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Yawar Mayu (Fleuve de Sang)

                           YAWAR MAYU 

« Les indiens nomment « yawar mayu” ces fleuves troubles, parce qu’ils montrent au soleil un éclat en mouvement, pareil au sang. Ils donnent également le nom de « yawar mayu » au tempo violent des danses guerrières, au moment où les danseurs se battent entre eux. » 

José María Arguedas, Les fleuves profonds. 

« Cette forme cruelle que la guerre est en train de prendre n’est rien d’autre que le bain de sang que nous avions projeté, et la décision est de le vivre. Nous avons décidé de façon incontestable de le traverser et de gagner l’autre rive. » 

Ecrit retrouvé sur le cadavre d’un militant du P.C. du Pérou-Sentier Lumineux, à la suite du massacre de la prison de haute sécurité de Lurigancho. 

Le fleuve était là tout à coup. Ce n’était encore qu’un murmure. Armando savait que ce mince filet vu de la hauteur de Capuliyoc, tout en bas du précipice, deviendrait un monstre assourdissant. Il savait aussi que durant la longue descente nocturne qui les attendait la voix en crescendo de l’Apurimac ne les quitterait plus. Armando éleva les yeux en direction du Nord vers les cimes enneigées du Corihayrachina et du Padreyoc qui surnageaient dans la bouillie rougeâtre du crépuscule comme deux flocons d’écume.

-        On n’est pas ici pour contempler le paysage, camarade !… 

Une voix sèche de femme mit fin à sa rêverie. Armando reluqua le corps gracieux de Judith enveloppé avec quelque élégance encore, malgré toutes les peines encourues, d’un jean moulant et d’un pull de laine rustique qui ne parvenait pas non plus à cacher ses formes féminines. Un beau petit bout de femme, mais quelle hargne dans ses traits, quelle rage dans ses yeux noirs fulminants ! Il ne comprendrait jamais les femmes, se dit-il, et celle-ci en particulier. Ne l’avait-il pas sauvée, au risque de sa vie, de la prison, lorsqu’il était entré, les armes à la main, en mars dernier dans le CRAS* de Huamanga ? Et elle l’en avait bien mal récompensé. A la réunion plénière du comité central qui suivit ce coup d’éclat, elle avait été de ceux qui formulaient les critiques les plus virulentes sur sa façon personnaliste – comme ils disaient – de mener l’opération de sauvetage. Laquelle, si elle ne s’était pas déroulée tout à fait selon les plans du Président Gonzalo – ils étaient entrés par derrière et non par l’entrée principale, question d’épargner les vies des leurs et ne s’étaient pas non plus attardés à l’élimination des gardes républicains apeurés qui s’étaient réfugiés dans leur caserne. Mais, bon sang, l’opération avait réussi et ils avaient pris le contrôle effectif de la ville d’Ayacucho pendant tout le temps qu’il leur avait fallu pour libérer septante-huit militants ainsi qu’une bonne centaine d’autres prisonniers, détenus dans cette prison de haute sécurité. 

Lorsqu’il s’était montré peu disposé à l’autocritique, elle avait été une des premières à le traiter de comploteur. Ce qui l’avait fait céder. Son autocritique il l’a faite alors, et refaite à plusieurs reprises. Ce n’était jamais assez bien, jamais assez sincère. Il fallait tuer le bourgeois en lui qui continuait à poindre à travers les deux lignes contradictoires qui poursuivaient la lutte des classes à l’intérieur du parti même. Il a assumé alors ses erreurs supposées, condamné son attitude noire, rejeté ses idées du vieux monde. Il a aussi montré sa disposition à donner sa cote de sang et à aligner désormais complètement sa pensée à l’image et la ressemblance de leur guide suprême. Et ce n’était pas encore assez. « Où était la sujétion », lui avait-on dit ? Finalement on l’avait laissé en paix, à condition de prouver par les actes la sincérité de ses déclarations. 

C’est ainsi qu’il se vit impliqué, avec la camarade Judith et trois paysans de la zone, dans cette nouvelle action à haut risque, intégrée dans le plan stratégique du Président Gonzalo. Ce plan visait à l’extension de la guerre des guerrillas sur toute la région andine centrale du Pérou, action qui demandait à ses exécutants une audace extrême. Mais ne fallait-il pas, comme l’avait inculqué leur guide à des dirigeants de détachements comme eux, avoir toujours à l’esprit que même – et surtout – si le prix à payer était le sacrifice suprême, « l’audace est le plus beau calcul du génie » ? 

Judith croisa le regard d’Armando, le scrutant avec méfiance. Que pouvait-elle attendre de ce métis, fils de contremaître d’hacienda embourgeoisé ? Quoique, il fallait bien l’avouer, dans cette action, il se fût comporté comme il convenait à un militant. En soulignant l’importance politique de l’action militaire qu’ils allaient entreprendre, les explications qu’il avait fournies aux trois arrieros qui les avaient hébergés, la nuit dernière, dans leur ferme aux confins du village de Cachora, se situaient bien droit dans la ligne du marxisme-léninisme-maoïsme et la Pensée Guide du Président Gonzalo. Aussi s’étaient-ils laissés convaincre, à leur manière de paysans andins, sans dire un mot, cuvant leur ressentiment envers les propriétaires fonciers et les latifundistas nouveaux de la fausse réforme agraire de Velasco, afin de le transformer de suite, dès que l’occasion se présenterait, en actes. Et l’opportunité s’était présentée, dans la forme vengeresse du Sentier Lumineux qu’ils incarnaient, ici et maintenant, en ce moment historique. 

Ils avaient quitté Cachora à la tombée de la nuit, sans que personne ne les remarquât, avec trois mules, dont une était chargée de cartouches de dynamite. Judith et Armando montaient les deux autres, une carabine attachée au dos, s’agrippant d’une main à la partie antérieure de leur selle, tenant la bride de l’autre. Les muletiers les suivaient au pas de course dans la longue descente qui allait les mener – mais ça les arrieros ne le savaient pas encore – quelque deux mille mètres plus bas, suivant le long chemin de pierres escarpé, jusqu’à Playa Rosalinda où un poste de police de campagne veillait sur le gué que devaient traverser les rares voyageurs qui s’aventuraient vers les hauteurs du site de Choquequirao. 

La nuit s’était installée. On ne voyait déjà plus le fleuve en bas. On l’entendait d’autant mieux. C’était comme s’il chantait, un chant qui s’enflait au gré de leur descente, accompagnant le spectacle des étoiles qui semblaient se multiplier au-dessus de leurs têtes. Ce chant était pur, comme le chant de la matière qui avait mis des millions d’années à s’incarner dans la lutte armée du Président Gonzalo, dont ils faisaient partie désormais. Pur aussi comme l’intuition des mules qui cheminaient sans trébucher le long du zig-zag sans fin qui se déroulait comme un ruban ténu au bord de l’abîme. Mais si, à l’instar de leurs idées, le coeur des deux cavaliers battait de même à l’unisson de la nature environnante, cela était beaucoup moins sûr. 

