DU RIEN

 

« J’écris comme si le secret qui est en moi était devant moi. »

Hélène Cixous

 

 

I

 

HUGO

1

Il faut que je fasse quelque chose!… Ernest Scribouille, allongé sur le divan, le livre encore à la main, que ses yeux venaient d’abandonner pour un somme léger, s’arracha à sa torpeur. Cette chose ce serait le café qu’il se prit deux minutes plus tard dans la cuisine froide de ce jour pluvieux de mars. Il avait vu, sans le vouloir vraiment, les ronds qui se succédaient sur la terrasse inondée, et avait plongé aussitôt son regard triste dans la nuit réconfortante du liquide qui réchauffait sa tasse. La chaleur du café s’avéra contagieuse. Scribouille sortit de sa cuisine, pour se mettre aussitôt derrière l’écran de son ordinateur.

Ce ne sera pas encore aujourd’hui que je mourrai, se dit-il, puisque il y a encore toujours la possibilité d’écrire. Quoi? Pour qui? Il ne le savait pas encore. Et comment? L’alignement des lettres sur la blancheur, bordée de gris, de la page Word sur l’écran de son ordinateur et la forme tortueuse de son humeur de l’instant, étaient l’unique contrainte. Il se vit taper les lettres r, i, e et n sur le clavier, le résumé de sa situation présente.

C’est alors que le téléphone sonna. Ernest décrocha. Une voix de femme lui dit « Hugo » sur un ton interrogateur. Il allait déjà raccrocher après un bref « vous vous êtes trompée de numéro Madame », mais quelque chose le retint. « Hugo! », répéta alors la voix, « ne raccroche pas! ». Et lui, après encore quelques longues secondes d’hésitation:

- Oui! Qu’est-ce qu’il y a?

- Mais c’est moi qui devrais te demander ça !… Vraiment Hugo, il y a quelque chose qui ne va pas?

- Mais non, rien de spécial. Tout suit son cours comme d’habitude. Tout juste un peu de déprime, les averses de mars y sont peut-être pour quelque chose.

- Ecoute Hugo, c’est pas le moment de me faire ton numéro de déprime. Ça fait une heure que je poirote devant la gare de ta foutue ville du déluge. J’exige que tu viennes me chercher à l’instant. Nous n’avons pas de temps à perdre. Et j’ai des consignes très strictes en ce qui te concerne.

Devant le ton péremptoire de la femme, Ernest ne sut lui dire non et raccrocha sur un « Je viens » hâtivement murmuré. Il se dit que c’était donc si simple que ça. Les perspectives qui se bloquent, les portes qui se ferment sur l’imagination. On allumait l’ordinateur et l’aventure était là sous la forme d’une voix de femme qui lui disait de la rejoindre à l’entrée de la gare. Il mit son imperméable, s’assura de ce que son portefeuille contenait quelques billets de banque au cas où et s’enfourna dans sa voiture.

En route vers la gare, il récapitula les maigres informations que lui avait lâchées la voix de femme : les « consignes très strictes » qu’il fallait recevoir d’elle, la femme elle même, qui se plaignait du temps qu’il faisait dans sa ville, ce qui impliquait qu’elle venait d’autre part, du Sud peut-être. Le fait qu’elle ne s’alarma pas de ses hésitations, ni du ton de sa voix, qui devait ressembler à celle du Hugo pour qui elle le prenait. Mais rien ne disait qu’il allait en plus avoir aussi l’apparence du mystérieux Hugo. Et surtout, allait-il reconnaître cette femme, dont il ne savait même pas le nom?

 

***

 

Ce qu’il est lent!… Belle secoua ses longs cheveux noirs, mouillés par la pluie. Le spectacle de la morne place avec ses snacks déserts et ses hôtels où ne semblait loger personne, lui parut tout sauf alléchant. Les gares du Nord, arrêts du touriste perdu et du voyageur de commerce sans illusions, songea-t-elle. Mais moi, je sais pourquoi je suis dans ce trou. Et la raison de ma présence s’appelle Hugo. Ce pauvre Hugo, si douillet, si peu enclin à l’aventure, il serait bien étonné de l’importance qu’il a pour nous. D’ailleurs il vaut mieux pour lui et pour nous tous qu’il l’ignore encore. Sur son visage s’esquissa un sourire. Elle reconnut la démarche hésitante d’Hugo, emmitouflé dans son imperméable à l’autre extrémité de la place. Puis elle le vit s’approcher, son visage un peu blême, ses cheveux grisonnants, ses yeux cernés.

Ernest s’était faufilé dans le boulevard qui donnait sur la place de la gare, nourrissant le mince espoir d’y trouver un petit espace pour se garer, car sur la place même, réservée aux autobus et aux trams, cela était évidemment exclu. Le premier sourire de la journée était alors apparu sur son visage. Incroyable, mais il y avait là une place vide, à moins de deux cent mètres de la gare. Il n’avait pas hésité une seconde pour l’occuper. Lorsqu’’il était sorti de sa voiture, il avait bouclé soigneusement la ceinture de son imperméable et s’était dirigé à pas rapides vers l’entrée de la gare qui se trouvait à l’autre bout de la place.

Arrivé au milieu de la place il ralentit le pas. Il regarda l’entrée pompeuse de la gare avec ses piliers de tous les styles soutenant un édifice de briques rouges aux prétentions d’une forteresse British Empire. Parmi les femmes qu’il aperçut devant l’arrêt des trams, laquelle serait sa mystérieuse interlocutrice? Et puis tout à coup il la vit. Sa silhouette élancée, l’élégance de ses vêtements, son manteau rouge un peu trop léger pour la saison qui était l’unique tache de couleur dans la grisaille de l’endroit. Et puis ses cheveux noirs et ses yeux qui le regardaient d’un air moqueur.

- Te voilà enfin, Hugo. Elle lui donna deux bises, une sur chaque joue. Il l’imita. Puis elle décida: « Allons boire un café dans le snack d’en face ». Ernest retraversa la place, cette fois avec à ses côtés la femme la plus élégante de l’endroit. Ils entrèrent dans le premier établissement qu’ils rencontrèrent, un bar-resto modeste, dont seule la porte d’entrée, tout en ogive et volutes, rappelait un passé plus glorieux. Ils s’installèrent à une table un peu à l’écart. J’ai faim, dit la jeune femme et Ernest en la regardant de biais, la trouvait très belle: son front haut, son teint légèrement basané, sa bouche aux contours parfaits, ses yeux obscurs qui balayaient tous les obstacles. Il se dit qu’il pourrait bien tomber amoureux d’elle. Mais comment le lui faire savoir? Et surtout que pouvait-il lui dire, sans que la supercherie sur sa personne, que, par miracle, elle ne sembla toujours pas avoir découverte, se fasse jour. Mais le miracle continuait. Il commanda les pâtes et les bières qu’elle avait choisies et elle, mine de rien, entama la conversation. Elle lui prit la main.

- Tu vas bien Hugo? Tu as accueilli bien froidement ta Belle chérie… Elle s’appelait donc Belle, probablement un diminutif d’Isabelle. Nous savons au moins déjà ça, pensa Ernest. Et devant son silence, elle ajouta: « Tu ne vas quand-même pas te dégonfler? » Il lui assura que non, exerçant une légère pression sur sa main droite, comme pour la rassurer. Elle retira sa main. Etait-il allé trop loin ou voulait-elle seulement le punir pour son manque involontaire d’enthousiasme. Il ne le savait pas. Comme il ne savait rien non plus sur ce qui allait lui arriver à partir de cet instant. Mais le regard de Belle, si noir, si convainquant en soi, faisait reculer ses doutes, comblant par la tangente les lacunes de son imagination.

- J’ai ici toutes les données qui te concernent, lui dit-elle. Et son regard prit un air sérieux. Elle sortit de son sac de cuir rouge une adresse qu’elle glissa sous son verre de bière brune. Il lut « Sol de la Molina, Rapallo 103, Lima ». C’est chez moi, ajouta-t-elle en sou­riant et plongea de nouveau sa main dans son sac pour en ressortir un passeport couleur bordeaux, qu’elle ouvrit sur sa photo, récente et ressemblante, sa photo d’Ernest Scribouille, sous laquelle un tampon certifiait sa signature, celle d’Hugo Winters. L’y avait-il apposée en rêve? Il commencerait bien par le croire. Puis elle lui tendit encore un ticket d’avion: « Iberia » lut-il à l’inté­rieur du logo jaune et rouge. Et le voilà parti pour de bon pour l’aventu­re. Il accepta sans regimber et ne réagit pas non plus lorsqu’elle lui assura qu’il était au courant et savait bien ce qu’il aurait à faire.

Dix minutes plus tard, il l’emmena par le bras jusqu’à sa voiture, dans l’espoir de pouvoir l’héberger chez lui cette nuit. Une jolie femme comme cette Belle, qui en plus se disait sa chérie, ça ne se refusait pas. Mais une fois assise à ses côtés sur le siège avant, elle lui dit d’un ton qui ne tolérait pas la réplique: « Et mainte­nant en route pour Bruxelles! »

Il conduisit tout ce temps en silence, faisant les plus folles conjectures sur ce qui pourrait se passer entre eux. Mais quand ils arrivèrent à l’entrée de la capitale, elle lui fit signe de prendre le périphérique en direction de Namur.

