Archive pour la catégorie 'Haines de Vallejo'

HAINES DE VALLEJO

 

 

 

« Je hais Vallejo. »

Georgette Philippart

 

« César Vallejo, te odio con ternura .»

César Vallejo.

 

 

Tristan Taleman s’est assis devant sa fenêtre à travers laquelle il parcourt des yeux la pente couleur rouille d’une toiture qui coupe obliquement la grisaille d’un ciel inclément. Le beau temps, se dit-il, m’abandonne. Je pourrai enfin m’atteler à la tâche que je me suis, malgré tout et mon oisive nature, imposée. Devant lui, pour toute distraction il a pris soin de poser, en contraste à la non couleur du ciel, la blancheur de toutes les couleurs d’une « cala » fraîchement cueillie dans la bruine du matin. Il ne lui reste plus qu’à invoquer les esprits maudits de César et Georgette pour que la tourmente libératoire de l’écriture se déclenche.

En descendant ce matin, un bidon à la main, jusqu’à la source afin de se pourvoir en eau, Taleman avait vu en bas deux hommes qui parlaient en faisant des gestes lents. L’un deux levait le bras et désignait au loin l’objet possible de leur conversation. Cela le ramène au paysage montagneux de Santiago de Chuco où naquit César,  en petit dernier de douze enfants. Il aura observé sans doute la même attitude de gens brassant l’espace en essayant de s’approprier les lointains qui sans cesse devaient leur échapper. Le petit César quant à lui, afin de nourrir son imaginaire,  se serait agrippé plutôt à ce que ses yeux lui permettaient de capter avec précision, lorsque du village au collège de Huamachuco, il se racontait des histoires avec les pierres qui bordaient le chemin de terre battue comme personnages.

En ruminant ces pensées, Taleman  tombe sur la page ouverte du recueil des Poésies Complètes où il lit : « Il y a, mère, un endroit au monde, qui s’appelle Paris. Un endroit très grand et lointain et une autre fois grand », suivi de la remarque tout de reproche filial  « ma mère m’ajuste le col du manteau, non parce qu’il commence à neiger, mais pour qu’il commence à neiger ». Poème écrit à Paris, lourd du souvenir de cette femme qu’il dit amoureuse de lui et qui, de l’au-delà, le voit vieillir, le voyant peu à peu se rapprocher de son âge à elle, fixé pour l’éternité. Et de là un autre poème, une autre absence, évoquée plusieurs années en amont, dans une cellule de prison dans la ville péruvienne de Trujillo. César y parle de sa faim, insatiable déjà alors, en une vision où sa mère distribuait à ses petits ces «  riches hosties de temps », ce pain qu’on lui faisait payer chèrement alors, malgré qu’autrefois il ne semblât jamais s’achever quand elle était là pour le leur offrir.

Si sa maman n’avait pas déjà en ces temps-là rejoint sa tombe, les événements qui eurent lieu trois ans après sa mort à Santiago de Chuco, où son petit était venu la saluer au cimetière, l’y auraient certainement précipitée. C’est qu’ils lui avaient joué un mauvais tour, les Santamaria, ennemis de longue date de sa famille, lorsque, suite aux troubles qui s’étaient déclarées à Santiago, ils avaient réussi à le traduire en justice comme étant l’instigateur intellectuel. Intellectuel va-t-on savoir, c’est que César était le seul dans toute la région à pouvoir s’affubler du titre. Il avait alors déjà publié ses « Hérauts Noirs » et avait commencé une petite carrière d’enseignant dans la ville de Trujillo. Les troubles avaient été causées par une rébellion vile de policiers de la caserne locale contre le sous-préfet qu’avait accompagné alors le jeune César en visite en période de vacances. Des coups de feu qui emportèrent deux compagnons innocents et la fureur qui à partir de là s’était emparée des amis et des familiers des victimes avait poussé ces derniers  – malgré les paroles d’apaisement du sous-préfet  -  à incendier un dépôt et un magasin des sympathisants de la rébellion, dont les Santamaria justement, famille influente auprès du maire. Cela lui valut 112 longues journées de prison sans qu’aucun jugement n’ait statué légalement sur son sort. Et puis il eut là aussi la faim, toujours la faim, que les rations de patates moisies et d’eau rance ne pouvaient combler. Mais plus encore que la faim, il y eut la rage, non tant pour le déshonneur qui lui était échu,  mais pour ce qu’il désigna, dans une lettre à son ami poète Oscar Imaña, comme la «  totale privation matérielle de sa liberté animale ».

La faim emblématique, représentative de sa condition, César la connut à Paris. A son arrivée Gare Montparnasse ce jour d‘été tant attendu après une pénible traversée d’océans qui avait pris 26 jours, il se retrouva sans un rond, déambulant de jour, les yeux fiévreux en quête de découvertes, dont un café croissant que lui invitait une âme compatissante devait être la plus gratifiante. De nuit il s’abritait dans l’atelier, rue Vercingétorix, du sculpteur costaricain Max Jiménez. Lorsqu’un ami lui prêtait une poignée de francs ou qu’un article envoyé aux antipodes lui rapporta après une longue attente quelque argent, il se logea dans un hôtel de passage. WC à pédales mal nettoyés, cuisinières à pétrole, cages d’escalier dégarnies, telle était sa vie alors.

Les  années de meilleure fortune qu’il connut par la suite, s’évanouirent jusqu’à cette mort dite d’épuisement qui fut précédée par la miraculeuse trouvaille par Georgette de 50 francs dans la rue, avec lesquels elle paya à son homme une savoureuse côtelette de veau et des haricots verts, arrosés d’un pinard potable. Le dernier repas consistant qu’il prit avant de s’allonger pour de bon dans ce qu’il pensait être une sieste et qui s’avérerait une longue agonie. 

