vit à côté de ses pompes et cherche, comme dans certains cauchemars, à coïncider avec ce qu’il fait ou ce qu’il vit, sans vraiment réussir. A moins de fausser le jeu et de se conformer à cette norme qu’il n’est pas. Mais – et quel bourbier complexe Camus remue-t-il avec cette formule – cette coïncidence il la veut « selon sa nostalgie », ce passé mythique qui n’a jamais été et que nous projetons au futur tout en sachant, et aussi tout en ne le voulant pas, qu’il ne se réalise ni se réalisera un jour. Au plus profond de notre être il y aurait donc, selon Camus, quelque chose d’i­nexistant que nous désirons tout en ne voulant pas sa réalisation. Une utopie en quelque sorte de la perfectibilité qui nous encourage à durer, absurdité lucide.     Gand, le 17 mai 1996    Le personnage critique d’art (méchant métier/méchant personnage) du roman « Le désaccord » de Jean-Philippe Domecq, observe en comparant un Ruisdael à un tableau contemporain, que tous les deux ont ménagé au même endroit ce qu’il appelle un « passage de lumière ». Ceci lui fait découvrir l’existence d’un éclairage, porté par le regard atten­tif du spectateur. Et ce qui plus est, à trois siècles d’intervalle deux maîtres paysagistes, paraissent avoir consciemment impliqué le spectateur dans leur aventure artistique. D’où la ques­tion qui le traverse comme ce même éclair de lumière: l’oeuvre existe-t-elle bien indépendamment du spectateur? Bien sûr que non, comme le dirait Genette qui, dans « L’oeuvre de l’art », vient en esthé­ticien autorisé de poser la ques­tion. Mais pourquoi alors serait-ce selon le deuxième des artistes « absurde de montrer ses oeuvres ou de les laisser après soi »? Ou autrement formulé « lancer dans le temps infini notre version de l’énigme », cela a-t-il un sens? La vieille question romaine de l’ »exegi monumentum », qui assurrerait une survie relative à ce qui est voué à la mort. L’art, tout comme la religion, ne sauve pas de la mort. Mais peut-être transmet-il quelque chose, dont la trajectoire est imprévisible. C’est pourquoi, qu’on écrive/joue/peigne etc. pour une seule ou quelques personnes, ou pour un public à succès, la question n’est pas pertinente dans la perspec­tive de l’effet, ni dans la perspective de l’amour qui, ici comme ailleurs, est l’unique motivation vraie qui peut se faire mouvoir les montagnes d’indiffé­rence que sont mes très-abrutis contempo­rains.     Gand, le 29 mai 1996  La lecture du « Monde à peu près » de Jean Rouaud me confronte de nouveau aux imperfections de ma « Photo », à abandonner définitivement je crois dans l’état où celle-ci se trouve. La structure cyclique sans failles, parce que, en vérité, non construite dans le sens emprunté, mais patiemment élaborée à partir d’une donnée de départ, donnée dans le sens du vers angélique de Valéry: ici un banal match de foot de division Z, quitté sans honneur, sur un solex de triste jour d’hiver pluvieux, une mystérieuse caisse de violon noire fixée sur le porte-bagages, lequel après évocation en quatre actes d’une sorte de via crucis avec maints flash-backs, évocateur de la nature du héros-narrateur, prend fin sur une sorte d’assomption, après chute avec ce même vélomoteur. Toute une structure donc, enrobée de l’ini­mitable sonorité rythmée du conteur-humoriste-né que semble être Rouaud, ce qu’en toute légitimité on pourrait appeler son style.         Gand, le 13 juillet 1996   On raconte que quand Jean Genet dut, à l’école, décrire sa maison à l’aide d’un dessin, ses petits camarades se moquaient de lui en disant: « ce n’est pas sa maison, c’est un enfant trouvé ». « Patre nullo », selon la formule elliptique de Tacite, Genet n’a jamais montré aucun intérêt envers ses origines. Ou s’il en a eu, il ne s’en est jamais confié, le secret du nom du père restant, dix ans après sa mort, entier. Cela me fait penser à la dernière conversation que j’ai eue avec ma fille: nous parlions de notre nom, de sa laideur, de l’imprononçable et de ce fait mal prononcé et orthographié qu’il est tout le temps. Cela nous unissait, en même temps que cela nous séparait. Ce nom que j’ai eu, toute ma vie, si difficile à assumer, pour elle doit être une affirmation d’identité, vu qu’il ne s’agit plus d’un quelconque nom de famille adoptive, mais de celui de son père, la preuve, en quelque sorte, de ses droits à l’existence sociale. Qui a un père, « est » pour les autres, et ce hors de tout soupçon et malveillance.         Gand, le 22 septembre 1996   J’ai enfin lu Makine. Ce Makine auquel certains reprochent sa sponta­néité, qu’il voient comme un manque de métier et que d’autres consa­crent comme un nouveau Nabokov (C’est quand-meme intéressant non, un russe qui écrit si bien en français!…). Mais sans blague, ce qui m’a frappé dans cette histoire – confuse oui, et senti­mentale sans vergogne – de cet ex-dissident, collabora­teur d’une émission Muni­choise du genre « les russes parlent aux russes » c’est que celle-ci s’est écrite en filigrane de la grande et nous livre le vécu quoti­dien des russes victimes de ce siècle. Cette souf­france devenue parole, ça seul un russe aux lunettes françaises peut au­jourd’hui nous le faire voir et ressentir. Et si le Dostojewski des « Frères Karama­zov » est bien mort, quelle métempsychose réussie que celle-là!…Gand, le 24 septembre 1996   

Qu’est-ce une sorcière de Marie Ndiaye? C’est en tout cas une femme. Une femme qui – de par sa qualité de sorcière? – a des problè­mes relationnels: mari en cavale, enfants fuyards, parents désunis. Une femme moderne quoi. La sorcellerie serait-elle sa revanche sur la vie cruelle? Doublement cruelle depuis que la modernité la plie aux caprices de l’exploitation masculine et économique. Une sorcière est donc une femme moderne dotée de pouvoirs redoutablement destructeurs pour ses proches, mais inutiles pour elle-même, car ils ne la rendent pas plus heureuse. Elle peut voir le présent, le passé ou l’avenir des autres, changer sa limace de mari en escargot, mais elle se re­trouve les joues ensanglantées de larmes et le coeur froid. Conclu­sion: la sorcellerie ça ne sert qu’à s’accoûtumer au malheur. A moins de devenir rapace et prendre son envol: retour à la case départ de la vie consciente. Tout n’a-t-il pas commencé avec le premier ptérodac­­tyle s’élevant de sa condition ras-le-sol? 

Gand, le 28 septembre 1996    

Makine. Un écrivain qui révèle tout dans ses écrits, mais ne laisse personne trop se rapprocher dans sa vie de tous les jours. L’amabi­lité de ce regard bleu sur lequel toute insistance doit obligatoire­ment rebondir. Ce n’est pas non plus de la froideur. Il y a de la générosité derrière ce masque qui s’avance. Mais le refus d’être pris le rend prudent. L’écrivain, l’artiste à succès est accaparé par tant de gens, les vendeurs de livre tout d’abord qui vous utilisent pour leurs desseins commer­ciaux, mais aussi toutes ces créatures vampires­ques qui veulent partager votre soleil, vous trouvent « si intéres­sants », se nourris­sent de vos solutions, et puis lorsque l’é­clipse s’installe, vous quittent pour d’autres étoiles. A 38 ans Makine, semble avoir acquis cette rare maturité qui permet de déjouer ces pièges-là. Peut-être que les con­traintes vécues dans son Union Soviétique natale l’ont entraîné à l’exercice. Les Russes conscients de sa génération ont appris à résoudre cette quadrature du « comment prendre ses distances sans en être la victime » dans des circonstances bien plus périlleuses que ce que vit Makine maintenant. Voici donc que pour certains la gloire, celle des Prix Littérai­res comme celle du glamour du vedettariat, leur tombe dessus lorsqu’ils sont assez forts pour la supporter.      Gand, le 9 octobre 1996     La Redite de Malraux, avec son monde grouillant de décompositions et de renaissances où – parfois – à son heure, surgit le signe, autre redite en fait, qui raturerait un signe précédent tout en lui confé­rant un nouvel éclat, une autre chance. Pareil à l’éveil des boudd­­histes rompant le cycle pour l’élargir hors de portée. La spirale qui sauve ou qui du moins permet de rêver, de continuer à rêver. Prétexte recueilli in extremis pour la justification d’ajouter à l’existant. Ecrire, créer, mais est-ce vraiment justifiable? Et l’utopie utile?    Gand, le 12 octobre 1996    Tout comme « La Sorcière de Marie Ndiaye, « Truismes » de Marie Dar­rieussecq est un texte allégorique où l’étrange se nourrit d’une métaphore de la froideur moderne et du malheur des femmes qui y sont soumises. Le truisme pour cette Marie-là c’est avant tout une façon originale de dire l’évidence avec « une écriture de cochon », dire comment on peut être « heureux comme les bêtes » dans un monde où la bestialité s’est pervertie au service d’un pouvoir qui a de plus en plus de mal à cacher le vide qu’il recouvre. Les métamorphoses comme retour du refoulé éternel qui aurait enfin trouvé la voie (voix?) de sa révolte. Le bonheur d’une truie et d’un loup-garou qui se complai­sent dans leur simple état d’être-là pour l’autre, couchés-collés, habitant cette chaleur-odeur où l’autre est tout l’au-delà auquel une bête comme vous et moi pouvons aspirer.  Gand, le 11 janvier 1997   
Dans un dernier article HB m’a de nouveau signalé un auteur à décou­vrir, l’uruguayen Felisber­to Hernandez. Pianiste raté par ces cir­cons­tances qui ruinent tout, tout en rendant tout possible, il est devenu lui-même dans l’état où il se trouvait, l’oeuvre de sa vie. Rusant avec le destin, il ne s’agit ni plus ni moins que de réussir son ratage. Parlant de l’art de la métaphore que cet écrivain semble avoir pratiqué au plus haut degré, HB le décrit comme un rêveur singulier qui ignore les distan­ces entre les choses. Ainsi la malice se serait nichée jusque dans le noyau même de l’art des analogies. Seule l’ignorance serait-elle donc pure?…   Intéressante aussi cette vision du corps habité par les idées qui y « circulent les pied nus » ou se réunissent dans un endroit de sa tête où ils « délibèrent à huis clos ». Le même détachement touche aussi les paroles échangées de deux femmes bavardant assises l’une en face de l’autre « comme si elles ouvraient deux cages et échangeaient des oiseaux ». L’auto-analyse va fort loin ici mais n’atteint – heureuse­ment – pas les « souvenirs frères » d’avant le langage. Pour HB ceux-ci seraient l’ori­gine du manque et en même temps l’expérience cruciale qui donnerait naissance à nos désirs les plus persistants. Ce qui fait ramper tout ce pauvre beau monde. On creuse et on creuse et à la fin chacun est heureux de pouvoir se nicher dans son propre trou.     
Gand, le 23 février 1997     Je viens de lire « L’homme rompu » de Tahar Ben Jelloun et il me semble que je dois contredire les critiques qui à la sortie du livre (1994) présentaient celui-ci comme une dénonciation de la corruption dans la société marocaine, thème qui est bien sûr évoqué mais ne constitue à mon avis que le prétexte du livre. Le titre même d’ailleurs me semble évoquer le véritable thème. Il s’agit d’un homme dont la vie connaît une rupture qui, pour être irréversible, nécessite tout un processus initiati­que. Tout comme « La nuit sacrée » ou « La nuit de l’erreur », pour citer seulement deux autres titres de Ben Jelloun, ce livre parle également d’initiation, dans le double sens de changement radical d’une vie et d’intégration dans un groupe d’initiés bien définis, lié par le secret et une expé­rience partagée. « Bienvenu dans la tribu », cette dernière phrase d’accueil de HH signifie bien que le rituel a été accompli et que Mourad a pris corps dans cette société marocaine fondée sur cette économie parallèle dont la « sou­plesse », attribuée à ses membres actifs, constitue le ciment. Les pénibles instants de solitude et de désarroi qui ont précédé cet instant d’accomplisse­ment ont permis au héros une complète prise de con­science, non seulement du mécanisme social en cause, mais aussi des mécanismes qui jusqu’alors faisaient fonctionner sa personnalité: la timidité, l’inquiétude, la peur qui étaient les vrais garants de sa vertu. « L’homme rompu » est l’histoire d’une traversée de la peur. Pour changer, que ce soit – pour parler en catégories éthiques – en bien ou en mal, il faut toujours se libérer de sa peur, ce qui équivaut à se libérer tout court. Ou encore rompre. Et celui qui rompt – André Gide n’a jamais fait que remâcher cette vérité-là – n’a pas de morale.    Gand, le 10 mars 1997   