- Tu me conduiras jusqu’à l’aéroport lui apprit-elle. Un nouvel espoir surgit dans sa tête. Peut-être qu’ils feraient le voyage aérien ensemble! Superstitieux comme il l’était, il n’osa toutefois pas y faire allusion. Lorsqu’il arriva au parking de l’aéroport, elle lui indiqua celui de longue durée. Au moment de sortir de la voiture, elle l’entraîna avec elle en direction du hall de départ.

- Prends ton ticket et fais-toi enregistrer au comptoir d’Iberia.

Ton avion part dans une bonne heure.

Il obéit, comme il l’avait déjà fait tout ce temps. Il semblait avoir décidé de se livrer corps et âme à une charmante divinité qui s’était installée en lui, à la mesure du besoin qu’il commençait à sentir d’elle. Ou était-ce seulement son horreur du vide ?

La carte d’embarquement en main, il se dirigea vers le poste de  contrôle qui donnait accès aux portes. Arrivés là, Belle s’arrêta:

- J’ai affaire ici. De toutes façons on t’accueillera là-bas… Là-dessus elle ouvrit son sac à main et en sortit une petite caméra digitale. Un éclair minuscule, vite lancé et voilà l’image d’Ernest enfermée dans la petite boîte métallique.

- Pourquoi cette photo?… En guise de réponse Belle lui offrit son regard mystérieux. Puis, après une pause – ou était-ce une pose?

- Sois quand-même prudent, Hugo. Il n’est pas à exclure que tu sois exposé à des ennemis puissants.

Ce furent ses paroles d’adieu, avec la bise sur les deux joues, qui le laissèrent de nouveau seul, mais plus désemparé encore qu’avant, avec cette absurde carte d’embarque­ment et ce passe­port dans la main gauche et rien du tout dans la main droite. Sans but précis, sans aucun bagage, au seuil d’un grand voyage. Ridicule, constata-t-il, comme un amant éconduit.

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

2

 

 

Dix heures déjà qu’il était là, comme enraciné dans son siège economy class, à s’empiffrer de congelés arrosés de faux rioja sous les sourires de glaciale politesse que lui prodiguaient de temps à autres des hôtesses aux regards qui lui paraissaient lourds de soupçons. Il n’avait pas profité du trans­bor­dement obligé à Madrid Barajas pour s’échap­per. Et au fur et à mesure qu’il s’approcha de l’aéroport de Lima, une peur l’envahit qui le poussa jusqu’au bord de la panique. Surtout – un infruc­tueux essai de se procurer une bouteille de Chivas Regal le lui avait rappelé brusque­ment – qu’il n’avait que des Euros en poche et si peu qu’il n’avait même pas de quoi se payer un hôtel. D’ailleurs, qui l’accueille­rait, une fois arrivé là-bas?

Une voix d’homme, à peine compréhensible sous les craquements de la radio, interrompit ses pensées angoissées pour l’enjoindre à se remettre la ceinture de sécurité, précisant qu’on allait atterrir sur la piste de l’aéroport Jorge Chavez où les températures au sol étaient d’un nombre de degrés qu’il ne parvenait pas à capter. Lorsque, après quelques remous inquiétants, l’avion s’était immobilisé, il se sentit envahi de fatigue. Il laissa tout le monde autour de lui se ruer sur ses bagages pour ensuite rester encore tout un long quart d’heure debout à attendre que les portes s’ouvrent. Lorsqu’ils avaient presque tous quitté l’avion, il parvint enfin à s’arracher de son siège et se dirigea, le coeur angoissé, vers la sortie, non sans avoir murmuré un timide « merci » en direction d’une des toujours méfiantes hôtesses qui lui adressait un « bon voyage » appuyé.

Lorsqu’il s’approcha du guichet où s’effectuaient les contrôles des passeports, il y eut tout à coup cette jeune femme en uniforme devant lui:

- Monsieur Winters, voulez-vous me suivre?… C’était avec soulage­ment qu’il constata que l’aventure – que le rêve, essayait-il de se convaincre – continuait. La femme, observa-t-il, ressemblait assez à Belle. Elle avait les mêmes yeux noirs, mais elle était plus petite de stature, trapue même, pourvue d’épaules plus larges qui lui donnaient un aspect athléti­que. Elle avait un parfum fruité et doux qui ne lui déplaisait pas.

La jeune femme l’entraîna derrière le guichet en direction d’une porte latérale qui donnait sur un escalier. Il la suivit jusqu’en bas où elle ouvrit la porte qui donnait sur l’asphalte qui tapissait le terrain adjacent au bâtiment de l’aéro­port. Une jeep l’y attendait. La femme ouvrit la portière pour lui et après s’être assurée qu’il était bien installé à l’arrière, elle se faufila sur le siège avant, entonnant un bref « en route » à l’adresse du chauffeur, habillé comme elle en uniforme. C’était le début d’un long trajet à travers la jungle automobilistique de Lima, contournant maints obstacles, évitant une série d’embouteilla­ges qui entra­vaient le parcours, se hasardant dans un labyrinthe de ruelles et de chemins de traverses pour finalement aboutir à un périphérique qui les porta jusqu’à un quartier résidentiel situé sur le flanc d’une des collines qui surplombaient la ville. Ils s’immobilisèrent devant une lourde porte en bois, encastrée dans une haute muraille couverte de tessons. La porte était flanquée d’une guérite d’où sortit précipitamment un homme aux lunettes noires, costumé de gris, un téléphone portable à la main.

- Monsieur Winters est arrivé! Cette laconique annonce de la part de son accompagnatrice, ce fut le « sésame ouvre-toi » qui fit que la lourde porte s’éleva et que la jeep s’y engouffra comme happée par un aimant.

Quand Ernest Scribouille descendit de la voiture, escorté de la femme en uniforme, secondée d’un deuxième gardien, cette fois sans lunettes de soleil, qui brandissait son portable comme une arme, il avait la désagréable sensation d’avoir été fait prisonnier. Le gris du ciel de Lima qui s’élevait au-dessus de sa tête telle une cloche de fromage opaque, ne fit que renforcer cette impression. Un homme apparut au seuil de la villa qui occupait la plus grande part du jardin qu’entourait la muraille aux tessons. Le début de la quaran­taine, estima Ernest, costume noir de coupe impeccable, le sourire aux lèvres, le bras droit tendu vers lui, l’allure d’une Excellence.

- Mais entrez donc, Monsieur Winters! Belle m’a beaucoup parlé de vous… Et il l’entraîna vers un salon, après avoir traversé un hall d’entrée grandiose pourvu d’une fontaine enjolivée d’arbustes et de fleurs. Il l’y laissa seul le temps de faire venir une employée aux traits indiens marqués, qui pous­sait devant elle un chariot transportant deux verres et quelques bouteilles : des apéros, des whiskies, un seau à glace. Comme Ernest remarqua une bouteille de Chivas Regal, il se dédommagea de la frustration pécu­niaire qu’il avait subie au cours de son voyage en avion en s’en laissant verser par l’employée un grand verre bourré de glaçons. Il s’apprêta à en déguster une pre­mière gorgée, lorsque son hôte entra.

- Belle a dû vous convaincre de l’im­portance de votre mission, lui dit-il en se versant à son tour un whisky, un écossais pur malte, comme il s’en aperçut en cet instant, qu’il savoura en claquant la langue. Nous vous avons fait venir ici pour que vous effectuiez une recherche que seul vous êtes à même de mener à bien. Il s’agit d’un homme, d’un certain âge déjà, d’origine italienne, mais qui a vécu un temps dans votre pays. Cet homme possède des informations cruciales pour nous. Et nous croyons que vous êtes l’unique personne au monde à qui il voudra se confier.

- Mais en quoi je… L’homme interrompit Ernest d’un geste d’où se dégageait une autorité qu’il ne crut pas utile de contester… Je ne peux pas vous en dire plus, car cela mettrait en danger la réus­site de notre entre­prise. Et comme si cette affirmation n’appelait plus aucune réplique, il sortit de sa poche intérieure une grande enve­loppe brune.

- Voulez-vous bien l’ouvrir et en vérifier le contenu. Ernest intro­duisit maladroitement son index dans le rabat de l’enveloppe et compta soigneusement 30 billets de cent dollars, se retint de tout commentaire et les empocha. Là-dessus l’homme lui glissa une carte de visite dans la main, ainsi qu’un ticket d’avion en lui disant: « Voilà la première adresse où vous devrez commencer vos recherches. Le départ de votre avion est prévu pour demain à dix heures trente. En attendant, je vous prie d’accepter l’hospitalité de cette maison, où vous passerez la journée avec Susana qui vous a accueilli à l’aéroport ». Et il ajouta en jetant un coup d’oeil par la fenêtre, côté jardin, « la piscine ne vous tente-t-elle pas? »

En vérité ce qui le tentait c’était la belle Susana qu’il voyait à l’instant même, seulement vêtue d’un maillot rouge vif, au bord de l’eau, le regar­dant à son tour avec un intérêt non dissimulé.

