Archive pour la catégorie 'La Tour'

LA TOUR

                           

« La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril. »     

  Blaise Pascal, Pensées   

 En proie à quelque démon et ne se résignant plus à son médiocre sort, las surtout de contempler sa très boulimique Marie-Ange, Ernest Scribouille traversa à grandes enjambées le quartier à la con où il avait élu domicile, ce après avoir claqué bien audible­ment la porte derrière lui. Autour de lui c’était l’allégresse à l’unisson. Les bedaines en short et bermuda pointaient derrière chaque haie, mus par les instincts jardiniers qui en ces jours bienheureux les poussaient hors de leurs frocs hivernaux. Mais Ernest Scribouille ne mangeait pas de ce pain-là. Son instinct à lui le poussait vers d’autres joies. Sans regarder il traversa rues et carrefours, passant sans s’en apercevoir sous les échelles et les échafaudages les plus périlleux jusqu’à la banque où, sans répit aucun – il laissa sans réponse les tentatives de conversation des employés – il vint faire le plein, côté portefeuille, afin que la fête entrevue ne soit pas indûment interrompue par manque de moyens pécuniers. De là il se précipita jusqu’au salon de coiffure où il se laissa tomber dans un des fauteuils blancs en cuir simili qui lui furent présentés.  

 - J’ai encore grossi! se dit-il en s’inspectant la binoche dans la glace, après avoir subi le lavage-tripotage rituel qui précédait, comme il était de coutume, la coupe et la mis en formes de sa che­velure chérie.   Et le voilà prêt pour une partie de ciseaux en l’air. Devant ses yeux ahuris le paysage artistique de sa coiffure se transforma en chantier à permanente. Tout le terrain était bientôt occupé par d’affreux bigoudis qui soumettaient ses cheveux, parmi lesquels il remarqua non sans pincements de coeur certains de couleur blanche, aux rouleaux compresseurs qui les disciplineraient jusqu’à la frisure.  

Le tableau suivant nous montre Ernest Scribouille dans un de ses plus beaux rôles: revêtu d’une chasuble verte, un essuie-main en guise de stole, ses gracieux tifs embigoudinés, attendant que ça pénètre, pour repasser ensuite à la case départ pour un second lavage. Suivirent de nouvelles triturations, de nouveaux séchages-accrochages à la brosse et Scribouille, toujours sage, de plus en plus frisé, attendit patiem­ment la fin du traitement. Et le voilà pour terminer tout tarte à la crème, le crâne bien enduit de mousses et de gels. Cela ne semblait toutefois pas déplaire à Scribouille, lequel sans rechigner, régla sa note et reprit son périple à toute allure, direc­tion centre-ville cette fois.  

  Une demi-heure plus tard Ernest Scribouille était attablé sous l’auvent d’une terrasse de café-snack. Vaguement distrait par le babil touristique d’une famille anglaise, il rumina devant un verre à ballon rempli de bière brune, les impressions que lui donnait la cathédrale gothique tout en pierre blanche qui dominait la place.  

 - Dommage qu’elle soit fermée! Cependant, alors que les deux battants du portail étaient hermétiquement clos, en y regardant mieux, il remarqua que la petite porte qui donnait accès à la tour, était ouverte.   

Scribouille éleva son regard jusqu’au sommet de la tour où il vit quatre tourelles piquant à l’unisson leur plongeon dans les nuages. Là-haut, à côté de la tour, il remarqua un oiseau tout pointu, apparemment immobile, une vision d’oiseau, se laissant flotter au gré du vent. Tout à coup il le vit tomber, une chute vertigineuse qui s’arrêta net à hauteur de la galerie qui surplombait le portail. Un faucon sans doute, qui se sera précipité sur sa proie, probablement une souris. Scribouille revint à la réalité. 