Le dernier livre que j’ai lu de Jacqueline Harpman, « Moi qui n’ai pas connu les hommes », m’a fait repenser à ce que je fais dans ce jour­nal: rien de plus que marquer le temps. La narratrice de son roman est une femme sans nom, emprisonnée avec trente-neuf autres femmes dans une des innom­brables caves qui peuplent un monde concentration­naire. Au moment de sa libération involon­taire, celle-ci découvre que, dehors, la prison continue, d’au­tant plus que, dans son aspect répétitif abso­lu, l’es­poir de rencontrer un jour ses limites se réduit peu à peu à néant. Ainsi, un monde dont on ne connaît pas les limites, ne peut nous livrer aucun sens. Va pour l’espace. Mais il y a aussi le temps, ou son absence. Ce temps que la malheureuse prota­goniste a elle-même créé pour les autres en jouant – vu qu’elle était la plus jeune du groupe de femmes où elle avait atterri – à l’horloge vivan­te. Les autres lisaient en effet leur propre vieillissement sur le cadran de sa jeunesse déclinante. Même que l’une d’entre elles l’élut pour lui transmettre ses pauvres connaissances, l’aimant en quelque sorte en instaurant à travers elle la chaîne de la transmis­sion qui est tout le sens que les pauvres humains parviennent à donner à leurs vies. A la protagoniste sans nom, il ne reste, avant de mourir, que de lancer sa bouteille à la mer en forme de récit, dans l’espoir, mais sans se faire beaucoup d’illusions, que quelqu’un comme elle, survivant ou survivante de ce cataclysme sans nom, trouve avec les restes de son cadavre, ses feuilles couvertes de poussière. Elle les considère comme l’unique fruit de son esprit, faute d’avoir pu continuer la chaîne par son corps. Tout ça pour qu’elle puisse enfin commencer à avoir un temps dans la tête d’un autre. Mais est-ce donc parce que nous nous sentons inaptes à comprendre le monde présent de notre vie, que nous pensons ne pouvoir exister que par procuration?          

Gand, le 31 mars 1997 

Et, parlant d’enfer et de mémorables miettes, il y a eu, sur le chemin du retour, cette étrange visite au camp de Mauthausen. Visite pour laquelle je suis parvenu à m’isoler en me hasardant dans le sens contraire à celui indiqué par des fléchettes jaunes sur les dalles grises. Ce qui m’a permis de voir les fameuses douches souterraines où l’on aurait gazé au Zyklon des milliers de juifs et autres indési­rables du Troisième Reich. L’endroit était lugubre certes, mais il m’était difficile de retrouver dans ce qui n’était somme-toute qu’une banale cave, l’horreur qu’évoquèrent à grand renfort de pièces à conviction les photos commentées de l’étage supérieur. Ce qui me ramène à Wit­tgenstein et ses problè­mes d’adéqua­tion du langage au monde, ou plutôt si je l’ai vraiment compris, du monde au langage. Car pour lui l’épistémologie se réduit à une vérification des règles grammaticales qui permettent d’engen­drer des propositions correctes sur le monde, de le décrire en quelque sorte. Monde descriptible qui ne se réduit pas au monde existant. Sur ce dont on ne peut parler, il faut se taire ou se contenter de le désigner. Là!… et là!… et encore là!… Mais comment comprendre l’indicible? Et pourquoi ici le dit semble-t-il dépasser en horreur l’indici­ble? Mais, en le pensant bien, ceci n’est qu’une impression. Le langage, système d’agencement de ce que Witt­genstein appelle aussi des « images des faits », une fois confronté à ces faits dans toute l’énor­mité de leur banalité, n’est qu’un filet qui pêche à côté du monde. A moins d’avoir recours à un langage qui montre. La poésie serait-elle seule habilitée à parler de l’horreur?  

     

Gand, le 3 juin 1997  

Le calme de ce début de semaine après un week-end tourbillonnant. Il m’en reste encore quelques instantanés de visages réjouis et de corps frénétiques, gobés juste avant le trou noir qui suit comme à l’accou­tumée la fin de mes activités musicales. Je me mets au diapason de patients créateurs, tels que Ligeti bricolant ses couches de voix fuguées ou encore Eduardo Mendoza insérant ses infimes observations dans l’étui de mots que lui livre un réservoir lexical à la limite de l’exhaustivité. Toute une vie pour les engran­ger, de même que les décors. Bien que, pour ces derniers, celles que les dix années allant de ses cinq à ses quinze ans lui ont fournies, semblent avoir un impact émotionnel supérieur. L’après-guerre, dans son cas à lui, les années du Fran­quisme morose et sans histoire. Ceci, avec quelque cinq années de retard, semble aussi valoir pour moi. La nostalgie de ces années où on n’a à vrai dire encore rien à regretter, mais qui paraissent se regretter elles-mêmes par une anticipation qui est un défi au principe de la causalité, les consé­quences précédant les causes. Image du destin lorsqu’il se fait désir de destin, ce qui est toute la richesse que la vie peut vraiment nous léguer. 

Gand le 15 juillet 1997 

  

« Demain après la bataille », l’anticipation obsessionnelle de Javier Marías qui en est tout le récit, les supputations, les explications se substituant aux faits, jusqu’à ce que ceux-ci se réalisent, mais comme par après. Mais après la bataille, il n’y a plus de bataille, plus de chairs, ni de coeurs déchirés. La littérature se dévoile comme un rempart contre la douleur. Babil atténuant en attente de la fin par quoi tout aurait commencé. C’est ce que, somme toute, on pourrait appeler les vertus du style.   

     

Gand, le 18 juillet 1997

Le détective Nicholas Hawksmoor du roman du même nom de Peter Ac­kroyd, butant, dans son enquête sur les crimes perpétrés dans des églises londoniennes, contre le mur des observations et des faits, se sauve de l’ignorance par un surprenant dédoublement qui, plus encore que l’énigme policière, lui dévoile la troublante vérité sur l’inter­pré­tation, qui est une véritable plongée dans le temps. Celle-ci rejoint le débat qui divisait les érudits du seizième au dix-huitième siècle, illustré dans le roman par la discussion entre les archi­tectes Nicholas Dyer et John Vanbrugghe, reprenant à leur façon l’encore plus ancienne question de la mimesis aristotélicienne. L’art, de ceci aucun des deux ne doutait encore, devait être mime­sis, mais de quoi? Copie de la nature, il observe et reflète, mais n’ouvre aucune perspective. Imitation des anciens, il ouvrirait selon l’in­quiétant Dyer, concepteur aussi bien des églises que des meurtres, le livre du monde. Et ce parce que l’homme est toujours le même, ainsi que le temps, son élément, qui est, avec la permanence de la matière qui nous revient après chaque métamorphose sous la forme de poussiè­re. L’ini­tié, celui qui meurt avant sa mort maté­rielle, saurait cela, au moment de réappa­raître sous la forme de l’enfant de toujours « au seuil de l’éterni­té ». 

Gand, le 31 juillet 1997   

 

La vie n’est pas une comédie anodine, elle aurait ses racines dans des profondeurs à l’odeur tragique. L’héritage spirituel de l’homme, telle que le définit Henry James Senior à ses fils Henry et William  serait « une forêt non domestiquée où le loup hurle et jacasse l’oi­seau obscène de la nuit ». Tel paraît être le point de départ, ou plutôt d’aboutis­sement du grand’oeuvre de José Donoso, du même nom: « El obsceno pájaro de la noche ». Les contenus quant à eux semblent davantage liés au travail sur la forme qu’au motif. Et motif il n’y a que dans la syntaxe, celle du langage, mais aussi des fonc­tions, espace, temps, identités et les déplacements de ces dernières par rapport aux deux premières et par rapport à elles-mêmes. Et en cela Donoso s’est payé un chef-d’oeuvre. Le personnage du Muet qui devient Boy, le fils monstrueux, le couvent qui se substitue à la cour des Monstres, le temps récurrent de naissance et de mort par quoi tout se termine et tout recommence, et surtout l’absolue audace imaginative avec laquelle l’auteur joue avec tous ces éléments, ce jeu si sérieux de vie et de mort qui seul justifie le pensum litté­raire.    