Porté par les cahots de ce cheminement nocturne, Armando se tapissait dans ses souvenirs. Il se revit au Collège Miguel Grau de Abancay, cravaté de rouge avec sa chemise blanche amidonnée par les soins de sa maman. Ce collège que ses parents, grâce aux mérites de son père qui s’était vu confier l’administration de la vieille hacienda d’Illanya, étaient si fiers d’avoir pu lui offrir, à lui et à son frère. Puis il y avait eu l’université de Huamanga où il était allé étudier l’économie, dans la perspective de veiller un jour aux affaires de l’ancienne hacienda reconvertie en SAIS* par les bureaucrates du dictateur Velasco qui, de la production de canne à sucre, étaient passés à l’industrialisation boiteuse d’aguardiente. Mais à Huamanga régnait un petit barbu bedonnant qui, dès qu’il prenait la parole, subjuguait son monde avec une force de conviction étonnante. En guise d’économie, Armando ne reçut qu’un bref aperçu des idées perverties qui s’étaient développées sur le sujet depuis Adam Smith jusqu’à John Maynard Keanes et le plat consistant de son enseignement était constitué d’extraits de textes de Marx, Lenin et Mao Tse Toung. La Réforme agraire ayant fortement appauvri ses parents, Armando – afin de pouvoir manger gratis à la cantine – s’était laissé embrigader dans le comité populaire qui faisait la pluie et le beau temps à l’université d’Ayacucho. 

Les souvenirs que ruminait Judith sous l’impact des mêmes cahots, étaient d’un autre genre. Ses parents, pitucos de Lima, n’existaient plus pour elle. Ayant tout juste dix-sept ans, entraînée par ce que ses parents considéraient de mauvaises fréquentations, elle rompit avec ses vieux et suivit ses nouveaux amis à l’université de San Martin de Porres, une université de pauvres. Dès sa première année d’études elle milita dans les rangs du MOTC* qui, sous le prétexte de défendre les intérêts de travailleurs de toutes sortes, était une des premières organisations de couverture du Sentier Lumineux à Lima. En tant que militante du MOTC, elle avait participé à l’incendie de la maison communale de San Martín. Lorsque ses parents, inquiets, la firent rechercher par la police, le parti l’envoya en mission à Ayacucho, où elle fut intégrée sous un faux nom comme institutrice dans une petite école publique de quartier. C’est là, à l’issue d’une réunion secrète, qu’elle avait quittée prématurément, qu’elle fut cueillie par la PIP*. Ses compagnons, alertés par cette capture intempestive, avaient pu se débiner.  Le traitement qu’on lui fit alors pour qu’elle lâche les noms de ses camarades, lui apprit – comme elle le déclarerait plus tard – que l’enfer n’était pas une chose de l’au-delà. Elle se revit, dénudée, les bras liés sur le dos, suspendue à un croc pendant que des gars uniformés et encapuchonnés la frappaient avec des essuies mouillés. Puis, sans lui délier les mains, on lui faisait subir l’épreuve de ce qu’ils appelaient le sous-marin, l’immergeant dans une cuve remplie d’eau, jusqu’à la limite de l’asphyxie. Supplices qui ne laissaient pas de traces extérieures. Tout ça pour pouvoir déclarer par après que les forces de police ne torturaient pas. Le pire, se souvint-elle avec dégoût, venait après, lorsque, sous le prétexte d’un examen médical, des mains avides parcouraient rudement son corps encore adolescent. C’est tout l’amour, songea-t-elle amèrement, toute la tendresse que, de sa vie, un homme lui aura procuré. Mais je n’ai pas craqué, songea-t-elle avec fierté. Je n’ai dénoncé aucun de mes camarades. Je n’ai pas trahi et le parti m’en a été reconnaissant. De guerre lasse – et pour éviter que sa santé se débilite outre mesure, l’officier responsable l’avait fait embarquer dans la prison de haute sécurité de Huamanga, d’où ses camarades l’ont libérée par la suite, bien que certains d’entre eux, se dit-elle en pensant à son compagnon de route, de la mauvaise façon. 

Tout à coup un des arrieros dépassa en courant les deux mules et se posta devant eux. Il fit signe de s’arrêter, puis signala un point devant lui à peine perceptible. C’était une bifurcation. Il se rapprocha d’eux et dit à mi-voix : 

-        Le sentier de droite mène à La Providence… Judith répliqua : -        Nous continuons la descente. 

-        Au poste de Playa Rosalinda ? Elle ne répondit pas, se contentant de donner une claque sur le dos de sa mule qui se mit en mouvement dans la direction souhaitée. Les autres mules et les arrieros suivirent. Sur un large plateau situé à plusieurs kilomètres de là, une lueur signala la hacienda qui était le véritable bjectif de leur expédition. Mais avant ça il fallait en découdre avec les policiers d’en bas. Les kilomètres restants de la descente se firent dans un silence parfait, qu’aucune rêverie ne vint plus visiter. 

                                   *** 

Mal rasé, la chemise de son uniforme de garde civil déboutonnée, Mario se penchait sur la petite table, illuminée par une paire de lampes à huile, où il montrait à ses deux compagnons le cahier aux feuilles bleues dans lequel il venait de rédiger son rapport sur la visite qu’ils avaient fait ce midi à La Providence. Julio Cesar Vasallo l’ingénieur agronome qui gérait l’ancienne hacienda avait quitté la propriété avec sa femme et ses enfants lorsqu’on lui avait rapporté les menaces du Sentier Lumineux qui avaient circulé – il ne savait comment – parmi ses employés. Ceux-ci, bien qu’ils aient jusqu’à ce jour bénéficié, sous la forme de salaires proportionnels, d’une partie des gains produits par l’exploitation agricole, ne lui inspiraient plus confiance. Sous l’effet du manque à gagner produit par la subversion dans la région, en combinaison avec la propagande des terrucos, qui leur faisaient croire qu’ils n’étaient en rien mieux traités que les peones* du système antérieur, le mécontentement grondait parmi eux. Avant de partir Vasallo avait alerté par radio – le seul moyen de communication dont-il disposait – les autorités de la PNP* de Curahuasi qui lui avaient envoyé en renfort les deux bêtas qui l’accompagnaient dans sa modeste chaumière au titre glorieux de poste de police. Les deux gardes civils qui n’avaient pas caché leur mécontentement – mais n’était-ce pas plutôt leur peur ? – au sujet de leur ultime mission, étaient pourvus d’armes de choc, une mitraillette Star et deux revolvers Smith et Wesson, avec toutes les munitions qui correspondaient. De quoi faire illusion, pensa-t-il avec ironie. 

Mario aimait avant tout la solitude. Lorsque le site Inca de Choquequirao avait été nettoyé, il y a quelques années, afin de permettre aux archéologues d’entreprendre leurs fouilles, il s’était tout de suite porté volontaire. N’ayant ni compagne à aimer, ni parents qui se préoccupaient pour lui, n’ayant que la nature comme maîtresse, comme il disait, la fonction était taillée à sa mesure. Depuis lors, les effets du nettoyage avaient cédé devant la progression inaltérable de la végétation et les visites d’archéologues s’étaient faites rares. Toutefois – avait-il eu la chance d’avoir été oublié ? – son poste de protecteur du gué de l’Apurimac qui devançait la montée vers le site, situé à quelque mil cinq cents mètres plus haut, sur l’autre rive du fleuve et de ses périlleuses turbulences, s’était maintenu. 