- Mais avant ça je vais vous faire accompagner jusqu’à votre cham­bre. L’employée le conduisit au premier étage. Sa chambre paraissait une chambre d’hôtel de luxe, avec une salle de bain incorporée. Sur le lit il trouva une malle. En l’ouvrant, il y découvrit, outre quelques chemises, pantalons, chaussettes et cravates, un costume gris clair, deux chandails en alpaga, un anorak et deux paires de chaussures. Tous les vêtements correspon­daient exactement à sa taille. Ils savaient tout de lui, se disait Ernest, et un sentiment désagréable l’enva­hit, l’idée d’être une marionnette tenue à un fil, manipulée jusqu’au moindre de ses mouvements. Il s’assit un moment sur le coin du lit et regarda la carte de visite. Il y lut une adresse « Mataró 33, Cusco », puis, écrit à la main, un nom « Giovanni Buonavoglia » et de l’autre côté de la carte « de la part de David Espinosa ». Comme introduction ça devait donc suffire.

***

 

Dix heures trente du matin. Ernest Scribouille, vêtu d’un pantalon de laine sport-élégant et d’un pull en alpaga, s’apprêta à monter l’esca­lier mobile qui donnait accès à la partie arrière de l’avion de Cusco. Il ruminait les impressions de la soirée qu’il venait de vivre dans la villa de la Molina en compagnie de Susana. Son hôte, l’im­pres­sionnant David Espinosa, s’était absenté. La jeune femme avait été insuppor­tablement séduisante. Elle avait troqué l’uniforme pour un jean moulant et un top qui dévoilait son ventre plat au nombril si parfait qu’il paraissait la signature d’un dieu orgueilleux de sa créa­tion. Ceci pour dire qu’elle était vrai­ment bien cette fille. Sportive, sensuelle, sans l’élégance toutefois de Belle. Belle à qui elle ressemblait pourtant. Les yeux, le front, le sourire, mais pas le caractère. Belle était plus classe, se rappe­la-t-il. La vérité c’est que celle-ci était sa demi-soeur – c’est ce que Susana lui avait dit – âgée de quelque deux années de plus qu’elle. Leur père, après s’être séparé de la mère de Belle, s’était remarié très vite, pour fonder un nouveau foyer. Mais ça n’avait pas duré longtemps, lui avait-elle avoué, et après sa naissance il avait aussi quitté sa mère à elle, pour ensuite dispa­raître sans que plus jamais celle-ci ne l’ait revu.

Ernest devait s’a­vouer qu’il la désirait, et que, s’il avait bien interprété les regards insis­tants de sa convive, Susana, elle non plus n’était indif­férente à ses char­mes. Mais au moment où le souper tirait vers sa fin, elle n’avait pas voulu réagir à ses avances et c’est sur un chaste effleurement de lèvres, qu’ils s’étaient séparés avant de regagner leurs chambres respecti­ves.

Une heure à peine après être monté dans l’avion, ce dernier s’apprêtait déjà à atterrir sur la piste de l’aéroport de Cusco. Cusco, le nombril de l’empire Inca comme on la décrivait dans la revue de la compagnie d’aviation, qui ne l’accueillit cependant pas avec les fastes attendus. Personne n’était là. Traînant sa grande valise derrière lui, Ernest dut se résigner à héler un des nombreux conduc­teurs de taxi qui vantaient leur savoir-faire à la sortie de l’aéro­port. La carte de visite suffisait amplement pour que le taxi démar­rât d’un grondement de moteur décidé. Ernest vit défiler une longue avenue ornée de muraux kitsch, rappelant le passé pré-hispanique glorieux de la ville, exhibant à un rond-point la repoussante statue d’un empereur inca et se terminant, à sa droite sur une invraisemblable bâtisse, moitié église, moitié temple, donnant sur une pelouse qui lui fit penser à un terrain de golf dans le style anglais. A cette hauteur-là le taxi s’insinua sur la gauche dans une paire de ruelles à l’allure défraîchie, peuplées de maisons en grandes bri­ques grises, requinquées ça et là à la chaux. Il s’arrê­ta devant l’une d’elles. Comme Ernest n’avait pas de soles péru­viens – son hôte à Lima paraissant un adepte du dollar universa­lisé – il pria le conducteur de taxi de l’attendre un instant. Il se hâta vers le changeur qu’il avait vu traîner au coin de la rue, et échangea son premier billet de 100 dollars contre une poignée de billets sales dont il donna un au chauffeur.

Le taxi parti, il se sentit soudain esseulé devant cette porte de bois peinte en vert foncé, où l’attendait de nouveau l’inconnu. La porte s’entrouvrit et un visage méfiant de femme mûre apparut, lui demandant ce qu’il voulait. Il dit qu’il venait de la part de Monsieur Espinosa et ajouta au hasard qu’il aimerait parler à Monsieur Buonavoglia.

- Il y a des années que Gianni ne vit plus ici. Ernest insista devant la mine rébarbative de la femme:

- Madame, pourriez-vous me dire alors où il réside en ce moment?

- Non, mais si vous voulez avoir des nouvelles de lui, mon mari pourra peut-être vous aider.

- Quand pourrais-je le voir?

- Il n’est pas ici pour l’instant. Mais il ne va pas tarder.

- Pourrais-je l’attendre ici? La femme jeta un dernier regard méfiant sur Ernest puis se décida à ouvrir la porte tout à fait. Ernest entra dans une pièce obscure. Des volets en bois du même vert que la porte, bou­chaient les deux fenêtres qui donnaient sur la rue. La femme, après l’avoir fait s’asseoir sur un petit divan, couvert d’étoffes bario­lées, en ouvrit un. Prise de remords peut-être après sa première réaction peu hospitalière à la venue de l’étranger, et devant la pâleur qui venait de couvrir ses traits, elle lui annonça:

- En attendant que Carlos soit là, je vous prépare un maté de coca.

- Ne vous dérangez pas, Madame, je peux revenir plus tard. Ernest pensa que cela lui donnerait le temps de chercher un petit hôtel où il pourrait s’installer confortablement et aussi acheter une veste qui l’abriterait un peu mieux. Car malgré le soleil qui éclairait le ciel, un ciel d’un bleu pur veiné seulement de quelques raies blan­ches de nuages, il faisait bien plus froid ici qu’à Lima. Mais la femme le convainquit de ne rien en faire, puisqu’elle attendait son mari d’ici dix minutes.

Et de fait, Ernest avait la tête qui tournait et était heureux de pouvoir s’asseoir un moment. Le thé où baignaient quelques feuilles vertes de coca le remit d’aplomb. Le temps de vider la tasse, la porte s’ouvrit et un homme aux cheveux gris, à moitié couverts par une casquette bleue vantant les mérites de quelque société d’assurance, entra. Ernest se leva et se présenta:

- Hugo Winters, je viens de la part de Monsieur Espinosa.

- Carlos Quispe, enchanté! L’homme lui tendit la main, puis pour­sui­vit:

- David Espinosa. Si c’est lui qui vous a envoyé, c’est que vous voulez probablement des nouvelles de Gianni Buonavoglia?

- En effet. Ernest eut de nouveau le sentiment désagréable d’être embarqué dans une affaire qui le dépassait complètement.

- Espinosa m’a écrit qu’il était à la recherche de Gianni. Une histoire de famille à ce qui paraît. Ernest enregistra cette nouvelle donnée sans réactions apparentes et se rassit. Quispe ramena une chaise vers lui, sur laquelle il s’installa. Il continua sur un ton plus confidentiel:

- Vous savez, Gianni était un brave type, un peu bizarre peut-être pour ceux qui ne le connaissaient pas bien, mais foncièrement bon. Après cette introduction à la défensive, Ernest s’attendit à quelque révélation sordide sur le personnage, un crime pour le moins. Mais Quispe n’en fit rien:

- Il est arrivé à Cusco il y a une vingtaine d’années, pour y ouvrir un restaurant italien. La ville commençait alors à intéresser des touristes venant du monde entier et je me suis associé avec lui, le convainquant de ne pas se limiter aux pâtes, mais d’y ajouter aussi quelques spécialités de la cuisine créole d’ici. Et l’affaire a assez bien marché… Jusqu’au jour où il a fait la connaissance d’América, une belle jeune fille qui était venue dîner dans notre restaurant avec sa famille. Et là… Quispe s’inter­rompit pour fouiner dans un des tiroirs de la commode qui se trouvait à l’autre côté de la pièce. Il en sortit un album de photos qu’il ouvrit devant Ernest:

- La voici, América!… Ernest vit un beau visage montrant tous les traits caractéristiques de l’indienne, yeux en amande, pommettes saillantes. Mais le corps élancé, les lèvres épaisses et sensuelles, le teint foncé et les cheveux noirs entre crépus et lisses, trahis­saient des mélanges d’origine plus incertaine.

- Elle est très jolie, en effet, acquiesça-t-il, et Monsieur Gianni en est tombé amoureux, je suppose.

- Vous supposez bien, mais vous ne savez pas à quel point. Il était fou d’elle et elle, en un premier temps, paraissait accepter de bonne grâce ses avances. Jusqu’au moment où elle tomba enceinte. Ses parents, des gens mêlés à la politique, lui interdirent toute fré­quentation avec Gianni. Ils retirèrent leur fille de la ville pendant tout le temps de la gestation et lorsque l’enfant naquit, une petite fille, ils la firent adopter par un couple d’américains qui tenaient une petite pension à Urubamba. Ils s’appelaient Winter, je crois, tiens presque comme vous… Ernest reçut la nouvelle sans broncher, tandis que Quispe, après avoir lancé un regard prolongé sur Hugo, poursuivit son récit… Ça je le sais maintenant, mais à l’époque cela s’était fait en grand secret. Personne, et surtout pas Gianni, ne savait ce qu’il en était advenu. On a prétendu qu’América aurait rejoint son père qui avait été nommé diplomate quelque part à l’autre bout du monde.