Gand, le 15 octobre 1997 

Ce midi sur la couverture de Knack me regardaient les yeux pochés, voilés de fatigue, plantés au beau milieu de son visage velu, de Frans Verleyen. Sous son nom la laconique information que contenaient deux dates séparées seulement d’un trait d’union: 1941-1997. C’était suffisant pour savoir que la figure de proue de la revue à laquelle je colla­bore était décédée et avec lui une des dernières voix vrai­ment libres de la presse belge. Bien que je n’avais aucun contact de type amical avec lui, sa discrète présence supervisionante me donnait à chaque fois que paraissait un des mes articles, cette récon­fortante pensée d’être vraiment lu, et ce par quelqu’un d’ouvert et de bien­veil­lant, bien qu’aussi juge sans complaisance. Comme pour toute personne de sa stature intellectuelle, je pense ici en particu­lier à Calvi­no, qui lui aussi – et c’était le premier – est mort avant que j’aie pu en goûter le contact intense, j’en ai senti un grand regret, qui me touche dans mes fibres intimes – je me connais assez mainte­nant pour le savoir – me frus­trant une fois de plus de ce père dont le manque recouvre une de mes aspira­tions les plus tenaces. Ce que j’aimais-admirais-reconnaissais en Frans V. c’était son horreur de la médio­crité, sa lucidité aussi à repérer la pente fatale qui se cache derrière tout status-quo, métaphore politi­que d’une conception qui aurait, sous prétexte de ne pas vouloir mourir, refusé la vie. Lui au moins, en attendant cette mort que vraisemblablement il avait depuis tout un temps acceptée, n’en aura perdu ni une parcelle. 

  

Gand, le 19 octobre 1997   

Oui, ça doit être ça: la mélancolie. Dans le bric-à-brac du dernier roman de Claude Simon, surgit un journalis­te, ridicule comme tout journaliste qui veut s’aventurer sur le glissant terrain des rapports entre la littérature et la vie. Celui-ci veut savoir de l’auteur célèbre S., un des nombreux avatars à travers lesquels Simon se met en scène dans « Le Jardin des Plantes », en quoi consiste précisément l’impression de quelqu’un qui pense qu’il est sur le point de mourir. L’épisode, souvent intégrée déjà dans l’oeu­vre de Simon – entre autres dans « La route des Flan­dres » – à laquelle est fait allusion, est l’halluci­nante randonnée à cheval en pleine déroute, en mai 1940, dans les lignes arrière de l’ennemi, du soldat Simon derrière un colonel fou qui a perdu son armée. La réponse n’était pas la peur, ni la colère, ni quelque autre sentiment empreint de morbi­dité, mais une étrange sensation de bonheur, inspirée par la soif de vivre et un irrésistible rejet de la mort. Celui qu’on connaît lorsqu’on est en train de se promener, au-delà de la fatigue et du désespoir, dans un trop plein d’air qui ne parle que de la vie. Et c’est une nouvelle défini­tion de la mélancolie que Claude Simon nous donne, à superposer à celle de Dürer et en tout cas à celle de Verlaine. Car ici on sait bien pour­quoi et on n’en éprouve même plus de peine. La mélancolie c’est quand on sait qu’on doit mourir et que chaque brin de vie qui s’offre à vous se gonfle et se multiplie de ce savoir. Ce qui est somme toute l’unique état réaliste qui est donné à l’homme. Comme quoi aussi il n’y a rien de plus hallucinant que la lucidité.  

Gand, le 3 janvier 1999    

 Je lis Aragon (Le Paysan de Paris). Malgré quelques poèmes sympathi­ques (Les Yeux d’Elsa) je l’avais écarté dès ma jeunesse (l’époque où peut-être il faut le lire) à cause de son allégeance au parti de Staline. Maintenant je crois pouvoir, enfin, me former une idée du surréa­lisme des années vingt, cette génération proto-fascistoïde qui en a donné assez bien, des vrais, aussi bien de droite que de gauche. Intelligent, Louis Aragon, ça oui, mais pris dans le tourbillon de la déréliction qui entraînait les élites d’alors. Le résultat: ce n’importe quoi brillant sur n’importe quoi, collage d’éruditions et d’observations par milliers et cette fausse écriture automatique aux vrais cadavres exquis. Même les meilleurs de sa génération, je pense à Sartre, ne sont pas arrivés à produire une oeuvre cohérente. Les autres, tels Aragon ou Brasillach, se sont enfouis dans l’idéologie, ces pauvres honteux de l’intel­lect!… Je comprends mieux maintenant pourquoi. Mais ça m’a pris au moins une guerre mondiale de retard. 

Gand, le 21 mars 2000     Cet après-midi, en lisant les premières pages de « L’enfant de sable » Tahar Ben Jelloun, m’a confronté avec cette phrase qu’il dit avoir trouvé chez un poète égyptien: « Un journal est parfois nécessaire pour dire que l’on a cessé d’ê­tre ». Et je n’ai pas tardé à le mettre en exergue de ces scribouillages commencés il y a six ans. Six années interminables pendant lesquelles je n’ai pas cessé de faire mes adieux à un être qu’il me semble avoir éternisé à force de m’en séparer. Et cet être « qui fut-il? », se demande au paragraphe suivant le narrateur de « L’enfant des sables ». Qui étais-je pendant tout ce temps que je feignais ne plus être qui j’avais été auparavant. Celui qui ne savait pas encore qui était son père, si insupportablement semblable à ce que je n’aurais jamais voulu être et que je suis, hélas, dans le regard des autres, tel que parfois je parviens à le cerner, comme en renvoyant cette vidéo de concert des Fêtes gantoises du début des années quatre-vingt.   Gand, le 17 juin 2000   J’ai enfin lu le fameux « Manuscrit retrouvé à Saragosse » du mysté­rieux Jan Potocki, célèbre parmi les mondanités de son temps, puis oublié pour la littérature, avant d’avoir été exhumé de la poussière des années par Roger Caillois. Je ne regrette pas sa lecture. Roman à tiroir, roman à spirale, où la piste extérieure, la plus invrai­semblable, se referme sur les pistes intérieures qui suivront, quasiment intermina­bles, aux péripéties multiples, aux personnages les plus dissembla­bles, qui s’avèrent de plus en plus réalistes au fur et à mesure que le lecteur se fraie un chemin vers le noyau final d’où il sort comme éjecté vers sa réalité quotidienne. Ce qui n’est pas sans conséquen­ces sur sa perception ultérieure de cette dernière. Mais là où tout s’explique, rien n’a plus de sens. Le sens s’envole avec l’éclairage de l’intri­gue. A la fin de son aventure, où son imagination, à fin de pouvoir continuer – mais quel délice de le faire – a dû ruser avec sa raison, le lecteur retrou­ve, déçu, la vulgarité de son état. Mais dans sa mémoire vibre encore quelque chose du panopticum de sciences et d’histoire qu’a fait apparaître du néant le prestidigitateur Potocki: tout l’homme des siècles fondateurs de la modernité, du macrocosme de la politique au microcosme de l’intimité de tout un chacun, les deux caracté­risés par la même nécessaire mesquinerie.       Gand, le 24 juin 2000   

Hector Bianciotti. citant Pirandello: « connaître c’est mourir »; ou une vue nouvelle sur ce journal se disant, lorsque son auteur a cessé d’être. Et H.B. d’expliciter: celui qui vit, tant qu’il vit, ne se voit pas, par ce que, précisément, il vit. Et si quelqu’un peut voir sa propre vie, c’est signe qu’il ne la vit plus, qu’il la subit et la traîne avec lui, et que, par conséquent, il ne peut voir et connaître que ce qui de nous est mort… Drôle de vampirisme donc, l’état d’écrivain. Et H.B. qui n’a écrit que sur lui, peut le savoir. Pauvre cadavre, faisant tous ces efforts de mémoire, à fin de pouvoir s’oublier, ou, comme Pirandello, jusqu’à ne plus se rappeler son nom. Mais peut-on vraiment ne plus être et en même temps en être conscient?… Et H.B. de rappliquer avec ce vers de Michel-Ange: « cher m’est le sommeil, mais plus encore être de pierre ». Etre « pierre » et le savoir. Ne plus être et en faire l’inventaire dans ce journal, bataille pour la forme, contre la forme: ruptures côtoyant sans cesse l’abîme de la routine. Tout ça dans l’attente d’y tomber pour de vrai, lorsque mourir, par ce renversement dont seul lui possède l’art, serait enfin aussi connaissance. De l’oubli?           Gand, le 10 août 2000   Je connaissais déjà Miguel Delibes pour son aptitude à s’accapa­rer du langage et, par conséquent, de la pensée de ses personnages, de la forme de cette pensée, comme dans « Cinco horas con Mario », ou encore « Los santos inocentes ». Dans son dernier livre (El hereje) il se montre également capable de se couler dans la forme de toute une époque, celle du 16e siècle, avec sa Réforme, son Inquisition, et sa Castille d’au­jourd’­hui et d’hier, mais surtout aussi de l’homme de toujours. Car Cipria­no Salcedo, ce n’est pas seulement ce vallisolé­tain un peu spécial, homme de négoce et de foi, tel qu’en son époque, mais aussi un homme qui aurait pu vivre aujourd’hui, dont les activi­tés, les aspirations, les erreurs découlent de la logique même de sa psycholo­gie particu­lière. Qu’il soit du seizième siècle ne semble être qu’un accident de l’histoire. S’il avait vécu à notre époque, cet homme, marqué d’un manque affectif, d’un désir de fusion avec une mère toujours éclip­sée, aurait agi de façon analogue. Son désir de perfec­tionnement l’aurait poussé dans les bras d’autres hérésies. Chaque époque a les siennes et les réprime à sa façon. Et rien dans l’his­toire actuelle ne nous garantit qu’aujourd’hui cette répression serait moins cruelle que du temps où le pouvoir établi, pour son maintien, se servait des insistantes méthodes, mais non dépourvues de certaines formes de secours moral, du Saint Office.    Gand, le 18 novembre 2000 

  

Tournier, oh mon bon Tournier! En lisant ton « Miroir des Idées » avec les années de retard que mon infidélité de lecteur a entraînées, je découvre ce que je cher­chais depuis longtemps sur cette définition de la science-fiction comme un genre caractérisé par l’étrange, pour ce qui concerne sa position par rapport à la vraisemblance, la mise en question cogni­tive pour ce qui concerne son statut moral et ce que je nommais son jeu avec le temps, mais que maintenant grâce à toi je reconnais comme une spatialisation du temps: « Le temps ne se distin­gue de l’espace que par son irréversibilité… Cette fiction (« La machine à explorer le temps » de H.G. Wells) consiste simplement à supprimer cette irréversibilité et à faire du temps un autre espace. On explore alors l’Histoire comme on s’aventure en Afrique noire ou en Amazonie ».        

