Archive pour la catégorie 'Tinca'

TINCA

 

 

« La T’inka ou Tinca était une cérémonie de base. Le mot se traduit par ‘confluence’, ‘communication’, ‘communion’. Elle était pratiquée avec une solennité particulière par les anciens ‘péruviens’ en vue d’une rencontre avec les pouvoirs surnaturels. 

 

Federico Kauffmann-Doig, Introduction au Pérou ancien. 

 

 

à mon ami musicien Tavo Castillo 

à mon ami archéologue Federico Kauffmann-Doig 

en les remerciant de tout ce qu’ils m’ont fait voir à travers leur regard d’initiés 

 

 

 

Le bourdonnement compact des chants religieux avait pris fin dans l’église de la Buena Muerte d’Ayacucho. La bonne mort, m’expliqua  Chasca, c’est lorsqu’on meurt en paix. Sur le parvis de l’église, entourant un tapis de fleurs, attendaient, outre les fidèles et les curieux, les militaires en uniforme qui escorteraient la procession. Un peu en retrait, uniformés de même, l’instrument en joue, se trouvaient les musiciens de la fanfare. 

 

De plus en plus nombreux, les fidèles s’éclipsaient par le portail. Un générateur, transporté dans une charrette, se mit à pétarader. C’était le moment solennel de la sortie du Señor del Jardín, incarnation du moment le plus troublant de la passion du Christ au Jardin des Olives. Une femme nous invita à puiser dans un grand sac en plastique rempli de pétales de fleurs. Chasca et moi en prîmes chacun une bonne poignée. 

 

Juché sur le dos d’une douzaine de porteurs, une énorme tarte à la crème blanche, toute illuminée de bougies et de verroteries, se dirigea vers nous. Au centre, éclairé d’un ensemble de lampes que nourrissait d’électricité le générateur ambulant, le plus beau des Christs qu’il m’avait été donné de voir jusqu’alors, nous regarda de ses yeux clairs, tout contraste avec le noir de jais de sa longue chevelure. J’en oubliais de lui lancer les pétales qui glissaient de mes mains sur le tapis de fleurs que les porteurs venaient de traver­ser. La fanfare commença à jouer: « Apu Yaya Jesu Cristo ». Triste chant, aussitôt repris par les fidèles. Et la procession se mit en marche, se contorsionnant dans les ruelles de Huamanga. 

 

 

Impressionné par ce qui m’apparaissait comme un témoignage de la ferveur reli­gieuse des Ayacuchains, la procession me laissa songeur sur la Grand-Place où le flot humain qu’avait entraîné à sa suite le Christ du Jardin des Olives finissait de déboucher. Au-dessus d’une des tours de la cathédrale, entourée d’un halo blanc, je vis pointer la lune et me rendis compte qu’elle était pleine. Chasca avait suivi mon regard: 

 

- L’Apu se fait toujours beau pour la semaine sainte. Il faut lui rendre dûment les honneurs si on ne veut pas que le soleil détruise les récoltes. 

- Mais que racontes-tu là, Chasca? Le Christ n’a quand-même rien à voir avec les récoltes. 

- Le Christ non, me répondit-elle, mais l’Apu oui. 

Pensant à l’hymne de la procession je lui fis remarquer que, pour la population indienne, l’Apu paraissait être l’égal du dieu chrétien. 

- Mais non, me dit-elle en riant. Tout comme Dieu et le Christ sont deux personnes différentes, dont l’un est le père et l’autre le fils, l’Apu est un être qui se trouve au-delà de ses créatures qui dépen­dent de lui. 

- Si j’ai bien compris, lui fis-je remarquer, l’Apu serait alors le dieu créateur et nous tous, à l’exemple du Christ, serions ses en­fants. 