- Et Gianni, comment a-t-il réagi?

- Gianni était comme fou, il maugréait tout le temps sur le mauvais oeil qui se serait abattu sur lui. Il disait que c’était son destin, que le sort le poursuivait. Et pour ce qui est du restaurant, il devint désagréable, même avec moi qui était son meilleur ami, et ce qui est pire, aussi avec la clientèle. Nous avons dû arrêter là notre colla­bora­tion. Nous avons vendu le restaurant et Gianni a quitté Cusco avec la part de la vente qui lui revenait.

- Et que s’est-il passé ensuite avec lui?

- Depuis lors je ne l’ai plus revu, mais qui j’ai retrouvée, il n’ y a pas si long­temps, devant ma porte, comme vous maintenant, c’est sa fille. Alicia, qu’elle s’appelle. C’est d’elle que je sais l’histoire de l’adoption par les américains d’Urubamba. Une belle jeune fille. Comme sa mère, ajouta-t-il d’un air mélancolique. Il me montra ensuite d’autres photos. Celle de Gianni Buonavoglia, plutôt petit de taille, le torse bombé, le regard perçant, posant avec lui devant l’enseigne rouge de leur restaurant où se lisait en lettre blanches: « Las delicias del Cusco, Tratto­ria ».

Ils étaient jeunes, se disait Ernest. Jeunes et pleins d’espoir encore, comme lui ne l’avait en fait jamais été. Il songea à sa jeunesse à lui, son enfance dans les grisailles de sa ville flamande. Ses parents à lui, si gentils, mais si tristes aussi, tous les deux âgés déjà au moment de sa naissance, sans beaucoup d’illusions ni de projets, dont lui probablement, leur enfant unique, était le seul véritable. Et encore. Là non plus le cœur ne semble pas y avoir été tout à fait. Combien de fois auront-ils joués avec lui, combien de rares moments avaient-ils vraiment consacrés à ses études. S’étaient-ils jamais intéressés à ce qui se passait en lui? De toute façon c’était lui qui était en train de devenir vieux maintenant et eux reposaient pour de bon dans la paix de leur cimetière.

Un silence un peu gênant s’était installé entre lui et Quispe. Ernest le rompit comme malgré lui:

- Et cette Alicia… Winter, a-t-elle laissé son adresse? Quispe se redressa :

- Oui et si vous la voulez, je vous la donne. Il farfouilla de nouveau dans son tiroir et en ramena un papier où était écrit à la main le nom d’Alicia Winter, suivi de l’adresse: Calle Consuelo, 10, Arequipa. Ernest qui se fit la réflexion qu’avec ce renseignement-là, sa mission à Cusco pouvait être considérée comme terminée, hésita toutefois à se lever. Il en sentit l’inconvenance, comme s’il se serait levé de table juste après avoir terminé le repas. Il dit à Carlos qu’il allait se chercher un hôtel et reviendrait le voir ensuite. C’était Quispe alors qui se leva et lui souhaita bonne route.

***

 

- Alors votre père a seulement reproduit des filles?

- A ce qu’il paraît… Alicia replongea. Ernest était assis un instant sur le bord de la piscine qui captait l’eau de la source thermale, guettant les vapeurs qui s’élevaient vers le ciel parsemé d’étoiles. Cela avait été une bonne idée de visiter Alicia à Arequipa. En attendant de poursuivre ses études de droit dans quelque université américaine, elle se faisait une petite réserve d’argent en guidant des touristes. Elle s’était engagée le jour même de son arrivée à partir avec un bus de touristes espa­gnols. Mais comme elle et lui, peut-être un peu à cause de la sur­prise qu’avait procuré à Alicia le nouveau nom de famille d’Ernest, si semblable au sien, avaient sympathisé de prime abord, elle l’avait invité à l’accompa­gner. Il avait écouté avec intérêt ses explications sur la faune et la flore de la réserve naturelle qu’ils venaient de traver­ser. Ils avaient vu entre autres des vigognes et des oies andines et avaient jeté un premier regard sur le canyon qu’avait creusé le torrent du Colca. Et ce soir Ernest profita de ce moment de détente dans le lieu-dit « Aguas Calientes », à l’entrée de la petite ville de Chivay, pour aborder le sujet qui l’avait amené jusqu’à elle. Il admirait le crawl d’Ali­cia, son corps élancé qui parcourait à grandes brassées la longueur de la piscine. Puis elle était de nouveau là, remontant toute ruisselante à la surface pour s’as­seoir à côté de lui:

- Tu regardes les étoiles? Alicia souriait. Ses yeux brun clair le regardaient non sans ironie. Ernest acquiesça en silence. Ernest, mais au fond voulait-il encore être Ernest? L’expérience de ces derniers jours lui révélait une autre existence, comme si, à force d’être appelé Hugo Winters par tout le monde, celui-ci avait pris possession de lui. Ou était-ce lui qui s’était découvert Hugo Winters? Sa conversation elle-aussi n’était plus celle du timide Scribouille:

- En Europe nous ne connaissons plus ces ciels étoilés. La nuit les rues sont partout illuminées. Mais au lieu de nous éclairer, cela semble plutôt nous aveugler. Ici rien n’est illuminé, mais le ciel éclaire comme en plein jour.

- Oui, le Pérou a son côté positif, dit-elle pensive.

- Et le côté négatif, lança Hugo, c’est ce qui est arrivé avec votre père, non?

- Que veux-tu savoir de lui? Le sourire d’Alicia s’était figé.

- Tout, répliqua Hugo, et pour commencer où il est en ce moment.

- C’est toi ou David qui veut ça? Alicia éleva la voix comme pour le défier.

A l’origine c’était Belle qui lui avait demandé de venir. Puis il avait connu David Espinosa et Susana. Et maintenant Alicia. Mais… Hugo sentit que s’il ne voulait pas perdre sa précieuse collaboration, sa sympathie surtout, il n’y avait pas d’autre moyen que d’être franc avec elle…

- A dire vrai, Alicia, c’est que c’est pour moi-même que je veux connaître Giovanni Buonavoglia, que je veux savoir où il est, que je veux le rencontrer. Et ça va te paraître tout à fait fou, mais en vérité, je ne sais pas te dire pourquoi. Alicia le jaugea quelques longues minutes, puis leva son regard vers le ciel:

- Là tu vois, c’est la Croix du Sud! Si c’est la même chose que moi que tu recherches, elle nous aidera tous les deux à nous orienter. C’était à Hugo maintenant de sourire. Il savait qu’il avait gagné la confiance d’Alicia. Mais cela ne le révélait pas pour autant l’en­droit où Buonavoglia nichait en ce moment, car si Alicia disait avoir besoin des astres pour s’orienter, c’est qu’elle non plus, probable­ment, ne savait avec précision où il se trouvait.

- Ne saurais-tu pas où il se trouve?

- Est-ce, ce que pense ce cher Hugo Winters?

- Chère Alicia Winter, ce que je pense c’est que si tu le savais, tu ne m’occulterais pas cette information. Alicia le jaugea un instant encore avant de parler, puis elle déclara d’un ton solennel:

- Sur tout ce qui m’est cher et sacré, dès que j’ai su que mon père et ma mère n’étaient pas mes vrais parents je mes suis juré de le rencontrer, lui et ma mère. Ma mère je la vois souvent. Elle vit près d’ici, dans un petit village, une des anciennes réductions, construite, à l’époque coloniale, par les pères dominicains pour les indiens de la région, autour d’une église. Elle est religieuse et se consacre avec une consœur à soulager faim et autres souffrances des plus pauvres de la région. Si tu veux, au retour nous pouvons passer par le presbytère où elle vit, et tu pourras la voir à l’œuvre. Je suis très fière d’elle. Mais pour ce qui est de mon père, je ne sais pas…

- Je suppose qu’il mène une vie moins charitable.

- Ce n’est pas ça, mais je crois qu’il va mal. Il se trouve dans un endroit perdu de la forêt vierge. Il a été mêlé, probablement malgré lui, à un tas d’histoires. Ça sera très difficile de le voir… Mais mes touristes me réclament. On en reparlera lorsqu’on sera de retour à Arequipa.

Et c’est tout ce qu’elle lâcha au cours de l’excursion. La région du Colca qu’ils parcoururent, en langue quechua veut dire grange, ou encore, réserve de grains. Région prospère dès avant l’arrivée des Incas, elle avait peu à peu décliné sous les rapines des conquistado­res espagnols d’abord, et des différentes administra­tions de la Républi­que ensuite, enfo­nçant progressivement la population locale dans la misère, tout en leur laissant d’autre part la possibi­lité de garder leurs traditions. C’est ce que m’expliqua le lende­main la Madre Monica qui s’appliquait à prépa­rer chaque jour un repas consis­tant pour quelque cinq cents person­nes, lesquelles sans cela, auraient dû se diriger à jeun vers leurs travaux sur les terrasses aménagées sur les flancs des montagnes. Comme bonne soeur elle était ce qu’il y avait de plus atypique. Vêtue d’un jean usé, un large sourire aux lèvres, elle rappelait la joie de vivre et la beauté d’Alicia. En plus âgée bien sûr, mais aussi en plus heureuse. Hugo n’avait encore jamais vu une personne aussi réalisée que cette femme qui consacrait toutes ses forces au bien-être des autres. Etait-ce sa façon à elle d’oublier son passé et aurait-elle fait de même avec sa propre personne? Et serait-ce là une clef du bonheur? Hugo rumina ces questions sans réponse.