Gand, le 7 février 2001   

Christa Wolf parlant à sa façon sur mon problème de roman: « un auteur ne doit pas se forcer. Quand il s’oblige à exprimer ce qu’intérieure­ment il n’est pas encor prêt à dire, son texte s’en ressent… Une vérité partiel­le, arrachée en se contraignant alors qu’elle n’a pas suffi­samment mûri pour s’épanouir d’elle-même, organiquement, donne quelque chose d’artificiel. » Ça doit être ça la cause de ce collage qui ne parvient pas à s’agréger en un tout organi­que. On me l’a dit pourtant (HB: »laisse tomber Francis, écris en un autre! »). Mais lorsqu’on a produit ces quelques pages d’antholo­gie, on les couve comme un oeuf de poule – c’est à moi ça! – l’ins­tinct du pauvre!… Et c’est ce qui l’empêche a jamais de devenir vraiment riche. La confiance en soi surtout, qui fait défaut. C’est qu’on ne parvient pas à y croire tout à fait, qu’on a fait ce qu’on a fait, et qu’on est capable de beaucoup mieux encore, rien qu’en se laissant aller au vagues du soi, énergie qui un jour devrait rencontrer les pénibles scribouillages de surface et les porter jusqu’à son vrai public.      

Gand, le 21 février 2001  

A l’aube du soit-disant troisième millénaire le « silence éternel des espaces infinis » ne cesse-t-il de nous effrayer? C’est que l’angoisse est en nous-mêmes. De l’espace, des espaces, nous ne savons en fin de compte que ce que nous y projetons. L’espace c’est le consensus humain. Et si l’on tend à n’y voir que du vide et de l’effroi, c’est que ceux-ci nous caractérisent. Je viens de lire Houellebecq, son impitoyable chroni­que des particules élémentaires sexuées que nous sommes, et de leur pénible parcours pendant la deuxième moitié du siècle dernier. La libération sexuelle, le progrès scientifique et technologique, les affres de la politique à l’aveuglette et leur écho, non moins désas­treux, dans l’intimité d’êtres qui s’entredéchi­rent sans le vouloir; la dérélic­tion, l’atomisation de l’individu humain, détaché de tous ses liens sociaux, de la nation au foyer. Beau bilan! Tout avait pourtant si bien commen­cé, après un guerre mondiale qu’il fallait rendre impossible à jamais, avec des valeurs nouvelles de rationnali­té, de matérialisme tangi­ble, de progrès à portée de mains, d’inté­grité de l’individu, d’égalité de chances devant une liberté promet­teuse d’une prospérité marchande sans limites. Mais des valeurs comme ça lorsqu’il n’y a rien de solide qui les relie, ça part en tous les sens. Les particu­les élémentaires ça se sépare, les gens divor­cent, les enfants se per­dent, les hommes s’affolent de leur désir, les femmes s’enfoncent dans les contradic­tions de leur nature. Make love no war: ce n’était toujours pas de l’amour, mais du fantasme, de l’égoisme insatisfait qui se transfor­merait en dépit, et parfois même en cruauté pure et dure. Le Bien souhaité s’avère, une fois de plus, le Mal obtenu. Et au bout du rouleau il y a la maladie et la mort de toujours. Mais faut il être aussi désespéré que Michel Houellebecq, lorsque celui-ci, dans une finale SF suggère comme unique solution la reproduction asexuée ad eternum d’un type humain unique qui remplace­rait les produits de nos pauvres singe­ries millénaires? Huxley n’y avait pas pensé pour son meilleur des mondes. En tout cas par rapport à ses types alpha, béta etc., le progrès, aussi dans l’imaginaire littéraire, est incontesta­ble. Dans l’utopie Houellebecquienne nous serions tous égaux et libres comme des jumeaux univitellins, toujours ensemble, même lorsqu’on serait séparé, peuplant à nous tous le même espace humain qui serait tout amour, tout amour, tout amour. A remuer, ces idées, bien qu’il y ait dans la conclusion plus à laisser qu’à prendre. Mais après une telle mise-en-question sans illusions ni pitié (de soi), le terrain à penser – l’espace – se fait de nouveau un peu vierge. D’ailleurs la philo ne sert-elle pas à ça: repenser tout, tout le temps, à zéro? 

Gand, le 2 mars 2001   

Quelle complaisance ai-je eu envers ce Houellebecq cynique! C’est que ça devait être sûrement le livre du mois. Mais le mois étant passé, le « moi » s’est lui aussi rectifié. Le cynisme qui se livre sans trop nuancer aux évidences d’une réalité déclarée souve­raine par rapport à notre très subjectif entendement, c’est finale­ment pas mon truc. Pyrrhon et compagnie et leur judicieux détachement envers le connais­sable ça me va beaucoup mieux. Le scepticisme qui ne lâche pas l’action, mais la soumet à une mise en question perpétuel­le, j’y retrouve des échos de tolérance qui ne me déplaisent pas. Et n’est-ce pas le doute méthodique qui a permis à Descartes de repenser le monde?     

Gand, le 27 mai 2001    Ce gris strié de blancs, percé, à l’occident, de la saignée solaire. Par delà l’ombre des briques. Ombre de murs, de maisons. Ombre de nous-mêmes en dialogue avec notre passé. Ancêtres!… Culte de chinois et d’autres. Cela me rappelle Gao Xingjang, entrevu il y a peu. Monsieur de peau et d’os, masque autour d’un regard qui était tout réception. La balle de la parole rebondissant comme malgré lui. Malgré ce « moi » tué à force d’écritures. Le présent, tueur patient de passé. De même pont des­tructeur du futur qui fait souffrir, encore et encore. Jusqu’à l’éveil qui ne fait plus la différence.   Salerne, le 27 octobre 2001   Le dernier livre de Stefan Hertmans m’a fait penser à Flaubert : « il suffit de regarder assez longuement un objet pour qu’il devienne intéressant». Comme au premier jour en quelque sorte, ce qui est le titre de ce roman atypique, avec ses petites saynettes à répétition. La répétition, unique forme d’apprentissage qui nous est donné. Ce n’est toujours que la seconde fois que surgit le sens, parce que celui-ci n’est autre que la conscience de la première fois. Aussi, ce livre est-il le fruit de la perception patiente et aiguë de cet auteur, si flamand malgré sa cérébralité, qui n’est probablement que le voile protecteur d’une sensibilité à fleur de peau. Tout y est méta-phore. Tout y est en place, paroles et images, pour que soit transporté vers l’espace d’à-côté, celui de la transposition poétique, la vérité trop crue à avaler. La crudité du regard du paon (et de ces adolescents à la fausse innocence animale) qui se révèle à travers le palimpseste de l’original, postérieur à la copie qui fut la première à capter le regard d’un enfant. La répétition n’est-ce pas aussi le destin ? Mais ce n’est que l’adulte qui peut le savoir. Et trop tard. D’où le tragique d’une existence qui se vit consciemment. D’où la bêtise de tout être heureux ? A moins que, etc.

Gand, le 28 décembre 2001    

Avec « A Caverna » Saramago a probablement écrit le premier roman anti-globaliste. Pas qu‘on y trouve du matériel politique explicite, non, mais en ce qu’il montre les effets que la réalité unique d’aujourd’hui a sur la vie concrète, sentimentale même, de nos contemporains. Saramago y parle au présent de notre époque, de ce qu’il y a 40 ou 50 ans des auteurs tels que Orwell ou Huxley n’osaient envisager qu’au futur. Le Centre, complexe commercial et immobilier, qui happe toute activité humaine, productive, consommatrice ou même intime, qui se déroule dans son rayon d’action en progression constante. Et ce jusqu’à envahir ville et campagne, industrie et agriculture. Cette dernière activité s’effectuant désormais sous plastique, comme s’il fallait avoir honte de nos relations avec la terre. Mais un simple artisan potier semble comprendre plus que toute l’ingéniosité humaine réunie de notre temps. Cette vérité que l’homme se réalise seulement en se mélangeant à la terre ; l’allégorie du démiurge, créant l’homme de la boue, le rendant à la boue. Le livre s’achève sur une autre allégorie, celle de la grotte qu’on retrouve sous les fondements du centre, peuplée d’hommes et de femmes attachées à leurs sièges, le regard tourné vers la paroi où se projettent les ombres de leur vie. Trouvaille préhistorique ou vision du présent ? Ces hommes c’est nous Cipriano Algor, le potier-protagoniste de ce roman. Les phénomènes de Platon, apparences qui trompent les sens, continueraient-ils à nourrir notre illusion ? Ou n’est-ce qu’à l’heure actuelle que l’idéalisme acquiert sa véritable justification ?  Et Platon serait-il alors le premier auteur de science-fiction ?         

Gand, le 30 décembre 2001  

Julio Cortázar dans « El examen », ce premier roman qu’il n’a voulu publier qu’en dernier : « Mon journal est un piège à mouches, une masse dégoûtante de miel, pleine de bestioles en train de mourir » .  Certes, je dirais, en ce qui concerne les bestioles ici présentes. Mais la question est aussi, si je les réunis pour la vie ou pour la mort. Si la littérature c’est de la taxidermie qui sert à rassurer quelques contemplatifs ou si celle-ci est une injonction à vivre. Les musées et autres conservatoires, ça endort ou ça réveille selon le visiteur. Dans ce musée-ci je suis le seul à entrer et – j’avoue – y entrer davantage en donateur qu’en visiteur. Ce ne seront donc toujours que des mots, comme dirait l’autre, et tout n’est que vanité, même cette ultime pose de la lucidité face à la mort de tout, qui me résume.         

