Archive pour la catégorie 'Sican'

SICAN

pour Alejandra     

Un masque d´or pur

Pour le grand passage

Le nez est la limite exacte

Point de contact, moûle parfait du moi

Ironie de l´oublié

Déplacée juste devant l´éternité

    

“Ne laisse pas entraîner ton coeur vers ses sentiers à elle et ne t´ecarte pas des tiens, car elle en a fait déjà beaucoup de victimes et ses crimes sont nombreux. Sa maison est le labyrinthe qui conduit aux chambres secrètes de la mort.”

  

Le Livres des Proverbes du Roi Salomon

    

Cela faisait quelque neuf mois qu´Ernest Scribouille s´était retiré de la vie active. La momification  avait éte parfaite, se dit-il non sans ironie, là dans le grand auditoire de l´université où on l´avait sacré professeur émérite après maints discours élogieux des collègues qui – le moment venu des adieux – l´avaient enroulé de bandelettes verbales et d´auréoles, après l´avoir aseptiquement lavé de tout souvenir critique et de tout soupçon. Et maintenant il était installé ici, dans sa petite demeure soigneusement aménagée, enterrée au fond d´une ruelle sans issue, entourée de maisons abandonnées, dans ce hameau asturien, au sommet d´une des collines qui émergeaient derrière le port de pêche de C. Pendant les vacances scolaires son séjour avait été égayé par la charmante présence d´Alicia, son épouse péruvienne et de Alejandrita, sa fillette de huit ans dont il ne se lassait pas d´observer les espiègleries. Alicia qui avait vingt ans de moins que lui, était enceinte de leur deuxième enfant et était venue se reposer auprès de lui d´une grossesse plutôt difficile à porter, là dans la maison blanche qu´ils avaient achetée récemment dans le quartier des Rosales à Chiclayo, ville située au Nord Ouest du Pérou.

  

Le reste du temps Scribouille était seul, vivant enfin la vie cachée prometteuse de bonheur dont, au delà des remue-menages d´importance qui l´avaient propulsé jusqu´alors, tant dans sa vie professionnelle qu´intime, il avait toujours rêvé. Le bonheur d´être transparent aux choses matérielles qui toujours lui avaient paru un obstacle à son esprit et invisible aux autres qui l´avaient tant importuné parfois au cours de sa vie passée.

  

Scribouille monta l´escalier étroit qui donnait accès au premier étage et entra dans le petit salon aux murs de couleur jaune-ocre, qu´il considérait comme son observatoire. Il se dirigea vers la grande fenêtre située à sa gauche et l´ouvrit afin de laisser glisser son regard sur son paysage favori. Devant ses yeux s´élevaient les collines vertes couvertes en grande partie d´eucalyptus, sur lesquelles son regard se posa comme sur un coussin. Elles incarnaient le repos auquel il avait toujours aspiré dans sa carrière agitée d´archéologue et dont il avait eu le pressentiment lorsque dans les régions andines qui jouxtaient les forêts d´Amazonie,  il s´était laissé captiver par les flancs de montagnes couverts de végétation sauvage. Cela avait été dans sa vie de rares moments de bonheur, un bonheur mélancolique, mêlé d´inquiétude qui, généralement, augurait d´une découverte ou d´un concept nouveau.

  

Dans sa tête surgissaient des images de Kuelap, le nid d´aigle qui supervisait une centaine de kilomètres de vallées et de gigantesques parois de montagnes, d´où les guerriers Chachapoya avaient dû observer l´avancée menaçante de leurs ennemis Inca, du haut de leur citadelle jugée imprenable, adossée aux rochers à 3040 mètres d´altitude.

  

Aucune menace ici, du moins c´est ce qu´il supposait. Ce qui se dessinait devant ses yeux c´étaient pures courbes vertes, pacifiques et pacifiées ça et là par quelques traces d´humanité amène: les maisonettes minuscules du hameau lointain de la Piñera ou encore la tour de l´église du Pito qui sortait de sa cachette d´arbres et d´arbustes à même l´horizon.

