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IL BARONE

Alla memoria di Antonio Bellomo, mio padre, che non fu mai barone. 

 

 

 

- Qu’est-ce que c’est que la mafia? 

- C’est bien compliqué à expliquer, répondit Bellodi. C’est… C’est incroyable : voilà ! 

 

Leonardo Sciascia, Il giorno della civetta 

 

 

 

 

- La Repubblica, Professore? 

- Si, come sempre, ma mi dia anche Il Giornale di Siracusa. 

La vendeuse du kiosque de la Piazza Pancali, regarda d’un air étonné son client, qui, comme chaque mardi et jeudi, petits yeux noirs mouvants derrière le masque du visage, moustache poivre et sel soignée, venait, à neuf heures pile du matin, une fois déposé par le taxi, lui acheter son journal. Toujours le même, se dit la vendeuse, et rien d’autre. En plus le canard local commandé exceptionnellement ne lui semblait nullement convenir au niveau intellectuel de son client. Bah ! Il aura ses raisons, se dit-elle et lui remit les deux quotidiens. Son client déposa un billet de cinq euros sur le comptoir, n’attendit pas le change, mit les journaux dans sa serviette de cuir brun et sortit sur un « Salve ! » rapide en direction du Corso Mateotti. 

 

Contrairement à son habitude, il ne gratifia d’aucun regard les Temples d’Apollon et d’Artémis qu’il pouvait en fait se représenter de mémoire dans tous leurs détails et qu’il laissa sur sa gauche. Il parcourut à la hâte la rue commerciale où se succédaient les boutiques branchées d’Ortygie couronnées de leurs loggias et balcons en fer forgé et arriva à la place Archimède. Il ne put éviter la vue de l’affreuse scénographie de la fontaine de Diane que les débuts du vingtième siècle avaient déposées sur la place dédiée au plus illustre des citoyens de Syracuse. 

 

Mais il s’en détourna au plus vite en se faufilant dans la ruelle à sa droite. Celle-ci l’introduisit de suite dans le labyrinthe de pierre de l’isola di Ortigia, construite en un premier temps par ses grecs à lui, puis développée par les seigneurs qui s’étaient succédés dans la longue et mouvementée histoire sicilienne. Plus tard elle fut détruite par un tremblement de terre et par après reconstruite, avec des allures beaucoup moins aristocratiques, suivant l’esprit retors baroque des dix-septième et dix-huitième siècles. Ces ruelles aux maisons tassées les unes contre les autres, ses courettes et passages, ses loggias à colonnade, lui apportaient à chaque fois l’apaisement auquel il aspirait. On pouvait y déambuler sans jamais se perdre, sous la coupole du ciel bleu ou gris-bleu selon la saison, sachant qu’on aboutirait de toute façon au même bleu ou gris bleu de la mer ionienne qui tenait l’île dans son étau. 

 

Les habitants d’Ortygie, habitués à la présence discrète et rêveuse du personnage, toujours vêtu d’un costard impeccable, gris clair ou foncé selon les semaines, le saluèrent comme « il Professore », le titre sous lequel il enseigna l’Histoire de l’Antiquité à l’Université de Catania. Mais entre eux il l’affublaient d’un autre titre, celui de « il Barone ». Ce par quoi ils faisaient allusion au palazzo de ses ancêtres et son musée dont il était devenu le conservateur. C’était un vrai baron et de plus de souche ancienne. Au quatorzième siècle Ferdinand d’Aragon voulut récompenser un de ses ancêtres, capitaine d’armée, qui avait aidé sa mère, Constanza d’Aragon dans la conquête de la Sicile contre les ambitions papales, lequel soutenait les revendications de la maison d’Anjou. Il lui donna un fief avec le titre de baron, dans la campagne palermitaine et un merveilleux palazzo. Celui-ci fut bâti par les soins du légendaire Federico Svevo de Hogenstaufen, à deux pas du Castello Maniace, fortin construit pour la défense du port de Syracuse par ce même grand seigneur et qui devint le siège de la Camara Regionale de Syracuse dirigée par Constanza et ses gouverneurs catalans. Les tombes ornementales de deux d’entre eux avaient trouvé un dernier refuge dans le Palazzo. 