- On pourrait dire ça, oui. Une lueur d’ironie parcourait les beaux yeux noirs de Chasca. Nous les gens de la sierra, nous adorons l’Apu comme le dieu qui nous maintient en vie en nous prodiguant en quanti­tés plus ou moins équilibrées pluies et soleil. Mais, ajouta-t-elle, comme il est un dieu un tantinet distrait, il faut lui rappeler à tout moment notre présence… Tu te rappelles le paysan que nous avons rencontré ce matin? 

 

Bien sûr que je me rappelais le geste étrange qu’avait fait cet homme qui nous avait invité, de retour d’une excursion en montagne, à boire un maté de coca. Avant de porter la tasse à ses lèvres, il en avait versé quelques gouttes en direction d’un des pics de la montagne qui lui faisait face: 

- Ces gouttes de maté versées, lui dis-je, n’était-ce pas une sorte de libation? 

- Les gens qui vivent de la terre font continuellement ce genre d’offrandes, expliqua-t-elle. Ils nomment ça « payer à l’Apu » ou encore « payer à la terre », pour que l’Apu, qui est en fait l’esprit de la montagne, rende la terre fertile. Mais, ajouta-telle d’un air mysté­rieux, au cours de la semaine sainte, comme je te l’ai déjà dit, les offran­des ont, elles aussi, un caractère spécial. Et, ajouta-t-elle, n’est-ce pas à l’occasion de la semaine sainte, que nous commémo­rons le sacri­fice de Jésus-Christ, le fils de Dieu, pour qu’il nous sauve du péché et de la misère? 

- Mais, répliquai-je, pour peu que je sache, le péché ce n’est pas la même chose que la misère! 

- Pour nous c’est la même chose. Nous dépendons à tout instant du bon vouloir de l’Apu et lorsque celui-ci nous oublie, il nous plonge dans la misère de toujours, situation dont nous essayons à grande peine de sortir. Et cet état, ajouta-t-elle, n’est-ce pas ce que les curés appellent le péché originel? 

 

Je croyais rêver. Chasca, de profession ingénieur agronome, une femme rationnelle lorsqu’il s’agissait de mètres cubes, de plants et d’inclina­tion de terrain, se montrait ici totalement imprégnée des croyances populaires et des supersti­tions qui subsis­taient dans les esprits des paysans andins: 

- Mais Chasca, crois-tu vraiment à tout ce que tu viens de me racon­ter ici? 

- Il ne s’agit pas seulement de croyance, se contenta-t-elle de me dire en esquissant de nouveau son énigmatique sourire. Puis sans transition aucune, elle s’écria: 

- Allons danser! Il y a une peña au Jirón Cuzco ce soir. 

Une telle invitation, lancée par une jeune femme charmante comme l’était Chasca, ne se refusait pas. 

 

                           *** 

 

 

La peña à laquelle Chasca m’avait invitée était bien différente de celles que j’avais connues jusqu’alors, avec guitaristes, cajoneros jouant assis sur une caisse de résonance et chanteurs faussement émotionnés par les paroles sentimentales de quelque valse créole. Cela avait été un spectacle surprenant. D’abord il y avait là ces femmes habillées de longues robes, dansant en se penchant en avant tout en maniant de petits tambourins. Puis il y avait eu un virtuose de la quena, cette flûte andine ouverte des deux côtés. Il jouait aussi d’instruments étranges tels le pututo, une grande conque marine dont, m’assurait Chasca, jouaient autrefois les chas­quis, les messa­gers qui, du temps des Incas, se chargeaient des communications en courant de relais en relais. 

A un moment donné le musicien apparut avec un objet en céramique constitué de deux boules creuses unies par un pont à l’extrémité droite duquel était représenté, assis, un oiseau. Dans le silence parfait qui s’était installé parmi l’audience, il se mit à balancer l’objet de gauche à droite, tenant ferme en main les boules. Celles-ci, à entendre le clapotis qui s’en dégageait, devaient être remplies d’eau. Et, surprise, du bec de l’oiseau sculpté sortit un doux sifflement qui, au fur et à mesure qu’il émergeait du lent mouvement rythmique du musicien, se fit de plus en plus péné­trant, m’envahissant peu à peu de ses vibrations, jusqu’à m’entraîner loin de là, sur une image de nuit baignée de lune. 