Gand, le 3 avril 2002   

«Le vingt et unième siècle sera religieux ou il ne sera pas » cette affirmation un tantinet péremptoire d’André Malraux, reçoit une confirmation bien surprenante, bien que autrement nuancée, dans « Le sol sous ses pieds » de Salman Rushdie. Ce livre est avant tout un roman-cataclysme, hyperbole de notre actualité caméléontique. Aussi, l’Inde, crachée par un génie de l’interculturel n’est plus ce qu’elle était, quand les hippies croyaient la découvrir dans les années soixante-soixante-dix. Car lorsque eux ils sont venus à l’Inde, ils ne se rendaient pas compte que celle-ci était déjà venue à nous en ondes sismiques successives, aller-retour incessant qui nous travaille souterrainement. Crash des mondes parallèles, vraie religiosité d’aujourd’hui, que seule une popstar peut encore incarner à travers sa poésie du mauvais goût. Mais la poésie n’a-t-elle pas toujours été de mauvais goût, tout comme les religions avec leur fatras iconographique multicolore? Le sol qui s’ouvre sous les pieds de Vina avant de l’engloutir, métaphore de ce monde qui sommeille sous le nôtre, toujours en attente, épiant le moindre de nos gestes d’insectes mal englués, jusqu’à la révélation qui nous élimine.          Madrid, le 20 août 2002  Les tentatives de suicide de Ruth Sanson, l’héroïne de « Todo lo visible y lo invisible », me resituent face au suicide de D., cette sœur entrevue seulement et mal comprise, et peut-être si semblable. S’agirait-il de la même chose ? La mère absente, par ce que morte dans le cas de Ruth, ou occupée par l’inessentiel de la survivance et de la pression sociale en ce qui concerne M. La réussite professionnelle ensuite, chacune à sa mesure, Ruth comme cinéaste, D. comme secrétaire à la CE. Troisième point en commun : l’abandon de leurs amants respectifs, dans les deux cas également peu à la hauteur de leurs besoins affectifs. Bref, on se suicide  lorsqu’on a tout obtenu de ce que la vie peut offrir, sauf l’amour qui comblerait un manque abyssal hérité de l’enfance. Cette sensation que l’on porte comme une tare, de ne jamais toucher fond, parce que celui-ci vous a été volé dès le début.             Gand, le 27 mai 2003   Dans une interview Francisco Ayala, admirable de lucidité à l‘âge canonique de 97 ans, voulut éluder l’éternelle question sur les temps barbares de la guerre civile espagnole qui ont nourri, malgré lui, une bonne part de son œuvre. Il déclara que l’unique leçon vraiment digne d’être  tirée de cette péripétie sanglante de l’histoire, c’était le fait qu’alors on pouvait envoyer une personne à la mort, parce que celle-ci n’aimait pas saluer ses voisins d’immeuble dans l’escalier.   Gand, le 21 juin 2003   Je lis enfin Suzanne Lilar. Son « enfance gantoise », outre les souvenirs communs vécus avec quelque cinquante années de décalage, m’invite à une longue méditation sur les grands sujets partagés tels les deux langues, les exclusions sociales, le goût du sacré, la recherche d’une éthique, le frisson des abîmes. Qui l’eût cru que j’aurais tellement d’atomes crochus avec la grande vieille bourgeoise indigne ? Cette longue réflexion sur l’être qu’elle a été devant l’inconnu, me renvoie aussi à ce journal, commencé il y a neuf ans, pour assouvir une exigence de style, une recherche de la forme que je n’ai pu remplir… que de contenus. SL parle à ce propos de Racine, de ses « savants calculs de la mise en place » qui lui firent atteindre une « parfaite concordance du souffle et de la parole », ne serait-ce que pour exorciser le chaos des terribles passions qui  l’entraînaient vers son abîme à lui. La forme qui sauve, comme une religion sans dieu, maintenant à flot l’idée du bien au milieu des courants du mal d’où celle-ci émerge. Ecrire comme un combat moral. Pourquoi pas ? D’ailleurs, ce n’est que moi qui disparais lorsque sombre le monde.   

Le lac des sapins, le 19 juillet 2003  

Quid est ergo tempus ? Si nemo ex me quaerat, scio. Si quaerenti explicare velim, nescio. Cette citation des Confessions d’Augustin, cueillie d’une conférence de Borges, me confronte, ce dimanche de soleil et de plage, avec la vanité des définitions. Le monde de l’esthétique où jadis une brave prof voulut m’enfermer – Ale me dit que le destin avait frappé à ma porte ces jours-là – et moi de troquer mes études de philo pour la pratique de la musique. Avais-je raison ? Probablement, mais ces questions-là ne se posent pas a posteriori. Pas moyen de se dépêtrer de l’écheveau de notions telles que vocation, succès, insuccès. D’ailleurs le succès, valeur sociale par excellence et notion clé de tout jugement esthétique, m’importerait-il encore aujourd’hui ? Si j’écris, si je joue, même si ce n’est que pour moi seul, le lecteur-auditeur que je suis s’en nourrit comme d’un rappel, un souvenir et parfois – exceptionnellement – une révélation. A défaut de tout ça il y a l’effet de l’oubli – qualité suprême – qui est l’immersion dans le tout qui m’efface et me surpasse. Mais trêve de moi ou de son contraire. Ce matin j’ai terminé la lecture du « Paraíso en la otra esquina » de MVLl. Cette biographie à-demi ratée de Flora Tristan, annoncée depuis trop longtemps pour ne pas s’être faite, doublée de l’(auto ?)-biographie de Paul Gauguin qui, outre le titre, apporte au roman la vérité qui sauve l’œuvre. Gauguin, cette vocation tardive dont la vie, telle que la relate VLl, révèle toute l’ambiguïté de la démarche de l’artiste moderne, romantique, en quête d’authenticité. Mais qu’est-ce l’authenticité ? La rupture avec la société et ses valeurs ? La rupture avec ce sol sur lequel on se tient sur pied. Le dérèglement de tous les sens de façon à vomir son âme en couleurs sur une toile ? Ou n’est-ce rien d’autre que la recherche de l’intime, à l’instar du Mahu, homme-femme que la société Maori confirmait dans sa double appartenance sexuelle ? Cette rencontre avec soi, ce paradis – un peu plus loin, où il se sentirait enfin chez lui, dans le livre de VLl, Gauguin semble l’atteindre seulement au moment de l’agonie, lorsqu’il aura cessé de souffrir, sans toutefois avoir cessé de vivre. Conscient de tout, mais plus capable de l’exprimer, voyant sans être aperçu, comprenant sans être compris, même plus par ses amis les plus proches. Un fantôme errant dans les limbes du bonheur qui séparent à peine la vie des gens éphémères de la non-existence éternelle. 

Lyon, le 22 juillet 2003  

Ce qui me fait prendre papier et écriveur est une idée qui m’est venue en lisant la conférence « le crédo d’un poète » de Borges et que, maintenant que je m’apprête à la coucher sur le papier, j’ai oubliée, suite au déjeuner improvisé que j’ai partagé avec toi, ‘tite. Je ne m’en plains pas, les idées étant ce qu’elles sont, éphémères échafaudages d’un édifice abandonné aussitôt construit. Ce qui compte vraiment – et c’est là d’ailleurs aussi le thème principal de la conférence – ce sont les sentiments. Mais pas ceux qu’on exprime, plutôt ceux qu’on suscite. Toute poésie est allusion, tout poète un fidèle convaincu de sa propre religion imaginaire. N’est-ce pas ce qu’on appelle le style, cette fidélité d’un auteur à son imagination ?  Il ne reste plus que le lecteur à trouver, même s’il n’y en avait qu’un seul, qui veuille bien croire en vos inventions, votre histoire, vos personnages, vos images enfin, dans lesquelles il voudra bien trouver un écho des siennes. Tout est bienveillance en somme et peut-être que nous autres écrivains, devrions borner notre intelligence à semer des appâts et laisser le reste au hasard du lecteur qui y mordrait. 

Cudillero, le 7 août 2003   

Tirant des sons de mon ami des bois, face à l’écran de verdure formant enclos sur sa propriété, mon ami asturien Arturo me fait la conversation sur la douceur que peut apporter la musique à celui qui la pratique, comme à celui qui s’en laisse imprégner. Cela me rappelle « La Guitare » de Michel del Castillo, cette première œuvre magistrale qui n’a connu le succès qu’elle mérite qu’une vingtaine d’années après l’avoir écrite. C’est l’histoire d’un homme difforme, nain et bossu, fils d’un grand propriétaire galicien qui ne veut pas se conformer moralement à la laideur que ses semblables, mais non pareils, lui prêtent. Lorsqu’il décide d’offrir ses fermes à ses métayers, ceux-ci le méprisent pour cela, tandis que quand il les maltraite et exploite et viole leurs femmes et filles, ils le craignent et l’acceptent dans la méchanceté à laquelle il se voit obligé de se résigner. Jusqu’au moment où il rencontre le gitan musicien, marginal comme lui, sans chaînes ni préjugés. Il lui apprend à jouer de la guitare. Le bossu s’y applique, oubliant ses devoirs de monstre. Le jour de la fête du village il soumet ses talents au jugement de ses gens. Ils l’écoutent médusés, se laissant adoucir par les sons qu’il soutire aux cordes de son instrument. Quand il a terminé il n’y a plus place que pour le silence. Seul un sage, le plus ancien, se sent autorisé à le rompre. Il parle. Il est la voix ancestrale faisant bloc au mystère. Il reproche au bossu d’avoir outrepassé son rôle, de les avoir bernés en quelque sorte. La sentence de mort qui s’ensuit ne concerne pas le bossu, mais sa guitare, instrument du charme et de la transgression.    

