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TRAGEDIE

TRAGÉDIE

« Il est doux, dans les montagnes… de pourchasser le bouc pour le saigner, pour dévorer avec délices sa chair crue, tandis que la terre ruisselle de lait, de vin, de miel, tandis que monte comme une vapeur l’encens de Syrie. »

Euripide, Les Bacchantes.

« Dans chaque sanctuaire important (spécialement dans la région de Conchucos) il y a quelques hommes habillés en femme dès leur enfance…pour ainsi dire comme une fonction religieuse… et les jours de fête ils s’unissent charnellement avec les seigneurs principaux. »

Fray Domingo de Santo Tomás dans Cieza de León, De la chrónica del Perú.

A plus de 4500 mètres, le long tunnel suintant de Kawish était le point le plus haut du périple andin qui devait mener Paco au village de Chavín où l’attendait Alicia. En sortant il vit que le soleil se couchait déjà derrière les cimes qui entouraient le lacet de route que lui et Paulino s’apprêtaient à descendre. Sans rien dire, ils marchèrent un bon bout de temps encore, contournant en plusieurs courbes un petit lac emprisonnant une eau rouge comme les éclats cuivrés de la boule solaire dont ils virent disparaître les dernières émana­tions. A gauche du chemin ils virent un corral vide flanqué d’une construc­tion de fortune en chaume. Celle-ci, péniblement soute­nue par quel­ques pieux, ressemblait à une perru­que blonde qui aurait servie à un géant chauve. Se rendant à l’évidence qu’ils n’arrive­raient quand-même pas à destina­tion avant la nuit, Paulino rompit le silence pour proposer de s’arrêter là. Paco ne semblait pas enthou­siasmé par l’idée de passer la nuit sans sa fiancée, qui l’attendait dans le confort d’un petit hôtel situé face aux ruines millénaires autour desquel­les s’étaient re­groupées les petites maisons en briques d’argile de Chavín. Paulino insista:

- A moins que ne t’effraye l’idée de passer la nuit en compagnie de « la celosa ».

- La celosa? répliqua Paco, où donc se cache cette jalouse?

- Installons-nous d’abord dans la cabane, je t’expliquerai.

Curieux d’écouter les explications de son compagnon qui durant toute la journée n’avait lâché que parcimonieusement quelques paroles, Paco se dépêcha de ranger ses affaires, sortit une bouteille de Pisco de son sac à dos et la présenta à Paulino. Celui-ci lui souria, mais refusa de porter le goulot à la bouche. Il sortit à son tour de son sac une bouteille, vide celle-là, et un sachet rempli de feuilles vertes et l’invita à sortir de la cabane. Une fois dehors, il lui montra un cours d’eau qui serpentinait le long d’un des flancs de montagne qui s’élevait devant eux dans la pénombre du crépus­cule et lui fit signe de le suivre dans cette direction.

- La celosa c’est elle.

- Une cascade?

- Oui, mais pas n’importe laquelle. Celle-ci a une histoire. Mais avant que je te la raconte nous allons chercher de l’eau et ensuite je te ferai un bon thé de coca. Tu en auras besoin, ajouta-t-il après un temps.

Une demi-heure plus tard ils étaient assis au milieu du corral formé de blocs rocheux posés en cercle, à côté d’un feu de bois sur lequel une petite casserole en aluminium – l’eau étant venue à ébullition – s’évertuait à éjecter sa vapeur. Paulino en déversa le contenu dans les deux gobe­lets que Paco lui tendit, arrosant les feuilles de coca qui tourbil­lonnaient en surna­geant sous la poussée de l’eau bouil­lante qui remontait jusqu’au bord. Paco ne put contenir davantage sa curiosi­té:

- Et alors, cette histoire?

Le regard de Paulino se chargea soudain d’autorité, une étincelle qui lui parcourut les yeux et que Paco lui découvrit pour la première fois. D’une voix grave Paulino lui dit alors:

- La jalouse fait partie des esprits de la montagne. Si on ne l’ap­proche avec le respect qui lui est dû, elle peut s’en offenser et devenir maléfique. Mais la feuille sacrée nous protégera.