Tristan Taleman  révise tristounet les phrases qu’il vient d’écrire ainsi que des pierres précieuses qu’il examine sous toutes les coutures et conclut que ce ne sont que des cailloux. Celui qui reste sur sa faim ici, c’est lui. Mais de quelle faim pourrait-il bien mourir, lui qui vient tout juste de déjeuner et écrit, le ventre repu, une tasse de thé à portée de la main, ces lignes de désapprobation, de dégoût même, au sujet de ses labeurs d’écriture sur lesquels il ne cesse de se replier. Tout ce que je mange ici, pense-t-il, même les mets les plus délicieux – et Dieu sait s’il en est dans cette riche terre des Asturies – je les vomis en forme de phrases et de mots que je voudrais perles enfilées, mais ne sont que le résidu d’une impatience, d’un désir en attente. D’un espoir ? Mais quel espoir pourrait-il encore héberger, maintenant que, son Isolda morte, sa solitude, dans cette petite maison en retrait sur la côte de Cantabrie, est devenue définitive.

En descendant vers le village il avait vidé, en un acte absurde et désespéré, son portemonnaie de toutes ses pièces devant un téléphone public afin d’appeler quelqu’un, succédané de son amour. Un appel international vers son pays de Galle d’origine qui, nécessairement, ne fut pas correspondu. Cela lui rappelle la situation de Georgette qui, après neuf années de solitude avec Vallejo, comme elle le disait, entamerait non sans courage 46 ans de solitude sans son Vallejo bien aimé. Mais comment l’aima-t-elle ?… Et de quoi Georgette était-elle affamée?

 

 

                                                                                     ***

 

Le désir jamais assouvi de Georgette, née Travers du nom de sa maman Marie et reconnue par son père Alexandre Philippart après sa mort due aux séquelles d’une blessure mortelle contractée sur le champ de bataille de la Marne, c’était celui du père absent. Ses grands-parents sous la protection desquels elle vécut durant son enfance à la campagne bretonne et ensuite sa mère qui l’initia à la  couture dans son petit appartement de la rue Molière où elle formait avec deux associées le soi-disant groupe « royal » prêtant leurs services en sous-main aux grands couturiers des royalties européennes, essayèrent vainement de la guérir de ses rêveries d’impossible. Un voyage à Londres – les jours les plus heureux de sa vie ! – et des cours du soir de musique et de langue espagnole durent à doses homéopathiques calmer son romantisme qui résulterait inguérissable. A peine de retour de Londres, elle se rendit auprès d’une voyante qui lui fit savoir que « son prince bleu » à elle venait de loin, qu’il venait de traverser les océans, qu’il était plutôt laid – les gouts et les couleurs n’est-ce pas ! –  mais,  et cela ne l’avait pas échappé,  était avant tout « un être lumineux ».  Ce qui fait que, depuis ses dix-sept ans, la frêle Georgette, à chaque fois que la surveillance préoccupée de sa mère se relâchait , arpentait trottoirs et parcs parisiens à la recherche de ce halo de lumière qui un jour lui désignerait du signe de la vérité celui qui deviendrait l’homme de sa vie.

En attendant le ciel de Paris s’était couvert de nuages, tout comme le triangle inversé à travers la fenêtre de la petite maison asturienne de Taleman.  Georgette, de sa chambre, observait, derrière les rideaux de la grande fenêtre de l’hôtel Richelieu, la grande tête d’un homme dont la silhouette, mystérieuse, gesticulait de pair avec ses compagnons, une coterie de sourds-muets réunis pour une cabale. Puis, un jour, cet homme, s’apprêtant à sortir, le chapeau déjà posé sur la tête, retourna sur ses pas pour fermer cette fenêtre laissée ouverte, vit la jeune fille qui l’épiait. Il souleva son chapeau, découvrit ses longs cheveux lisses et noirs : « Bonsjours, Mademoiselle ! »… Georgette s’échappa, le cœur battant, en direction de la chambre de sa mère qui faisait un somme :

-          Qu’est-ce qu’il y a, ma fille ?

-          Maman, le sourd-muet d’en face, il parle.

Plusieurs mois plus tard, en plein hiver, dans la rue Montpensier, qui borde le Jardin du Palais-Royal, elle revit l’homme au chapeau. Il le souleva de nouveau et autour de sa tête Georgette vit la luminosité blanc-bleu tant attendue. Lorsque quelques semaines plus tard il l’invita a prendre un café au « Carillon »  où il lisait les journaux en mangeant son croissant du matin, elle ne refusa pas.  Elle s’y rendit à plusieurs reprises, trompant à grande peine la vigilance de sa mère. Il lui lisait ses poèmes, lui parlait de la grande œuvre qu’il voulait entreprendre, tout en lui avouant, que sa vie, il devait encore l’organiser. Jusqu’à ce que Maman Marie eût vent de ce rapprochement indésirable avec ce métèque sans le sous et envoya illico sa brebis en Bretagne pour des vacances à durée indéfinie.

Taleman se demande si sa princesse en jean avait également été si romantique. Nourrie du spectacle  gris-bleu-blanc toujours changeant de la mer et des verdeurs des collines  secouées par le vent, elle en avait, avec ses yeux verts de celte, toute l’apparence. Bien que, les premières approches, la jambe collée contre sa cuisse, dans l’église encore, où il était, en touriste désennuyé, venu  assister à un petit concert de chant classique, auraient dû lui faire prendre garde. Une quinzaine d’années plus jeune que lui, dans la bonne trentaine, elle avait tout juste terminé le secondaire au collège Selgas et suivait les cours d’infirmerie à l’hôpital de Gijon. Elle finit par le séduire lorsqu’il la vit, maniant la gaita de ses petites mains musclées, vêtue d’une longue jupe noire de paysanne, la tête recouverte d’une coiffe de dentelle blanche dans cette fanfare de binious sur la Plaza de la Marina autour de laquelle s’incrustait l’amphithéâtre de maisonnettes faisant face à la baie du port. L’esprit dans les limbes de la tristesse et du doute,  il préfère couper court et se précipite vers la voie du salut de l’écriture, se plongeant dans les confusions autrement plus sublimes de ses personnages.