Gand, le 16 mai 2004  

La métamorphose kafkaïenne imaginée pour faire douter ses lecteurs de la réalité, ou du moins de la perception qu’ils en ont, devenue, sous la manipulation de quelque jeunes acteurs et metteurs-en-scène, un boomerang à réflexions psycho-sociales. L’incommunication du monstre y est le catalyseur qui révèle la réalité des autres. Ici je «est» les autres. La mère, le père, la sœur, le patron, les logeurs, tous voués uniquement à leurs intérêts et plaisirs, même si ceux-ci peuvent être estimés nobles, comme semble l’être l’instinct maternel. Le monstre, le voyageur de commerce Grégoire, qui auparavant nourrissait sa famille de ses activités serviles, étant le seul altruiste, il n’est que justice, non, qu’on le montre du doigt de l’horreur et du dégoût, avant de s’en débarrasser comme une mauvaise conscience qu’on engloutirait dans l’oubli ?  Villademar, le 6-7 avril 2005    Mario VLl mis à l’épreuve dans une salle d’université revêtue des fastes qui rappellent son fondateur inquisitorial. Discours du recteur, parole brève du président de la principauté, blabla de prof occupant la chair de littérature, puis interrogatoire d’une érudite anxieuse de se mettre en valeur en ce jour J. MVLL les yeux cernés, le visage bouffi par le poids des années ou le souper asturien trop bien fourni, ou encore les nuits blanches penchées sur l’écran menu d’un ordinateur portable, ne parvenant pas à cacher sur son visage l’expression d’un ennui profond devant le manque d’esprit absolu de ses voisins d’estrade. Finalement au moment des questions concrètes, il s’en est pas trop mal sorti, parlant – comme toujours – sans texte, puisant dans son réservoir d’idées cohérentes et de trouvailles sans surprises. Le mec reste admirable, mais pourquoi se prêter à ce cérémonial sans gloire ? Cela lui servirait-il à quelque chose ? Et ce baise-main ridicule à la fin du pénible interrogatoire prodigué par cette croque-phrases desséchée, comme pour lui faire pardonner et oublier – ce cher Mario aurait-il l’âme scout ? – la pénible impression qu’elle avait produite sur le public qui s’impatientait devant ses démonstrations de savoir sans objet ! Mais pourquoi alors ne pas lui avoir baisé plutôt le cul ?         Gand, le 9 juillet 2005     Claude Simon vient de mourir et je suis assis sur ma terrasse devant mon écran de verdures de toujours en train d’appliquer sa recette de l’écriture: écrire ce qu’on voit dehors et dedans. La perception sensible et les flux de conscience qui l’accompagnent, la devancent ou la suivent. Ma prison d’arbustes et de feuillages dont morbidement je me délecte, garde-fou de passions qui rognent ou antenne-satellite de captation d’une réalité qui se voudrait au-delà de cet ici-et-maintenant? La télé à perspectives, antidote à celle qui nous passe les menottes aux yeux du principe de réalité. Principe, O Prince. Référant absolu du status-quo qui nous hiberne faute de courage de mourir, serait-ce à 91 berges comme vient de le faire Claude Simon, manifestement avec succès.  Gand, le 4 décembre 2005   Glané dans « Les Ombres errantes » de Pascal Quignard : « la définition de l’art moderne a été donnée par Pierre Guillard le 11 août 1932… Il se précipite sur l’Angelus de Millet. Il perce la toile de plusieurs coups de couteau. Il est maîtrisé par les gardiens. Au poste de police où il est amené par les gardiens du musée du Louvre il déclare: au moins on parlera de moi ». Bien sûr, ici l’ironie omet tous ceux qui, dans l’intimité de leur atelier continuent à se confronter aux matériaux, comme ceux qui écrivent par défi à la blancheur de leurs pages ou écrans. Mais peut-être que ceux-là ne sont pas vraiment modernes. Manque de peau (de serpent ou de caméléon) mais pas de valeur(s).      Gand, le 5 août 2006   Lu, sur le nomadisme dans les carnets moleskine de Chatwin : l’origine grecque du nom (le mot « nom » aussi d’ailleurs): « nomos » à l’origine ne voulait pas dire « loi » mais « pré », l’espace à partager entre tribus ou entités nomades, ce qui implique que la justice (la divine Nemesis) n’aurait pas son origine dans la culture sédentaire des fermes et des villes. L’église n’a-t-elle pas excommunié jadis les « villains » ? Caïn n’a-t-il pas enfreint la loi de façon criminelle en tuant son frère nomade, Abel? Et les « noumènes » d’origine divine de Platon, ne renvoient-ils pas à l’unique réalité vraie, que nous cache notre vue hallucinée de téléspectateurs assis ? Celle de l’homme errant, face au chaos de la vie, muni pour son orientation, du pouvoir de « nommer ». La nomenclature versus la culture? La marche à pied versus la télé ?     Gand, le 1er novembre 2006   

Nous venons de voir « Dog City » de Lars von Trier. Dog City, je l’ai reconnu tout de suite, ce sont certains de mes collègues. Ou encore les espagnols de la guerre civile tels que Francisco Ayala les décrit (« C’était une époque où on pouvait envoyer quelqu’un à la mort parce qu’il ne saluait pas ses voisins sur l’escalier »).

Le mal serait-il inhérent à l’homme, vu qu’il paraît sortir de sa zone de refoulement chaque fois que le contexte lui permet de se réaliser impunément? Et faudrait-il alors saluer les vertus de la lâcheté?…

Mais ne serait-il pas plus agréable aussi de s’approprier une vision plus réjouissante sur les agissements humains? Et ce malgré le fait que, comme disait l’autre, le pessimisme foncier a l’avantage de n’apporter que de bonnes surprises…    

Gand, le 13 novembre 2006 

  

Je viens de lire les Confessions d’Augustin. Je pourrais appeler ça les pièges de la logique. Dieu est tout ce qui existe et lui seul existe. Dieu est la source de toute vérité, car lui seul est. Lui seul a tout crée, donc aussi cet Augustin imparfait qui existe toutefois, mais dans le temps. Son corps est destiné au dépérissement et finalement à l’inexistence. Son esprit est un grand labyrinthe de souvenirs, manipulés par la raison. Si Augustin existe c’est seulement par ce qu’il est, c’est à dire Dieu en lui qui l’illumine au-delà de sa raison et l’exhorte à ne plus être lui et à ne plus jouir de son existence. C’est ce qu’Augustin appelle la vraie vie et le vrai bonheur, vu qu’elle le vide pour y faire place au seul être qui est vraiment, Dieu qui l’a créé et qui l’annule. Conclusion: le vrai bonheur c’est l’inexistence qu’en fait (et ici je ne peux pas lui donner tort) tout être humain désire. Le paradis, tant qu’en vie, que par après, c’est la mort.        

Gand, le 16 décembre 2006   

J’ai renoué avec Hector Bianciotti. Il parle de musique dans son dernier livre et fixe des observations qui se confondent avec la mémoire. Comme s’il était déjà mort en fait et que toute sa vie n’avait été là que pour signaler cela. Cela me fait penser aux pyramides et aux autres nécropoles que l’archéologie – à peu de choses près – se contente le plus souvent de nous montrer. Un message malgré eux des humains qui nous ont précédés, tentant désespérément de survivre par la vanité de leurs œuvres, pour ne laisser – le temps d’un oubli séculaire et sa patiente labeur – que ce signal-là et notre unique vérité: vivre pour mourir. C’est vivre tout différemment, je crois, si on parvient à se laisser imprégner par cette forme de conscience. Mais c’est diantrement difficile tant que la pompe du cœur envoie notre sang dans nos veines, que l’air de la vie emplit nos poumons.     

Gand, le 29 janvier 2007   

Réveillé en sursaut, il m’est resté collée aux paupières une image du rêve – ou de cauchemar ? – par laquelle j’ai mis fin à mon sommeil. C’était du plus haut comique : Sleppe qui criait « freak out » et Georges et moi réagissant d’un « huhu » de rigueur, vu notre pseudo-modestie de dieux de l’acide. La grande foire psychadélique des années septante, ces années adolescentes ou le suivisme faisait office d’originalité et ou le refus le plus retors de regarder la réalité en face, avait obtenu le statut quasiment religieux de vérité révélée. Une idée pour un prochain roman. Une lacune en tout cas, qu’il faudrait combler dans ma réflexion sur la vie menée. Et pas toujours si consciemment que ça, je le crains !…   

De Londres à Miami, le 20 juillet 2007,   

Dans “le peintre de batailles” Arturo Perez-Reverte met en scène un photographe de guerre. Après la mort de sa copine, tuée devant ses yeux par une mine, celui-ci s´applique, dans une tour abandonnée sur la côte levantine, à la peinture d´une fresque synthétisant toutes les horreurs qu´il a fixées sur la pellicule, en combinaison avec ce que, de Brueghel à Goya, l´histoire de l´art lui inspire sur le même thème. Un créneau fertile, je dirais, pour y développer des réflexions sur les rapports entre la représentation et la réalité, le hasard et la causalité, la nature du mal. Mais qu´est-ce en fait un photographe? Un chasseur de réalité(s) qui, comme ce franc-tireur embusqué de Sarajevo essaie, le fusil en joue, de fixer pour l´éternité le gibier humain qui s´introduit dans son viseur, le temps d´une sélection, celui d´être là à cet instant, celui de la précision technique de son arme et du geste-reflexe du franc-tireur? Et quelle est cette réalité qu´il s´approprie: celle de l´objet-objectif surpris par le déclic d´un obturateur ou celle du cadrage préalable du chasseur d´images? Et pourquoi en fin de compte le photographe de Perez Reverte préfère-t-il la lente synthèse de la fresque sur les parois inégales et fissurées de sa tour isolée? Il est évident que depuis que la photographie et le film existent, l´art pictural est devenu autre, plus ouvertement projecteur de visions, de concepts, de la géométrie sous-jacente, mais jamais absente pourtant aux temps bénis de la figuration sans complexes. C´est ce que les peintres contemporains doivent envier aux maìtres d´autrefois. N´est-ce pas la raison du retour – o combien reproché – au portrait de Giorgio de Chiricho après sa fertile errance dans le labyrinthe de la géométrie de son imaginaire? Il y a aussi l´approche de peintres actuels tels que mon ami Michel B. qui, aidés par les béquilles de la photo, à travers un palimpseste de la peinture, essaient d´insuffler la noblesse de la durée aux instantanés qu´ils se sont vus sélectionner. Serait-ce une tentative désespérée de se libérer de la prison de leur choix? Malgré l´illusion d´aussi cette représentation de la réalité, je crois que c´est dans l´effort même de leur tentative, que doit résider la réalité de leur art. Et le même raisonnement n´est-il pas d´application à la photographie même? Ce qui m´a frappé dans le livre de Perez-Reverte c´est que l´amie Olvido ne photographiait jamais les actions et attitudes humaines, seulement les traces que les hommes avaient laissées sur les choses (objets, édifices, paysages). L´unique réalité humaine à découvrir ici est toute dans la recherche de sa présence implicite, pour ainsi dire effacée. Un refus donc d´une fausse évidence et une recherche d´une possible vérité.      

Gand, le 31 août 2007   

Petit éclairage (si paradoxalement je puis m’exprimer ainsi)  du personnage Oshima dans « Kafka on the shore » de Haruki Murakami :  avant Edison, lorsque nuit extérieure et intérieure se confondaient encore, les esprits apparaissaient dans le monde externe. Aujourd’hui, Freud et Jung aidant,  il n’y a plus que des phantasmes (comme le disent si bien les hispanophones), visiteurs du soir exclusifs de nos petits écrans internes.   

