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SOEUR INES

A la mémoire d’Elsa Dehennin « Ecoute-moi sourde, vu que je me plains muette » Sor Juana Inés de la Cruz, Obras Completas. 

L’intensité du désespoir, sœur  Inès, tu  l’as bien connue,  toi qui tant de fois t’es cognée la tête contre les murs, imaginaires et vrais, concrets et durs, comme ceux-ci qui enferment ce qui sera ta dernière demeure. Dès le début déjà, ça n’avait pas raté. Pauvre, pauvre maman Isabelle, qui  te donna le jour il y a quarante-sept ans dans l’hacienda de San Miguel, sans que jamais tu ne pusses voir ce mystérieux chevalier basque de qui elle t’avait conçue. Ou ton père n’était-ce que ce timide frère franciscain qui vint te voir, trois ans plus tard dans l’hacienda voisine de Panoyan, où ton grand-père, Pedro Ramirez, dont tu portais le nom, t’avait accueillie et que tu étonnas  par tes prouesses ? Oui tu savais déjà lire à cette époque et avec ce don de l’intelligence, Dieu t’avait instillé aussi la tentation de la vanité. Ce que tu étais fière et ton grand-père qui t’initia aux livres dans sa bibliothèque, ne fit que jeter de l’huile sur le feu de la passion qui te dévorerait toute ta vie durant, celle du savoir. Tu ne savais pas alors que c’était mal. Le péché originel t’aura aveuglé tout ce temps, qui s’avérerait être l’orgueil, celui dont les dieux grecs paraissaient user pour perdre leurs héros les plus erratiques. Ah le beau Phaeton, bâtard comme toi d’une nymphe courageuse et du plus beau des dieux, qui voulut se prouver à son père en lui démontrant qu’il était capable de mener le char du soleil à bon port. Comme lui, ta seule véritable prouesse serait ta chute, mais belle, oui comme ce Premier Songe où tu décrivis les pérégrinations de ton âme, pendant ton sommeil, par les plaines étoilées où te conduisait ta soif de connaissances, long poème que tu dédias à ton amie Luisa, la belle comtesse qui  le publia par après, lorsqu’elle s’était retirée dans ses terres de Castille.  Dans ce que tu appellerais par la suite ton « humilité élevée », cette folle entreprise ne fit qu’éterniser ta ruine, te confrontant au vertige de ta solitude la plus profonde, face à l’infini. « Le monde resta illuminé et moi réveillée » fut ta conclusion. Tu n’es pas parvenue à en oublier les mots, malgré que tu te sois débarrassée maintenant  de cet écrit, comme de tous les autres que la vanité  et des conseils peu avisés t’avaient  induit à confier au papier.  Les cinq années que tu as passées avec ton grand-père tu les as dues aussi à ton caractère buté, cet autre vice qui ruinerait ta vie, ton entêtement à ne pas accepter don Diego avec qui ta mère se mit en ménage et qui l’aida à  l’administration de l’hacienda qui lui avait été confiée et avec qui elle eut trois enfants de plus. Ta mère, cette lutteuse, dont tu n’as su apprécier les qualités que par la suite, bien supérieures aux tiennes en fait, bien que toute sa vie elle eût dû se résigner à son état d’analphabète, et que toi, la soi-disant surdouée, tu apprenais le latin en vingt leçons et à tes huit ans tu te mettais à écrire ta première loa pour la fête du Corpus Christi. Lorsque grand-père Ramirez mourut, ta mère t’envoya à tes huit ans à la capitale, dans la maison de ta tante Maria Ramirez et ton oncle Juan Mata qui te laissèrent  te consacrer sans entraves à tes occupations favorites. Petite plante studieuse dans la terre de personne. Bien sûr que les Mata ne virent pas d’un bon œil tes excentricités – oh la honte ! – lorsque pour l’étude d’un auteur grec ou latin tu te coupais les cheveux, t’imposant à toi-même comme terme ultime pour parachever un apprentissage, le temps qu’il fallait pour que tes cheveux recouvrent leur taille habituelle. 