En rentrant cette nuit à l’hôtel où je logeais, Chasca m’apprit qu’elle avait vu la même plaine que moi, illuminée, m’assu­rait-elle, par le seul éclat de la pleine lune. 

 

 

 

Ce soir il y avait eu la procession finale du vendredi saint. Toutes les statues du Christ, sorties de chacune des trente trois églises de Huamanga, avaient été réunies pour l’apothéose finale sur la Grand-Place. Là, sous une pluie de pétales, la foule reprenait en masse l’Apu Yaya Jesu Cristo. Celui-ci s’élevait, soutenu par toutes les fanfares et toutes les voix d’hommes et de femmes. Celles-ci se réunirent en un énorme cluster. C’était un son immense, un timbre unique et majestueux, nourri de toutes ses harmoniques, qui se brisa en mille larmes d’une lamentation sans fin ni origine, lancée au ciel comme la synthèse de toutes les suppliques et tous les besoins du peuple ayacuchain. 

 

Chasca, au courant des activi­tés de la région, me conduisit ensuite vers un endroit situé en dehors de la ville, en vue de quelque événement qu’elle avait omis de me révéler. La jeep qui nous emmena en fendant la nuit, me semblait, avec les ronronne­ments de bourdon de son tuyau d’échappement troué, une flopée d’harmoni­ques qui se seraient déta­chées du cluster général de l’apo­théose de la Grand-Place. Un arra­chement libérateur, supposai-je, qui nous propul­serait vers de nouvelles expé­riences. Peut-être – ne le souhai­tais-je pas en mon for intérieur ? – vers une rencon­tre inédite. 

 

Lorsque la jeep s’arrêta, Chasca descendit rapidement sans me faire signe de la suivre. Comme elle ne retournait pas pour me cher­cher,   ­quelque temps après, je descendis à mon tour et je vis que je me trou­vais devant un mur érigé en guise d’entrée, abritant, sous des airs pompeux, un faux musée qui donnait accès aux ruines Huari. Celles-ci – je l’avais appris par un dépliant touristique – se trou­vaient à une vingtaine de kilomètres d’Ayacucho. 

Je gravis l’escalier qui donnait accès au musée et comme, arrivé la haut, je ne vis personne, je me contentai de suivre les flèches appliquées sur les murs avec de la peinture blanche, jusqu’à ce que je me trouve sur une piste, bordée de cactus. A intervalles réguliers je vis des panneaux arbo­rant la même flèche blanche du début du parcours. 

 

Je gravis alors une pente jusqu’à ce que j’eusse atteint le sommet d’une colline. De là j’aperçus, en contrebas de la piste, une lueur et entendis des mouvements de corps qui se déplaçaient avec cir­cons­pection. Je m’arrêtai un instant et perçus des voix étouf­fées. Celles-ce se firent graduellement plus fortes jusqu’à suggérer, mais de façon timide, le bourdonnement compact des chants religieux de la Grand-Place. Je pris tout mon courage en mains et je me diri­geai vers la source des voix et des lueurs. Je vis une haie de verdure, faite de cactus et d’arbustes et lorsque je l’avais contour­née, je me trouvais au haut d’un escalier. 

 

Devant moi, s’étendait un espace rectangulaire entouré de murailles dans lesquelles étaient aménagées des niches trapézoïda­les. Devant chacune d’elles se tenait un homme vêtu d’un pagne blanc, une torche dans la main gauche, la main droite serrée sur la poitri­ne. Puis, au centre, dans une enceinte circulaire remplie de cruches et de vases en argile, je la vis, Chasca. Elle était assise, seule­ment recou­verte d’une cape blanche, retenue par une épingle dont la tête rappelait tout en la reflétant, la rondeur lumineuse de la lune qui s’érigeait droit au-dessus d’elle. Elle aussi me vit. Son regard était lourd de promes­ses. 