Bien que de sublime, le poète péruvien n’eût que sa poésie, dont plusieurs chefs-d’œuvre avaient déjà été produits dans son pays natal dans l’indifférence générale, lorsqu’il foula des pieds la terre de France dans l’enthousiasme des premiers jours. « Paris ! Paris ! Oh quelle grandeur ! Quelle merveille !…, écrivit-il à son frère Victor, Paris n’a ni commencement ni fin. Elle est là pour ne jamais s’achever… ». Trois mois plus tard, il signala, que l’unique chose grande qu’il avait rencontrée était son compatriote musicien Alfonso Silva, avec qui il vivait en pleine fraternité. En vérité, celle de partager ses maigres rentrées comme pianiste de boîtes et l’argent que lui envoient quelques amis. « Je suis sans un centime…s’il vous plaît envoyez-moi vingt francs ». Son pourvoyeur en monnaie sonnante principal était le poète et diplomate Pablo Abril. Dans une des premières lettres à Abril, lui demandant de placer pour lui un de ses textes contre « quelques pesetillas »,  César lui fit comprendre qu’il n’était pas bohême, que la misère lui faisait beaucoup souffrir, quelle n’était pas une fête pour lui, comme elle l’était peut-être pour d’autres. Ses jérémiades ne manquèrent pas leur effet et le bon Pablo lui dégota une bourse pour des études universitaires à Madrid auxquelles il ne se présenterait jamais.

Lorsqu’il décrocha l’emploi de secrétaire au Bureau des Grands Journaux Ibéro-américains, c’était le pactole pour lui et il déménagea vers un hôtel de meilleure catégorie, le « Richelieu » qui donnait sur la rue Molière. Alors c’était lui qui invitait ses amis, Alfonso, le poète Juan Larrea et aussi un jour, son ami de Trujillo Victor Raul qui se retrouva à Paris pour célébrer un premier congrès international de l’APRA qu’il venait de fonder. Avec eux il faisait la tournée des bars à la mode, que fréquentait la bohême surréaliste et moderniste de l’époque  (Breton, Tzara, Foujita et Picasso entre autres). C’étaient la Rotonde, le Jockey, le Café de l’Opéra mais aussi le Rendez-Vous et d’autres endroits où les rejoignaient les cocottes les plus prisées et les autres. C’est au cours d’une de ces virées qu’il rencontra Henriette Maisse avec qui il se mit en ménage. Jusqu’à ce que les choses se compliquent pour César. Dans une lettre à Larrea il parle de sa maladie et que la garce en question ne lui permettait pas de rester chaste et que pour cette raison sa maladie avait repris. Mais quand la vampiresse s’en serait  allée il se soignerait pour de bon. C’est du moins ce qu’il écrivait.

C’est à cette époque qu’ il aperçut la jeune fille pure qui cousait près de sa fenêtre en face de chez lui, levant la tête de temps à autres, le regardant de biais avec un sourire dissimulé, puis lorsqu’il revenait à la charge, feignait des gestes d’incommodité.  Après une rencontre dans la rue et une première promenade en amoureux au Jardin du Palais-Royal, ils se fréquentèrent régulièrement au « Carillon » où un jour Henriette entra en trombe et se dirigea belliqueusement vers la jeune fille, lui demandant quelles étaient ses intentions :

-          Madame, lui dit Georgette, de sa petite voix de fausse adulte bien éduquée, et bien consciente de sa supériorité sociale sur la pauvre fille, Monsieur Vallejo ne peut avoir pensé en une situation telle que vous l’évoquez et moi encore moins.

-          Depuis quand, répliqua alors Henriette, qui ne se laissa pas décontenancer, vous connaissez-vous ?

-          Depuis trois mois

-          Qu’est-ce qu’il vous raconte alors ?

-          Il parle de ce qu’il veut écrire, me traduit parfois des poèmes à lui et d’autres aussi…

Paroles de malheur, de perspective de rupture, mais Henriette ne s’avoua pas encore vaincue. La place lui était d’ailleurs rendue lorsque Georgette disparut de la ville lumière.

Jusqu’à ce que la maladie se fît de nouveau présente et de manière fort concrète cette fois, la ainsi nommée « hémorragie intestinale » que, fort discrètement les médecins lui avaient repérée, dans une lettre à son ami Pablo devint « cette blennorragie qui s’était compliquée » et qui faisait que César avait dû rester 15 jours au lit, sans pouvoir se lever :  « Avec quelle facilité attrape-t-on une infection de ce type et quel travail cela ne coute-t-il pas de la faire disparaître. Crois-moi, Pablo, parfois j’enrage contre les femmes… et surtout contre les médecins qui sont tous stupides… ». De sa maladie on n’entendrait plus rien par la suite, ni d’Henriette.  C’est que Georgette était de retour. Sa maman était tombée malade et mourut. Georgette n’avait pas renoncé à son prince charmant.