La visite à la propriété agricole quant à elle avait été de pure routine et n’avait donné aucun résultat palpable. Comme le disait le rapport : rien à signaler. Le calme plat donc. Mais Germán Mallqui, le jeune contremaître à qui le directeur de l’exploitation avait confié la garde de son entreprise, n’avait pas caché son inquiétude. Alors, pensa Mario, s’agissait-il du proverbial silence avant la tempête?… 

C’est alors qu’il entendit l’explosion et qu’une fumée épaisse emplit la bâtisse qui les abritait. Le toit de chaume avait pris feu, se réalisa-t-il, tandis qu’il vit ses compagnons qui se ruaient vers la porte et qu’il entendit des coups de feux qui retentissaient tout autour de lui. Puis il y eut la seconde explosion. Les murs d’argile commencèrent à s’écrouler. Le toit incendié allait lui tomber sur la tête. D’un saut Mario se lança par une brèche qui s’était ouverte à l’arrière de la maisonnette et s’enfuit à toute allure en direction du gué. Il y eut un coup de feu derrière lui. Mario se retourna et vit le visage d’un métis qui le poursuivait, revolver en main. Un nouveau coup de feu éclata. Une douleur aiguë apparut dans son épaule droite. Une balle avait dû s’y loger. Mario ne s’arrêta pas. 

                                 *** 

Le rugissement du fleuve alerta les cinq compagnons de la proximité de leur premier objectif. Au tournant d’une longue descente en ligne droite et légèrement en hauteur, ils aperçurent, sur un morceau de pampa, le poste de police d’où se dégageait une faible lueur. Judith fit signe de s’arrêter et demanda aux autres de s’approcher. Elle descendit de sa mule et demanda à un des muletiers de défaire le chargement de la troisième mule. Elle en sortit une vingtaine de cartouches de dynamite, ramassa trois pierres qui gisaient sur le chemin et se mit, après avoir noué ensemble les mèches, à lier les cartouches autour des pierres. Ensuite elle les fit entrer dans trois bas nylon qu’elle sortit, roulés en boule, des poches de son jean. Elle donna à deux des arrieros une boîte d’allumettes et leur montra l’emplacement des mèches. Ensuite, s’approchant davantage d’eux, elle chuchota :

-        Quand nous serons là-haut, camarades, chacun de vous va les allumer et lancer les bas sur le toit du poste. Compris ? 

Les muletiers hochaient la tête en signe d’accord. Puis Judith sortit une bouteille, remplie d’un liquide indéfinissable. 

-        Ça c’est de l’acide sulfurique. Après avoir mis le feu à leur baraque, les tombos* vont sortir et toi, continua-t-elle en désignant le troisième paysan, tu vas dévisser le bouchon métallique que tu vois ici et leur lancer le contenu de cette bouteille dans les yeux. 

Le troisième arriero acquiesça à son tour. 

-        Nous deux, termina-t-elle en regardant Armando, tout en tapotant la crosse de son fusil, nous achèverons la besogne… Maintenant nous devons devenir invisibles. Nous allons laisser nos mules ici et nous approcher de l’objectif sans faire aucun bruit. 

Là-dessus les muletiers menèrent leurs mules vers un carreau de verdure situé à même la route et les attachèrent à l’arbre solitaire qui s’y trouvait. Judith et Armando se remplirent les poches de munitions et chargèrent leurs carabines. Sans plus dire un mot ils se mirent en route vers le poste de police. 

Cinq silhouettes à peine perceptibles dans la brume qui s’était levée du fleuve, marchaient avec circonspection. Cinq silhouettes absorbées par la nuit, montant lentement la pente qui menait vers un plateau. Là il y avait une maisonnette rustique au toit de chaume, faiblement illuminée. Trois mules broutaient paisiblement l’herbe du pré qui entourait la bâtisse. Il ne fallait surtout pas les effrayer avant qu’ils aient frappé leur coup. Le groupe se scinda en deux, contournant la fenêtre d’où se dégageait la lumière et l’unique porte de la maisonnette. Les deux groupes se postèrent à chaque côté de la façade blanchie à la chaux. A droite, secondé de deux arrieros, la carabine en joue, se tenait Judith. A gauche il y avait Armando, également en position de tir, le troisième arriero à ses côtés. Tous regardaient Judith qui fit signe aux deux paysans d’allumer leurs grenades artisanales. Lorsque le premier d’entre eux lança son paquet sur le toit, Judith tira en l’air. Armando en fit de même et le deuxième paysan lança sa grenade à son tour. Puis la porte s’ouvrit et deux policiers apparurent, à moitié vêtus. Le troisième paysan déboucha alors sa bouteille et en jeta le contenu dans leur visage. Ils hurlèrent de douleur. Judith qui s’était retirée derrière l’arbre le plus proche profita de ce qu’ils étaient aveuglés pour vider son chargeur sur eux. L’un deux s’écroula raide mort. L’autre, blessé à la jambe essaya de se sauver, mais une ultime balle dans la nuque l’acheva à son tour. C’est alors qu’ils virent comment la maisonnette s’écroula sous l’effet de l’incendie et en même temps apparut la figure d’un troisième policier qui s’enfuit par derrière. 

-        Ne le rate pas !… 

Effectivement, le deuxième des coups de feu qu’Armando, sous l’injonction de Judith, tira en direction du fuyard, ne le rata pas. Mais ce dernier ne s’immobilisa pas pour autant. Il continua sa course et Armando ne sut le rattraper. Lorsque ses compagnons l’avaient rejoint, le policier avait disparu. Ils ratissèrent le petit bois constitué de cactus et de varechs, qui les séparait du fleuve, mais ne le retrouvèrent pas. Un pan de chemise taché de sang accroché aux épines d’un cactus, fut l’ultime trace laissée par le policier. Lorsqu’ils se trouvèrent face au fleuve bruyant, ils scrutèrent l’autre rive. Mais aucun d’eux, même pas les arrieros accoutumés à voir dans l’obscurité, ne vit quelque chose. 

-        Il doit être blessé et aura essayé de traverser, à bout de forces, les eaux turbulentes, dit l’un d’eux… On retrouvera son corps demain. 

-        Nous avons encore d’autres tâches à accomplir, conclut alors Judith… Le temps presse, allons voir si notre opération a donné ses fruits. 

Ils retournèrent alors sur leurs pas et s’approchèrent de la bâtisse calcinée. Parmi les décombres ils découvrirent la mitrailleuse, encore en bon état, avec des munitions. 

- Ça nous servira, dit Judith. 

Sur le cadavre du policier qui gisait un peu plus loin, tendu sur le ventre, elle remarqua alors, dans sa poche de revolver, le Smith et Wesson. Elle n’hésita pas, le défit de son ceinturon et le noua autour de sa taille. Elle signala l’autre cadavre à Armando qui s’appropria à son tour du second revolver. Ensuite, à sa surprise, Judith lui confia aussi la mitraillette. Elle remit sa carabine à un des muletiers et Armando en fit de même pour un deuxième. Au troisième, elle ordonna d’emmener une des mules des policiers. 

Et c’est ainsi que, dans la nuit finissante, les cinq compagnons, leur glorieux forfait perpétré, reprirent leur chemin, pourvus de quatre mules et armés cette fois jusqu’aux dents. 

                                 *** 

Cette nuit-là, Germán Mallqui ne parvint pas à trouver le sommeil. Avant de partir, Vasallo l’avait conjuré de prendre bien soin des cultures et des bâtiments de La Providence. Il avait insisté particulièrement sur l’étable qui abritait les vingt-trois vaches Brown Swiss qui étaient la prunelle de ses yeux. Par contre, il n’avait pas parlé de la vingtaine d’employés et de leurs familles qui, tout comme lui, avaient fait de l’entreprise agricole leur gagne-pain. Germán frissonna en pensant à eux. Depuis que l’insurrection s’était installée dans la région, ils avaient dû baisser substantiellement la production. Les cultures, le maïs, la canne à sucre et surtout le cacao, le café et le rocoyer, devant l’effondrement de la demande, s’étaient réduites à des volumes infimes. Et dans les visages des travailleurs, qui étaient devenus muets à son approche, la haine était apparue, une haine ancestrale, à laquelle, en tant qu’homme de confiance du patron, il se voyait injustement associé. 