Huit ans plus tard, à tes seize ans, tu eus la trompeuse illusion du triomphe. Tes maîtres t’avaient emmenée à la cour du vice-roi, où tu fus examinée par une quarantaine d’érudits que tu subjuguas par tes arguments et tes répliques. Par ton ingénieuse jeunesse tu séduisis non seulement  le vice-roi, mais aussi son épouse, la marquise de Mancera. D’un commun accord ils décidèrent de t’adjoindre à leur cour, où tu serais la dame de compagnie et aussi un peu l’amoureuse de la vice-reine Leonor  Maria, ta première flamme, l’adorable Laura dont ta plume ferait le portrait poétique. Les fastes de la cour t’impressionnèrent moins que l’affectueuse chaleur que te prodiguait  son doux regard et la tacite approbation de tout ton être qu’il te signalait. Enfin tu étais quelqu’un, toi-même, pensais-tu. Mais là aussi tout était illusion et orgueil. On t’initia aux virtuelles amours courtisanes, où les hommes étaient mariés pour la plupart et tous nobles. Et toi, fille sans titre ni dot, tu savais que ce monde-là n’était pas le tien, malgré la fougue de ta jeunesse et les aspirations de ton cœur et ton esprit. Laura comblait à elle seule tous tes désirs. Elle était ta dame, proche par le cœur et les doux propos que vous échangiez, lointaine par la distance, que les qualités de son rang et son sexe t’imposaient. Le jour de tes dix-neuf ans elle vint te parler de ton avenir. Elle t’expliquait le caractère temporaire de la mission de son mari le vice-roi. Un jour ils ne seraient plus là pour toi et tu devrais mettre en sécurité tes aspirations.  Le sort qu’attendait les femmes sans dot ni reconnaissance sociale, l’exemple de maman Isabelle, mère de six enfants illégitimes, conçus par deux hommes, enchaînée aux labeurs et aux peines d’une vie sans aisance ni esprit, t’avait rendue bien consciente de ce qui t’attendait. Le mariage n’était pas une option. L’unique solution décente serait le couvent. Tu en fis une première expérience au cloître de San José. Mais la rigueur qui régnait chez des carmélites déchaussées t’horrifia et le vice-roi te libéra après trois mois de noviciat du régime contraignant qu’on  t’avait imposé là-bas. Tu eus deux années encore de rémission, jusqu’à ce que la fin du mandat du vice-roi ne permît plus d’ajourner ta décision. Tu irais au cloître de Santa Paula où tu t’intégrerais dans l’ordre des Jéromines  Tu deviendrais en quelque sorte l’épouse de Jésus-Christ, ce qui te sauverait des avances peu honorables des autres hommes qui pouvaient t’échoir. Mais Jésus-Christ avait aussi ses exigences, une dot en forme de monnaie sonante et l’appui d’une famille honorable. La dernière faveur  que te firent les vice-rois avant de quitter la Nouvelle Espagne, fut d’organiser ta prise de la voile, qui fut fêtée de la façon la plus fleurie, mais dont le principal faste résidait en leur présence, vu qu’ils y assistèrent en personne. Ils te trouvèrent aussi de puissants appuis dans les milieux ecclésiastiques, tel l’évêque de Puebla, le brillant Manuel Fernandez de Santa Cruz, noble de souche, qui te décevrait tellement par la suite et aussi Padre Antonio, le savant directeur de la Congrégation de la Virgen de la Purisima Concepcion, à laquelle participait tout ce que Mexico comptait de plus noble et de plus puissant. Il devint ton confesseur et sur son insistance un noble  richissime versa pieusement les trois mille pesos de la dot qu’avait suggérés la prieure du couvent pour toi. Par la suite ce conseiller doux et tolérant – du moins c’était sous cet aspect que son approche initiale te le faisait voir – deviendrait ton bourreau le plus pénible. Mais n’avait-il pas eu raison ?… Le doute, oui, sur la vraie voie de ta salvation, n’était-ce pas le pire de tes tourments, aujourd’hui encore ? A l’époque  tu n’étais pas consciente de ces choses. Ce que tu avais sauvé alors, c’était ton honneur et avec lui la tranquillité de pouvoir te consacrer à tes passions : l’écriture, les sciences et la musique. Comme tu l’écrirais plus tard tu étais entrée en religion parce que c’était la chose la moins disproportionnée et la plus décente que tu pouvais choisir, malgré les impertinences de ton esprit qui étaient de vouloir vivre seule et de ne pas accepter d’occupation obligatoire qui entraverait ta liberté, tes études, ni même le bruit de la communauté qui te distrayait du silence de tes livres. Quelle insouciance, quelle vanité !