   Ce salon jaune, pensa Scribouille, j’y suis seul et oisif, comme je l’ai voulu. L’unique activité est ce paysage qui s’offre à moi comme une géante lascive. Son corps est là, en attente ou non, des caresses de mon regard. La verdure de sa toison est ce qui me désaltère. Un champ de labour laissé en friche est sa seule tache de beauté. Et puis il y a les cimes des arbres qui dessinent les confins de l’horizon de leur écriture tremblante et verte. L’encéphalogramme de ce paysage d’espoir, pour le repos d’yeux fatigués de désir, comme les miens.   

Scribouille referma la fenêtre et s´installa dans son fauteuil. Il s´assit en repliant ses jambes sous son corps, les bras croisés sur sa poitrine. C´était sa position favorite lors des séances de méditation auxquelles il se livrait fréquemment dans le petit salon du premier étage. C´était aussi celle du Seigneur de Sican dont une réplique du masque funéraire en or ornait la paroi située sur sa droite. Un cadeau de son collègue japonais qui avait dirigé les fouilles dans la vallée de Lambayeque, à une trentaine de kilomètres de Chiclayo, lesquelles avaient mené à la découverte du temple en forme de piramide, consacré à la lune, qui abritait dans sa partie occidentale le corps et les biens de ce souverain antique. Scribouille avait participé aux fouilles, ce qui avait éte sa dernière activité professionnelle avant sa retraite.

  

Le masque, de forme rectangulaire, montrait des yeux et des oreilles stylisés, avec lesquels contrastait le nez d´un réalisme parfait. Il avait probablement éte forgé sur le moûle du nez du seigneur lui-même. Le masque devait accompagner le seigneur dans son passage vers l´au-delà dans le but de faciliter celui-ci. Le nez était l´unique référence à l´homme vivant qu´il avait été. Son corps avait été retrouvé en bon état de conservation, pourvu des vêtements et ornements correspondant à son rang. Outre le masque on avait aussi déposé devant lui deux énormes avant-bras, placés là comme pour l´accueillir. De plus il était accompagné d´un grand nombre de corps de femmes – ses concubines ou ses servantes? Scribouille ne pourrait le préciser -  répartis sur douze compartiments disposés géométriquement autour de l´espace central où reposait le seigneur de Sican.

  

Toutefois les pensées d´Ernest Scribouille ne s´attardèrent pas longtemps sur ce corps-là. C´est que dans le mème édifice funéraire, dans sa partie orientale, il y avait aussi un autre corps, plus mystérieux encore et surtout plus inquiétant. Il y était enterré dans la même position, mais en sens inverse, les jambes repliées en l´air, la tête, recouverte d´un masque en or similaire, enfouie dans la terre. Les deux avant-bras disproportionnés étaient également placés devant lui. Ce deuxième seigneur – car il était également vêtu d´étoffes et d´ornements qui, bien que plus sobres, révélaient son importance –  était seulement accompagné de deux femmes, dont l´une en position assise et l´autre couchée, les jambes largement écartées comme si elle était sur le point de mettre au monde un enfant, dont d´ailleurs il n´y avait aucune trace dans le tombeau. Ce mystère-là aucune spéculation scientifique n´avait pu le percer. Scribouille se dit que là où les rangements minucieux et les énumérations exhaustives des archéologues s´étaient révélés inefficaces, le hasard d´une méditation pouvait peut-être apporter quelque lumière. Du moins, à son avis, il ne risquait rien à le tenter. Sur quoi, afin de faire le vide dans son esprit,  il se déconnecta du sujet.