Heureusement qu’il y avait aussi cet autre visage, Alicia, cholita linda, ses yeux obscurs, si doux, son élégance féline. Germán l’aimait. C’était la fille d’un des employés, pas le plus anodin en fait. Il s’agissait d’Aurelio Huamán. Il avait été membre de la CGT, mais avait renié la centrale syndicaliste quand la subversion sendériste avait commencé à s’acharner aussi contre leurs concurrents de la gauche traditionnelle. Actuellement c’était lui qui, de façon indépendante, canalisait le mécontentement des travailleurs de l’exploitation. 

Soudain le bruit lointain d’explosions et de coups de feu le firent sursauter. Germán quitta son lit et s’habilla en vitesse. Lorsqu’il était dehors, plusieurs hommes s’étaient déjà attroupés. Ils regardaient tous en direction de Playa Rosalinda, où un incendie s’était déclaré. 

-        Ce sont les terrucos, cria l’un d’eux. 

Germán ne réagit pas en un premier temps. Il réfléchit à ce qu’il devait faire. S’ils les attaquaient, pourrait-il compter sur ses hommes ? Il disposait d’une dizaine de carabines. S’il armait les plus vaillants d’entre eux, ils pourraient peut-être résister à un assaut. Tout dépendait du nombre de guerrilleros et aussi surtout du moral de ses gens. 

-        Antonio, José Luis, Jaime, Jacinto, venez ! 

C’étaient ses hommes les plus sûrs. Il les emmena avec lui vers la résidence de Vasallo dont il avait la clé. Une fois entrés, il débusqua les fusils de l’armoire où son patron les avait gardés et les distribua avec les balles correspondantes. Comme il y avait deux fusils par personne, il demanda d’aller chercher un ami ou un familier afin de renforcer leur équipe de défense. Ils se barricaderaient ici derrière les fenêtres de la façade qui étaient protégées par des barreaux. Fenêtres qui donnaient sur le flanc Sud de la côte, où se situait l’unique chemin qui menait à la ferme. Une dizaine de minutes plus tard les renforts arrivèrent. Alicia était auprès d’eux. Germán ne voulait pas qu’elle reste, mais elle refusa de s’en aller. Ne pouvant pas la convaincre il se résolut à lui donner la carabine restante. Il dépêcha ensuite les trois gars les plus courageux de son équipe vers la petite chapelle qui se trouvait devant eux. Si les terrucos venaient, c’est eux qui devraient arrêter le premier assaut. 

- Pourvu qu’ils ne craquent pas, songea Germán. Il savait que l’attente serait longue et que l’incertitude et la nuit blanche qui les attendait, serait lourde à supporter. 

                                    *** 

De retour à la bifurcation, les cinq compagnons s’arrêtèrent un instant pour contempler, au loin, les bâtiments illuminés de La Providence. Ils auront laissé fonctionner le groupe électrogène, songea Armando, ce qui indique que les explosions les ont alertés.   

-        Laissons tomber, dit-il alors… Je crains qu’ils ne nous accueillent les armes à la main. 

-        Et qu’est-ce que ça change pour nous, lui rétorqua Judith. N’as-tu pas, comme tous les militants, signé de ta propre main que tu donnerais ta vie pour la révolution ? N’as-tu pas fait tienne la promesse de te jeter dans le bain de sang, comme nous l’a demandé notre camarade Gonzalo ? Armando sentit revenir la honte qui l’avait envahie au moment de son autocritique. Il revécut la méfiance qu’il avait suscitée auprès du comité central, le Président Gonzalo inclus. Sa voix tremblait : 

-        Loin de moi, la pensée de faillir à ma parole, camarade, mais ils sont supérieurs en nombre et nous n’avons plus l’avantage de la surprise sur eux. 

Judith le regarda avec condescendance : 

-        Nous avons d’autres avantages… (désignant la mitraillette)… Nous sommes mieux armés qu’eux… Nous avons les mules et surtout la ferme conviction que notre action rendra justice à ceux qui croupissent sous l’exploitation… Et elle ajouta en se tournant vers les arrieros… Nous savons, nous, pourquoi – et pour qui – nous luttons. 

Ces paroles ne toléraient aucune réplique et là-dessus le petit groupe se remit en route. Judith sur sa mule en premier, s’engagea sur le sentier qui menait à l’ancienne hacienda. Elle avait déjà conçu son plan d’attaque. Il y avait des alliés à leur cause à La Providence, pour le moins une personne connue par le parti. Elle essaierait de s’approcher de lui de façon discrète, afin d’ouvrir alors deux fronts, celui de ses compagnons de route et – là la surprise devrait jouer son rôle – celui de leurs alliés à l’intérieur même de l’hacienda. Pour que son plan ait une chance de réussite, il faudrait que l’opération soit accomplie avant l’aube. Elle calculait que cela leur prendrait une heure environ, s’ils avançaient bien sur le sentier qui serpentait pendant trois kilomètres encore le long du flanc de montagne. Ensuite ils devraient continuer à travers le terrain couvert d’arbustes et de cactus qui bordait le chemin qui montait en droite ligne jusqu’à l’entrée de la Providence. Il leur resterait alors une heure avant le lever du soleil. Elle lâcha la bride de sa mule et fit signe à ses compagnons de se hâter. 

Une heure plus tard ils étaient là, à l’abri des arbustes situés à la droite du plateau sur lequel étaient construites les bâtisses de La Providence. Ils épiaient avec la plus grande concentration tous les agissements de la ferme. Ils découvrirent les silhouettes des hommes armés derrière les fenêtres de la résidence et plus en avant la présence d’autres hommes dans la petite chapelle. Le piège était évident. Une fois dépassée la chapelle ils seraient pris entre  deux feux, ce qu’il fallait éviter à tout prix. Aucune attaque frontale donc. Restaient, derrière les étables et la grange les maisonnettes des employés. Là, d’autres hommes, sans armes, silencieux semblaient attendre. Mais quoi ? Judith comprit que c’est par là qu’il fallait commencer. Elle confia les mules et les armes à Armando et deux des muletiers et fit signe à l’autre arriero, celui auquel elle avait remis le revolver, de l’accompagner. 

C’est le cœur battant qu’Armando les vit s’éloigner. Cette petite femme, ce sale caractère, ajouta-t-il en pensées, avait un fameux culot. En essayant de débaucher les employés de l’hacienda, elle jouait son va-tout. A lui il ne restait que d’espérer. Et si ça foirait, il comprenait bien qu’ils ne pourraient plus se sauver à temps. 

Vingt minutes plus tard, elle était de retour. Aussi bien Judith que l’arriero s’étaient défaits de leur Smith et Wesson et Judith demanda le revolver d’Armando. Elle s’approcha ensuite de la mule qu’ils avaient emmenée de Playa Rosalinda et la chargea d’une bonne poignée de dynamite, entremêlant les mèches et poussant l’animal derrière l’arbuste le plus proche de la chapelle. Elle prit une deuxième mule et lui mit le même type de chargement sur le dos. Elle ordonna d’un geste à un des muletiers qui était resté avec Armando de mener l’animal le plus près possible, sans être vu, de la demeure principale. A l’autre muletier elle confia la première mule. Elle fit ensuite poster Armando avec sa mitraillette, ainsi que le troisième muletier avec sa carabine, à proximité de la résidence. Sans qu’une parole ne se soit échangée, tous avaient compris la manœuvre à effectuer. Judith se retirerait auprès des dissidents de l’hacienda et dès qu’Armando et ses muletiers auraient entendu le premier coup de feu, ce serait à eux d’agir. 