… Quelle pécheresse avais-tu été, malgré la divine providence qui t’avait fait prendre le voile, come malgré toi. Tu croyais alors avoir pris une bonne décision, oui une décision, alors que ce que la religion t’exigeait, c’était la vocation. Et la vie de couvent te convenait à merveille. La règle de clôture se limitait à l’enceinte du couvent, ville privilégiée dans la grande ville, contre laquelle elle te protégeait. Tu vivais dans ta maisonnette de deux étage qui de cellule n’avait même pas l’apparence, richement meublée, dotée d’une bibliothèque qui comporterait en quelques années plus de quatre mille volumes, ta chambre à coucher, ta salle de bains, ta cuisine propre où ta jeune esclave mulâtre était aux petits soins pour te pourvoir de la nourriture la plus savoureuse. Tu n’étais astreinte qu’aux prières des Primes et des Vêpres dans le choeur derrière l’autel de l’église Saint-Jérôme et les réunions du vendredi au chapitre où en dehors d’un examen de conscience des plus relâchés, tu devais rendre compte de tes activités d’économe et d’archiviste auprès de la mère supérieure. Et le vœu de pauvreté, fallait-il en parler? Les travaux rémunérés qu’on confia à ta plume et les rentes que tu pus par la suite percevoir de tes investissements, firent de ta cellule le salon le plus riche du cloître, où tu recevais les sœurs amies et même parfois des visiteurs nobles qui vinrent rendre hommage à tes mérites profanes, qui n’étaient pourtant nullement l’objet de ta vie religieuse. Ton premier travail, le « Neptune allégorique » que tu écrivis en hommage des nouveaux vice-rois, le Marquis de la Lagune et la Comtesse de Paredes, d’emblée te permirent continuer pour huit ans ta vie de coqueluche des puissants. Alors que tu ne pouvais pas te rendre dans le monde, tu ne te sentirais nullement récluse, puisque c’est le monde lui-même, sa part la plus riche, la plus brillante, qui vint te voir alors dans le locutoire du couvent:  les vice-rois, les théologiens, les prélats, les courtisans, tous voulaient te parler, te commander des loas et des autos, des villancicos,  des poèmes profanes mêmes et participer aux conversations érudites et aux représentations théâtrales et musicales que tu orchestrais pour eux. De même pour l’ascétisme que tu ne connus que beaucoup plus tard. L’élégance de cette société ne pouvait que te distraire du dénuement sur lequel se fonde la vraie religion. Les deux mille pesos par lesquels on te permit participer aux coûts de la ferme du couvent, te déchargeaient des jeûnes rigoureux et des fastidieuses séances de flagellation auxquelles parfois certaines de tes consoeurs se livraient et par ce fait obtenaient l’approbation souvent hypocrite de la communauté de femmes qui se mouvait dans l’enceinte du cloître. Surtout que l’amitié de la nouvelle vice-reine Luisa, cet amour, et le prestige que te procura ta plume, te permettraient un temps de traiter d’égal à égal les seigneurs les plus puissants et les plus doctes du Mexique. Ce qui fit de toi l’intermédiaire idéal pour l’obtention de faveurs au profit des sœurs du couvent, dont la bienveillance ne serait que provisoire et ne pèserait pas lourd face à l’envie vengeresse qui se déchaîneraient à ton propos dès l’instant de ta chute.    De plus, sous  la couverture de ton habit blanc aux nombreux plis que tu laissais retomber comme dans l’élégant portrait qu’on fit de toi à ton heure de gloire, tu te sentais attractive et aimante. Et l’objet de ton affection, jamais prononcé, était la merveilleuse Comtesse de Paredes, Luisa, que tu chérissais comme l’idéal. Par la suite tu te rendrais compte de la véritable teneur de ta félicité amoureuse. La plus grande finesse que Dieu Amour pouvait nous accorder, à l’instar du vrai Dieu qui comblait nos âmes de sa grâce, n’étaient-ils pas les bénéfices qu’il laissait de nous faire ?   