  Décidément de cette tour se dégageait quelque chose d’étrange qui se transmettait à tout le milieu ambiant et affectait aussi bien les pierres et le béton de la place que les mouvements des hommes et des animaux. Scribouille s’était commandé un spaghetti. Mais la vue du plat de vermisseaux fumants recouverts d’une sauce rouge, lui coupa l’appé­tit. Pourtant son estomac grognant l’avait réclamé sans ambi­guïté aucune. C’est que ceux-ci lui faisaient penser à ceux-là, bien plus opulents encore, que lui préparait sa Marie-Ange. Risible non, ce Monsieur Scribouille qui, ne se résignant plus à son médiocre état de mari boulimique, fuyant les ruses gastronomiques de son épouse, succombait à la première tentation grossière, pour retomber dans ses mauvaises habitudes alimentaires. Tout l’or du monde, ou en tout cas le porte­feuille rempli de billets qui faisait gonfler sa poche intérieure, lui paraissait une contribution bien légère pour pouvoir troquer sa vie contre celle du petit faucon qu’il avait vu à l’oeu­vre, lequel en ce moment devait se délecter quelque part de sa proie, acquise par son propre labeur et sa propre habileté. Bel oiseau, pensa Scribouille, et vilain gros Scribouille!   

Il regarda de nouveau le portillon qui donnait accès à la tour. A combien de Scribouille comme lui cette tour n’avait-elle pas donné l’idée du suicide. Etonnant qu’il n’y ait pas plus d’incidents de ce type. Mais de l’idée à l’acte d’enjamber une balustrade donnant sur le vide, il faudrait probablement beaucoup plus que la vue dégoûtée d’un plat de spaghettis fumants pour que celui-ci s’accomplisse.   D’ailleurs Scribouille lui-même n’était pas fort tenté par l’idée. Mais s’il se mettait à écrire une histoire de ce genre? Un Scri­bouille comme lui, dégoûté de tout, qui pousserait sa personne ventrue jusqu’en haut de la tour et là, devant le spectacle éblouis­sant que sans doute lui offrirait le panorama de sa belle ville médiévale, ainsi que la vue de la place en perspective de faucon, il ne pourrait se retenir et sauterait. 

 Celui qui écrit ne risque rien, se dit Scribouille, surtout que ça lui permettait dans l’immédiat  de dévorer son spaghetti avec moins de vergogne. Au moins il aurait fait quelque chose pour le méri­ter!… Ceci étant décidé, Scribouille se jeta sur ses pâtes qu’il engloutit sur-le-champ, paya l’addition et se dirigea, le ventre plein et en rotant, vers le parvis de la cathédrale. Du moins c’est ainsi qu’il s’imaginait son personnage, happé par l’im­mense présence gothique. 

  Un instant, en bon touriste, il fit semblant d’inspecter le portail dont la plupart des niches – il s’en aperçut pour la première fois – avaient été vidées par les générations d’iconoclastes qui avaient précédé son inspection désintéressée. En fait, et nous le savons bien, toute son attention se portait sur la petite porte en bois de chêne, armée de gros clous noirs, vers laquelle il se glissa furtive­ment. Un dernier regard jeté sur la place le rassura: personne ne s’apercevrait de son intrusion. Et le voilà entré.  

 Scribouille dut s’arrêter un moment pour habituer ses yeux à l’obscu­rité, aveuglés qu’ils étaient par la lumière que le soleil faisait régner sur la place. Après un temps il en vit assez pour entamer l’ascension des 444 marches que comptait l’escalier en colimaçon. Scribouille se tenait anxieusement à la rampe en fer forgé qui longeait la paroi pavée de pierres blanches où pointait ça et là le rouge d’une brique. Et ça montait. Spirale en haut, spirale en bas. De temps à autre Scribouille risquait un regard autour de lui, puis pris de vertige, le ramena sur sa main qui s’agrippait à la rampe. Mais au fur et à mesure qu’il montait, celle-ci, de soutien deve­nait comme le moteur de son ascension. A la fin, ou plutôt ce qu’il espérait être la fin, mais il n’était arrivé qu’à mi-parcours, il se sentit comme tiré par elle comme par une poulie, propulsé en vérité par sa volonté obstinée de découvrir en haut, la vue de ce bas dont il s’était décidé de se détacher. 