Pour Mallqui et ses hommes, les coups de feux qui éclatèrent derrière eux, furent une surprise totale. Ils se retournèrent, inquiets, hésitant à tirer à leur tour. Ce moment d’hésitation fut suffisant pour les muletiers qui allumèrent les mèches des chargements de dynamite et poussèrent d’une forte claque les deux mules-suicide en direction de la chapelle et de la résidence. Au moment où celles-ci explosèrent, la mitraillette d’Armando commença à cracher un feu nourri. 

A l’intérieur de la résidence c’était la panique. Les balles fusaient de toutes parts, la fumée épaisse étouffait. Il y avait des cris, des blessés vraisemblablement. Germán ne savait plus de quel côté se tourner. La porte de derrière s’ouvrit alors et dans l’ouverture apparut Huamán, suivi d’une jeune femme. Tous les deux étaient armés d’un revolver d’un calibre lourd. La femme cria : 

- Les mains en l’air, et tous dehors, sinon on vous abat comme des chiens ! 

De la voix de la femme se dégagea une telle autorité, une telle volonté d’aller jusqu’aux ultimes conséquences que machinalement Germán leva les bras en signe de reddition. Ses hommes suivirent. 

Lorsqu’ils étaient dehors, Germán se rendit compte qu’il y avait plusieurs hommes qui manquaient à l’appel. Alicia n’était pas là non plus. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé !… Il s’adressa à l’ancien syndicaliste : 

-        Huamán, ta fille est là aussi ! 

-        Salaud !… 

Aurelio Huamán se précipita à l’intérieur. Judith qui tenait en respect Germán et ses hommes, ordonna à deux autres dissidents de rejoindre Huamán. Les minutes que dura leur incursion dans la résidence en feu, parurent une éternité pour Germán. Finalement, suivi de ses hommes, Huamàn sortit. Dans ses bras gisait le corps sans vie d’Alicia. Il avait les larmes aux yeux et hurlait : 

-        Tu me le paieras cher, Mallqui ! 

A la vue du corps inerte de sa fiancée, tout devint noir devant les yeux de Germán. Il s’écroula. 

-        Debout, chien !… 

Judith l’obligea à se relever à coups de pied. Germán se laissa redresser, mais tenait à peine sur ses jambes. Il vit alors sortir les autres hommes. Ils portaient les cadavres de Jacinto et le corps grièvement blessé de José Luis, qui dans leur tentative de se sauver de la chapelle en feu, avaient été criblés de balles par la mitraillette d’Armando. Il s’effondra une deuxième fois et ne se releva plus. Huamán s’approcha de lui et fit mine de lui marcher sur la tête. Judith le retint et chargea un de ses hommes de le mettre à l’écart : 

- Camarade Aurelio, je comprends ta douleur. Mais il faut patienter. D’ici peu nous allons constituer un comité populaire qui rendra justice sur ce traître. 

                                 *** 

Cinq heures déjà. L’aube venait de se lever sur La Providence. A l’Est, derrière les ribambelles grises des nuages, dans son nid jaunâtre, le soleil avait laissé percer ses premiers éclats. Au Nord, les neiges éternelles du Corihuayrachina paraissaient superviser les étranges événements qui se déroulaient en cet instant dans l’ancienne hacienda. Les dernières fumées se dégageaient des bâtiments incendiés. On avait éloigné les morts, donné les premiers soins aux blessés de la courte bataille qui s’était livrée autour de la demeure du patron absent. Sur le pré central qu’entouraient les étables et les granges, au haut d’une perche, claquait au vent, un drapeau rouge qui arborait une faucille et un marteau. Une petite estrade avait été improvisée à partir de quelques banquettes, derrière laquelle on avait tendu un drap peinturluré de deux slogans : « Vive la lutte armée » et « Mort aux ennemis du peuple ». Au milieu du pré, devant une foule attroupée, Germàn était agenouillé sur l’herbe, le torse nu, les mains liées sur le dos, flanqué des arrieros. Judith monta sur l’estrade, invita Huamán et Armando à l’y rejoindre, puis prit la parole : 

« Camarades, l’histoire vient de frapper à vos portes. Vous, le peuple de la Providence, venez de rejoindre la classe victorieuse qui est en train de sortir des ténèbres de la matière et ce, grâce à l’action du Parti Communiste du Pérou – Sentier Lumineux, guidée par la pensée du Président Gonzalo, action à laquelle vous avez vaillamment participé, afin de secouer le joug de l’oppression et de l’exploitation, représenté par ce misérable individu qui se trouve là devant vous, Germán Mallqui, votre ancien contremaître qui vous soumettait aux ordres du patron de cette hacienda. Dans ses actions, il a entraîné, pour leur perte,  certains d’entre vous, dont Alicia Huamàn, la fille de votre courageux camarade ici à mes cotés. Je vous propose de vous constituer en comité populaire afin de juger ses méfaits. Mais avant ça il vous faudra choisir un guide, capable de vous mener vers la victoire totale et durable. Y a-t-il des candidats ? … » 

Un silence gêné suivit cette question, qui fut maintenu pendant quelques minutes. Elle continua alors : 

« Le camarade Aurelio a eu la discrétion de ne pas se proposer. Mais ne croyez-vous pas, qu’il est, parmi vous, le plus qualifié pour prendre la direction de votre nouvelle destinée ?… » 

Après un nouveau silence, Judith ajouta : 

« Que ceux qui sont d’accord avec cette proposition, lèvent la main ! » 

Elle joignit de suite l’acte à la parole. Les mains d’Armando et des trois arrieros se levèrent également, puis, timidement, ça et là, celles de quelques compagnons de Huamán. Puis, peu à peu, toutes les mains l’imitèrent, pour terminer par celle du propre Huamán. Devant cette moisson de bras levés, Judith poursuivit son discours, triomphalement : 

« Camarades, peuple de la Providence, le camarade Aurelio a été  élu président du Comité Populaire à l’unanimité des voix… Levons tous le poing au ciel et professons notre ferme volonté de servir la cause du peuple. Sachons que, dans le feu de la bataille que nous livrons contre nos ennemis, sortira la lumière. Comme l’exprime si bien notre président Gonzalo : la rumeur de la masse croît et croîtra encore plus. Elle va nous assourdir comme le fleuve qui coule en bas de cette vallée et nous attirera avec sa spirale puissante… et la grande rupture se fera et nous participerons tous au lever définitif. Le feu noir, nous le convertirons en rouge et le rouge en lumière… » 

Puis en désignant du bras les slogans peints sur la toile tendue au-dessus de l’estrade elle invita l’assistance à conclure avec elle : 

« Vive la lutte armée !… Mort aux ennemis du peuple !… »  

Ensuite, après un bref conciliabule avec Huamán, elle lui donna la parole. Huamán se racla la gorge, puis commença à parler à son tour. Il fut éloquent comme il ne l’avait jamais été du temps de sa période de syndicaliste : 

« Camarades. Nous sommes enfin libres. Il n’y a plus de patrons qui profitent de notre travail. La Providence est à nous. Pour fêter ça, je vous demande maintenant d’amener ici les joyaux de l’hacienda, les vaches Brown Swiss qui ne seront plus destinées désormais au marché et ses obscurs profits, mais à chacune des familles pour la subsistance de laquelle, vous tous ici consacrez vos forces les meilleures… » 