« Etre une femme, écrivis-tu un jour, et être absente, n’est pas pour l’amour un empêchement, sachant que les âmes ignorent la distance et le sexe ». Sublime jouissance pour une femme comme toi qui ne pouvait servir de femme à personne, tout en  s’inclinant ni pour l’un ni pour l’autre, neutre et abstraite comme l’âme qui est la seule à s’engager dans les choses de l’amour vrai. Comme tu l’as aimée, Luisa, et ce jusqu’à sa mort dans la lointaine Espagne, et en ce moment plus que jamais encore, de toute la passion que tu forgeas dans la distance, amplifiée jusqu’à l’infini que celle-ci finit par creuser entre vos deux âmes. Devant tes yeux apparaît le fantôme du portrait, toi, sœur Inès, telle que tu te faisais admirer – il y avait à peine une dizaine d’années de cela. Tu posais assise derrière ta table d’études, couverte d’un tapis rouge soyeux, ta main droite, dans un geste de gracieux, posée sur un livre. L’autre main caressait distraitement les boules noires du long scapulaire que tu portais comme un collier soulignant ce qui n’était que ton corps, caché sous la draperie blanche de ton habit. Le blanc de ta robe et le noir du scapulaire et de la coiffe qui te couvrait la tête et les épaules comme un châle élégant, pour toi c’étaient des couleurs et c’était ainsi que l’avait vu aussi  le peintre qui crut t’immortaliser devant ta bibliothèque dont les rangées de livres formaient une autre draperie. Théâtre et illusion que cela !… Dans ton regard que tes lèvres charnelles et ourlées, tes narines amples, l’arc de tes sourcils couronnant ton beau front dégarni, voulaient séducteur, il n’y eut que la mélancolie de toujours. « Feignez que vous soyez heureux, avais-tu écris à propos du portrait en te dirigeant vers sa belle commanditaire,  triste pensée parfois ; peut-être pourrez-vous me persuader, bien que moi je sache le contraire ». Aujourd’hui que ta bibliothèque n’est plus qu’un vide béant, que les frissons te parcourent le dos, que tes yeux sont rougis par la fièvre et la fatigue, tu sais qu’il n’y a eu et qu’il n’y aurait jamais que la solitude. Fantôme songeant à d’autres fantômes, dont le plus ardemment désiré est aussi le plus affligeant. Une plume t’est restée dans l’encrier au contenu verdâtre posé sur le bois dégarni de ta table. Ton bréviaire, la Jeronimo, ouvrage de la fondatrice de l’ordre et la Sainte Bible, sont tes seuls compagnons d’étude. Tu prends la plume pour griffonner,  malgré toi, sur le frontispice de ton bréviaire, ta dernière pensée poétique telle qu’elle s’échappe de la prison de ton imagination. Elle sera pour elle : « peu importe que je me passe de bras et de poitrine, lui confies-tu, si ma fantaisie te creuse prison ». Et tu te le reproches aussitôt et tu signes, « moi, Inès, la pire de toutes ». D’autres fantômes encore font les cent pas dans ta tête, tel Padre Antonio qui t’a abandonnée pour la deuxième fois, mais de façon irrémédiable maintenant. Tu le revois comme s’il était là avec son visage osseux, ses yeux éternellement baissés derrière son binocle  comme s’il avait eu honte de te regarder, toi une pauvre femme. Femme, pécheresse de nature donc,  mais ce qui plus est, docte, aux pensées qu’il s’efforçait de combattre pour ton propre salut, de sa voix suave et insistante passant sans répit du ton du philosophe à celui du qualificateur du Saint Office, autre des multiples fonctions que lui avaient confiées les autorités ecclésiastiques. Et en fait il est toujours là à t’inquiéter l’esprit, à te forcer l’âme, après les événements qui t’ont menée à ta conversion.  