Tout ce temps ce regard profond qui l’avait traversée toute entière, cette chevelure léonine lisse et noire, ce visage anguleux couleur noisette, avaient continué à la hanter. Elle ne put s’empêcher de glisser le faire-part du décès dans la boîte-à-lettres de l’hôtel Richelieu. Lorsqu’il la lut, César se souvint de la jeune fille rêveuse aux yeux vert clair, sa chevelure châtain qui nappait son visage rondelet en forme de froufrou, le sourire innocent – mais l’était-il ? – sur ses lèvres fines. Il lui présenta ses condoléances sans tarder. Georgette, malgré ses occupations fébriles, l’enterrement de sa mère au cimetière de Montrouge où elle acheta une concession à deux places, les visites au notaire en vue de régler l’héritage qui comportait l’appartement et toute l’épargne de sa mère, trouva le temps de voir Henriette et de lui remettre, à condition quelle détalât pour toujours,  un paquet de biftons que celle-ci, pauvre fille sans trop de scrupules – mais ceux-ci existent-ils dans la misère ? – accepta. Maman enterrée et héritage encaissé, Georgette proposa, sans plus tarder à son sphinx indigène de se mettre en ménage. Cette fois-là la vie enfin, sembla sourire au poète :

« Messieurs, écrivit-il dans «Trouvaille de la vie », c’est la première fois que je me rends compte de la présence de la vie. Messieurs je vous prie de me laisser libre un moment pour savourer cette émotion formidable, spontanée et récente de la vie qui, aujourd’hui, pour la première fois, m’extasie et me rend heureux jusqu’aux larmes… »  

                                                                                              ***

Tristan Taleman ne peut s’empêcher de passer en revue les instants de bonheur insouciant qu’il a connus. Le sourire d’Isolda qui le tenait par le bras au cours des Fêtes de San Pablin où tout le village, pêcheurs et paysans se réunissaient devant le port pour écouter en « Bable » les récriminations des acteurs picaresques énumérant avec humour les bourdes du maire et de ses acolytes sous les yeux goguenards d’un public bon enfant. Les heures de plage au soleil devant les lames écumeuses qui bondissaient vers les estivants qui se faisaient bousculer en riant. Les soirées d’été où ils cherchèrent parmi les fougères un abri pour l’amour. Si ce n’est pas romantique ça !… Le bonheur, fruit de l’ignorance, tel un désir projeté sur le vide d’une page non encore recouverte de mots.

C’est peut-être bien ça que César a dû ressentir au moment de lier son sort à celui de la petite parisienne qui savait y faire. Faut dire que malgré ses démêlées avec la maladie il ne s’était pas mal défendu. A force de lamentations et surtout aussi de bons services de la part de son ami Pablo Abril dont il avait loué les produits poétiques plutôt médiocres comme étant le grand modèle de la poésie latino-américaine, face aux affres d’un surréalisme sans queue ni tête et d’un modernisme qui aurait pris un coup de vieux avant l’âge, César s’était fait offrir la somme qui lui fallait pour le retour à la patrie laissée en friche.  Mais au même moment, lorsque la maladie et le désamour le laissèrent sur un beau néant sans perspectives, il découvrit la pensée marxiste et une possible application à la situation encroutée de son pays natal. Il écrivit avec quelques autres enthousiastes le texte sur « l’action à développer au Pérou » qu’il présenta au parti communiste péruvien récemment fondé par son ami José Mariategui et s’apprêta avec quelques copains à constituer une cellule du parti à Paris. L’argent du billet pour Lima, il le dépensa pour un premier voyage en Union Soviétique. Il en revint enchanté, selon ses dires. En fait il n’avait rien vu, ni compris, ni de l’idéalisme impitoyable des pères fondateurs ni de l’insidieuse manipulation du nouveau petit père Staline. De nouveau sans le sous, la tendre insistance de Georgette comme unique planche de salut, il se lança dans le vide d’un bonheur illusoire, mais réellement vécu.  Financé par l’héritage de maman Travers il entama avec elle son second voyage en URSS qui engloberait toutes les merveilles d’Europe. En fait une sorte de voyage de noces, une grande bulle de miel qui engloberait Moscou, Leningrad, Berlin, Vienne, Budapest, Venise, Florence, Rome, Pise et pour terminer en beauté Nice où le couple logea dans le prestigieux hôtel Negresco qui érigeait sa coupole orientale sur la Promenade des Anglais.  

Sous les yeux de Taleman il y a la photo de César que lui prit Georgette sur un banc de la Promenade des Anglais. « Voici Vallejo, taciturne, vêtu de noir, face à la mer de Nice, le regard perdu dans l’horizon ».  En fait, son regard est rentré en lui-même. Georgette explique avec la formule cartésienne :«  il souffre, donc il existe ». A l’apogée du bonheur, le malheur du désamour aurait-il subsisté ?… Dans une lettre à son copain de fredaines Larrea, il parle de « cette pauvre fille qui m’accompagne » . Mais que voulait-il donc bien ce fils de la grande p… ? Des p… non vraiment, il en avait déjà assez souffert les conséquences, mais continuer à être le fils à sa maman sans aucun doute.  « Vallejo, avoua plus tard Georgette, n’était pas seulement mon époux (amant encore à cette époque) mais aussi quelque chose de plus, j’étais sa mère dans toutes les circonstances de sa vie ». Dans cette autre photo célèbre et célébrée par tous les Vallejiens, prise à Versailles, sur la rampe en pierre du grand escalier qui mène aux Jardins, on voit César et Georgette, assis. On observe la mise impeccable de Vallejo et surtout sa pose des plus compliquées. De la main gauche il maintient une cane sur laquelle repose son coude droit, lui permettant de cette manière de reposer son menton dans la paume ouverte de sa main droite. César fait la moue. Son grand a tout l’air de bouder. A ses côtés la jeune maman Georgette, élégante, un imposant chapeau lui couvrant la tête, lui cachant les oreilles – qu’elle avait grandes, l’aura-t-il taquinée avec cela ? -. Elle garde le chapeau clair au ruban obscur de Vallejo sur ses genoux. A côté de la première photo Taleman tient également une manipulation digitale humoristique qui donne dans le mille. On y voit  Georgette qui tire son homme par l’oreille et un sourire affleure les lèvres de ce dernier…