Après quelque hésitation, une poignée d’hommes se dirigea vers l’étable où se trouvaient les vaches. A leur retour eut lieu une procession un peu hilare de bétail mugissant sous les cris joyeux et les applaudissements des gens de la ferme. Huamán poursuivit : 

« Chaque famille a droit à une des vaches pour sa consommation laitière quotidienne… » Sur quoi il sortit son revolver et visa entre les yeux d’une d’elles, la plus grosse. Elle s’écroula sous le coup de feu… 

« Le plus bel exemplaire servira de déjeuner à tous. Aujourd’hui nous mangerons tous de la viande et de la meilleure !… Mais avant de la dépecer et de la rôtir à la broche dans un repas solidaire, il nous reste le pénible devoir de juger ce misérable représentant du vieux monde, le contremaître Germán Mallqui, que notre ancien patron a posté ici pour défendre ses intérêts contre ceux des nôtres. Qu’on l’amène devant l’estrade… » 

Les arrieros relevèrent rudement Germán de sa position agenouillée et le poussèrent sous les regards moqueurs de la plupart des employés jusque devant Huamán… Celui-ci continua : 

« Germán Mallqui, le peuple de La Providence vous accuse d’être un valet du capitalisme, d’avoir collaboré à l’exploitation de tes semblables au profit d’un seul et d’avoir trahi nos intérêts en vous opposant, les armes à la main, à ceux qui sont venus nous libérer. En plus (et ici sa voix se cassa sous l’impulsion de la haine), abusant de votre position, vous avez entraîné des personnes innocentes dans vos actions contre-révolutionnaires… German Mallqui avez-vous quelque chose à dire pour votre défense… » 

Germán, oscillant entre la douleur et le mépris, n’avait rien à ajouter. Puis Huamán s’adressa à l’assistance : 

« Quelqu’un parmi vous a-t-il quelque chose à ajouter au réquisitoire ?… » Un nouveau silence, lourd de menace cette fois, se fit parmi les hommes attroupés… 

« Alors camarades, quelle est la sanction que le peuple a réservé pour des traîtres comme lui ?… » 

Ici le silence fut interrompu par la voix de Judith « La mort pour les traîtres !… », injonction reprise par les hommes ameutés : Oui !… Mort aux traîtres ! Mort aux traîtres ! Mort aux traîtres !… Ce fut un grondement qui enflait comme un torrent. D’un geste Judith arrêta net la clameur. Elle reprit la parole : 

« Camarades, la justice du peuple a été rendue. Exécutons la sentence que vous venez de décider… » 

Mais comment fallait-il procéder  - et surtout – qui se chargerait de l’exécution ?… Perspective qui ne tentait personne. Observant la confusion qui s’était emparée de l’assistance, Judith, après un regard oblique en direction d’Armando, conçut, à l’instant, la réponse : « Le camarade Armando, qui se trouve à mes côtés, me semble le mieux qualifié pour nous débarrasser de cet ignoble individu. » 

Une onde de soulagement parcourut l’assistance. Armando, lui, se mordit les lèvres. Encore un coup fourré, se dit-il du comité central. Lentement, il brandit sa mitraillette en direction du contremaître. Judith l’arrêta : 

-        Avec le revolver, camarade, d’un tir dans la nuque… voilà la façon dont meurent les traîtres !… 

Les choses alors se passèrent très vite. Elle obligea Germán à se retourner, lui fit courber la tête. Armando déposa sa mitraillette, s’apprêta à sortir le Smith et Wesson de sa poche revolver, puis se ravisa et brandit à nouveau sa mitraillette, mais cette fois en direction de Judith. 

-        Armando, qu’est-ce qui te prend ? 

Armando, même s’il avait été lucide en ce moment, n’aurait pas su lui répondre. La seule chose qu’il put capter, était cette petite lumière qui s’était allumée en lui et qui s’étendait en un temps record dans toute sa tête, comme un feu. Sa mitraillette Star cracha sa rafale, comme d’elle-même. Judith et Huamán étaient les premiers à s’effondrer. Les arrieros suivirent. Armando sauta alors de l’estrade et se fraya un chemin dans l’assistance en panique, ignorant l’impact des balles que son arme continuait à cracher. Il se sentit comme un fleuve, un incendie de fleuve, entraînant tout ce qui faisait obstacle à sa course. Lorsqu’il se retrouva à l’entrée de l’hacienda, il se rendit compte qu’il était seul et que personne ne l’avait suivi. 

                                              *** 

Comme un automate, Armando avait poursuivi sa course. Il tenait encore sa mitraillette dans ses bras crispés, lorsqu’il se retrouva tout en bas, étonné d’être là, devant le fleuve bruyant. En lâchant l’arme qui tomba à ses pieds avec un bruit sec, c’est comme s’il s’était libéré d’un paquet sanglant qui se serait collé contre lui. Et avec celui-ci de tout un passé récent qui l’avait mené jusqu’au point où il se trouvait en ce moment. Assassin, multiple assassin, traître à toutes les causes qui s’étaient proposées à lui, mais libre, enfin. Libre et seul, n’affrontant plus que ce fleuve qui semblait l’avoir attiré jusqu’ici, dès le début déjà – lui semblait-il – de cette folle entreprise où il s’était laissé entraîner. 

L’Apurimac n’était alors qu’un miroir turquoise taché d’étain blanc. De sa rive, où il le contempla maintenant, il lui révéla ses mille mouvements au gré de ses chutes et de ses rochers, creusant, comme lui, sans relâche, une destinée qui ne lui appartenait pas, pour sortir parfois aussi de ses gonds. Ce fleuve que les montagnes, tout autour, semblaient tolérer au plus profond de leurs flancs qui se joignaient. Ce fleuve, découvrit-il, rugissait de plaisir. Alors, sans aucune hésitation, il plongea. 

Si en un premier mouvement, le courant parut l’entraîner en aval, Armando parvint à arrêter sa dérive vers le milieu du fleuve, où il s’accrocha à un rocher. A partir de là il distingua ce qui paraissait être un sentier de pierres rocheuses généreusement inondés par les flots. C’était le gué. Il s’y aventura. Et c’est ainsi que, non sans avoir trébuché maintes fois, il atteignit l’autre rive, où il resta allongé quelques longues minutes. 

Il faut que je me relève, se dit-il. Les gens de La Providence pourraient me rattraper. Mais il n’y croyait pas trop. En fait il s’en foutait. Après ce qui s’était passé là, le monde, avec toutes ses valeurs contradictoires, paraissait avoir fini d’exister… Et puis, s’ils l’avaient voulu, ils l’auraient déjà rattrapé depuis belle lurette !… Non, s’il voulait continuer sa route de l’autre côté du fleuve, c’est que quelque chose encore l’y conviait. Là-haut donc, et il s’incorpora, reprenant tout son courage afin d’affronter la longue montée qui se dessinait devant lui. 