Etait-ce pour rompre ta résistance qu’il refusa d’abord de reprendre son office de confesseur, se faisant prier et désirant de toi la pleine conscience de tes péchés, avant de revenir pour t’exiger une reconversion totale dans la soumission? Tu ne pourrais le dire, soeur Inès, ton esprit est encore trop sujet à la tourmente. Serait-ce pour cette raison que, sous les plis de ton habit tu caches cette autre coquetterie, enserrant tes chevilles et avant-bras, ces cilices aux pointes acérées qui châtient ta chair, sans jamais te faire oublier hélas, cette autre souffrance qui, tu le sais, ne pourrait s’achever qu’avec toi ?   Et lui Manuel Fernandez de Santa Cruz, le plus intelligent, le plus vif, le plus charmant aussi des hommes d’église de la Nouvelle Espagne, évêque de la fière ville de Puebla, concurrente créole de la très hispanique ville de Mexico,  qui toujours avait été ton admirateur, était-ce pour ton châtiment ou pour ton salut qu’il t’a trahie? Cette lettre athénagorique  qu’il te fit écrire, adressée à cette fausse sœur Filotea de la Cruz, prête-nom de son éminence, où il te faisait argumenter avec toute la candeur de ton intellect contre le sermon du jésuite de Vieyra, pour défendre les finesses du Christ, cette conviction que l’âme dans son aspiration à l’Un, ne peut recevoir la réciprocité divine, le désir étant la marque de l’incomplet. Face à l’amour divin, la grâce la plus élevée qui pouvait toucher l’âme humaine, n’était-ce pas la seule attitude, logique et chrétienne  à prendre, de ne pas chercher à être correspondu?  Hélas le nouvel archevêque et rival de Manuel Fernandez, Don Francisco de Aguiar y Seijas, firent reculer son éminence sous le masque de la diplomatie, l’obligeant en quelque sorte à mettre fin à cette croisée d’armes masquée, par ta plume interposée, avec les théologiens amis des jésuites. A cet ecclésiastique qu’on t’avait décrit comme un homme d’aumônes et d’ascèse, ennemi juré de toute forme de tentation, aux gestes posés, à la voix onctueuse, et surtout au regard absent, lorsque qu’il s’agissait de la femme qu’en premier lieu tu étais pour lui, malgré ton habit de religieuse, tes propos et tout ce qu’ils représentaient, ne pouvaient que déplaire. D’autant plus que les malheureux événements qui frappèrent la ville de Mexico et une  grande part du pays, devant la faiblesse du Comte de Galve, le dernier vice-roi qui aurait pu te protéger, firent de Francisco de Aguiar  la nouvelle autorité absolue en Nouvelle Espagne. Les troubles et les misères du monde extérieur que l’enceinte du cloître laissa filtrer au compte-gouttes, finalement envahirent aussi cette maison de Dieu pour te frapper, toi et t’humilier au plus profond de ton être. D’abord il y eut la chaleur suffocante, suivie des vents qui firent voler haut la poussière. Puis vinrent les  averses qui inondèrent la capitale, suivies de nouveau d’un soleil brûlant qui assécha les eaux sales dans les rigoles, où les immondices s’accumulèrent jusqu’à ce que le vent les disséminât sur toute la ville: une poudre fine qui  irritait les yeux. Les récoltes de grains et de maïs ne donnèrent rien cette année et le peuple, affamé et touché par les maladies, se révolta. Les rumeurs te parvinrent d’une émeute. On aurait essayé de mettre à feu le palais du vice-roi et un prêtre courageux avait sauvé la cathédrale de Mexico du saccage en sortant du temple avec le Saint Sacrement levé comme une arme divine, face à la populace qui s’apaisa en s’agenouillant devant le saint ciboire. Si l’église se sauva des incriminations du peuple, le vice-roi fut insulté. On l’accusa de cacher ses réserves de grains afin de spéculer contre le peuple. Sur les murs de son palais on avait placardé l’avis suivant : « cette basse-cour se loue à des coqs de la terre et des poules de Castille ». Les seigneurs créoles adressèrent une plainte au roi d’Espagne contre le vice-roi et signaient leur missive « les vaisseaux les plus loyaux de sa Majesté »,  signifiant de la sorte leur loyauté au roi tout en déqualifiant son émissaire.   