 Mais non, le couple n’aura pas connu la rigolade, que Vallejo devait avoir gardée seulement pour ses copains de bringue. L’unique moment de grâce aura peut-être été, le voyage en Espagne avec Georgette, après la publication des impressions d’URSS dans une revue madrilène dirigée par Pablo Abril, pour y voir publiée la deuxième édition de son chef d’œuvre Trilce, sur les instances des poètes Gerardo Diego et Juan Larrea, avec un prologue de José Bergamin. Pour ce recueil, tombé dans le vide total lors de sa publication à Lima, ce fut presque l’heure de gloire. Vallejo connut Federico Garcia Lorca et Rafael Alberti, qui devinrent des appuis, sinon des amis. Avec ce dernier il y a une photo de Vallejo, dans les rues de Madrid, main dans la main avec une Georgette élégante et chapeautée comme toujours, au regard décidé. Mais celui de Vallejo, son chapeau à lui dans la main gauche, continue à être triste.  Triste.

  

                                                                                              ***

 

Sa petite maison sur les hauteurs du village, face aux collines couvertes d’eucalyptus importés d’Australie et d’épineux et de varechs autochtones, Tristan l’avait achetée à peine trois mois après son arrivée au  hasard des vacances et Isolda y passa une grande part de ses journées libres pour le quitter le soir, le regard inquiet, afin de rejoindre la maison familiale, cachée quelque part parmi les maisonnettes de l’amphithéâtre. Il n’avait jamais vu son père, un pêcheur à ce qu’il paraît, qui n’avait qu’elle comme compagnie, sa mère étant décédée d’un cancer il y avait quelques années, et son fils  ayant déserté la maison par la suite.  

Un jour Isolda ne vint plus. Tristan Taleman se mit à la chercher partout. A sa demande des plus insistantes, quelqu’un lui indiqua la maison où elle vivait. Lorsqu’il frappa à la porte personne ne vint ouvrir. Il décida de l’attendre.

-          Mais Tristan, tu ne peux pas être ici.

-          Isolda qu’est-ce qui t’arrive ?

Après un long silence Isolda lui lança :

-          Je ne veux plus te voir… tu sais, je suis enceinte.

-          Mais ma petite Isolda, cela n’est pas une raison de rompre. Au contraire, il faut s’en réjouir. J’assumerai ma paternité, n’ayez crainte. On sera heureux tous les trois.

-          Tu n’es pas le père de cet enfant, et maintenant, vas t’en !…

 

Taleman , devant tel triste souvenir, éprouve une longue absence d’esprit qu’il rompt soudain en se jetant sur la documentation qui se trouve pêle-mêle sur sa table d’écriture. Il en dégage la reproduction d’une petite lettre qui ne mesure pas plus de 10 sur 6 centimètres. Elle n’est pas datée, mais doit avoir été écrite dans les premiers temps de la rencontre amoureuse de César et Georgette. Elle dit :

« Jeudi – 1 heure du matin

Ma petite adorée,

Je viens de te dire au revoir et mon cœur bat encore de bonheur indicible. Tu m’as fait heureux ce soir comme je ne l’ai jamais été. Je me sens ravi et fou d’émotion pour t’avoir tenue tout entière dans mes bras. Tu as été si pleine de compréhension féminine ! Je suis vraiment heureux et c’est toi qui opères ce miracle dans ma vie. Tu es partie d’un air indéfiniblement (sic)  pensif, on dirait même triste. Je revois tes yeux mélancoliques en me disant « bonne nuit ». Peut-être je…(biffé par Georgette). Peut-être je t’ai froissé avec un mot ou une attitude maladroite mais non voulue. C’est parce que… (de nouveau biffé). En pensant à la tristesse du dernier moment, je souffre beaucoup. Nous parlerons demain. Bonsoir et toutes mes caresses. »

Des lettres,  datées quant à elles, mais écrites quelques années plus tard, comme celle adressée  à Pablo Abril, mentionnent qu’ « au sujet d’un thème de santé », il venait d’avoir une dispute violente avec Georgette qui l’avait mis vraiment «  hors de lui » et qu’il était « pulvérisé ». Puis à  Larrea : «elle continue à être objectivement un terrible problème… J’en ai des sueurs froides. Ou je me sauve en la sauvant ou je me sauve sans elle. »

Finalement c’est avec elle qu’il se sauva. Détenu par la police, Vallejo fut amené à la Préfecture de Paris où on lui signifia qu’on le tenait à l’œil, que ses voyages en Union Soviétique, ses fréquentations de révolutionnaires et d’endroits suspects tels que la librairie de l’Humanité, n’étaient  pas du tout appréciées et on lui donna quelques mois pour disparaître du pays. Cela resserra les liens avec Georgette qui, sous la patiente pression de César s’était convertie elle aussi au marxisme et ils décidèrent de quitter illico la France et de s’installer en Espagne. Pour sauver leur amour?…