 

Son enfance, lorsque ses familiers l’appelèrent encore tout simplement Angelo, il la vécut dans le sombre quartier de la Kalsa, à Palerme, dans une grande demeure en ruine, infestée, d’après ce qu’on lui avait fait croire, par des signureddi, ces petites dames invisibles qui s’obstinaient à cacher ses jouets et la nuit lui tiraient les pieds. Cette maison hantée avait été chargée de toute la tristesse de la déchéance de ses parents et grands-parents, des galantuomoni au fatalisme rêvasseur. Ceux-ci vivaient chichement des oliviers et agrumes, produits de leurs terres, laissées aux mains d’intendants malhonnêtes envers eux et cruels envers leurs fermiers dont ils taxaient injustement les récoltes. Cela en attendant que les revendications paysannes mettent un point final à leurs revenus. Situation qui l’avait révolté par son impuissance devant la passivité de ses familiers, murés dans un pesant loisir sans curiosités, ne cultivant plus que leur blason. Ce dernier était constitué d’un champ bleu orné de quatre griffes de lion dorées, placées deux par deux et encadrant la couronne de la baronnie. Un exemplaire en pierre ornait encore toujours la cour intérieure du Palazzo qui lui était confié. 

 

Ces indignes héritiers d’une glorieuse lignée de barons et de chevaliers de l’Ordre de Malte, comme il les considérait alors avec la sévérité implacable de l’enfant, se contentaient de quelques rares moments de gloire fallacieuse, dans une loge d’Opéra par exemple, où des envieux naïfs venaient les reluquer comme des pièces de musées. Comme l’étaient les meubles et lustres recouverts de housses et les portraits de famille craquelés et embués de son enfance, qui se cachaient dans le salon d’apparat aux persiennes closes, fermé la plupart du temps. Cette ancienne blessure, qu’il croyait cicatrisée grâce aux efforts de son intelligence et son engagement honnête envers la culture de sa terre natale, il la sentit se rouvrir, malgré la consolation que lui prodiguait le labyrinthe des petites rues d’Ortygie. 

 

C’était un mal qui lui rongeait le cœur, une inquiétude, que le journal qu’il venait d’acheter ne pourrait que nourrir davantage. Il serra sa serviette d’un geste incontrôlé, hésitant s’il allait l’ouvrir ou non. Un frôlement obscur l’en dissuada. C’était, devant lui, sur le fond bleu de la mer rejoignant le ciel, là où débouchait la ruelle, un  grand papillon aux ailes jaunes, bordées et tachetées de noir. Son vol lent et recueilli se déroulait devant ses yeux comme un tapis qui aurait été tissé au fur et à mesure de son vol. Il l’invitait à le suivre jusqu’au Passaggio Adorno qui surplombait le môle du Foro Italico donnant sur le Grand Port de la presqu’île. Lorsqu’il s’en rapprocha, l’insecte, imposant et solitaire comme lui, abandonna son mouvement majestueux et disparut en une rapide esquive. 

 

- Papillon de mauvais augure, pensa-t-il. Le besoin d’apaisement et de consolation n’en devint que plus pressant. Il descendit le passage en accélérant le pas. Devant lui se trouva une petite place aux allures amènes. Un bar célèbre pour ses gelati, un restaurant un peu plus loin et en contre-bas, entre le bleu de la mer et la blancheur écrue de la pierre de la rue et des façades, une petite mare verdâtre où barbotaient canards et cygnes entre les papyrus. Du monde tout autour déjà, malgré l’heure matinale. Des touristes, s’extasiant dans toutes les langues de Babel sur la mystérieuse flaque verte. Le Baron se remémora les vers de Pindare et de Virgile, évoquant les amours malheureuses d’Alphée, fils d’Océan et de la nymphe Arétuse, servante d’Artémis. Poursuivie par son fougueux prétendant, la nymphe se serait jetée à la mer afin de rejoindre l’île. Artémis, pour la soustraire aux recherches de l’importun Alphée, l’aurait changée en source d’eau douce. Le fils d’Océan s’étant plaint auprès de Zeus, ce dernier le changea à son tour en un fleuve sous-terrain lui permettant sous cette forme liquide de rejoindre l’objet de son désir en mélangeant ses eaux à celles de l’aimée. 

 

- Et c’est ainsi que naissent les mythes fondateurs, songea-t-il, afin d’expliquer l’inexplicable, le mystère de ces eaux douces souterraines, occultes comme tout ce qui touche à cette ville aimée et crainte en même temps. Mystère parmi d’autres, dont certains n’en étaient que plus réels. 