Un nouveau long silence suivit cet avertissement, seulement interrom­pu par les légers lapements qu’ils ne pouvaient éviter de faire à chaque gorgée d’eau chaude. Ce n’est qu’à l’instant où les deux gobelets étaient complè­tement vidés de leur contenu fumant, que Paulino entama son récit:

« Cette histoire, c’est mon père qui me l’a racontée. Il était mar­chand de charbon et, en dehors de la saison des pluies, il faisait cette route tous les deux jours, transportant le charbon des mines du Callejón de Conchu­cos jusqu­’à la ville de Recuay. Lui-même il l’ap­prit d’un compagnon de travail. Un certain Pedro, un homme d’un âge avancé déjà qui, à bout de ressources comme le sont souvent ici les hommes âgés, usés sans avoir pu réunir de quoi survivre pendant leurs vieux jours, lui proposa un jour ses servi­ces. Malgré que le pauvre homme ne pût pas lui être d’une grande utilité, mon père qui était d’un naturel généreux, l’embaucha pour quelque temps. Pour montrer sa gratitude en lui apportant quelque distraction dans cette vie dure et monotone qui était la leur, Pedro lui raconta les événe­ments suivants tels que ceux-ci lui étaient arrivés en personne.

Pendant sa jeu­nesse Pedro avait été marchand de bestiaux et chaque fois qu’un marché, que ce soit à Machac, Chavín ou San Marcos, l’amena dans la région avec un paire de mules ou un troupeau de moutons, il avait pris l’habitude de s’arrêter pour la nuit au pied de la cascade, dans ce corral même où nous nous trouvons en ce mo­ment. Une nuit qu’il s’était endormi, couché comme il en avait l’habitude à côté de ses bêtes, il fit un rêve. En pleine nuit une voix qui semblait venir de la cascade l’appela, une voix de femme. Intrigué, notre ami escalada le flanc de la montagne jusqu’à la source. Et là à sa grande surprise, une fumée blanche apparut, comme si la cascade s’était transformée en geyser. Craignant d’être arrosé d’eau brûlan­te, il recula. Mais la voix, qui alors apparut derrière lui, lui dit de ne pas avoir peur. Il se retourna et c’est alors qu’il la vit, belle et blanche comme la vapeur qui émanait de la source. Elle avait de longs cheveux noirs et des yeux qui le happaient comme si plus jamais doréna­vant son regard eût pu s’en détacher. Et en plus il y avait ce sourire. De fait ce pauvre Pedro n’avait plus qu’une seule idée en tête: plonger dans cette bouche, à même la source, et se laisser porter par cette eau cristalline et chaude…

Le lendemain, il se réveilla tout humide de rosée, chassant de son esprit le souvenir d’une nuit d’amour délicieuse, dont il se convainquit qu’elle n’était que le fruit chimérique du rêve qu’il avait fait. Après cet événement la vie continua pour Pedro. Il se fiança et emmena, un jour que le marché de bestiaux de San Marcos l’attirait de nouveau dans ces parages, sa fiancée avec lui. Surpris par la nuit, il s’installa de nouveau au pied de la cascade et s’endormit aux côtés de sa fiancée. Le lendemain, il se rendit compte au moment de se réveiller, qu’il avait eu un cauchemar et, les yeux encore clos, essaya de s’en débar­rasser. En même temps il prit conscience de ce que sa fiancée n’était plus à côté de lui. Il ouvrit les yeux, se leva, l’appela, la chercha partout. Mais elle avait disparu. Mortel­lement inquiet il s’engagea sur la route, demandant à chaque passant s’il n’avait pas vu passer sa fiancée. Et ce jusqu’à ce qu’il arrivât au village de Chavín. Là il aperçut un attrou­pement aux rives du río Mosna qui coule derrière les ruines. Il entendit des cris de femmes et vit en s’approchant qu’el­les faisaient de grands gestes, levant les bras comme des désespérées. Il accourut, le coeur battant, jusqu’à ce qu’il la reconnut. On l’avait repêchée toute nue, le visage intact, mais la poitrine couverte de sang. Elle était morte, on lui avait arraché le coeur. Les gens qui l’entou­raient n’y étaient pour rien. On ne découvrit jamais les criminels qui avaient perpétré sur sa fiancée ce qui semblait être un rituel atroce et sauva­ge. Dans l’esprit de Pedro s’installa l’idée que la femme de son rêve y était pour quelque chose. Cette incarnation maudite de la cascade, qui, jalouse, se serait vengée de lui… »