Gand, le 11 septembre 2007   

 « Nous roulâmes de longues heures à travers ces terres de sommeil ». C’est la phrase qui m’a connecté au « Rivage des Syrtes », ce livre si baroque et lyrique en même temps. Julien Gracq est de ces écrivains pour qui l’intrigue n’est qu’un prétexte, une trame vide autour de laquelle se noue et se dénoue à force de descriptions et de portraits son art d’évocation et de mystère. Une lente stratégie de retardement jusqu’à la fin coïncidant avec celle du livre. Un rempart  en quelque sorte, mais sans complaisance, construit à force d’expérience et de sueur, des inlassables variations de cette réalité même qu’il est censé occulter tout en la révélant.              

 Gand, le 7 novembre 2007    

Je constate que la vie de retraité ne favorise guère l’écriture. C’est aussi que j’ai organisé ma vie de telle façon qu’avec tes horaires d’école,‘tite, et l’occupation à temps plein qu’est devenue l’étude du piano, il ne me reste pas trop de temps pour m’y consacrer. A moins qu’une occasion particulière me rappelle – comme un devoir ?– que j’ai quelque mauvaise conscience à ce propos. Le besoin que je m’en suis toujours découvert se confondrait-il à ce point venu avec le désir qui m’en serait resté? Et de quel désir s’agirait-il alors ? Celui du divertissement pascalien?… A propos de Pascal, le dernier Magazine Littéraire est une véritable aubaine pour des gens comme moi « hainamourés » des ambiguïtés de son écriture à lui. Parmi d’autres textes m’a frappé l’article d’un écrivain-psycho, Michel Schneider, qui semble contenir – par Blaise interposé – la réponse à mes inquiétudes présentes. Selon lui Pascal écrivait malgré lui, non pour exprimer ses pensées, mais pour la pensée elle-même, comme un rempart contre ce qu’il identifie comme sa mélancolie. Par divertissement en quelque sorte; par jeu. Schneider parle à ce sujet de « l’élégance du joueur » qu’aurait été – avec le style incomparable qu’on lui connaît – Pascal. Lui, le parieur. Lui qui justement était l’inventeur du calcul des probabilités, confronté à sa prise de conscience de n’être qu’une petite balle, comme au jeu de paume, rebondissant entre deux infinis, se mettant à jouer jusque sur l’existence de Dieu, au risque d’y perdre – et ce malgré son raisonnement qui ne devait surtout pas le convaincre lui -. Mais perdre quoi au juste, lorsqu’on est là que pour ça ? Et la mélancolie est-ce vraiment une maladie, si en fin de compte elle ne peut être guérie ? Car  n’est-elle pas justement cette prise de conscience-là ? Hier j’ai assisté à une conférence de J.Joset sur le Quijote, qui m’a fait reprendre le dernier chapitre du livre de l’hidalgo ingénieux. J’y ai repéré une chose qui m’avait échappée au moment de mes lectures distraites antérieures : que c’est précisément au moment où le divertissement de sa folie identificatrice avec les romans de chevalerie s’achève et qu’il est devenu enfin lucide, que le brave Alonso Quijano se meurt ni plus ni moins que de sa « mélancolie ». Cervantès, un (pré)pascalien. Qui l’eût cru !…            Gand, 6 janvier 2008      Jean-Paul M, dans une chronique un tantinet  irrespectueuse dans Knack-Weekend , s’avoua être un ex-fan contrit de Jotie T’Hooft, comme tant d’autres adolescents d’ailleurs des années 80-90. Il s’y révéla aussi comme le (co-)auteur d’un livre sur la vie et la mort du poète (« Un très triste prince ») et parla de la mort de son copain toxicomane Chapo (du jeu de poker appelé « chapeau » dont celui-ci était passionné) ainsi que du mystérieux Christian qui avait déposé en ces temps-là le cadavre de Jotie devant un hôpital brugeois. Aucun mot sur son  compagnon d’arme paumé Georges. Dans son livre je ne retrouve qu’un bref témoignage de lui sous la lettre S. , soucieuse de son anonymat. Georges qui, dans l’introduction à  son témoignage, se voit réduit à une sorte de courrier de drogues bénévole, y révèle, dans un texte rendu incompréhensible au lecteur non averti, la vérité sur les événements tragiques qui entourent la mort de Jotie. Qu’en fait ils étaient deux à jouer à ce jeu de la roulette russe et que pour une raison obscure et ce à son grand mécontentement, il n’a pas pu aller jusqu’au bout dans leur tentative d’overdose à l’infini. Pour le reste le livre ne mentionne nulle part le fait que Georges logeait depuis tout un temps clandestinement dans les bureaux des Editions Manteau, à trois pas de la maison où vivaient Jotie et sa jeune épouse Griet W. , ni que Georges assumait la mise en page et l’illustration de la revue Zebra, ni même qu’un des cycles des poèmes de Jotie lui était dédié. Aussi, dans son aimable réponse à mon mail, lui demandant des nouvelles de Georges,  Jean-Paul M. m’ avoua ne le connaître qu’à peine et ne plus rien avoir entendu de lui. Personne ne soupçonnera l’impact qu’aura eu l’auto-dénommé Georges Yvan Dorenne, alias Sjors de Zeemeerman (l’homme-sirène), le chanteur-auteur-guitariste, le sauveteur athlétique ostendais ou encore le dessinateur de bédés fous ES,  créateur entre autres de Flashschlaf et j’en passe… Il est fort probable qu’ il a été l’âme maudite du jeune poète et hélas aussi peut-être le co-initiateur (avec leur copain commun Chapo) au monde des drogues. Je le revois encore sur le seuil de ma porte dans la rue Liévin de Winne, juste avant l’aube, me balbutiant  le décès de Jotie auquel il avait survécu, m’expliquant qu’ils s’étaient injecté des amphétamines jusqu’au finish (« à la fin ça devenait de la panade »), jusqu’à ce que Jotie l’abandonnât à son sort (probablement par manque de moyens financiers pour continuer la fête macabre) pour faire cavalier seul dans sa course à la mort, direction Bruges, par l’entremise de la BMW et le dealer de coke du Christian en question. J’ai laissé entrer alors Georges, non sans l’avoir dûment engueulé. Je lui ai préparé en vitesse un spaghetti, puis lui ai laissé cuver sa dose pendant toute la journée jusqu’à la nuit suivante où Georges a repris son existence de juif errant, de dealer en dealer, comme toujours à la recherche de la projection de son désespoir le plus intime. Tout comme il est sorti de ma vie, Georges y est entré de nuit. Nous avions une grande moustache noire tous les deux. Nous nous ressemblions, de sorte que très rapidement on s’est appelé mutuellement « frères ». L’endroit de la rencontre s’appelait le Chaudron aux Sorcières (Heksenketel) et plus tard le Nain (De Kabouter), c’était un bar au Patershol (le Trou aux Moines) à Gand, en ce temps-là  la planque de marginaux de tout plumage, ivrognes, toxicomanes et artistes en herbe, catégorie à laquelle j’appartenais alors.  Il m’enseigna le LSD et la sensation de liberté sans frein. Durant des sessions musicales  illimitées, avec tous les moyens du bord, des flûtes à bec, des bongos, des guitares, des casseroles, des poêles ou encore un piano qu’on faisait résonner  comme poêles et casseroles, nous entrions en dialogue pendant des heures, nous harcelant mutuellement, sur les rythmes de nos élucubrations, de salves d’images synesthétiques sans fin. Jusqu’au moment où les choses ne pouvaient plus continuer pour moi.  Ses excès de toxicomanie me le rendirent invivable. Et je me suis mis à étudier « pour de vrai » la musique et lui s’est  volatilisé pour moi dans la nostalgie, une image à l’inverse de notre réalité. Mais ce qui est suggéré dans la conclusion du livre de J.P. M. , que tous les copains survivants de Jotie seraient devenus des bourges marchant au pas, ne vaut sûrement pas pour Georges.   Où qu’il soit en ce moment, dans cet enfer ici bas ou celui de l’au-delà, il reste pour moi quelqu’un d’inoubliable, non seulement comme un également très triste prince avec son désespoir de tête-contre-le-mur, mais aussi et surtout comme le merveilleux équilibriste qui marchait sur la corde raide de la vie comme si c’était la terre ferme, seulement porté  par l’indomptable pouvoir de son imagination          Gand, le 2 juin 2008,  Ouf ! Les Bienveillantes, ces déesses euphémistiques m’ont enfin lâché. Leur persécution au rythme obsédant d’une lecture épouvantable qui menaçait d’être interminable, s’est arrêtée à la page 1390 avec l’ultime métamorphose du Obersturmbannfuhrer Max Aue. Jonathan Littell soit loué. Cela aura été avec El séptimo velo de Juan Manuel de Prada, le deuxième pavé lu cette année, qui traite de la seconde guerre mondiale et des agissements coupables de leurs actants confrontés à leur enfer intime. Les deux textes évoquent les déficiences de la mémoire de leurs personnages principaux. Dans le cas du roman espagnol cela se réalise à force d’épisodes en coups de théâtre, faisant fortement appel aux émotions, embrayés sur différents temps et espaces, enrobés dans un réseau d’analogies qui devraient les ramener à la vraisemblance des lieux communs de tout un chacun. Dans le roman de Littell, à part du flash back du début, où l’on voit le narrateur post factum, j’allais presque dire post mortem, entreprendre le récit linéaire et chronologique (telle une suite musicale) des faits et méfaits où il s’est vu entraîné dans la mouvance – puis à  l’avant-garde – des activités de la SS durant les années !940-1945, à part aussi des fantaisies paranoïaques du héros, l’émotion  et les facilités de l’écriture analogique sont soigneusement bannies. Ce qui ne veut pas dire que le livre n’implique aucune métaphore. Au contraire, l’action du narrateur lui-même est à situer à ce niveau. En un premier temps il ne montre aucune hésitation à narrer froidement tous les massacres rigoureusement planifiés et exécutés dans le cadre de la politique d’épuration nazie, dûment justifiée d’ailleurs aux yeux du brillant homme de loi Max Aue, par une Weltanschauung raciale et égalitaire, coulée dans des formules juridiques que personne dans le Reich allemand ne songeait à contester. Mais lorsqu’il est confronté à ses propres agissements criminels, au niveau privé donc, le narrateur est totalement – et aussi sincèrement – frappé d’amnésie. C’est que personne n’est en état de se considérer comme un monstre. Même pas le petit caporal fou dont les désirs de puissance donnèrent naissance à cette folie meurtrière qui plongea des millions de personnes dans le malheur, tant physique que moral,  fomentant la mort et la misère sur toute l’Europe, son si choyé Herrenvolk inclus. Pas une mouche n’a-t-il tué de ses propres mains !… Et s’il s’est suicidé c’était encore par orgueil, cet orgueil aveugle qui ne veut rien voir, rien savoir, rien comprendre, en dehors de sa propre justification, par les faits, par les écrits, par l’écho adulateur du peuple manipulé. La question qui reste à éclaircir, c’est de savoir ce qui aura pousse tant d’hommes à se laisser manipuler. Il y a la peur bien sûr, l’instinct de survie qui poussa des millions de gens à esquiver leurs responsabilités face à la terreur. Il y a aussi – et c’est ce que je décèle aussi chez mes chers contemporains, l’esprit de facilité qui nous pousse à nous concilier avec un certain instinct grégaire. Et puis – et ça je n’ai fait que le voir autour de moi – il y a – expression sophistiquée tant de l’instinct de survie que grégaire –  le carriérisme qui – dans une structure bien organisée, disons le… une bureaucratie… dont l’état nazi a dû être l’illustration parfaite – déchaîne chez les individus la veulerie la plus inconsidérée, les poussant à des actes, tant de servilité abjecte  que de cruauté sans limites, qui fait que la monstrueuse dérive du IIIe Reich ne contient en fait rien de bien surprenant, si ce n’est l’échelle à laquelle elle a pu perpétrer ses crimes … Mais  là aussi l’histoire contemporaine nous enseigne qu’au niveau quantitatif l’horreur se surpasse sans peine.  Gand, le 20 juin 2008,  A nouveau je lis Julien Gracq et il comble mes aspirations au plaisir. D’autant plus que rien ne se passe vraiment dans ses récits, sinon comme anticipation sous la forme de désirs ou de peurs. Tout est dans sa phrase, sinueuse, lourde d’observations détaillées, descriptrice de sensations et de souvenirs, renvoyant à l’expérience la plus concrète, mais écrite comme si le narrateur n’y était pour rien. Subjective donc, mais épurée à travers le tamis du style. L’abstraction bien conçue, celle des plus grands qui savent que ce n’est qu’ à travers l’expérience la plus personnelle qu’on atteint l’objectivité, voire l’universel. Ce par quoi l’artiste peut aspirer à une relative survie. Gand, le 20 novembre,  D’ici une vingtaine de jours  J.M.G. Le Clézio ira à Stockholm, en la bonne compagnie de Roberto Saviano et Salman Rushdie, les deux victimes littéraires par excellence de certains  pouvoirs à l’oeuvre dans notre monde moderne, pour y recevoir le Prix Nobel qui lui donnera le satisfecit ultime de la  liberté de parole absolue. Je ne sais en quelle mesure cet homme, cet écrivain,  caractérisé par une empathie totale envers les autres, hommes et femmes de tout type et de toutes origines, animaux et même paysages, en fera usage pour apporter davantage encore sa  pierre à ce que j’aimerais nommer  la déglacialisation des sentiments. C’est que cet homme, peu bavard, discret, timide même, a, depuis le temps qu’il rumine expériences et lectures, transformé ses indignations en langage. Un style  limpide, quasiment transparent où une longue digestion a effacé toute trace d’artifice. A partir de son premier roman,  le Procès-Verbal,  il professa déjà  son ambition d’écrire des romans ‘’actifs’’ qui bousculeraient ses lecteurs, ébranleraient leur indifférence. Cela n’a pas été différent dans ses quêtes familiales et auto-biographiques, telles que Le Chercheur d’Or, ou`il suivit les traces de son grand-père mauricien sur l’île Rodrigues, pour y découvrir en lieu et place d’un trésor de pirates, le paysage que son ancêtre lui avait laissé là, comme une bombe à retardement, je dirais une bombe de temps. De même pour Onitsha et  L’Africain. Ici c’est le mystère  de l’enfance qui est exploré, évoquant la tristesse du Sud de France pendant la guerre, ainsi que celle de la fin de son enfance à Nice par l’impact de l’éducation spartiate que lui donna son étrange père africain et, entre les deux, comme un éblouissement, le trésor, la césure du voyage au Nigeria de ses sept ans, où il fit la découverte de l’imaginaire et de la liberté qu’il procure. A tel point que, depuis lors, celui-ci se réaliserait  par les vertus d’une écriture ‘’en losange’’, créant à chaque fois, cet espace fou de l’imagination, entre les deux néants d’une triste réalité qui en forme les points de départ et d’aboutissement. Ce n’est pas fortuit non plus qu’Onitsha soit écrit en grande part à l’imparfait, temps du désir et du souvenir, image hors du temps de son jardin  secret (ou plutôt de sa brousse ou sa savane secrète). Tout cela pour devenir ce qu’il est, ce ‘’fou’’ dont on dit qu’ils sont envahis par l’illusion, ne pouvant plus faire la différence entre ce qui est réel et ce qui est imaginaire, ou encore entre ce qui est moi et hors de moi. C’était déjà l’expérience initiatique d’Adam Pollo dans le Procès-Verbal, lequel, en faisant l’expérience du solipsisme en se laissant entraîner par ‘’le grand mouvement inlassable des apparences’’, découvrit celui de l’empathie. Par la suite il a pu développer ce don de l’écrivain – et de biens d’autres métiers encore – avec Lalla, fille d’hommes bleus du Sahara, dans son bidonville Marseillais, ou encore le merveilleux  Poisson d’Or, ancienne esclave,  à travers les filets tendus pour elle dans tous ces bouts du monde que les hommes lui tendent à notre ère de la mondialisation. Son dernier livre Ritournelle de la Faim, que je n’ai pas encore lu, semble poursuivre cette ligne. Gand, le 12 février 2009 La sensibilité africaine, telle qu’elle se transvase entre les pages d’un roman, m’est révélée sous la forme des écrits de Ben Okri. La perception de l’esprit en perpétuelle mouvance, d’un cerveau à l’autre, du dedans au dehors, du monde des morts à celui des vivants. Les parois du concept cédant sous la pression de l’animisme généralisé. Branleur de révoltes, créateur de nouveaux (dés)ordres dans la réalité ultime du chaos. L’écriture devenue monde, vie. Semeuse de forêts sur le macadam du progrès. Naissance, enterreuse de mort.   