 

Il monta alors vers la via Capodieci, au fond de laquelle s’érigeait le bloc de couleur ocre du Palazzo, juste après l’Eglise des Bénédictines. Au dix-huitième siècle, lorsque la longue déchéance de sa famille avait commencé, celles-ci s’étaient installées dans la  demeure de ses ancêtres, reconvertie, après les gloires passées, en dortoir et magasin pour les bonnes sœurs. La région sicilienne, se dit-il en esquissant un sourire, par cette ironie du sort qui caractérise si bien l’état d’être de sa terre natale, après la dernière guerre, s’était appropriée à son tour de l’édifice médiéval. Ce qui, lorsqu’on le nomma par la suite conservateur du musée qu’on y avait installé, s’avéra être sa bonne fortune. 

 

Arrivé à destination, il prit un peu de recul. Il envisagea la façade de ce qui avait toujours eu l’allure d’une forteresse imprenable, défendue par le portail ogival, surmonté d’une demi-lune opaque qui couronnait l’imposante porte en bois brun au heurtoir de bronze en forme d’anneau. Les seules ouvertures étaient au rez-de-chaussée, à sa gauche – ce qui, par son asymétrie, donnait un air borgne et sournois à l’édifice – deux minces petites fenêtres en style gothique ancien. La fenêtre rectangulaire à droite était le fruit d’un forfait architectural de date récente. 

 

Le Baron lissa sa moustache et souleva son bras gauche afin de regarder sa montre. Le cadran lui révéla qu’il était 9h.30 exactement. Contrairement aux coutumes de ses concitoyens, il s’était imposé, dès sa jeunesse une ponctualité sans failles. Il l’attendait aussi de ses employés. La porte s’ouvrit à l’instant. Dans son ouverture l’attendait Maria, sa fidèle assistante. Il franchit d’un pas décidé les quatre marches suivies du seuil et prit d’un « Grazie Maria ! » distrait l’enveloppe que celle-ci lui remit. 

 

- Solo è arrivato questo, Professore, commenta-t-elle à son passage. Etrange et unique lettre, avait-elle pensé, d’un courrier d’habitude plus abondant, qui portait, outre le nom et l’adresse du barone, la mention dactylographiée en lettres capitales de « PERSONALE ». A première vue son patron ne semblait pas lui donner de l’importance. Il la mit d’un geste rapide dans sa serviette et s’enfonça dans le vestibule aux voûtes croisées, avec à la clef l’aigle des Hogenstaufen, pesant comme une menace ou l’accomplissement d’un quelconque destin venant d’un âge lointain. 

 

- J’entre dans le palais de mes ancêtres, songea-t-il. Je lui appartiens. Aucune porte ne m’est close, aucune salle ne se refuse à moi. Il n’y a ni chambre interdite, ni passage secret et cependant, il m’est un mystère, entourant chaque pas que j’y fais d’une brume secrète et mouvante avec moi, qui m’est comme une sorte d’espace carcéral. 

 

C’était comme s’il flottait plutôt que de marcher. Ses pas le menèrent comme malgré lui vers la cour intérieure édifiée en plein air par ses ancêtres dans le plus pur style gothique flamboyant. L’aspect massif de la construction Hogenstaufen s’était allégé. Les murs s’étaient ouverts en arcs doubles et triples, portés par d’élégantes colonnes, soutenant la galerie du second étage vers laquelle menait un escalier en forme de coude. Conscient de mettre ses pas dans ceux qui, des siècles auparavant, l’y avaient précédé, le Baron se laissa aspirer, sans y ajouter une réflexion de plus, jusqu’au premier étage. Arrivé là, il n’eut aucune hésitation. Au lieu de se diriger vers son bureau, situé au fond de la galerie qui s’ouvrait sur sa droite, il entra d’emblée dans la première salle qui se présentait, la n°6 où, encore aveuglé par le soleil qui baignait la courette, il se plongea dans l’obscurité profonde qui l’emplissait. 

 

Il y trouva ce qu’il y cherchait, non pas l’obscurité, mais une sorte de lumière qui se dégageait des ténèbres, qu’en attendant la visite d’un touriste égaré, il y faisait régner à propos. Cette lumière prit sa source dans la partie centrale et inférieure d’une toile posée de biais, de façon à se laisser fertiliser par un rai de jour à peine perceptible que laissait filtrer, sur sa droite, un des volets clos par ses soins. Ce tableau était la création de cet autre Angelo, venu en Sicile au début du dix-septième siècle, de son nordique patelin de Caravaggio, après de multiples déboires, afin d’y fuir les sicaires du Grand Maître de Malte à qui il avait posé les cornes avec son page préféré. 