Au moment de se réveiller, Paco n’aurait pas pu dire combien d’heures il était resté là tout seul à somnoler devant le feu éteint. Mais cela devait faire un bon bout de temps que Paulino l’avait quit­té. Peut-être même tout de suite après avoir terminé son récit. En ce moment celui-ci devait sûrement encore être en train de dormir, bien au chaud sous le chaume de la cabane. Derrière la masse d’ombre des montagnes apparaissaient les premières lueurs de l’aube. Paco avait froid et s’apprêta à aller rejoindre son compagnon dans la cabane, lorsqu’un étrange nuage qui s’éleva au-dessus de la cascade attira son regard. Au début il n’y vit que brume, trouée alternative­ment de pointes fulgurantes qui se gonflaient en s’avançant puis se reti­raient en un va-et-vient incessant. Ensuite s’esquissèrent des figures bizarres, suggérant des formes telles que des ailes, des dents de tigres et encore des pattes griffues, conglomérées sans ordre ni perspective, jusqu’à ce que l’image se précisât et qu’il se trouvât devant ce qui lui apparais­sait comme une paroi constituée de plusieurs rangées horizon­tales de pierres, grou­pées deux par deux. Des pierres de petite taille étaient empri­sonnées par de grandes pierres et entrecoupées verticalement de longues pierres minces, de telle façon que l’ensem­ble prît l’aspect de multiples museaux de félins aux lèvres repliées montrant farouche­ment les dents. Les têtes rondes sculptées en porphyre, qui étalaient leurs crocs, encastrées à intervalles régu­liers dans la paroi, ne pouvaient que confirmer cette impression.

Par trop secoué pour réfléchir à ce qui venait de lui arriver, Paco se rendit à l’évi­dence de ce que ses yeux lui mon­traient. Il se trouvait devant l’antique temple de Chavín qui était illuminé par la lueur blanchâtre de la pleine lune. Celle-ci colorait également d’un éclat argenté le río Huachecsa qui des flancs de la montagne plon­geait dans le canal souterrain qui coulait sous le temple, avant de se jeter dans le río Mosna qui marquait la limite orientale de l’enceinte.

C’est de cette direction que lui venait l’étrange bour­don, produit de frelons mâles, qui lui fit pointer les oreilles. Prudem­ment, obser­vant bien les inégalités de terrain sur lesquelles il pourrait chuter, il s’appro­cha des voix, contournant l’ensemble des édifices qui consti­tuaient le temple. Il s’arrêta devant une place quadrangu­laire prise entre deux élévations où il aperçut des formes blanches qui, tout en marmonnant ce qui lui semblaient être des prières, descendi­rent des gradins, jusqu’au centre de la place où s’éri­geait une énorme statue. Celle-ci repré­sentait un animal aux contours incertains: mi-oiseau, mi-pois­son, couvert de dessins multiformes.

Vêtus de tuniques blan­ches, le vi­sage recouvert de masques multicolo­res aux canines sail­lantes, un groupe d’hom­mes entourèrent la statue en se tenant les mains. Sans se lâcher, ils levèrent rythmi­que­ment les poings, accompa­gnant leurs gestes de grognements bestiaux. Au centre gisait, enduit de poudre blanche, le corps d’Alicia.

Paco réprima un premier mouvement qui – lui faisant oublier toute notion de prudence – faillit le précipiter dans leur cercle. Impuis­sant, il se vit contra­int de suivre des yeux cette étrange cérémonie qui, en un deuxième mouvement, fit rompre aux hommes la chaîne humaine qu’ils formaient. Après que l’un d’eux, un géant chauve, avait soulevé le corps d’Alicia, tous s’avancèrent vers un endroit situé au-dessus de l’angle supérieur gauche de la place, où Paco remar­qua une étrange construction rocheuse à moitié circu­laire. Sur le devant s’érigeait un stèle représen­tant une forme humaine aux pieds griffus et au visage de félin, entouré d’une multi­tude de plumes, tenant dans chaque main un serpent la tête en bas. Derrière le stèle on avait creusé à même le roc un certain nombre de trous. Ils étaient au nombre de sept, comme il le remarqua ensuite, lorsque sept des hommes quittèrent le groupe afin de déposer dans chacun des trous une offrande: des graines, de la poudre blanche, de la graisse animale, des liquides divers. Alicia, quant à elle, fut déposée devant la divinité à l’aspect inquiétant représentée sur le stèle. L’homme qui l’avait portée jusque là, éleva la voix et on lui apporta une cuvette contenant de l’eau. Sept fois il plongeait la main droite dans le récipient et l’en sortait en levant la paume et en faisant glisser à chaque fois l’index au-dessus du pouce, asper­geant ainsi aussi bien l’image de la divinité que le corps d’Ali­cia. Là-dessus il reprit son fardeau humain et la proces­sion se remit en mouvement le long des marches inégales qui menaient vers un portail rectan­gulaire.