  

A ce moment précis, de son fauteuil, dans le carré droit inférieur de la deuxième fenêtre, celle qui lui faisait face, se figea un petit tableau parfait tant en sa forme qu´en ses proportions. Sur un fond de verdure boisée, à demi effacée par une tache de brume naissante, soulignée à l´avant plan par une gouttière brunâtre, coupée sur sa droite par le triangle couché d´une toiture ocre, laissant s´échapper sur sa gauche le fin plumet d´une girouette enjouée, s´éleva à la coupure exacte d´une section dorée, une étrange tour rectangulaire. Envahie par le lierre séculaire, celle-ci n´avait pu dégager que ses quatre fois trois fenêtres ogivales qui regardaient le paysage environnant du haut de leurs yeux de seigneur sourcilleux. C´était “la” tour de Villamar, celle qui dominait le hameau où il avait élu domicile.

  

Dès la première fois qu´il l´avait remarqué, lorsque il était passé par là pour visiter sa maison en vue d´un possible achat, l´édifice entouré de hautes murailles couvertes partiellement de lierre avait attiré son attention. Tout en particulier le grand portail baroque qui en était l´unique accès. Celui-ci entourait une large porte en bois, et au deuxième niveau, entouré des volutes de deux colonnes salomoniques, une statue, portant sur le bras gauche l´Enfant Jesús et serrant sous son bras droit une croix, semblait, du haut de sa niche, accueillir le passant de ses deux bras de Saint.

  

Une fois devenu propriétaire de sa petite maison de couleur ocre et blanche qui se trouvait à une cinquantaine de mètres de là, Scribouille s´informa minutieusement. Il apprit que la tour, dans une première version connue datait du dixième siècle et qu´elle avait appartenu à la noble famille des Omaña, du nom du seigneur féodal qui avait eu pour misión de defendre C. des incursions des normands. On disait aussi que, dans une forme plus ancienne encore, elle aurait éte une des résidences de la légendaire Doña Paya, reine à l´époque où les anciens asturiens avaient arrêté la progresión sarrasine dans cette région nordique de la péninsule. Dans sa forme actuelle, elle avait éte réaménageé par des indianos, des colons asturiens qui avaient fait fortune au Nouveau Monde. Jouxtant la tour sur sa droite et donnant sur une cour intérieure, on avait construit une maison rectangulaire de type colonial avec une grande porte vitrée en bois d´ébène. La tour quant à elle avait éte réaménagée en style néo-gothique et une rosace  représentant dans son vitrail l´étoile de David, avait éte introduite sous les fenêtres ogivales. Une chapelle avait éte ajoutée, consacrée à la Virgen de la O,  Pour les habitants du patelin la messe qui y était  célébrée le quinze août, était l´unique occasión de visiter la mystérieuse construction.

  

De nombreuses anecdotes soulignaient l´importance historique de l´édifice, entre autres celle de Don Pachín, qui était curé à C. vers l´an 1838, à l´époque où Carlistes et libéraux se disputaient le pouvoir en Espagne. Recherché par la troupe libérale qui surveillait sa maison près de l´église, située dans la partie portuaire en bas de la ville, celui-ci était parvenu à tromper leur vigilance en se faufilant par une porte latérale, vêtu en femme et s´était échappé en direction de Villamar. Les habitants de la maison de la Tour, probablement des descendants des Omaña, paraissaient avoir éte Carlistes, car ils l´acueillirent de bon gré. Lorsque, la nuit tombante, les soldats se rendirent compte que le curé leur avait filé sous le nez,  ils montèrent à leur tour vers le hameau situé en haut de la colline. Ils perquisitionnèrent toutes les maisons et comme ils ne trouvaient rien ils se décidèrent à frapper aussi à la grande porte intimidante de la maison de la Tour. On leur ouvrit immédiatement et on leur permit de parcourir toute la maison. Mais là aussi leurs recherches s´avérèrent infructueuses.