 

Il s’agissait de la sépulture de la Sainte Lucie, martyre de Sicile. Il avait étudié le tableau sous toutes les coutures. Il l’avait non seulement regardé, consulté archives et légendes à son sujet. Il l’avait aussi rêvé, se l’appropriant par une empathie qui allait au-delà de toute quête intellectuelle. Destinée au fond de l’abside, derrière l’autel de l’église de Santa Lucia, la toile présentait une luminosité diffuse, offerte à la fenêtre percée dans le mur de droite qui était censé l’illuminer là-bas. Ce qui expliquait l’étrange position de la toile dans ce musée où elle avait atterri malgré lui. Dans l’antre de l’ennemi en fait, vu que ses ancêtres, en tant que  chevaliers de l’ordre de la croix blanche sur fond rouge, avaient probablement été recrutés par leur Grand Maître afin de l’assister dans l’accomplissement de sa vengeance. Heureusement qu’ils avaient échoué. Angelo, ce frère homonyme lointain, non de sang, mais d’esprit et de coeur, n’aurait pas pu lui offrir ce tableau, ce miroir intime dont, à chaque visite du palazzo, il venait se délecter comme d’une drogue. 

 

Ses yeux s’étant accoutumés à l’obscurité, il se rapprocha de la toile afin de voir de plus près le fin travail de pinceau par couches de peinture entre-tissées, qui constituait le fond du tableau, évoquant les arcades brunes que le peintre aura observées dans les catacombes de la même église. C’est là que Lucie aurait subi le martyre. On lui avait transpercé la gorge d’un poignard après lui avoir arraché les yeux. Ici la sainte aveugle, couchée sur le dos, les paupières closes, la blessure au cou encore visible, à travers sa mort, était devenue lumineuse. Cette luminosité rougeâtre, sanguinolente, il le savait, lui venait de l’étole que portait, derrière elle, l’évêque qui l’avait chastement aimée. Et puis il y avait la disproportion surprenante des deux fossoyeurs musclés au premier plan, qui captaient toute l’attention et la plus grande part de la lumière. N’était-ce pas une manière de les rehausser au niveau des bourreaux, substituant à l’enterrement la scène, bien plus cruciale encore, du martyre même ? Du sacre ? Sacre fatal auquel ce cher Angelo, au bout des persécutions et du désir, ne pouvait qu’aspirer. 

 

A l’arrière-plan un autre personnage encore attira son regard. Il avait identifié, à côté de l’évêque un érudit de l’époque. Il se dit que s’il avait vécu alors, cela aurait pu être lui et qu’il aurait pu guider le grand Caravage dans les ruines grecques de la Neapolis dont l’administration lui avait été partiellement confiée. Le fait que le maître l’avait représenté là, renforçait la probabilité de ce que l’érudit ait effectivement fait découvrir au peintre les merveilles de la cité antique, la plus belle des villes grecques selon Cicéron. L’imposant théâtre, le plus grand de l’époque après Epidaure, sur les gradins duquel Platon s’était assis et où les Perses d’Eschyle avaient connu leur première. Puis l’étrange oreille de Dionyse, cette grotte de pierre poreuse, haute et profonde, du nom, non pas du dieu du théâtre, mais du tyran qui y enfermait ses prisonniers et, du haut de la falaise, pouvait entendre jusqu’au moindre secret chuchoté entre eux. Et encore ce temple d’Athéna aux robustes colonnes doriques sur la Place du Duomo de la presqu’île, avant que le fatras baroque qui le recouvrit après le tremblement de 1613, ne l’occultât aux pieux regards des passants distraits. 

 

 

Un bruit de voix montant de la cour intérieure le fit sursauter. A contrecœur, le baron mit fin à sa méditation. Il regarda sa montre : dix heures passées : le musée était ouvert. Il fallait laisser la place. Il reprit sa serviette où l’attendait un journal et une enveloppe bizarre, qu’il se proposa de lire sans tarder et se dirigea vers son bureau. 