Une nouvelle – et dernière – raison de se réjouir: en  Espagne on proclama la République et ses amis poètes, Federico entre autres, l’aidèrent à trouver un éditeur pour ses « Réflexions au pied du Kremlin » ainsi que son roman agitprop plein de réminiscences de l’exploitation des indiens au Pérou « El Tungsteno ». De plus Vallejo s’inscrivit officiellement au Parti Communiste d’Espagne.  Mais après un temps l’intérêt des maisons d’éditions s’évanouit et les quelques traductions, d’ Henri Barbusse et de Marcel Aymé entre autres, qu’il effectua ne lui permettaient pas de vivre. La relation avec Georgette s’était de nouveau empirée.  Ils décidèrent de risquer le retour en France. Arrivés là sans encombre, ils constatèrent que l’appartement de Georgette avait été mis sans dessus dessous. La police française avait fait son boulot. Tranquillisés peut-être à son sujet, vu qu’ils n’avaient rien trouvé de compromettant, ils ne l’importunèrent plus. Puis César saisit une nouvelle planche de salut qu’on lui tendit : un troisième voyage en URSS sous prétexte d’un Congrès International des Ecrivains. Il irait sans Georgette.  Dans une lettre à Larrea il expliqua pourquoi : Georgette serait de nouveau hospitalisée, « cela dû à ses imprudences ». Quelles pourraient bien avoir été les imprudences de cette jeune fille tout à fait maternelle? Les grossesses non désirées peut-être et les avortements successifs – toujours niés par Georgette – qu’ils entraînèrent ?  Un texte postérieur de Georgette sur le thème, montre à quel point elle avait été obnubilée par la propagande abusive que lui avait inculqué Vallejo : « César Vallejo, affirma-t-elle, en bon marxiste-léniniste refusait absolument d’avoir des enfants, vu que ceux-ci, pour tout militant révolutionnaire, sont le plus grand des obstacles,  des obstacles humains en plus, sans fautes et sans défense ».  

A Taleman la relecture de cette affirmation le plonge dans une profonde tristesse. Un haut le cœur à éviter lui fait rechercher fébrilement le vers suivant de la main de Georgette devenue poétesse après la mort de Vallejo: « Ami, mon époux, le printemps est déjà de retour. Où sont les enfants que nous n’avons pas eus, toi et moi qui n’avons su que mal agir ? ». Jusqu’où pouvait bien aller la lucidité confuse d’une femme ? Ou la confusion lucide ? Celle de son Isolda, dont le corps déchiqueté fut trouvé sur un rocher où la mer l’avait rejetée… Il n’en peut plus et éteint son ordinateur. Demain il tentera de renouer avec le couple maudit, avec la possible guérison aussi de son âme en mille morceaux, pénible reconstruction du puzzle de l’amour.

 

                                                                                           ***

 

De retour d’Union Soviétique, l’attendit une Georgette retapée et pleine de courage, malgré qu’elle eût dû vendre son appartement pour couvrir les frais de son hospitalisation. A partir de là le couple reprit son existence de nomades, déménageant avec fréquence dans des hôtels de plus en plus modestes. Le 11 octobre 1934 ils décidèrent d’officialiser leur union à la mairie du quinzième arrondissement. Témoins de ce mariage civil sans fastes étaient un peintre granadin, ami de Garcia Lorca et son épouse française. On aurait attendu l’ami Larrea, mais ses relations avec Georgette, qui ne laissait plus sortir de nuit son César choyé sous surveillance, étaient déjà au plus mal. Vallejo travaillait dur à cette époque, il écrivait des poèmes, du théâtre, des essais, mais aucun éditeur n’était preneur. Georgette travaillait au Conservatoire National des Arts et Offices en tant que vérificatrice temporaire, ce qui permit au ménage de se maintenir clopin clopant.

Lorsque la guerre civile éclata en Espagne, Vallejo repris sa militance politique et s’engagea dans les Comités de Défense de la République en participant à des meetings et en écrivant des articles où il fustigeait la politique de non intervention du gouvernement français. C’est probablement de cette époque-là que parlait Georgette, lorsqu’elle disait qu’entre Vallejo et elle « on ne prononçait jamais le mot « bonheur » », qu’il soit personnel ou conjugal. Nous vivions par et pour la révolution mondiale, prétendit-elle »… En fait c’est surtout la cause de la République espagnole qui revivifia les velléités marxistes de Vallejo. Invité en tant que délégué pour le Pérou au « Deuxième Congrès International des Ecrivains Antifascistes »  à Madrid, il n’hésita pas un moment. Il partit avec Georgette, d’abord à Barcelone, puis à Madrid, où le congrès ne put avoir lieu, à cause du siège de la ville par les troupes franquistes. Après une course folle en un taxi, partagé avec le couple Paz, ils arrivèrent à Valence, où finalement le Congrès put avoir lieu.

Taleman possède des photos où on voit Vallejo, assis juste derrière André Malraux. Louis Aragon, Octavio Paz, Ilya Ehrenbourg, Ernest Hemingway, Pablo Neruda et beaucoup  d’autres étaient là. Elena Garro, la compagne du poète mexicain Octavio Paz, décrivit le couple de la façon suivante :

« Les Vallejo étaient fort isolés, ils vivaient dans un petit hôtel très pauvre. Georgette, petite, toute pâle, aux yeux verts de chat et lui maigre, les cheveux très noirs, les traits indigènes. Ils étaient habillés de vêtements usés jusqu’à la corde et trop légers pour la saison. Georgette se tenait toujours près de lui, levant le regard pour contempler le visage grave de Vallejo, comme s’il était dévoré par une terrible souffrance ».  Etait-ce de la vénération ou une forme maternelle de surveillance ? Les deux probablement. Décidément, pense Taleman, malgré les idéaux révolutionnaires, rien n’avait changé dans les relations du couple.

Une production fébrile suivit cette excursion en terre de lutte. Des articles dans le Bulletin de Nueva España que Vallejo contribua à organiser, la pièce « Pierre fatiguée » et surtout le recueil «Espagne éloigne de moi ce calice» qui sera publié par l’armée républicaine après « Espagne dans le cœur» de  Pablo Neruda et « Espagne, poème entre angoisses et un espoir» de Nicolas Guillén.  César continua aussi de se préoccuper de la formation marxiste de Georgette, surtout au cours des longues  conversations qu’ils avaient pendant leurs fréquentes promenades au cimetière de Montparnasse, où il lui plaisait de visiter le tombeau de Baudelaire aux ailes étendues, dont une traînait par terre, pareille à celle de l’albatros de son poème. César reprochait à Georgette son égoïsme de petite bourgeoise, lui proposant « la dialectique de l’égoïsme-altruisme » des grand mouvements révolutionnaires.