Tout à coup pour toi, le couvent où tu avais exercé ton rayonnement, devint un antre obscur, Les lumières s’étaient éteintes, les visiteurs illustres avaient disparu, ta gloire était partie en fumée. La seule autorité qui se maintint dans ces circonstances troubles, occupant le vide de pouvoir qu’avaient laissées les instances profanes, fut  l’archevêque, ton châtieur. Pour comble de malheur, mourut  en Espagne, le marquis de la Lagune et peu après aussi son épouse, ta chère et tendre Luisa, la dernière personne à avoir cru en toi, qui venait de faire publier dans la Mère Patrie une partie de ton œuvre, accompagnée des éloges des plus grands esprits d’Espagne. Ce qui ne fut pas interprété en ta faveur. La réponse publique que tu avais faite à la fausse sœur Filotea de la Cruz où tu crus bon de te justifier en défendant la coexistence de tes deux destinées, ne fit rien non plus pour arranger les choses. Les autorités ecclésiastiques ne perçurent aucun repentir dans tes propos. « Dés que me toucha la première lumière de la raison, déclaras-tu, vaniteuse et inconsciente,  l’inclinaison aux lettres fut  tellement véhémente que répréhensions externes et réflexions personnelles furent insuffisante pour que je laisse de suivre l’impulsion naturelle que Dieu – c’est ce que tu t’imaginais  -  avait placée en moi ». On te demanda, et tu le formulas ainsi, d’éteindre ton esprit pour n’y laisser que ce qui était nécessaire pour obéir à Sa Loi, vu que le reste, selon certains, était superflu dans une femme. Mais tu ne te rendais toujours pas. Le fait que, étant femme, on t’interdisait les activités de l’esprit, qu’on accordait volontiers à un ecclésiastique du sexe fort, te révoltait. Tu produisis pour ta défense le pieux exemple – mais était-il si pieux que ça ? – de Sainte Catherine d’Alexandrie, cette « docte donzelle » qui a ses dix-huit ans déjà se montra supérieure aux plus érudits des hommes qui l’entouraient et mourut en martyre. Mais tu ne précisas pas que c’étaient les propres moines qui en la lapidant lui firent l’honneur de la plus douloureuses des saintetés. Dans un de tes villancicos tu introduisis, en contrebande, le vrai motif de son martyre, le  sort des femmes comme toi : « parce qu’elle est belle on l’envie, parce que elle est docte, on l’émule ». La réponse, non publiée, vint cette fois d’un évêque de Puebla sans masques, et ne contint plus que l’exigence pure et simple de la renonciation aux lettres profanes. Pour le salut de ton âme, sur les instances de l’archevêque, Padre Antonio, s’attela alors à sa mission de sape. Ce qu’il te fit comprendre c’est que tous tes malheurs étaient le fruit de ta vie passée, consacrée aux fastes d’une reconnaissance profane et illusoire, que tu t’étais servie de ton état religieux comme paravent pour te consacrer à tes affaires mondaines et que seul un retour inconditionnel à l’orthodoxe de la foi était encore à même de te sauver. C’est-à-dire en premier lieu la soumission totale aux quatre vœux, la pauvreté, la chasteté, l’obéissance et la clôture. Comme plus personne ne venait plus te distraire par des échos mondains, la clôture était devenue factuelle dans ta vie. Pour ce qui était de la pauvreté, tu avais obtempéré à toutes les exigences de l’archevêque. Tu lui avais remis tous tes livres, tes instruments de musique, tes outils scientifiques et tous tes avoirs en monnaie, sauf les trois mille deux cent pesos que tu avais pu mettre en lieu sûr pour que ta nièce, la sœur Isabel que tu avais accueillie quelque temps dans ta demeure au couvent, et qui était pauvre comme toi tu l’avais été à tes débuts,  puisse les toucher en héritage le jour de ta mort. De même la chasteté t’étais devenue facile depuis la mort de ta Luisa, bien qu’en pensée… Mais ne s’étaient-ils vues jamais  amours plus chastes que celle des âmes en peine que vous étiez en quête d’union et sans jamais aucun désir de retour? Restait le plus dur, l’obéissance, la soumission qui ferait de toi l’instrument  de ta propre culpabilisation, qui t’anéantirait jusqu’à ne plus être qu’un objet au service du dessein supérieur que l’église t’avait consigné. Il fallait prier, se mortifier. C’est depuis lors que tu as commencé à porter les cilices et – ce que tu ne fais plus en ce moment parce que tes forces se sont trop affaiblies – te fouetter trois fois par semaine. Un jour tu y étais allée tellement fort, t’affligeant de septante-trois coups, un pour chaque année qu’avait vécue la Vierge Marie, suivant le modèle de  ton confesseur,  tu t’étais retrouvée en un état tel que Padre Antonio t’interdit de poursuivre dans cette voie, de crainte que dans la ferveur de ta pénitence tu n’achèves ta propre vie. C’est que dans cette forme d’athlétisme spirituel il te devançait de plusieurs longueurs. Et aussi en stratégies pour te faire plier aux volontés des autorités de l’Eglise.  