 

La première chose qu’il fit, après avoir vidé sa serviette sur sa table de travail des journaux et documents qu’elle contenait, c’était d’ouvrir l’enveloppe. Elle ne révéla qu’un minuscule message dactylographié sur un feuillet blanc sans aucune en-tête ni autre identification : 

 

COM’È BEN SAPUTO, EMPEDOCLE MORÌ PER LA SUA CURIOSITÀ 

 

Et comment qu’il la connaissait cette histoire de l’infortuné Empédocle d’Acragas. Il se serait laissé engloutir par l’Etna, selon la légende, pour pouvoir y disparaître et ensuite renaître dans la mémoire des hommes pour le moins comme un demi-dieu, suicidé par vanité en quelque sorte. Vanité que le dieu du volcan aurait finement déjouée en recrachant ses sandales, laissées en évidence au bord du cratère. Bien que, à bien y réfléchir, n’était-ce pas plutôt par esprit scientifique, par sa passion de la vérité que, scrutant les secrets du volcan, Empédocle connut sa fin ? 

 

Et nous y voilà, se dit le baron, dans le vif du sujet. Il y a quelques années la région sicilienne lui avait demandé de participer à la gestion de l’Institut Régional de Drame Antique (IRDA) afin d’étudier la façon de faire un usage responsable de l’amphithéâtre grec millénaire de Neapolis pour un cycle de représentations de théâtre classique. Dans le conseil de gestion il y avait à ses débuts son ami Filippo Lo Cascio, directeur artistique du théâtre de Catania, qui s’était malheureusement déjà retiré et un avocat inconnu de lui jusqu’alors, un certain Michele Celestre, lequel, à ce qu’on disait, se mouvait dans les milieux de la finance comme poisson dans l’eau et qui en plus venait d’être promu président de la chambre civile locale. Tout allait bien jusqu’au moment où un député de Palerme, présenta au Parlement Régional de Sicile un projet, confirmé par après sous forme de décret, qui destina à l’entreprise artistique en question un budget qui, en un premier temps lui paraissaient une aubaine, mais d’autre part lui semblait tellement excessif, vu qu’il surpassait par cinq fois la somme que la conseil de gestion de l’IRDA s’était permise de suggérer. 

 

Une figure locale, qui devait avoir appris ses réserves quant à cette étrange allocation, lui rendit une visite non sollicitée. Le baron fit une mine de dégoût en se rappelant le personnage. La vulgarité de son complet blanc avec lequel contrastait le jaune aveuglant de sa cravate et la teinture noire de jais de ses cheveux et de sa moustache gominés, était totale. Ses  manières et son parler délattaient le fourbe. Ce mélange de gentillesse et d’astuce, il l’avait tout de suite reconnu de l’époque de son enfance, celle des intendants des terres de son père et surtout aussi celle des chefs qui, dans la Kalsa de Palerme, contrôlaient toutes les activités économiques du quartier, des entreprises les plus prospères à la colocation des mendiants de la Piazza della Marina. Ils avaient tous les mêmes discours. Ils étaient tous nés pour être les bienfaiteurs de l’humanité, proposant leurs faveurs aussi bien à vous qu’à votre pire ennemi, en attendant le jour de votre réciprocité plus ou moins spontanée. Bref c’était pour nous faire plaisir – c’étaient les paroles que le baron se rappelait de cette conversation – que le budget de l’IRDA s’était quintuplé. En plus il disait être totalement convaincu que lui comprenait bien qu’il était également à son avantage de ne poser aucune obstacle au déroulement ultérieur de cette grande oeuvre culturelle, mais aussi économique et sociale, à laquelle ils allaient sûrement s’atteler ensemble. 

 

Passant outre, avec l’appui de son ami Filippo, le conseil de gestion décida d’organiser un concours public pour la scénographie et les services divers que nécessitait l’organisation du cycle théâtral. Et c’est là que les choses se gâtèrent. L’offre de la coopérative Dramma Antico, connue pour sa compétence par l’homme de théâtre Lo Cascio, gagna le concours. Son prix était largement au-dessous du budget concédé et tout paraissait en ordre. Jusqu’au moment où Filippo lui téléphona pour lui dire qu’il renonçait à sa participation à la gestion des spectacles. A la question pourquoi, sa réponse avait été des plus évasives. Par après le baron allait se rendre compte qu’on l’avait intimidé en proférant des menaces contre sa famille. La direction de la coopérative avait subi des intimidations du même genre et retira son offre. 