  

Que s´ètait-il passé?  Les propriétaires de la maison de la Tour auraient mené Don Pachín vers une grande penderie et l´auraient caché parmi les vêtements. Cependant la légende dit que les soldats auraient également soumis ce meuble à leurs investigations et  auraient même fouillé minutieusement chaque pièce de vêtement qu´il contenait. Mais en vain. C´est que, selon la légende, à l´intérieur de la penderie il y aurait eu une issue secrète qui donnait sur un escalier intérieur qui aurait parcouru toute la maison, pour aboutir dans un pré. Là un cheval apprêté aurait attendu le curé afin de le mener vers une destination inconnue. Ce qui était étrange, c´est que ce curé avait bel et bien disparu et que depuis ce moment on n´avait plus jamais entendu parler de lui. Etrange aussi était le fait que les domestiques de la maison déclarèrent ne rien savoir du fameux escalier. La penderie quant à elle, prétendirent les villageois,  serait toujours là, mais sans aucune trace du passage secret.

  Perdu dans ses réflexions Scribouille eut un sursaut. Un visage s’était introduit sur son écran intérieur, un visage qui n’avait pas encore eu sa place dans cette maison. Celui de sa fille aînée, Claudia, qui n’était jamais venu le visiter ici jusqu’alors. Il y avait 23 ans qu’il avait vu sortir sa petite bouille attendrissante du ventre de sa maman, sa première femme dont il était divorcé. Devenue adulte, par l’âge du moins – mais devient-on jamais adulte, lorsqu’on a en soi la nostalgie de l’enfant de toujours, avec ses désirs éternellement inassouvis? – il s’était retrouvé de plus en plus confronté à l’opacité de son  caractère. Elle devait lui reprocher la mésentente avec sa mère, puis l’abandon du foyer qu’elle avait dû éprouver comme un abandon de sa propre personne. Avait-il été un mauvais père ? Oui, probablement, car le soucis de sa carrière ne lui avait guère laissé de temps pour être suffisamment présent auprès d’elle. Cependant elle avait suivi ses pas et malgré qu’il le lui ait déconseillé vivement, elle s’était attelée obstinément aux études d’archéologie dont elle venait, l’année passée, d’obtenir la maîtrise.   Il avait été absent à la délibération où on lui avait attribué le diplôme cum maxima laude. Ce n’est que deux semaines plus tard, lors d’un concert de chant donné par l’académie musicale où elle était inscrite, qu’il était venu la féliciter. Il revit sa petite bouille, dans la chapelle champêtre où le concert avait eu lieu, grimaçant sous la tension de la domestication musicale de ses sentiments: peine de cœur versus technique de chant ? Le son ne l’avait atteint que par après. C’était la lamentation de Didon de Purcell. Un instant, pensa-t-il, sa fille s’était, comme malgré elle, ouverte a lui.   Une autre petite bouille se présenta à son esprit, celle d’Alejandrita, si comique déjà, dès sa naissance, lorsqu’il avait vu poindre sa solide petite tête couverte de sang, au moment où Alicia l’avait propulsée dans les bras du gynéco. Sa deuxième fille avait été le fruit d’une déjà longue relation, faite – en ce qui le concernait – d’hésitations quant à assumer une seconde fois la paternité. L’expérience antérieure, les reproches implicites qu’il avait lus dans les yeux de sa première fille, lui avaient fait douter sérieusement de ses capacités à cet égard. Mais finalement la personnalité d’Alicia, si solide – et si empathique en même temps – l’avait convaincu.   Jamais il ne pourrait oublier l’impact que lui avait fait, dès leur première rencontre, son profond regard, imprégné d’intelligence et de douceur, la tranquillité que lui avait inspirée sa voix, ses paroles empreintes d’une compréhension  supérieure. Puis, lorsqu’ils avaient quitté le local de Barranco, dans le district balnéaire bohême de Lima, il y avait eu ses doigts qui s’étaient  posés sur son cou, transmettant leur chaleur comme pour le protéger du vent frisquet de l’hiver péruvien. Et maintenant une nouvelle vie encore allait sortir de ce ventre-là !… Cette pensée, qui aurait dû le réjouir pourtant – dans la solitude de sa retraite -  l’emplit d’une angoisse indéfinissable.  