Les touristes eux étaient aux anges. Ils avaient déjà observé ce même matin le vol des condors, issus des profondeurs du canyon, où ils avaient leurs nids, pour se laisser porter par la chaleur de l’air montant de l’aube, et la madre était pour eux comme le complé­ment humain de tant de beauté savourée. Hugo observa Alicia qui embrassa mine de rien la madre. Dans ce qui pour des yeux ignorants de ce qui les liait, paraissait seulement un signe d’affec­tion appuyé, elle avait quelque peine à cacher la larme qui lui coulait sur le visage. Mais c’est qu’il faisait froid aussi dans les hauteurs où se situait ce patelin. Et ce malgré le soleil qui traitait dure­ment là-bas peaux humaines et terres labourables.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3

 

 

 

Mars toujours et pluie et autres froidures dehors. Bien au chaud, à l’intérieur de ses briques à lui, Ernest Scribouille rassemblait ses pensées autour du foyer blanc de l’écran de son ordinateur devant lequel il avait rejailli soudain. Devant lui il n’y avait toujours que des lettres noires qui étaient la seule magie qui l’avait métamorphosé en Hugo Winter. Mino­taure suspendu au fil de trois Ariannes: Belle, Susana et Alicia, se relayant dans une quête mystérieuse qui l’impliquait inexplica­ble­ment.

Dans son for intérieur Scribouille savait toutefois que rien d’inexplica­ble n’appa­rais­sait sur le miroir de son P.C. Mister P.C., ami fidèle de cette excursion imaginaire, confident d’une grande vérité enfouie. Car qui étais-tu Scribouille, fils de quel père et de quelle mère? Jeté sur quelle terre, et de quelle façon? Toi qui n’avais jamais pu aimer que furtivement. Furtivement ou fugitivement, Scri­bouille n’aurait pas pu le préciser, car ses amours, reflet de l’amour qui l’avait conçu, pour être timides et se passant plus dans sa tête que dans la réali­té, avaient également un caractère d’évasion et de rêve compen­sateur. Il se mit à penser à son enfance. Quel était son premier souvenir? Cette dame qui l’avait enfermé dans une cuisine assis sur un pot de chambre? Ses pleurs sans réparation ensuite. Le balcon derrière lequel il avait pris place, le nez collé contre la fenêtre. L’at­tente dont il se rendit compte alors pour la première fois, qu’elle serait sans fin. Une autre scène alors supplanta la première. Deux personnes, un couple d’un âge avancé déjà, qui le regar­daient désolées, lorsque à ses quinze ans, au seuil de l’adolescence, l’homme lui dit, la bouche pâteuse, les lèvres trem­blantes, qu’il n’était pas leur vrai fils. Et lui qui contem­plait, soulagé malgré lui, ces paroles, qu’il lâcha avant même de les penser: « Ça je l’ai toujours pensé! ». Et l’homme qui balbu­tiait, culpabilisé: « Est-ce que nous n’avons pas toujours fait ce qu’il fallait pour ton bien? ». Et elle, muette, qui se mouillait le visage de grosses larmes. Et lui alors qui se sentit soudain soulevé dans les airs, contemplant ces deux pauvres silhouettes, collées contre la paroi, qui s’enlaçaient. C’était insupportable et ça semblait ne jamais devoir prendre fin, lorsque le téléphone sonna.

- Hugo!…

- Belle!… Ernest reconnut sa voix sans hésiter un instant.

- J’ai à te parler.

- D’où m’appelles-tu?… Belle ignora sa question et poursuivit:

- Tu es libre ce soir?

- Oui, mais … – Alors je t’attends au Scoop à 20 heures 30. C’est l’heure de la première séance de ciné. Il n’y aura personne au bar et nous serons tranquilles pour bavarder.

Belle décrocha, ne lui donnant même pas le temps de manifester son accord. Ernest contempla le combiné bouche bée, puis s’arracha de l’écran. Il monta à la salle de bain pour prendre une douche. Se laver de son passé était pour lui en ce moment de première urgence.

 

***

 

Huit heures et demi du soir. La nuit était déjà tombée, quand Ernest sortit de sa voiture, après avoir perdu quelques minutes à la recher­che d’une place pour se stationner. Il traversa un petit parc pourvu de quelques grands arbres feuillus qui s’évertuaient à cacher la façade d’une église de style néo-byzantin. Devant lui la grande porte cochère qui servait d’entrée à son ciné favori, le seul qui passait des films non commerciaux dans la ville. Routine nécessaire au cours des années d’ennui qui avaient peuplé jusqu’alors sa petite vie soli­taire. Mais maintenant les choses semblaient avoir changé.

Le bar se situait à la droite du couloir dans lequel quelques spectateurs attardés se hâtaient vers le guichet. En entrant, Scribouille ne vit d’abord que les grandes photos en noir et blanc lourdement encadrées (Marilyn, les sept Samouraï et autres classi­ques du genre) qui occupaient tous les pans de mur. Le bar était vide. Belle, le ferait-elle attendre?… Mais ensuite, au fond de la pièce, près de la fenêtre qui donnait sur la place, petite robe noire, fume-cigarettes à la bouche, le regard obscur et moqueur, il la vit. Tout ce temps, aussi lorsqu’il était encore dehors, elle avait dû l’observer.

- Belle!…

- Hugo!…

- Qu’est-ce que tu bois?

- Une bière brune. Elle fit un geste dépréciatif en direction de la tasse encore remplie devant elle :

- Le café est infect ici. Hugo commanda deux bières d’abbaye et s’assit en face d’elle.

- Tu as fait bonne impression sur mon mari, comme je m’y attendais d’ailleurs.

- David est-il ton mari?

- Bien sûr! Mais où as-tu donc la tête!… Ses petits airs d’omnis­cience commençaient à l’irriter.

- Et toi, pourquoi n’es-tu pas avec lui? Le visage de Belle s’assom­brit.

- Ecoute mon petit Hugo, d’abord ça me regarde. Et ensuite, j’ai de bien sérieuses raisons d’être ici…

- Ta mère, hasarda Ernest.

- Oui justement, ma mère. Elle vit dans ce maudit pays et elle est vieille et a besoin de moi.

- Mais si j’ai bien compris, continua Scribouille, le problème pour lequel tu t’es adressée à moi, ce n’est pas elle, mais ton père.

- Tu as très bien compris Hugo, pourtant les choses sont un peu plus compliquées que ça… Hugo sentit de nouveau la colère qui montait en lui:

- J’en ai marre de tous ces mystères! Arrête tes petits jeux et dis-moi une fois pour toutes de quoi il s’agit.

- Mon cher Hugo, et si je te disais que je ne peux pas te contenter, parce que dans le fond de toi-même tu ne voudrais pas que je le fasse… Ernest voulut se lever. Belle le prit par la main:

- Hugo, pour tout ce que tu as de plus noble et de plus pur en toi, je te demande de patienter. Nous avons tellement besoin de toi.

- Vous? C’est à dire toi et tes demi-soeurs?

- Oui Susana et Alicia, elles t’aiment bien, pas vrai?… Ernest soutint un moment le regard significatif de Belle, puis il lança une dernière protestation, avec beaucoup moins d’enthousiasme qu’a­vant, comme s’il se rendait

- Mais que voulez-vous de moi?

- Que tu le voies, que tu lui parles, que tu le retrouves.

- Vous ne savez donc pas où est votre père.

- David le sait peut-être, mais de toute façon notre père ne veut pas le rencontrer.

- Et pourquoi penses-tu qu’il voudra me rencontrer moi?

- Le jour où tu arriveras par toi-même à répondre à cette question, tu comprendras aussi pourquoi tous nos espoirs reposent sur toi.

Ernest, qui sentit de nouveau l’irritation l’envahir, fixa le farou­che samouraï qui lui fit face derrière la tête de Belle, ce qui le calma. Belle profita de son silence pour lui lancer:

- Et à propos, petit Hugo, il vaudrait peut-être mieux que tu ne te rapproches pas trop de Susana. Elle est dangereuse pour toi et même pour nous. Scribouille rougit et maintint le mutisme. Mais était-il transparent pour cette diablesse de femme? Belle continua:

- Alicia par contre est la personne qu’il te faut pour que tu trouves la voie correcte qui te mènera vers lui. Va la revoir d’ici quelques semaines. Elle sera à Caraz, une petite ville en haute montagne située au Nord du pays. Elle y accompagnera un groupe d’andinistes italiens. Elle logera dans l’hôtel « El Tumi », qui se trouve à quelques kilomètres de la Place d’Armes. Tu n’as qu’à demander, tout le monde le connaît. Tu la rejoindras là ou, si elle est en excursion, tu l’y attendras.

- D’accord, Ernest rompit son silence et lança aussitôt la contre-attaque, mais avant ça j’aimerais savoir ce que pense ta mère de tout ça. Elle vit ici, non?

- Oui, elle vit à Bruxelles, dans un service-flat pour personnes âgées, mais je pense qu’il n’est pas opportun que tu la voies maintenant.

- Pourquoi?

- Cela vaut mieux, pour toi, et aussi pour elle. Laisse-la en paix! Tu sais, toute sa vie elle n’a voulu que du bien à toutes les personnes avec qui elle a eu à faire. Elle en a été plutôt mal récompensée.