 

N’étant plus majoritaire dans le conseil de gestion, l’offre d’une autre entreprise, appelée Nuovo Teatro – c’était avec du neuf qu’on avait voulu faire du vieux, songea-t-il amèrement – réclamant le budget total mentionné dans le décret parlementaire, gagna le concours.  Là-dessus le baron demanda au comptable – une connaissance de l’avocat Celestre, avait-il dû constater -  de lui présenter un bilan complet de la comptabilité. Celle-ci s’avérait un fatras de chiffres sans queue ni tête. Des recherches plus avancées lui révélèrent ensuite que les entrées adjugées par le parlement sicilien n’étaient que très partiellement d’origine officielle et relevaient surtout de la bienfaisance. Le donateur principal était une entreprise inidentifiable au nom de Draminvest. Il y avait une bonne semaine que le baron avait réuni toutes ces données et, fort du dossier qu’il avait pu constituer autour de l’affaire, il en avait écrit la synthèse dans un article qu’il avait confié à la rédaction du Giornale de Siracusa. Et rirait bien qui rirait le dernier !…   

 

La une du journal s’étalait maintenant devant lui. Aucun titre ne signalait le thème de l’article qui – le rédacteur en chef le lui avait assuré – devait paraître aujourd’hui. Le baron tourna les pages, une à une. Rien et encore rien. Il se sentit gagner par la colère. Cela était complètement inadmissible. Ce midi, après le déjeuner, il irait voir le directeur du canard. 

 

 

                                 

 *** 

 

 

 

 

 

Midi trente. Le baron, au téléphone, réserva une table chez Don Camillo, puis il appela son assistante : 

- Maria, je vous invite ce midi à déguster le risotto chez Don Camillo. 

- Merci beaucoup Professore, mais qui va garder le musée ? 

- Nous fermerons d’ici une demi-heure. Entre-temps ne laisse plus entrer personne. D’accord ?… Sans attendre une réponse, il raccrocha et se mit à feuilleter le classeur qu’il avait posé sur son bureau. 

 

Une demi-heure plus tard le baron rangea ses documents dans sa serviette et descendit l’escalier où l’attendait déjà Maria. 

 

- Tout le monde est sorti ? Parfait. Allons-y ! 

 

Après avoir tiré derrière eux l’imposante porte du Palazzo, ils prirent la première rue à gauche, la via Roma, qui se terminait sur la Piazza Archimede qui donnait, tout de suite sur sa droite, sur la via Maestranza. Dans le dernier tronçon de la rue, sur la droite se trouvait le restaurant. En fait une chapelle du quinzième siècle transformée en resto. Décidément, songea Maria, le baron devait avoir une prédilection pour les voûtes catalanes. Mais ce qui ne gâchait rien c’était que dans ce local on servait les meilleurs plats de poissons et de fruits de mer de la ville. 

 

Le restaurant était rempli lorsqu’ils entrèrent. Heureusement qu’ils avaient réservé. Le patron en tablier et chemise blanche vint en personne les saluer : 

- Je vous ai réservé la douze, professore !…Ils prirent place à la table pourvue d’assiettes et de couverts soigneusement rangés sur une nappe blanche immaculée. 

- Et que prendrez-vous ? 

- Le risotto al pane in salsa di ricci, ça vous irait ? demanda le baron à son assistante. Et comme elle approuva de la tête, le patron reprit en direction du garçon qui tenait le bar: 

- Due risotti in salsa di ricci. Et que boirez-vous ? 

- Que nous réserve votre cantine comme vins blancs ? 

- Je peux vous conseiller un Pietramarina de 2004… 

- Va bene !… 

 

Le baron avait invité son assistante dans l’idée qu’elle pourrait l’accompagner par après dans le taxi qui les conduirait jusqu’aux locaux de la rédaction du Giornale di Siracusa. Dans les circonstances données, il était plus prudent d’avoir un témoin. Et puis un bon repas se dégustait d’autant mieux si on était en agréable compagnie. Maria Landolfi était une jolie femme d’une trentaine d’années, habillée avec élégance, jupe noire, petite veste blanche, ongles et maquillage impeccables. C’est ainsi qu’il aimait la compagnie féminine, assortie à sa propre personne, discrète et bon genre. De quoi ne pas trop attirer l’attention non plus. 