 Gand, le 8 mars 2009 

Je viens de lire dans le Liber Amicorum de notre ami commun Patrick Collard,  le bel essai d’Elsa Dehennin sur les deux poèmes écrits à partir de l’attentat du ll M, le ‘’soneto herido’’ de Luis García Montero et ‘’Madrid para una elegía’’ de A. Sánchez Robayna et je me rends compte qu’elle  a évoqué autour de ces deux poèmes qui se réfèrent à l’histoire contemporaine, le problème majeur qui a marqué mes scribouillages poétiques des années 70, celui de la réalité-vérité possiblement véhiculée par le poème, c’est-à-dire, comme je l’aurais formulé en ces temps marqués par la sémiologie, celui du rapport entre l’expression de la forme et  l’expression du contenu. Je crois aussi me souvenir avoir dû m’avouer vaincu dans mon impétueux désir d’alors d’embarquer le monde référentiel avec mes grouillantes constructions formelles. Le fameux engagement auquel aspiraient en ces temps naïfs tant de jeunes génies in spe, qui à chaque fois nous échappait, nous sautant des mains, des lèvres, pour se réduire à une bulle de solitude, rarement partagée par quelques congénères. Mais comme Elsa D. le dit si bien, tout comme la relation entre Wahreit und Dichtung, l’alliance Historia / Ficción n’est pas relevante en poésie, ni ailleurs non plus, je crois. La mimesis, qu’elle soit aristotélicienne ou vériste ou (hyper) réaliste n’a plus cours dans le monde des arts et – en fait – elle n’a jamais été effective. L’histoire de l’art, à laquelle appartient aussi la poésie n’a fait que se faire succéder des styles renouant ou relâchant selon les modes, les époques et les croyances, les nœuds référentiels. L’unique réalité poétique, à  laquelle E. D. renvoie, étant celle de la création, s’ajoutant au réel déjà existant, transformant  - dans la mesure qui lui revient -  le monde ou, comme le disait Borges, le désert de sa poignée de sable. Et puis il y a ces deux fort beaux poèmes, l’un un sonnet virtuel chargé de concepts référentiels et l’autre un non-dit grouillant de figures et d’images. Et nulle fiction dans les deux poèmes, rien que du réel, créé – telles les perles – à partir des déchets de ce triste monde. 

Gand, le 20 juillet 2009 

En cette saison estivale parsemée de morts, Macedonio Fernandez  à la manière d’une « psyché sans corps » insinue en moi sa vision du monde. Celle-ci, rappelant Wittgenstein, est  comme un champ qui inclut tout, Rêve, Réalité, en une seule expérience qui est celle du « senti » et qui est indicible. Dire quelque chose c’est le séparer de son être, en faire autre chose et il n’y a pas d’autre chose que ce que nous ressentons. Une métaphysique  qui met en cause tant le principe de la causalité que celui de l’association, si chers aux philosophes initiateurs de la pensée moderne. Il s’insurge contre l’idée que le monde, la veille, le rêve, soient régies par des lois,  pensée scientifique entaché du déisme duquel cette pensée croit s’être libérée. Pour Fernandez  la plénitude de notre être  est son unique raison,  qui ne supporte aucune soumission à un quelconque principe divin. Tout le reste est « nouménisme » qui réduit notre existence à celle des ombres ou agnosticisme qui prétend inconnaissable ce que l’on ne connaît pas, alors que pour déclarer inconnaissable quelque chose il faut sacrément bien la connaître. Descartes, Kant,  Hobbes et j’en passe, en prennent un coup dans ce nouvel idéalisme de la psyché capable de s’unir à d’autres au-delà des corps et qui n’est en fait que le désir le plus ardent de ce poète, frappé de sa solitude d’Elle, sa compagne. Une manière de percer la mystère de l’existence et de la mort qu’elle manifeste, afin de savoir si un jour il sera Lui à ses côtés, comme l’est  continuellement « l’absence d’Elle » dans son présent. 

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