- Mais ton père c’est un monstre alors, avoue-le, et tu veux que je me le fasse à ta place.

- Mon père est mon père et il est l’homme le plus malheureux de la terre.

- Mais est-ce une raison, dis-moi, de me faire partager son malheur?

- Tu le partages déjà Hugo, et ce n’est qu’en le rencontrant que tu pourras t’en délivrer.

Belle sortit d’une sacoche de cuir noir qu’elle avait gardée tout ce temps à côté de sa chaise, un sachet en plasti­que qui contenait, comme la fois précédente, ses tickets d’avion Bruxelles-Madrid-Lima et Lima-Huaraz-Carhuaz, où se trouvait l’aéroport le plus proche de la petite ville de Caraz. Ernest hésita un moment à les prendre, puis, se décidant à les accepter, il se leva sur un laconique « Les bonjours à ta mère », qu’il voulut blessant et qui blessa effectivement. Lors­que, pris de remords, il se retourna au moment d’ouvrir la porte du bar, il vit Belle, un mouchoir à la main, effaçant sur son maquil­lage ce qu’il devina être la trace d’une larme. Honteux, Ernest détourna le regard et sortit.

 

 

 

4

 

 

 

L’aéroport Jorge Chávez de nouveau. Devant la chaîne en mouvement où valsaient les bagages, Ernest se dit qu’il fallait récupérer vite sa valise et chercher un hôtel près de l’aéroport, vu que l’avion de Huaraz partait le lendemain vers 10 heures. Arrivé devant le comptoir des douanes, il se demanda si Susana allait surgir une nouvelle fois en uniforme. Mais rien ne se passa. La contrôleuse de service le laissa passer sans même jeter un coup d’œil sur ses affaires. Ernest sortit du hall et leva une main afin de héler un taxi. Une limousine noire aux vitres opaques s’installa aussitôt à sa hauteur. Une des vitres se mit à descendre. Susana était là et lui fit signe d’entrer. Il n’eut pas le temps de réfléchir, qu’il était déjà installé. Et la voiture de traverser le parking de l’aéroport à toute vitesse.

- Mais où me mènes-tu?… Susana, petit top noir qui laissa dénudées ses athlétiques épaules et skinny jean bleu clair, lui mit la main sur la bouche pour toute réponse. – Nous avons toute la soirée pour nous parler. Et je n’y manquerai pas, crois moi ! Ernest songea à l’avertissement que lui avait fait Belle au sujet de sa demi-sœur, et il dut s’avouer qu’il ne se sentait pas vraiment de taille à lui résister. Il opta pour ne pas réagir et évita même de la regarder, ce qui eut pour effet de la mettre quelque peu mal à l’aise. Mais pas autant qu’elle ne confierait plus en ses talents féminins. Très stratégiquement elle opta à son tour pour le silence et sortit un petit miroir de son sac à main ainsi qu’un tube de rouge à lèvres, dont elle devait espérer qu’Ernest remarquerait la vivacité de la couleur. Taquine, elle retarda chacun des mouvements de bras et de mains, qui se métamorphosaient en une danse sensuelle qui graduellement eut pour effet de couvrir ses lèvres d’un rouge sang. Ernest n’y tenait plus. Elle capta son regard en un instant, le vit se reposer sur son visage, puis descendre rapidement sur son corps. Elle sourit:

- Mon cher Hugo, j’aime tes yeux lorsqu’ils me regardent.

- Femme !…, se contenta-t-il de répondre.

- Et pourquoi m’en cacher, si c’est ainsi que je me sens?

- Et nous autres les pauvres hommes, nous n’avons qu’à nous contenter de notre état de marionnettes.

- Je crois que vous autres n’êtes ni plus ni moins dotés de libre arbitre que nous… Ernest décida de laisser là les discussions philosophiques et enchaîna sur un ton plus pratique :

- Où me mènes-tu cette fois-ci, Susana ?

- Je propose d’aller manger quelque chose en ville. Cela va te plaire, j’en suis sûre.

- Et où vais-je loger, chez David comme la fois passée ?

- Ne te préoccupes pas. Je me chargerai de tout. Tu vivras une soirée inoubliable et demain matin tu seras dans l’avion de Huaraz. C’est promis, insista-t-elle. Ernest ne tenta pas de résister au regard de Susana, s’avouant vaincu pour l’instant. Une demi-heure plus tard la voiture s’arrêta. La portière s’ouvrit. Le chauffeur lui pria de sortir. Susana fit de même de son côté. Bien au frais dans la limousine à l’air conditionné et aux vitres noircies, Ernest ne s’était pas rendu compte qu’ils avaient parcouru toute la pénible zone de trafic qui reliait l’aéroport au district balnéaire de Barranco. Ils étaient dans une avenue peuplée de maisons au style art déco créole des années trente, la plupart précédées d’un jardinet pourvu de palmiers, comme celui où Susana le conviait à entrer. Le ciel était en train de s’obscurcir. Ernest se tourna vers la façade de la maison, qui était ornée de deux mains noires. Un grand tableau où étaient inscrits à la craie les noms de quelques succulents plats créoles, lui révéla qu’il était sur le point d’entrer dans un restaurant. Une enseigne lumineuse, surplombant le porte d’entrée, lui signala qu’il s’agissait du « Manos Morenas », un temple de la gastronomie, mais aussi de la musique créole. Le Hugo qui jusqu’alors avait sommeillé au fond d’Ernest ne se laissa pas prier et entra tout de suite après Susana. Une fois entré, il se sentit gêné cependant. Il était en T-shirt et pantalon de toile sportif :

- Tu ne m’as pas laissé le temps de me changer !

- Cela ne fait rien ! Regarde-moi, je suis en jean… D’ailleurs, ajouta-t-elle avec un regard lourd de promesses, cela me laissera plus libre de mes mouvements pour danser…

Ce dont Hugo n’avait aucune raison de se plaindre. Il prit donc place à une table dressée en face d’une estrade, parmi une trentaine d’autres tables semblables, dont plusieurs étaient déjà prises et d’autres attendaient les invités annoncés par une pancarte arborant le mot « reservado ».

Réservée, se dit Hugo, cette soirée m’est réservée, nous a été réservée, par elle. Serait-ce une ruse, un stratagème qui viserait à m’entraîner vers une voie détournée? Mais, dans cette affaire, aux contours vagues et incertains, toutes les voies s’avéraient détournées. Et celle de Susana, valait bien celles de Belle et de David, qui – à vrai dire – puent le devoir, songea Hugo. Tandis que Susana, elle, s’il voulait être sincère, c’est pour son propre plaisir qu’il la voyait. D’autre part, il y avait encore Alicia. Et là, Hugo, savait que c’était encore autre chose qui le muait. Mais ne gâchons pas cette soirée… Un homme d’une jeunesse plus du tout certaine, affublé d’une fine moustache noire, peinte tout comme ses cheveux brillantinés, était monté sur scène avec une guitare et s’approcha d’un micro. Un autre musicien, un homme corpulent de race noire, s’était assis sur une caisse en bois pourvue d’un trou de résonance qu’il désigna avec le nom de « cajón » et commença à la tambouriner rythmiquement, faisant jouer alternativement ses doigts et les paumes de sa main. L’homme se pencha légèrement vers un autre micro, installé à la hauteur de son visage. De ses doigts tendus, le premier musicien fit entendre quelques accords puissants. Et sous les exhortations de l’autre entonna une mélopée entraînante de sa voix rauque, mais fabuleusement riche en harmoniques. C’étaient à ce qu’il paraît, deux légendes de la chanson créole. Hugo se laissa entraîner par leur merveilleuse musique, regardant Susana plein de gratitude. Elle sourit à son bonheur, puis, les yeux fermés, se concentra à son tour sur la musique, tandis qu’elle balançait son corps sur le rythme ternaire produit par le percussionniste.

Elle n’ouvrit les yeux que lorsqu’une jolie serveuse noire à la tête enveloppée d’un fichu blanc vint apporter l’Ají de Gallina, le plat qu’ils avaient commandé: des pommes de terre garnies de poulet effiloché au riz orné, couvert d’une sauce piquante. Elle était suivie d’un sommelier, également noir, vêtu d’un costume gris élégant et d’un nœud papillon rouge, qui posa deux verres devant eux, dans lesquels il versa soigneusement le vin rouge Tacama Reserva Especial que Susana avait choisi pour accompagner le repas. Hugo leva son verre en direction de Susana. Celle-ci, avant de les poser sur le bord, avança ses lèvres dans sa direction:

- Salud…y suerte!

Tout était en place maintenant, tous les ingrédients qui pouvaient rendre leur piquant à cette soirée inattendue. Le spectacle, le vrai, celui qui, à l’instar de celui qui se montait sur l’estrade, se déroulerait dans la tête de Hugo, pouvait commencer. Mais en attendant c’était la scène qui appela de nouveau son attention. Le percussionniste noir avait reçu des renforts de deux autres cajoneros et un deuxième guitariste les avait rejoints. Une procession d’hommes et de femmes s’était mise en mouvement derrière un danseur noir, dont l’arrière-train était affublé d’un mouchoir fixé à la ceinture. Il était suivi d’une matrone qui lui tendait pernicieusement une bougie allumée.