 

Cela ne s’appliquait pas au personnage qui, au moment du café, entra d’un pas traînant dans la salle et s’installa sur un tabouret devant le bar. Un petit voyou, sa faiblesse hélas !… Blond, athlétique, le petit cul serré dans un jean orné d’un gros ceinturon brun foncé. Les épaules et les abdominaux musclés révélés par un T-shirt blanc trop étroit, les biceps bandants comme s’il le faisait exprès. Son regard bleu-clair le défiait, l’air de ne pas le voir. 

 

Le baron hésita un long moment, après quoi il confia sa serviette à son assistante et se dirigea vers le bar. Il régla l’addition et souffla quelques mots au gars. Ensuite il revint vers Maria et lui demanda de l’attendre une demi-heure, lui proposant de choisir un dessert. 

 

Lorsqu’il sortit du restaurant, l’homme blond l’attendait déjà devant la porte. 

 

- On prendra un dopopranzo au Blu, tu connais ? 

- Sur la Via Nizza ?… Oui il connaissait. 

 

A la fin de la via Maestranza ils prirent à droite et suivirent une rue qui longeait la mer jusqu’à une courbe surplombant une petite baie. Le Baron se laissa tenter par un regard sur la mer. Le blondinet se tenait à ses côtés. Il perçut son odeur, un parfum doux et âcre en même temps. Il se tourna vers son visage, vit ses yeux. Il se laissa aspirer par leur clarté bleue qui reflétait celle de l’infini qui s’étalait devant eux. Lorsque ses lèvres étaient sur le point de toucher celles de son compagnon, il fut surpris par un reflet. 

 

Dans sa main droite le blondinet tenait un poignard. Le Baron n’avait pas l’occasion de se retirer. Une douleur aiguë apparut à l’emplacement de sa gorge et il vit son sang gicler sur le col de sa chemise. Au même moment une portière claqua derrière lui. Il n’eut pas l’occasion de se retourner. Déjà les deux hommes qui étaient sortis de la Fiat Croma blanche stationnée discrètement à l’autre côté de la rue, jetèrent le drap qu’ils tenaient à eux deux, au-dessus de sa tête. Il eut juste le temps de penser que la petite frappe était un appeau et le voilà empaqueté et ficelé. Seuls ses pieds restaient libres. On le coucha par terre et on lui ôta ses chaussures. Puis on l’embarqua dans la Fiat qui démarra de suite. 

 

Un peu plus tard dans le restaurant de la via Maestranza, un homme demanda de voir Madame Landolfi. C’était de la part du professore, prétendait-il. Celui-ci priait Madame Landolfi de ne plus l’attendre. Il avait dit aussi qu’ils se verraient plus tard au musée et qu’il avait besoin de sa serviette que Madame pouvait lui confier à lui. Maria hésita un moment, mais finalement n’était pas dupe. Entre-temps l’homme avait déjà profité de son hésitation pour lui arracher la serviette et détaler. 

 

A peine récupérée de son émotion, elle téléphona à la police. Ceux-ci arrivèrent au restaurant une demi-heure plus tard. Ils notèrent ses déclarations et lui dirent de retourner à son lieu de travail. Ils feraient tout ce qui était dans leur pouvoir pour retrouver il professore et lui promirent encore de la contacter avant ce soir même au musée. 

 

Vers cinq heures et demi, les derniers visiteurs venaient tout juste de quitter le musée, une voiture de la police s’arrêta devant la porte du Palazzo de la via Capodieci. Deux personnes en uniforme, dont l’une tenait un petit paquet emballé d’une toile noire, se présentèrent devant Maria Landolfi. Une fois en présence de l’assistante du Baron, ils lui dévoilèrent le contenu du paquet. Il s’agissait des mocassins de son patron, elle les reconnut sur le coup. 

 

- Et il Professore ? demanda-t-elle inquiète. 

- Nous ne l’avons pas retrouvé, lui rétorqua un des policiers. Mais nous avons parcouru tout le Lungomare et dans une des petites baies, nous avons trouvé ses chaussures que devait avoir abandonnées là la marée basse. 

- Est-il mort ? 

- Nous ne le savons pas, Madame, mais nous vous promettons de continuer nos recherches… 

 

 

 

 *** 

 

 

     

Une semaine plus tard l’enquête sur la disparition du Baron fut définitivement close. La police conclut qu’il avait été victime d’une noyade accidentelle. Son corps ne fut jamais retrouvé. 

 

Publié dans:Il Barone |on 8 juin, 2009 |Pas de commentaires »

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