Sous son palmier, Taleman observe deux chats sauvages, contournant son jardin à pas élastiques et lents. De temps en temps ils lui lancent un regard oblique non dépourvu d’ironie. Ils se sont unis, se dit-il,  pour la chasse aux petites souris des champs qui abondent par ici.  Ils ne pensent à absolument rien d’autre. Moi, écrivant, ruminant, je suis quelque chose de totalement incompréhensible pour eux. Les hommes, avec leurs pensées empruntées, avec lesquelles ils remplissent l’espace du désir qui les retient captifs, les pauvres hommes, se dit Taleman, ils n’ont qu’une chose en commun avec ces animaux libres de toute attache qui ne soit leur survie. C’est cette chose-là qui ne tardera pas à arriver dans l’histoire qu’il est en train de projeter vers son accomplissement.

 

                                                                                             ***

 

Cela nous ramène à ce fatidique 13 mars de l’an 1938 où Georgette trouva dans la rue ces 5O francs qui lui permirent de revenir à l’hôtel de l’avenue du Maine où avait atterri le couple, avec ses côtelettes et sa bouteille de vin. « Ce n’était pas un menu extraordinaire, raconta Georgette par après, mais une force étrangère à ma volonté m’impulsa à faire de tels frais ». Après le repas César fit une sieste mais, chose qu’il n’avait jamais fait auparavant, il resta au lit toute l’après-midi ainsi que la nuit qui suivit. Le lendemain il ne se leva pas non plus. « Dès cet instant, déclara Georgette, je sentais qu’il était perdu ». Le jour suivant elle fit venir un médecin, mais celui-ci ne s’alarma pas. Il vit Georgette exaltée et jugea ses angoisses imaginaires. Après une semaine le médecin dut constater que la température du malade dépassait les 38° de fièvre et alertée par Raul Porras, délégué de la Société des Nations et admirateur de l’œuvre de Vallejo,  l’Ambassade péruvienne fit transporter Vallejo à la clinique Arago. Là la fièvre monta jusqu’à 4O°. Les examens et les analyses se succédèrent, mais rien n’y fit. On fit venir un spécialiste de maladies infectieuses qui déclara : « Je voyais que cet homme était en train de mourir, mais je ne savais pas de quoi ». On le transporta au service des maladies tropicales. On pensait à une attaque de paludisme qu’on associait au lointain Pérou. Mais à plus de 3OOO m. ainsi que sur la côte du Pacifique, là où avait vécu Vallejo, la maladie n’apparaissait pas. Abandonné par la science – on conclut à un épuisement total et personne, surtout pas Georgette ne pensa aux possibles conséquences de la maladie vénérienne que César avait contractée plus de dix ans auparavant – César resta seul avec son angoisse avec pour unique compagnie celle de sa Georgette.

« Un jour,  raconta Georgette, j’étais descendue pour téléphoner. Comme la ligne n’était pas libre je me demeurai un temps et quand je remontai je rencontrai Vallejo debout en train de s’habiller. Lorsqu’il me vit il éclata en sanglots : « Georgina mia, je croyais qu’on t’avait renversée dans la rue ». La plupart du temps il restait couché, les yeux fermés, mais ne dormait pas. A un certain moment  il ouvrit les yeux et s’écria en s’adressant à Georgette : « Tu avais raison en tout…en tout ! C’est moi qui ne t’ai pas compris ». Georgette se rappela les moments de désespoir vécus ensemble, les colères violentes auxquelles elle aussi s’était livrée au cours de l’enfer qu’avait été leur vie commune, puis entendit son homme qui récitait de mémoire le poème de Francis Carco : « je n’ai pour t’aimer rien de plus que l’âme ardente et fatiguée et l’excès de mon désespoir ».

La dernière semaine avant sa mort, les médecins ne se présentèrent plus, les infirmières paraissaient lui administrer à contre cœur les sérums et laissèrent à Georgette les soins d’hygiène nécessaires. Une longue agonie s’était mise en route dans le délire hallucinatoire d’une fièvre qui s’éleva jusqu’à plus de 41°. Au cours d’un soubresaut de lucidité, il dit à Georgette :

-          Tu seras courageuse?

-          Il nous le faudra, répondit-elle, mais en son for intérieur elle pensa « je le serai si tu vis »

-          On ne marchande pas avec la vie, répliqua-t-il comme s’il avait lu ses pensées.

Pendant que ses yeux guettèrent dans les siens la promesse sollicitée, Georgette fut envahie par une telle haine de la vie qu’il lui fut impossible de prononcer une parole. Après un long silence, elle le vit chercher quelque chose. C’était son crayon qui se trouvait sur sa table de chevet. Georgette le lui tendit avec un bout de papier. Il les lui rendit :

-          Ecris, lui dit-il.

Et c’était comme un écho confus du beau poème des « Hérauts Noirs » (« Mon Dieu, si tu avais été un homme, aujourd’hui tu saurais être Dieu, mais toi, qui as toujours été bien, tu ne ressens rien de ta création. Et l’homme, lui, il te souffre:  le Dieu c’est lui ! ». Paroles de pré-marxiste, écrite dans sa jeunesse révoltée contre les faux espoirs religieux répandus dans sa pieuse famille. Et Georgette dut alors, sous sa dictée,  écrire l’impensable : « Quelle que soit la cause que j’aie défendue devant Dieu, au-delà de la mort, j’ai un défenseur : Dieu ».   