- El Alcatraz!… Susana se leva et rejoignit les danseurs. Avec l’autorité que lui conférait la sensualité de sa présence et qui ne suscita aucune protestation, elle prit la bougie de la main de la matrone et s’élança en se tortillant derrière le danseur au mouchoir. Devant son popotin contorsionné avec art, l’ambiance dans la salle du restaurant monta de plusieurs crans. Hugo ne put s’empêcher de voir les plis en mouvement de son entrejambe, anticipation de la charmante mise-en-plis du sexe qu’il révèle tout en le voilant. L’ambiance était devenue torride, du moins c’est l’impression que, dans l’échauffement de son esprit, Hugo en avait. Aussi ne lâchait-il plus des yeux les hanches de Susana, enserrées dans son jean étroit, ainsi que son nombril parfait qui, pris d’un mouvement frénétique, lui communiqua son excitation. Etait-ce sa façon à elle de lui parler?… Sur ce l’Ernest Scribouille en lui jugea opportun de reprendre le dessus et il décida aller se rafraîchir aux toilettes.

Lorsqu’il retourna dans la salle, celle-ci s’était remplie de couples hilares, chantant    « préndeme la vela ! », mais sur la scène il n’y avait plus trace de Susana. Il sortit précipitamment. Un taxi, dans lequel elle était peut-être, démarra brusquement. Il courut jusqu’à la rue. Là il aperçut le chauffeur de la limousine qui semblait l’attendre calmement. Quand il s’approcha de lui, le chauffeur se contenta de lui dire que Mademoiselle lui avait demandé de le conduire à son hôtel, dès qu’il voulût bien s’y rendre. Ernest retourna au restaurant pour régler les consommations, mais on lui expliqua que tout était déjà payé. Lorsqu’il entra dans la limousine, le chauffeur, avant de refermer la portière derrière lui, lui remit deux enveloppes.

Où allons-nous? Sans se retourner, le chauffeur lui commenta qu’ils allaient à l’Hotel El Dorado dans l’avenue Pardo, au centre même du district de Miraflores et qu’obéissant aux instructions de Mademoiselle, il l’y attendrait le lendemain à huit heures exactes, à fin de le conduire à l’aéroport. Profitant du long silence qui suivit, Ernest examina les deux enveloppes, l’une, de couleur blanche, était adressée à Giovanni Buonavoglia, dont le nom avait été inscrit en grandes lettres au stylo à bille dans une écriture fougueuse où il crut reconnaître la main de Susana. L’autre, en papier brun, contenait un paquet. Elle était au nom de Winters, écrit en lettres dactylographiées. Il l’ouvrit et y trouva la carte de visite de David Espinosa sur laquelle il lut, soigneusement écrits – et en français – les mots: Bonne chance!… Le paquet contenait deux liasses de vingt billets de cent dollars.

***

Moyennement secoué dans son siège d’avion étroit, Ernest contempla l’enveloppe mystérieuse destinée à Giovanni Buonavoglia. Etait-ce seulement pour ça toute cette entreprise laborieuse de séduction ? Il en doutait. Mais va-t-on savoir avec Susana. Ces Péruviennes développaient une logique qui le dépassait. Toutefois le principal, se disait-il, comme pour se rassurer devant les événements imprévisibles qui risquaient de l’attendre au moment d’atterrir, c’était le contenu de l’autre enveloppe, qui lui permettait au moins d’envisager l’avenir proche sans préoccupations matérielles.

On avertit les quelques passagers du petit avion qui paraissait être de type militaire – la plupart en uniforme et quelques autres costumés en civil, arborant moustaches ou pour le moins l’air ombrageux qui semblait convenir – que l’avion s’apprêtait à atterrir et que par conséquent ces messieurs étaient priés de boucler leur ceinture de sécurité. Ce qui n’était pas une précaution inutile, car au moment de l’atterrissage l’avionnette paraissait avoir toutes les difficultés du monde à se maintenir à l’intérieur de l’espace asphalté réduit du petit aéroport de Huaraz-Carhuaz. En descendant l’échelle roulante, Ernest se sentit soulagé, mais pas pour longtemps. Scrutant la terrasse qui surplombait le terrain d’atterrissage, il ne vit pas la silhouette élancée d’Alicia parmi les personnes qui agitaient les bras en direction des passagers qui avaient subi vol et atterrissage avec lui. Il lui faudrait donc aller la retrouver dans son hôtel à Caraz.

 

***

 

 

« El Tumi », le couteau sacrificiel des Incas, dont les imitations pullulaient désormais dans toutes les boutiques touristiques kitsch. On ne s’était pas foulé pour trouver un nom à ce petit hôtel pourtant charmant, situé au plus haut de la petite ville de Caraz. Caraz Dulzura comme l’appelaient ses habitants et visiteurs, amateurs sans doute de ses délicieuses glaces aux goûts exotiques, tels que la lucuma ou encore la noix de coco. Caraz l’ensoleillée aussi au décor bleu ciel permanent et Caraz la fraîche, à plus de 3000 mètres d’altitude, sous la vigilance (ou était-ce la menace ?) du Huascarán, le sommet le plus élevé du Pérou qui accumulait 6.789 mètres de hauteur. Hugo, qui s’était oublié d’Ernest, dès que l’autocar venant de Huaraz l’avait déposé ici, s’y était senti bien tout de suite. Lorsque le gentil gérant de l’hôtel lui avait appris que Mademoiselle Alicia Winter était partie en « trekking » pour quelques jours avec ses touristes sur les flancs du Huandoy, autre sommet dominant la région, cela ne l’incommoda pas vraiment. Cela me permettra de souffler quelques jours, se dit-il, le temps de me réadapter à ma condition de Hugo Winters.

Le lendemain il ne se priva d’aucune paresse, passant la journée entière à traîner sur la petite place parmi les enfants et les amoureux qui se bécotaient sous les palmiers, dégustant une glace, mangeant et buvant comme s’il découvrait pour la première fois le plaisirs de s’alimenter sans nécessité. Lorsqu’il rentra à l’hôtel le soir, il avait la tête pleine de ce rien, qui l’affecta d’autant moins qu’il avait été jusqu’alors le souci majeur d’Ernest Scribouille et le point de départ de sa nouvelle existence en toutes lettres. Arrivé dans sa chambre au premier étage qui donnait sur une petite cour intérieure, il se coucha tout habillé. Lorsqu’il ferma les yeux, ses paupières devenaient l’écran sur lequel réapparut la vision des pics enneigés du Huascarán, tels qu’il les avait captés durant l’éternité, passée assis sur le pont de Calicanto, bercé par les rythmes de l’eau déployant sous lui sa batterie sans fin contre les rochers patients du torrent. Ce fut une voix de femme, criant son nom, qui l’en détacha.

Hugo se leva d’un bond et se précipita vers la porte qu’il avait laissée ouverte. Dehors, faiblement illuminée par la pleine lune qui avait fait son apparition dans le ciel, l’attendit Alicia, le sourire aux lèvres, les bras tendus vers lui. Hugo l’embrassa : – Comme je suis content de te voir !

- Moi aussi ! Les yeux d’Alicia pétillaient de joie.

- Tu viens d’arriver ?

- Oui

- As-tu encore des obligations envers ton groupe ?

- Hélas oui, mais demain matin nous partons en excursion pour le sanctuaire de Chavín de Huantar. C’est déjà à l’orée de la forêt vierge. Si tu es prêt tu peux nous accompagner et de là tu peux continuer ton chemin. Notre père devrait nicher de ce côté-là, bien que je craigne que ce soit à plusieurs centaines de kilomètres de là. Enfin je te dirai comment circuler dans ces parages. Tu finiras bien par trouver.

- En attendant, allons voir s’il reste encore quelque chose à manger. J’ai une faim de loup.

- Moi un tout petit peu seulement. J’ai mangé avec mon groupe en cours de route. Ils dorment d’ailleurs déjà, car ils doivent se lever de bonne heure. Mais si tu veux, je te tiens compagnie. Mais pas longtemps, car demain la journée sera longue.

***

Le lendemain tôt Hugo se retrouva, valise à la main, entouré d’une troupe bruyante de plaisantins se lançant à tour de bras des impertinences en italien. Ils avaient rapidement ingurgité leur jus de papaye, leur maté de coca et leur petit pain au beurre et s’apprêtaient à monter dans l’autobus qui les attendait devant l’hôtel. Alicia était la dernière à monter. Elle s’assit sur l’un des deux sièges dépliables installés à droite du chauffeur et elle fit signe à Hugo de prendre place à côté d’elle. Ils descendirent en silence la côte qui menait au centre de la petite ville. Quand ils étaient sortis de Caraz, elle se retourna :

- J’ai vu ta valise. Elle ne te sera d’aucune utilité. Tu auras peut-être des parcours à faire à dos de mulet ou en barque. Tu prendras mon sac à dos et tu y mettras les choses dont tu croiras avoir besoin en cours de route.

Hugo songea à l’enveloppe que lui avait fait remettre Susana et se demanda si Alicia n’avait pas non plus de message à faire parvenir au père. Il lui fit part de sa pensée.

- Moi, personnellement, non! Mais bien que je ne sache toujours pas avec précision où il niche, j’ai déjà pu me communiquer avec lui, à ton sujet entre autres.

- Que lui as-tu dit, ou écrit ?