  Scribouille se passa la main dans les cheveux. Courts et bouclés, ils offraient une résistance élastique au mouvement de peigne de ses doigts. De grosses gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes: deux petits ruisseaux qui révélaient à Scribouille par leur course en aval tout le poids de sa nature, qu’en en un coup de tête il s’était imaginé vouloir vaincre. Mais à chaque marche la pression sur ses mollets et ses genoux devenait plus forte. La fatigue qui peu à peu l’avait envahi devint tellement forte, tellement douloureuse, qu’il y eut comme un déclic qui se produisait dans sa tête, un moment de lucidité où il vit comment tout, sons, images, situations, événe­ments, était comme happé par un tourbillon. La douleur, elle, avait disparu, celle de son corps, mais aussi celle, plus intime, qui reliait entre eux les divers éléments de sa chienne de vie de surali­menté. L’oubli, enfin!… Mais n’était-ce pas plutôt la douleur qui apportait l’oubli? Décidément, se dit Scribouille, rien n’est si horrible que de ne plus pouvoir se distraire du sentiment d’exister, surtout lorsque celui-ci se révèle dans toute sa puissance de résis­tant face à l’implacable logique de la mort voulue. Mieux vaut donc continuer à souffrir, du moins jusqu’à ce que je sois arrivé la-haut. 

  Un filet de lumière apparaissant au prochain tournant que faisait l’escalier, lui annonça que ses efforts étaient près d’être récom­pensés. Il y avait encore une galerie à traverser et ensuite un bout d’escalier, avant d’arriver sur la plate-forme qui donnait accès au sommet octogonal d’où il pouvait enfin admirer le panorama de sa ville.  

 Scribouille devant le spectacle de cette maquette de ville, se fit la réflexion que tout ce qui, là-bas, lui avait paru pesant et lourd, d’ici se révélait léger, presque élégant: l’élégance de jouets. Il grimpa sur un créneau de pierre blanche pour mieux voir la place où il avait été assis. Il fut saisi de vertige. Ce qui lui avait paru tentant en y jetant un regard horizontal et panoramique, verticale­ment lui apparut chargé de toute l’inquiétude que lui prodiguait la vision d’un gouffre, avec son impression d’infini, revêtant l’appa­rence du flou et de l’indistinct.   

Avec difficulté Scribouille détacha son regard de la place et regarda le ciel: le damier du ciel. Les cases blanches voyageaient sans cesse… A force de regarder Scribouille se sentit transporté. C’était l’abîme du ciel qui se révélait maintenant à lui. Mais le haut valait bien le bas et Scribouille sentit de nouveau le vertige l’envahir.

Court sur pattes, il avait bien des difficultés à se mouvoir. Si quelqu’un avait pu voir son petit corps trapu basculer dangereusement, il aurait craint le pire pour lui. Surtout que Scribouille se sentit indisposé maintenant. Une grosse boule élasti­que lui remontait du jabot, qu’il vomit avec soulagement. Cela devait être le spaghetti qui lui était remonté au bec.   Scribouille s’était rapproché maintenant du bord. Sa tête et ses épaules se penchaient déjà au-dessus du vide. A sa grande surprise il s’aperçut qu’il voyait tous les détails d’en-bas: les plats de spaghetti à la sauce tomate, les verres à moitié remplis de bière, les cornets de glaces léchés par des langues enfantines… Mais ces choses ne l’intéressaient plus désormais. Il cherchait autre chose, ailleurs. C’est alors qu’il vit le gazon de la petite pelouse au centre de la place. Un paquet de frites au papier fripé y jonchait le sol. Et puis, là tout près, se glissant dans l’herbe, il vit un superbe rat. Scribouille n’eut qu’un moment d’hésitation, puis bondit.  

 A coups d’ailes rapides il vola jusqu’au centre de la place. Profi­tant du vent adverse il s’immobilisa au-dessus du rat. Le bec au vent, voletant sur place avec ses ailes rousses écartées, tout en dépliant sa belle queue grise à la bande noire, vers le bas, il se sentit danser sur le rythme des courants. Mais il n’était pas là que pour danser! De nouveau il se concentra sur le lopin de gazon en-dessous de lui. Le rat était bien à sa mesure et ne se doutait de rien. Toute son attention était captée par le paquet de frites qui se trouvait à un bond de lui. Alors il jugea le moment venu de refermer ses ailes et, les serrant contre lui, il plongea.  

 A quelques mètres du sol, pendant une fraction de seconde, il s’immo­bilisa, les serres ouvertes, et capta le regard de sa proie. Il y vit, reflété, son propre visage. Un sourire, tout de sérénité, s’y était dessiné. Scribouille pensa: il survivra à ma chute. 

Publié dans:La Tour |on 7 octobre, 2007 |Pas de commentaires »

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