Une douleur subite située sous le sternum l’obligea à quitter sa position assise. Il replia ses deux mains vers la poitrine. La douleur se déplaça vers sa nuque et ouvrit sa bouche en un rictus. Scribouille essaya de respirer mais ressentit des difficultés à emplir ses poumons. Il  reconnut les symptômes et les battements incontrôlés de son cœur les lui confirmèrent. Cela lui était arrivé déjà auparavant, lorsqu’il avait fait un effort soudain ou que – son caractère étant ce qu’il était -un contretemps l’avait rendu furieux. Cette fois-ci, se dit-il, cela aura été une simple émotion seulement.   Scribouille savait que l’unique remède, s’il y en avait, était de se calmer et d’attendre que l’attaque passe…. Comme pour ce tremblement de terre qui l’avait surpris un jour à Lima, du haut d’un dixième étage, soulevant le sol sous ses pas comme des vagues roulantes et faisant ensuite se balancer l’immeuble durant de longues minutes interminables et qu’il dut attendre dans l’angoisse, que le mouvement de pendule s’éteignît enfin et qu’il pût se réjouir d’avoir survécu au séisme. Survivre, oui, c’est ce qu’il faisait ici et de penser qu’en plus pour lui cela n’avait plus vraiment de l’importance.  

 Les battements prirent fin et Scribouille devint de nouveau conscient du paysage qui l’entourait. Entre-temps la nuit était tombée. Sur sa gauche il vit les petites lumières des maisons du Pito qui faisaient la concurrence avec le ciel étoilé. Devant lui la lune pleine éclairait la corniche de la tour. Tout en haut il vit une lueur derrière les fenêtres ogivales. C’était la première fois que cela se passait depuis qu’il s’était établi ici. Scribouille l’interpréta comme un signal. Il quitta le salon jaune et descendit lentement le petit escalier en bois qui aboutissait à la salle de séjour qu’il traversa jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il sortit, il laissa comme toujours sa porte entre-ouverte.  

 Pour Scribouille sortir – ce qu’il ne faisait plus que la nuit – c’était comme mourir. Dehors, se disait-il, c’est où les gens côtoient la mort. Bien au chaud dans ma coquille de veines et de sang, c’est encore toujours la vie qui est là, même si je dors ou je rêve. Quand on meurt vraiment ce n’est pas seulement ses proches qu’on quitte, mais aussi soi-même. Question de rejoindre, là-bas, les silhouettes dépossédées parmi lesquelles moi non plus je ne serai pas. Mourir enfin c’est aussi rejoindre la vie objective…

 Sur ces pensées il descendit la ruelle qui donna directement, de l’autre côté de la route, sur les hauts murs de l’enceinte qui contournait le domaine de la maison de la Tour. Arrivé là il prit à droite, puis à gauche. Lorsqu’il s’approcha du portail, il s’aperçut que la grande porte en bois était ouverte. Il éleva les yeux vers le saint porteur d’Enfant Jésus comme pour lui demander la permission, puis laissa s’envoler son regard en suivant les volutes des deux colonnes qui l’encadraient. Au-dessus du portail la tour paraissait lui faire signe. Alors Scribouille ne douta plus et traversa d’un pas le seuil qui le sépara de la cour intérieure.   A sa droite se trouvait la chapelle ainsi qu’une fontaine tapissée de faïences. A sa gauche, devant le seuil de la porte qui donnait accès à la tour, il y avait une silhouette obscure. C’était vraisemblablement une femme. Elle portait un masque noir et tout son corps, de la tête aux pied, était recouvert d’une longue cape également noire. L’unique part découverte était son nez, dont la nudité formait comme un point lumineux sous l’éclairage de la lune pleine. La femme ouvrit la porte et disparut dans la tour.  