 

Je descendis, une à une, les marches. Lorsque j’étais arrivé en bas, un homme habillé d’une longue robe rouge, la tête cou­verte d’une couronne de plumes, me fit signe d’ap­procher. Cela devait être une sorte de grand-prêtre. Il me montra une coupe cylindrique évasée vers le haut, d’où il puisa d’abord quelques gouttes qu’il aspergea, en faisant sauter l’index sur le pouce, en direc­tion de Chasca, puis il me fit boire. C’était une boisson fermentée au goût douceâtre. Ensuite il me tendit, enveloppé dans une feuille de coca, un petit rouleau de graisse qu’il me demanda de déposer dans un trou creusé à même le sol. Lorsque je me penchais, il en profita pour m’apposer ses mains sur mes épaules. 

 

 

Quand j’élevai le regard, je vis qu’il y avait là d’autres femmes encore, vêtues de longues robes blanches. Lorsqu’el­les virent mon regard se poser sur elles, elles se mirent à pleurer. Encore un de ces chant plaintifs, me dis-je. Mais à la réflexion, cette fois il ne m’inspi­ra plus tellement la tristes­se, mais plutôt l’horreur. Près des femmes se trou­vait un grand lama noir. Il tendait son long cou vers la lune, comme si lui aussi l’implo­rait. De plus il remuait sa mâchoire comme si une soif insup­porta­ble le tortu­rait. 

 

Sur la si­nueuse mélopée des femmes, Chasca se mit à bouger, séparant puis fermant les jambes, pour de nouveau les ouvrir dans une sorte de danse lente et obstinée qui ne manqua pas de provoquer chez moi des inquiétudes. Les pleureuses s’é­taient appro­chées et, sans que je pus leur offrir aucune résis­tance, me dépouillèrent de mes vêtements. Chasca s’était levée maintenant et me tendit son bas-ventre­. Retenue par aucune gêne elle s’ouvrit ensuite et, devant mes yeux incrédules, propulsa un jet d’urine. Elle la laissa couler dans un tuyau d’évacuation creusé sur toute la lon­gueur de l’espace, jusqu’à disparaître dans un trou aménagé au fond de l’en­ceinte, pour aller mouiller la terre qui, à un niveau infé­rieur, la recevait et l’absorbait.    

 

Ce qui suivit me semble inénarrable. A chaque coup de rein auquel je me vis soumettre son corps, une des cruches qui nous entourait volait en éclats. Le lama se mit à rugir. Le grand-prêtre éleva une sorte de hache dorée qui se terminait en forme de demi-lune et l’enfo­nça dans le ventre de la bête. La douleur devait être atroce. Néanmoins je ne sentis rien. Aucune douleur non plus lorsqu’il introdui­sit ses mains fouilleuses dans mes entrailles à fin de m’arra­cher le foie qu’il mit pantelant dans les mains de Chasca. Celle-ci l’appro­cha de sa bouche. Et sans donner signe de pitié ni de dégoût, elle l’avala, après quoi je crus voir encore qu’elle se lécha les lèvres ensanglantées. 

 

Puis vint le trou noir. Tout ce qui a dû suivre au cours de cette monstrueuse cérémonie, ce récit se voit dans l’incapa­cité de vous le rendre. La seule chose que je peux vous raconter de plus c’est, qu’à l’aube, dans le Grand Temple des ruines de Huari, je me suis retrouvé tout nu, entouré de débris de cruches et de vases et que chaque fragment était recouvert de mysté­rieuses pointes blanches. Et, détail peut-être pas si insi­gni­fiant à signaler, il pleuvait des cordes. 

Publié dans:Tinca |on 30 avril, 2008 |Pas de commentaires »

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