Les hommes s’arrêtè­rent devant les sept dernières marches. Le géant déposa Alicia qui fut invitée à remonter les gradins du côté gauche, formés de pierres blanches. Les hommes montèrent par le côté droit, constitué de pierres foncées. Arrivée en haut, Alicia, qui devait être épuisée – peut-être l’avait-on dro­guée – s’af­faissa contre l’un des deux piliers soutenant sur la gauche le linteau recouvert de figures d’oiseaux et de félins qui ornait le portail. Les hommes masqués se postèrent devant le pilier de droite. Il y eut un moment d’attente qui à Paco, atterré par tant d’impuis­sance, paraissait interminable. Puis il vit Alicia s’appro­chant d’eux comme malgré elle, poussée par une force obscure, un espoir, un désir inavoué – qui saurait le dire? – qui semblait l’habiter en cet instant et la poussait inconsciemment vers l’accom­plissement d’un secret destin. Entourant la jeune femme, la dérobant à son regard par un mur mouvant de tuniques blanches, ils se dirigè­rent alors vers la droite et descendirent un escalier tortueux qui débouchait sur une petite place circulaire.

S’étant assuré que le groupe était bel et bien descendu, Paco, sur la pointe des pieds, les suivit. Au moment d’arriver sur une petite terrasse qui surplombait la place circulaire, il entendit de nouveau des grognements rythmiques. Le rituel que, abasourdi, il vit exécu­ter, était toutefois d’un autre ordre que celui de la grande place quadrangulaire. Les hommes s’étaient dépouil­lés de leur tunique et, à l’exception du géant qui avait pris la tête du trou­peau, ils se tenaient mutuellement le sexe, le soulevant rythmique­ment sur le rythme de leurs vociférations. Ainsi enchaînés, ils suivirent la frêle Alicia qui recula sous la poussée de cette horde obscène d’hommes-loups jusqu’à l’escalier qui donnait accès aux galeries souterraines du temple.

A ce moment précis les grognements s’accélérèrent et Alicia, biche aux abois – O comment Paco, enfoui dans son nuage, ressentait-il sa grande peur sur tout son corps – se mit à courir à grandes enjambées. Sans interrompre leurs gesticulations les hommes s’étaient arrêtés au pied de l’escalier, laissant le géant seul se lancer à sa poursuite.

Malgré qu’elle sût sa course sans espoir, Alicia n’hésita pas un instant et s’enfo­nça dans l’obscu­rité du labyrin­the. Celui-ci n’était que très faiblement éclairé par les reflets lunaires qui s’y infiltraient à travers quelques trous d’aération parcimonieu­se­ment aménagés. Fuyant les bruits de pas de son poursuivant, elle s’engagea dans un long couloir dont elle s’aperçut au dernier moment qu’il était, hélas, sans issue. Mais cette lueur de torche à gau­che… Oui, c’était un couloir latéral. Elle le prit sans réfléchir et vit, O horreur!, son dieu au bec de rapace et aux canines de félin qui s’ap­procha d’elle. Mais n’étaient-ce pas plutôt ses jambes à elle qui n’avaient pas cessé d’avancer vers lui et qui maintenant abandon­naient son corps au pied de la divini­té?…

Dehors les vocifé­rations avaient atteint leur paroxysme et c’est alors que Paco vit les yeux jaunâtres du félin. Un énorme chat noir qui, imperceptiblement, s’était approché de lui et s’étira longuement avant de bondir.

Lorsque la lumière aveuglante d’une lanterne le réveilla, Paco vit à son grand étonnement qu’il était tout nu et baignait dans une flaque humide. Une douleur aiguë à l’aine lui révéla qu’il s’agissait de son propre sang. Il se releva avec difficulté, acceptant, malgré la honte qu’il avait à se retrouver dans cette posture, la main que lui tendait l’homme qui portait la lanterne. Lorsqu’il s’informa sur l’en­droit où il se trouvait, l’homme lui apprit qu’il avait passé la nuit à l’intérieur du temple de Chavín, ce qui était strictement interdit et que lui, le gardien, ne comprenait pas comment il était parvenu à tromper sa vigilance. Sur quoi Paco se contenta de répliquer qu’il y avait au monde tant de choses incompréhensibles.

Publié dans:Tragédie |on 5 août, 2008 |Pas de commentaires »

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