Des pierres et encore des pierres, des grandes, des de taille moyenne et des cailloux. De la poussière aussi, blanche, poudreuse qui se mêlait à sa sueur, sous le soleil inclément qui s’acharnait au-dessus de lui. Ne pas penser surtout, se dit Armando, à la fatigue qui commençait à l’envahir. Il n’avait eu ni un instant de repos depuis qu’il était parti, de nuit, du village de Cachora et l’effort de la montée commençait à lever un tribut assez lourd à sa résistance. Je monte, pensa-t-il, c’est tout ce que je dois penser. Je dois devenir ce que je fais. Je dois devenir cette montée. Rusant avec son épuisement, il tint le coup, sans fléchir, jusqu’au pré de Santa Rosa, arrosé d’un petit ruisseau. Armando s’étendit dans la boue, se laissant mouiller par l’eau fraîche qui parcourait son visage et son corps. Il but ensuite jusqu’à assouvir sa soif et lorsqu’il se releva vit quelques lamas qui s’étaient approchés de lui. Il jeta un coup d’œil scrutateur autour de lui et vit, au fond du pré une petite cabane. Un berger survivrait-il encore dans ce trou oublié du monde ?… Armando entra dans la petite construction de fortune, constituée uniquement de paille nouée autour de quatre pieux. Il n’y avait personne à l’intérieur. Par terre à côté d’un petit tabouret il vit les restes pourris d’une papaye. Quelqu’un aurait-il mangé ici récemment ? Armando sortit de la cabane et cria de toutes ses forces : 

-        Y a-t-il quelqu’un ? 

Sa question resta sans réponse. Armando vit alors sur une terrasse à demi envahie de végétation sauvage, située en contrebas du pré, quelques plants de canne à sucre. Il y descendit rapidement et arracha une canne qu’il se mit à mâcher. A la fatigue s’était ajoutée la faim. S’il voulait tenir le coup, il faudrait trouver de quoi se nourrir. Il remonta sur le pré et continua sa recherche. Il vit alors de l’autre côté du sentier par lequel il était venu, un petit carré de terre irrigué par le même petit ruisseau, où avaient poussé quelques avocats. Un berger, celui des lamas, les aura plantés là, mais il aura dû abandonner les lieux depuis un bout de temps déjà. Mais comment expliquer alors la présence des restes de papaye ? Armando – mais n’était-ce pas plutôt son estomac ? – décida de ne plus se torturer les méninges et cueillit un des avocats – le moins dur, car ils n’étaient pas encore mûrs – et le dévora de suite. Craignant que son estomac ne digère mal ces amères pitances, il chercha un peu plus loin et trouva des chuños* qui, même crus, lui paraissaient une merveille. Il ingéra plusieurs des petites patates glacées et s’en remplit ensuite les poches pour s’en délecter en cours de route. 

Quelque peu rassasié, Armando poursuivit sa montée. Heureusement que le tronçon suivant se situait à l’ombre d’un flanc de montagne. Le chemin, bordé de  quelque végétation, cactus et mousses géantes, n’était plus aussi poussiéreux non plus. De quoi reprendre courage et vigueur. Une heure plus tard, de nouveau en plein soleil, apparut au loin la pampa de Maranpata. 

Sur les prés de la hauteur de Maranpata, les caméloïdes, lamas, guanacos et alpagas, étaient plus nombreux et plus diversifiés qu’à Santa Rosa. Mais là aussi manquait le berger pour surveiller les pâtures. Sur un promontoire recouvert d’ichu* il découvrit de nouveau une cabane abandonnée, d’où il put contempler, en bas, l’Apurimac réduit à sa dimension de flaque-miroir turquoise. Il s’assit sur une banquette en bambou pour souffler un peu. Dans sa mémoire, lui revenaient les images des événements récents, le rattrapant en quelque sorte. 

Comme l’avait exclamé Judith – de fait sa dernière parole, songea-t-il – qu’est-ce qui lui avait bien pris au moment du massacre de La Providence ? Il y avait eu la malice dans les yeux de Judith, se souvenait-il, et l’indignation de se sentir de nouveau mis à l’épreuve par le parti. Puis il y eut ce regard résigné du contremaître, l’idée qu’il allait tuer une personne innocente et valeureuse, exerçant en plus les mêmes fonctions que son père à lui, la pensée que c’était son père que le parti lui imposait de tuer… 

Armando se mit à sangloter, malgré lui. Il ne put contenir les larmes qui lui coulaient sur le visage. Il pleura alors comme il n’avait jamais pleuré de sa vie, ni quand il était gosse, ce gosse appliqué d’Abancay qui, avec tant de sérieux, s’était préparé en vue d’acquérir une vie meilleure pour lui et les siens. Il pleura pour de bon, déchargeant sa peine rentrée depuis tout ce temps et cela durant les longues minutes qu’il fallait pour que, enfin, ses yeux demeurassent secs à nouveau. Après quoi il se leva et poursuivit sa route, le pas tremblant mais la conscience allégée, sur le sentier qui, pendant quelques kilomètres, s’avéra à peine accidenté. Jusqu’à ce qu’il se mît, une fois encore, à monter et qu’il découvrit un nouveau promontoire, donnant cette fois sur le Nord-Ouest. 

Sur le flanc de montagne qui lui faisait face, il vit se dérouler les terrasses ocres de Choquequirao, autour desquelles la montagne déployait ses jupes vertes de velours aux multiples plis. Tout en haut il devina les contours des édifices du sanctuaire Inca. C’était là, sans doute aucun, le but ultime de cette folle randonnée. Midi était passé, le soleil avait perdu déjà une part de sa force. Il lui resta encore quelques heures avant de terminer l’ascension. Armando se rendit bien compte que le sentier qui le mènerait jusque là, à travers ses boucles élargies, nouées autour des flancs, exigerait le maximum de ses forces. Mais il jugea que l’effort en valait amplement la peine. 

                                  *** 

Une mer de nuages à l’horizon, où plonger les yeux. Un regard perçant, accoutumé aux longues distances, se délecta du paysage dans cette après-midi de soleil à hauteur des parages où il se trouvait. Un homme était assis sur une terrasse, se relevant de la couverture aux couleurs bigarrées, sur laquelle il avait été allongé un instant auparavant. Cette couverture, il était bien content de l’avoir récupérée en bas. Il l’avait utilisée d’abord pour envelopper la papaye blette dont il escomptait s’alimenter et ensuite elle lui avait servi de protection contre le froid – nocturne et matinal – dans les ruines du sanctuaire. Il ne se lassait pas de regarder de toutes parts. L’Est surtout l’attira, où s’érigeait la masse blanche du Corihuayrachina, et derrière, un peu plus au Nord, le Yanama, puis plus loin encore, d’autres pics enneigés, dont le plus élevé était le Salcantay qui, comme on le lui avait appris, dominait le site de Machu Picchu. Ça lui faisait tellement de bien, c’était comme un bain oculaire qui lui faisait oublier la douleur qui ne l’avait pas quitté depuis tant d’heures, de sorte qu’il s’était mis à considérer qu’elle faisait désormais partie de lui. 

Tout à coup ses yeux se fixèrent sur un point. Il avait aperçu un mouvement, le long du flanc vigoureux qui contournait la montagne. Non ce n’était pas un cervidé farouche. Le rythme régulier de la chose trahissait plutôt une présence humaine. Machinalement sa main descendit jusqu’à mi-cuisse, se rappelant, là, de la présence quasiment oubliée d’une arme. Calculant la distance qui séparait l’être en mouvement de l’endroit où il se trouvait, il décida qu’il valait mieux se retirer déjà à l’intérieur de l’enceinte du sanctuaire. De là, ce soir, lorsque ce visiteur indésirable serait arrivé, il verrait bien ce qu’il devrait en faire. 