Sous son insistance tu fis une confession générale, dénonçant tes fautes. Celle de tes écrits mondains, du commerce continu avec le monde, ton amitié aussi avec Luisa, qu’il voyait comme une infidélité à l’Epoux Divin et – la cause de toutes tes erreurs, ton affection du savoir et la révolte orgueilleuse qui s’ensuivit. Après ta confession tu écrivis une pétition au Tribunal Divin, où ta propre conscience remplit la fonction de procureur. Tu y déclaras « mériter la condamnation à mort éternelle et infinies enfers » en implorant le pardon et la miséricorde. Finalement tu  as exprimé le désir de reprendre l’habit sous le patronage de Saint Jérôme, avec un terme d’approbation d’un an pour prouver ton désir véritable de changement, puisque ta vie antérieure, vécue tant d’années « en religion sans religion »  tu en étais venue à la considérer comme inexistante.  Tu y ajoutas un ultime document où tu demandas pardon à Dieu pour toutes tes offenses, le signant avec ton propre sang, afin de montrer combien tu désirais verser ton sang pour la défense de ces vérités-là.   La maladie est maintenant entrée dans ta vie, celle qui avait rôdé autour du cloître à travers les miasmes qui s’étaient répandus dans le monde du dehors. Padre Antonio est décédé à son tour et tu as vu de tes yeux de nombreuses sœurs faisant le pas décisif  vers l’éternel. L’épidémie de tabardillo qui t’avait saisie puis lâchée il y a vingt-deux ans, t’a  de nouveau visitée, affaiblissant tes défenses, t’affligeant de migraines écrasantes. La fièvre ne t’a plus quittée depuis plusieurs semaines, ce qui ne t’a pas empêchée de secourir tes compagnes malades en suivant les instructions du médecin qui venait une fois par jour fermer les yeux des sœurs mortes, saigner les malades qui étaient encore en vie et prescrire les remèdes, l’eau de cerises noires, les morceaux de vipère, le sel volatile et le safran en poudre pour les compresses, qui ne parvinrent presque jamais à faire baisser la fièvre. Cependant les seuls remèdes qui vous restaient, pauvres femmes, c’étaient la prière et la pénitence. Ce soir encore, après les vêpres il y avait eu une procession de flagellantes faisant le tour des patios. Sanglantes, à moitié nues, elles avaient couvert le cloître de la clameur de leurs plaintes et leurs prières, se fouettant à la lueur des torches et des chandelles. Certaines portaient une lourde croix, d’autres léchaient les dalles en forme de croix, produites par leur salive et leur sang. C’est la nuit maintenant. Les sœurs qui n’ont pas pu bénéficier du répit du sommeil,  se contentent de geindre. D’ici une heure sonneront les matines. Tu sens l’épuisement te gagner. Tu te lèves pour monter à l’étage, gravissant péniblement l’escalier en colimaçon. Escargot s’élevant dans sa coquille en spirale, se libérant de l’écho, du moi moi moi qui toute ta vie durant t’avait tenue emprisonnée. Serait-ce là, la plus contraignante des clôtures? Là-haut, en face du lit, t’attend la baie, où chaque nuit tu t’étais échappée vers le monde étoilé. C’est ici que tu as imaginé l’exploration des espaces de ton Premier Songe, le seul écrit que tu as vraiment fait pour toi, où tu étais telle qu’en toi-même, âme sans attaches, sans nom, sans sexe. Le jour aussi tu avais souvent rêvassé ici en laissant glisser ton regard sur la vallée de Mexico, cherchant des yeux, au loin,  la cime du Popocatepetl, le volcan  qui avait accompagné tes années de jeunesse les plus heureuses dans l’hacienda de Panoyan.  Mais il n’y a plus de quoi rêver maintenant. Même si tu l’avais voulu, l’éclat de douleur aigüe qui traverse ta tête de part en part en cet instant, t’en aurait empêché. Un éclair aveuglant  t’ôte même la vue du ciel étoilé. Tes lèvres goûtent un liquide tiède et doux. Cela vient du nez. C’est la fin, tu le sais. Le couvercle de la nuit se referme sur toi.     

Publié dans:Soeur Inès |on 18 mai, 2010 |Pas de commentaires »

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