Ernest Scribouille interpréta cette disparition comme une invitation et entra à son tour dans l’édifice mystérieux. Il y avait devant lui un escalier en colimaçon. Au haut il vit le galbe d’une jambe, ainsi qu’un pied nu, ce qui lui donna la troublante suggestion que, sous sa cape, la femme ne portait aucun autre vêtement. Il la suivit, laissant derrière lui quatre paliers, qui ne donnaient sur aucune pièce habitable. Arrivé en haut de la tour il se trouva en face de l’unique chambre que celle-ci contenait. Elle était faiblement illuminée. Ici aussi la femme avait laissé la porte ouverte.   Scribouille pensa à la penderie et son issue secrète, mais n’en vit point. Mais ce qu’il vit ne laissa pas de l’impressionner. La pièce était presque entièrement remplie d’une antique alcôve où la femme s’était laissée tomber de dos. A sa stupéfaction elle leva haut ses jambes qu’elle écarta ensuite sans aucune pudeur.   Ernest Scribouille demeura coi. En un premier temps il ne savait que faire devant cet étalement de chairs, bien trop direct à son goût. Puis, se ravisant, il se dit, au point où j’en suis ce genre de raisonnements n’a plus d’objet, et il s’approcha du lit, laissant envahir voluptueusement son regard par le spectacle qui s’offrait à lui.   

Ce qu’il vit lui rappela curieusement le masque de son salon ocre. Cette draperie rose de peau, plissée puis tendue sous la pression du désir, autour du petit bouton violacé, lui suggérait la forme de deux narines. C’était, pensa-t-il, l’unique expression, l’unique affirmation d’identité que lui donna la femme inconnue à travers ce masque charnel qui doublait celui de son visage. Mû à son tour par le désir que la vue des parties intimes de son corps lui avait transmis, Scribouille décida d’aller au bout de l’invitation. Il la pénétra.   

Entraîné par les cris que ses coups de boutoir arrachèrent à la femme, il sentit, à mesure qu’il se rapprocha du plaisir partagé, s’accélérer les battements de son cœur. Tout en se rendant compte que sa vie était en péril, Scribouille – comme hors de lui – ne put s’empêcher de continuer. La douleur, qui irradiait de sa poitrine vers la nuque, se confondit avec la jouissance que Scribouille ne lâcha plus cette fois et ce jusqu’au  rictus sur lequel – le souvenir lui en vint en cet instant comme un éclair -  il y avait neuf mois tout s’était arrêté pour lui entre les jambes de son Alicia adorée. 

 Là dessus Scribouille dévala l’escalier en spirale jusqu’à ce qu’il se trouvât devant une eau noire, pareille à celle d’une citerne arabe. Il n’hésita pas un instant et plongea la tête la première. Il compta 25 longues secondes avant de refaire surface, puis plongea de nouveau, ajoutant quelque10 secondes à sa performance antérieure. Mais il s’agissait plutôt d’accoutumance que de performance. Ce qui fait qu’après quelques tentatives de plus, finalement Ernest Scribouille ne réapparut plus.   

Le lendemain matin à Chiclayo, dans une maison blanche, éclairée par les premiers rayons du soleil. Au premier étage, un grand lit fraîchement apprêté. En compagnie de quelques amies enthousiastes et d’une fillette émerveillée, en position assise, le dos soutenu par un grand coussin bordé de fil rouge, il y avait Alicia. Dans ses bras se débattait un bébé tout fripé. Il tendit ses petits yeux aveugles vers la lumière filtrée par les rideaux blancs qui couvraient la fenêtre. De sa bouche édentée sortirent des petits bruits de contentement.  

 - Mon petit Ernesto, lui dit tendrement sa maman, en souriant de bonheur.                                                                                                                                                                                 

Publié dans:Sican |on 7 octobre, 2007 |Pas de commentaires »

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