De là jusqu’à sa mort,  il ne dit plus rien, ne mentionnant plus aucun familier, ni aucun ami. Selon Georgette, il ne pensa plus qu’à la pauvre Espagne, où la République était sur le point d’agoniser de pair avec le poète. «  Si notre mère Espagne, avait-il écrit, tombe – enfin c’est une façon de parler – partez, enfants du monde, partez la chercher ». Son autre mère, celle de la vie de misère quotidienne, aurait voulu rester seule avec lui, pour qu’elle puisse recevoir son dernier regard de mourant de ses yeux.  Mais il y eut un importun. C’était Juan Larrea qui, après avoir frappé infructueusement, ouvrit la porte de sa chambre d’hôpital et resta planté là, dans l’ouverture, pendant que son ami agonisait sans plus voir personne, ni lui, ni Georgette. Il était neuf heures vingt du matin, le vendredi saint du 15 avril 1938.  Puis tout devint noir devant les yeux de Georgette.

Dans un poème prémonitoire Vallejo avait écrit :

« Je mourrai à Paris sous la pluie, un jour dont je me souviens déjà ».

Quatre jours plus tard, un jour nuageux, sous une légère pluie, Vallejo fut enterré au cimetière de Montrouge, dans le tombeau que Georgette avait prévu pour elle-même. Devant quelques amis, Louis Aragon fit un discours. « Et nous jurons et moi je jure devant cette tombe et devant sa veuve, de faire connaître l’œuvre de César Vallejo ». Mais ce n’était que de la rhétorique de poète. D’autres, – et Georgette en premier lieu – devront se charger d’accomplir cette promesse lancée à la légère. Ce qu’elle fit, d’abord en collaboration de Raul Porras avec qui, patiemment, elle passa au crible tous les poèmes manuscrits parisiens qu’ils éditèrent en France sous le titre de « Poèmes humains ». Ensuite sous son impulsion et sous son contrôle rigoureux, s’éditèrent à Lima ses Œuvres Poétiques Complètes et son Théâtre à la suite d’une folle épopée qui incluait une féroce querelle avec l’ami Larrea à qui elle ne pardonnait pas de dévoiler la part obscure de son Vallejo. Ce nouvel enfer dura jusqu’à ce que Georgette mourût 46 ans plus tard à Lima, hémiplégique à la suite d’une chute, mais assez expressive encore pour balbutier sa rage qui ne s’éteignit qu’avec sa mort .

Elle était venue à Lima en 1951, avec le même bateau qui avait fait la traversée en sens inverse avec Vallejo à son bord. Cela afin de se rapprocher de l’esprit  de son poète vénéré et elle fut enterrée là, au cimetière de la Planicie, aux antipodes du tombeau où elle l’avait fait transporter, avec l’argent qu’elle avait épargné, au cimetière Montparnasse, aux côtés du grand Baudelaire, son frère maudit qui l’y avait précédé.  Sur la pierre tombale de Vallejo, Georgette fit placer un vers d’un poème qu’elle lui dédia et qui le dit tout :                                                  

 «  Toi ma vie, toi ma douleur

toute femme, éternellement, berce un enfant

      J’ai tant neigé pour que tu dormes

et pleuré jusqu’à dissoudre ton cercueil. »

                                     

                                                                                           ***

 

Il y avait plus d’un an déjà que Tristan Taleman essayait vainement d’atténuer la terrible blessure que lui avait laissée la disparition brutale d’Isolda. C’était une soirée d’automne, lorsqu’il entendit frapper avec insistance à sa porte. A travers les vitres il vit un homme jeune, a la chevelure ébouriffée. Il ouvrit et demanda ce qu’on lui voulait.

-          Je suis Marco

-          Marco ?

-          Je suis le frère d’Isolda.

-          Entrez !…

Taleman le fit passer dans son bureau aménagé dans la petite pièce adjacente et lui présenta une chaise, la seule qui n’était pas recouverte de papiers ou de livres, tout comme la table d’ailleurs, sur laquelle Tristan venait de s’arracher au texte qui recouvrait l’écran de son ordinateur.

-          Je suis venu m’excuser.

-          De quoi devriez-vous vous excuser ?

-          De ma lâcheté. Lorsque notre mère est morte, j’ai abandonné ma sœur à son sort.

-          Avait-elle donc besoin de ton appui ?

-          Absolument. Je suis resté un an encore chez nous après le décès de maman. J’ai vu alors la folie s’emparer de notre père.

-          Etait-il fou ? Jamais Isolda ne m’a parlé de lui.

-          Pas dans le sens psychiatrique. Cela aurait été bien mieux. On aurait pu le placer dans un asile et rien ne se serait passé.

-          Que s’est-il donc passé ?

-           Son regard !… Le jeune homme eut de la peine à réprimer un sanglot. Une  larme indiscrète glissa sur sa joue….Le regard, avec lequel il s’était, après un temps,  mis à regarder ma sœur. Je n’ai pas su, pas voulu l’interpréter….

Il ne dit plus rien. Rompant le silence, insupportablement long, qui s’était produit, Tristan Taleman lâcha:

-          L’enfant était donc à lui !…

Là-dessus les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre….

Lorsqu’il fut parti, Taleman se dit que le frère d’Isolda avait bien fait de venir, même si sa venue était tardive. On ne guérit jamais de rien, se disait-il, il n’y a que l’ultime instant de la vie qui a ce privilège. Mais essayer de savoir, explorer les non-dits de notre ignorance, nous permettent de supporter notre sort, même si c’est un enfer. Et c’est un véritable réconfort de savoir que la mort ne nous en ouvre pas les portes, mais au contraire nous en délivre. Et dans l’au-delà aucun dieu n’a plus à nous défendre.    

Publié dans:Haines de Vallejo |on 18 juin, 2011 |Pas de commentaires »

le blog de jeanluke |
Le jeux Lyrique |
My wOrld |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | poesymymy
| La joie de vivre c'est le b...
| L'ATELIER-CAFE de Flor...