                                     *** 

Au même moment, sur le pré central de La Providence, hélices en rotation, un hélicoptère de la PNP se détacha du sol. Après le massacre des sendéristes, quelques uns des hommes de l’hacienda, s’étaient approchés, honteux, du contremaître Mallqui et l’avaient délivré de ses liens. Celui-ci devant le spectacle du désastre – les cadavres des quatre terrucos, plusieurs blessés parmi les hommes de la ferme – avait immédiatement alerté la police par la radio. Ceux-ci étaient arrivés seulement trois heures plus tard avec le seul hélicoptère dont ils disposaient, équipé d’un pilote et de deux policiers. Ils avaient fait les constatations d’usage, demandé d’allonger les cadavres en un endroit écarté, avec ordre de ne pas y toucher en vue de l’enquête ultérieure. On leur avait aussi parlé des explosions au poste de Playa Rosalinda, sur quoi ils décidèrent d’aller jeter un coup d’œil là-bas. Avant de partir ils avaient pris contact avec la centrale et ils s’en allèrent en toute hâte avec la promesse que des renforts allaient venir avec une équipe médicale afin de soigner les blessés. Mais quand cela se fera-t—il, songea Germán, qui se vit contraint de contempler, impuissant, pendant des heures encore – qui sait des jours ? – blessés et cadavres dont certains lui étaient si chers. 

Quelques minutes plus tard l’hélicoptère atterrit sur le petit plateau où était situé ce qui restait du poste de Playa Rosalinda. Lorsqu’ils firent la découverte macabre des corps de leurs collègues, ils décidèrent de les emmener avec eux. Ils empilèrent le deux cadavres dans la partie arrière de leur engin, ce qui laissa à peine de place aux deux accompagnateurs du pilote. Cela fait, ils firent rapidement volte-face, direction Curahuasi, où ils allèrent de suite faire rapport à leur commandant sur les tragédies constatées. 

                                   *** 

Le soleil commença son déclin, lorsque Armando entreprit les derniers kilomètres qui le séparaient du site inhospitalier de Choquequirao. Dans les livres d’histoire on le décrivait comme un nid d’aigle imprenable où le dernier Inca, Manco Inca, se serait retiré, devant la menace des soldats espagnols qui venaient de le chasser de sa capitale de Cuzco. Le pénible trajet qu’il venait d’effectuer ne faisait que corroborer cette théorie. Pourtant tout n’avait pas été désagréable au cours de cette dernière étape de sa longue ascension. Il y avait eu le spectacle de la nature andine, les sources où il avait assouvi sa soif. Et puis surtout, ce qu’il considérait de bonne augure, les animaux féeriques qui avaient croisé sa route : ce colibri géant à la grandeur d’un pigeon, le minuscule cerf, pas plus haut qu’un demi mètre, qui s’était immobilisé devant lui pendant au moins cinq longues minutes avant de dévaler et – il y un instant – le coq des rochers à la houppette orange qui venait de s’envoler. 

Devant lui, s’enveloppant dans sa brume naissante, s’ouvrait un terrain boisé à l’allure spectrale, constitué de cactus, d’arbres nains recouverts de lichens, de mousses et de varechs géants. Ça et là de rares fleurs en égayaient la verdure grisonnante, telle la broméliacée aux feuilles jaunes et vertes qui élevait sa tige charnue au-dessus du sol ou encore cette grappe de petites fleurs blanches d’une orchidée*. 

Avec la tombée du soir s’accentua le froid. Haletant, les jambes raides, le dos endolori, Armando sentit qu’il entamait ses ultimes réserves physiques. Mais il tiendrait le coup. La ferme conviction qui le portait vers l’événement qui l’attendrait là-haut ne laissait planer aucun doute là-dessus dans son esprit. 

Puis, soudain, le zig-zag prit fin. Armando se retrouva sur une terrasse au bout de laquelle quelques marches l’invitèrent à monter. Il vit alors, tel une Belle au Bois Dormant qui se serait révélée derrière son rideau de végétation à moitié morte, le sanctuaire de Choquequirao avec ses bâtiments de pierre millénaires entourant une grande place rectangulaire. Dans sa solitude la place lui parut immense. Il jeta un dernier regard vers l’entourage boisé du site, devisant tout en bas le fil turquoise de l’Apurímac, puis explora du regard le site. A sa gauche, un portique constitué de niches l’invita à une visite. Mais lorsqu’il se réalisa que cet étrange bâtiment, construit en trompe-l’œil, ne donnait que sur une paroi rocheuse, il se dirigea vers l’autre côté de la place où s’érigeait un grand édifice rectangulaire, suivi de plusieurs constructions, dont certaines à deux étages. 

Il s’introduisit dans le bâtiment principal par un couloir étroit auquel donnait accès une porte trapézoïdale. Il n’y avait personne bien sûr. L’espace paraissait avoir été une sorte de temple dans lequel plusieurs dizaines de personnes auraient pu – à une époque révolue – avoir été les témoins ou les participants d’un rituel inconnu. C’est comme s’il en sentait encore la présence. Il s’y attarda un instant – n’avait-il pas cru entendre quelque chose ? – mais non !… Et là il se trompait, car il y avait bien une présence dans ces lieux, ne venant pas d’une autre ère, qui l’épiait avec méfiance… L’homme portait le pantalon bleu des gardes civils. Sa chemise en haillons était ensanglantée. 

- Ce visage, oui, cette gueule de métis, se disait-il, c’était bien lui… 

Armando quitta le bâtiment et traversa de nouveau la place, cette fois de façon oblique, en direction d’une petite construction, située à l’Ouest, contenant quelques pièces, que les derniers rayons du soleil couchant illuminaient. Il entra dans la pièce la plus grande. Un filet d’eau y coula à travers une rigole creusée dans un grand bloc de pierre blanche poncée. Une fontaine, se demanda-t-il, ou n’était-ce pas plutôt une baignoire? Cela devait être un de ces fameux bains de l’Inca. 

Il éleva les yeux et vit, une quarantaine de mètres plus haut, encore une autre enceinte de pierres, entourant une source permanente giclant d’une paroi de la montagne. C’est là, se dit-il, qu’on captait l’eau pour la dériver à travers un réseau de canaux vers les terrasses en contrebas. Mais avant d’irriguer les cultures, l’eau devait être sanctifiée en passant par ce réceptacle sacré, le bain de l’Inca. 

Armando se dévêtit et s’introduisit dans la fontaine. Il laissa couler l’eau sur tout son corps. Et c’était comme si avec cette eau, qui se teignait de rouge maintenant, toute sa fatigue, toutes ses frayeurs, sa honte aussi, d’avoir été ce qu’il était à l’époque qui lui avait été donnée de vivre, se détacha de lui comme saleté et pourriture. Il n’y avait plus rien d’autre pour lui que ce bain, sacrifice rituel, sans cesse renouvelé, à travers lequel la vie toujours recommençait et auquel il participait pour l’éternité. 

-        Prends ça, rouge de merde !… 

Là où Armando se trouvait au moment du coup de feu que Mario lui tira à bout portant, il n’y avait plus de place pour cette sorte d’imprécations. 

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CRAS : Cárcel Republicana de Alta Seguridad 

SAIS : Sociedad Agrícola de Interés Social Pitucos : argot de Lima pour désigner des familles huppées 

MOTC : Movimiento de Obreros, Trabajadores y Campesinos Tombos : argot pour policiers 

PIP : Policía de Investigación del Perú PNP : Policía Nacional del Perú 

CGT : Confederación General de Trabajadores Peones: travailleurs agricoles non qualifiés vivant pratiquement en servitude 

Chuño : petite patate glacée Ichu : herbe des steppes andines 

Orchidée : l’orchidée à petites fleurs blanches est appelée « Wakanka » en quechua, ce qui signifie « tu pleureras » 

                      

   

                          

Publié dans:Yawar Mayu (Fleuve de Sang) |on 7 novembre, 2008 |Pas de commentaires »

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