- Je lui ai écrit que tu étais un journaliste belge qui faisait un reportage sur la selva péruvienne et que tu voulais le voir parce que tu étais fort intéressé par des personnalités hors du commun qui y avaient fait leur vie. Il faut bien le flatter un peu si on veut qu’il morde à l’hameçon. D’ailleurs il y a mordu. La preuve, il t’a écrit… Elle sortit de la poche intérieure de son anorak une enveloppe blanche où il vit son nom en majuscules manuscrites au-dessus de l’adresse de l’hôtel de Caraz. Elle n’avait pas été ouverte et il invita Alicia à la lire avec lui. Ce qu’il vit lorsqu’il décacheta l’enveloppe lui parut pour le moins énigmatique. Il lut, et elle avec lui :

 

Egregio Signore Ugo…

La lettre était écrite en Italien et lui était adressée en exclusivité. En plus il utilisait son prénom dans sa forme italianisée. Hugo ne savait qu’en penser. Alicia fit mine de se retirer.

- Tu préféreras peut-être la lire tout seul…. Hugo protesta :

- Non, je veux que tu la lises avec moi. D’ailleurs sans toi je risque de ne rien y comprendre. Ils reprirent leur lecture :

J’ai reçu une lettre de ma fille Alicia dans laquelle elle m’apprend que vous voulez venir me voir, afin que je vous donne quelques informations sur la vie dans la forêt équatoriale, ainsi que quelques renseignements supplémentaires, je suppose, sur ma personne, ce qui me fait penser que vous vous êtes déjà informé sur moi d’une certaine façon. Quoi qu’il en soit, mes souvenirs belges sont empreints d’une tendresse incomparable.

Parler de la (souligné) Merveilleuse Belgique et des gens merveilleux de là-bas est la meilleure des choses qui puisse m’arriver. Aussi je vous prie de saluer et d’embrasser pour moi votre belle et hospitalière nation, et de même les personnes regrettées que j’ai laissées dans votre belle ville de Bruxelles, hélas sans le vouloir, mais que je porterai toujours dans mon cœur. Mais laissons là ma faiblesse et mes sentiments. Je peux vous dire que je serai heureux de vous recevoir là où je demeure en ce moment. Je vous conseille d’aller voir à Yarinacocha le nommé Pedro Chirinos qui vous conduira jusque chez moi en embarcation. Mais, juste une question. Qui vous a informé de mon existence, de mon nom, et quel est votre véritable motif? J’aimerais que vous me le disiez en toute franchise, à fin que je puisse au mieux collaborer au projet qui vous tient tant à cœur.

Je termine en vous souhaitant à vous, et aussi à Alicia, tout le bien et toute la santé du monde.

Cette lettre, emphatique et affectueuse, mais en même temps empreinte d’une étrange ironie, le laissa perplexe. Mais non seulement lui. Alicia semblait aussi confuse que lui. Pourquoi ces envolées sentimentales sur la Belgique et ses gens? Qui avait-il laissé là sans le vouloir? Et puis à la fin cet appel à la franchise qui révélait qu’il n’était pas dupe du stratagème d’Alicia. D’autre part, se dit-il, Giovanni Buonavoglia semblait surestimer les quelques pauvres renseignements que j’avais sur lui. La vérité était que je ne savais presque rien de lui, même pas ce qu’il fallait pour comprendre les allusions auxquelles il s’était aventuré dans sa lettre. Puis aucune précision sur le lieu où il demeurait. Seulement le nom d’un intermédiaire.

- Alicia, es-tu toujours sûre de savoir où il vit ?

- En vérité, si tu me le demandes, plus tellement. Yarinacocha se trouve près de Pucallpa, au bord de l’Ucayali, l’un des deux grands fleuves qui sont à l’origine de l’Amazone. Et de là, en embarcation, on peut te mener jusqu’à des milliers de kilomètres. Imagine un peu, l’Amazone et tous ses confluents… En tout cas, il ne faudra pas partir de Chavín, mais retourner à Huaraz et de là reprendre la route jusqu’à Pucallpa. Je me demande même s’il ne vaut pas mieux repasser par Lima et prendre l’avion.

- On verra ça quand nous serons de retour de cette excursion.

- Tu as raison, d’ailleurs je dois me concentrer un peu sur ce qui se passe ici. Effectivement, il y avait belle lurette que ses compagnons s’étaient mis à pousser la chansonnette et si la Signorina guide ne faisait plus rien entendre de sa part, ces joyeux lurons et luronnes risquaient bien de s’ennuyer. Pourtant le paysage de cette longue montée en colimaçon qui les menait deux mille mètres plus haut pour ensuite de nouveau descendre vers le mystérieux temple de Chavín ne favorisait pas l’ennui. Ces flancs faits de rochers, de petits bois d’arbustes qui paraissaient des fourmis vertes, sortant du ventre d’une géante en gestation permanente, lui communiquaient l’énergie sans pareille qui animait la nature dans ces parages.

 

***

Quel étrange site avait été Chavín de Huantar. Au centre d’un petit village qui ne semblait exister que pour lui, derrière le tourniquet qui faisait office de contrôle de tickets, se déployaient trois mille ans d’histoire en forme de constructions pyramidales et de labyrinthes enfouis sous terre. Toute une étendue dominée par l’espace sonore d’un torrent aux rythmes multiples, où l’eau tumultueuse venant de la montagne qui surplombait l’autre côté du village taquinait les caisses de résonance de ses multiples rochers. De nouveau cette énergie, avait pensé Hugo. Et le silence pour la percevoir. Même les italiens du groupe en étaient devenus muets.

Lorsqu’ils étaient entrés dans les souterrains par le petit escalier en pierre, adjacent au temple dit circulaire, un incident s’était produit. Après avoir suivi un couloir jonché de têtes en pierre pourvues de grands yeux ronds envoûtants et de canines de félin, en fait le motif central du site, une des touristes, une petite boulotte au sourire toujours prêt, en se faufilant la première dans le couloir perpendiculaire qui menait vers l’étrange stèle prismatique qui s’érigeait au centre de cette partie du sous-terrain, avait émis un hurlement qui les avait tous remplis d’effroi. Alicia s’était précipitée. La jeune femme, en larmes, lui avait fait une explication confuse, qu’il ne fallait pas s’inquiéter, qu’elle s’était laissée aller et qu’il fallait l’en excuser, mais que, une douleur soudaine lui avait traverse la molaire et que ça avait été plus fort qu’elle. Alicia l’avait rassurée – cela n’était pas si inhabituel en haute montagne – et lui avait promis qu’au retour elles iraient ensemble voir un bon dentiste. Et bientôt le groupe avait de nouveau commencé à plaisanter, prétendant que la divinité cruelle de Chavín l’avait élue pour le sacrifice rituel de ce jour etc.

Un moment seul avec Alicia, elle avait avoué à Hugo que grâce au cri de sa compagne elle avait vu pour la première fois quelle était la vraie forme de la stèle appelée lanzón : une dent, une canine de puma sur laquelle, les prêtres devaient probablement empaler leurs victimes. Le lanzon, dont la tête devait émerger de l’orifice aménagé sur la plate-forme du temple circulaire, devait servir alors à laisser couler le sang vers le sous-terrain, guidant – qui sait? – l’offrande vers la terre qu’elle était appelée à nourrir.

 

***

 

 

Le retour vers la terre. Etait-ce aussi un retour aux sources? Hugo dans son avion qui survolait la forêt amazonienne, ruminait la question. Il se dit qu’en ce qui le concernait, ses sources à lui n’avaient apparemment rien à voir avec ce qui l’attendrait, là, dans la selva péruvienne. En fait, c’est Alicia qui devrait être ici à sa place, elle qui avait tant besoin de connaître cet homme qui lui avait été arraché par sa famille. Et Susana, pourquoi se contentait-elle de lui glisser son message dirigé au père, au lieu de venir le lui remettre en mains propres. Pourquoi, quelqu’un comme lui, devait-il être arraché de son desk, couleur de pluie, pour venir lui dire à ce mystérieux Monsieur Buonavoglia… Et quoi au juste devait-il lui dire? Belle aussi avait beau parler. Avec les sous de son David, elle s’était bel et bien déchargée de ses responsabilités sur le mercenaire naïf qu’il devait être à ses yeux.

Mercenaire, oui, c’était bien le rôle que la vie lui avait réservé, lui qui, toute sa vie déjà, avait eu l’impression de cheminer à côté de la plaque. Des parents qui n’était pas de vrais parents, des études et des métiers, qui n’étaient pas sa vraie voie, des amours qui n’étaient jamais vraiment non plus ses amours à lui. Et pour terminer cette mission qui n’était pas la sienne avec de l’argent en poche qui n’était pas le sien. Qu’est-ce qu’il foutait bien ici? Un vrai desesperado, se dit-il, voilà ce que je suis. Rien de plus, rien de moins. Rien à perdre non plus. Rien donc. Et pour ce qui est d’y gagner quelque chose, au fond, cela lui était égal. Aussi, lorsque le commandant de bord annonça l’atterrissage imminent sur l’aéroport de Pucallpa, il murmura en lui-même : Monsieur Buonavoglia, vous qui semblez tenir tellement à mon pays tristounet, ta Belgique à toi la voici qui vient à ta rencontre!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

A la grille qui servait de sortie au petit aéroport de Pucallpa, un échalas à la peau obscure et aux yeux injectés de sang surgit devant Hugo. Ses pas hésitants, son dos courbé sous le sac à dos d’Alicia, son regard inquiet, avaient dû le trahir.

- Mister Winter?

- Oui !

- Bienvenu à Pucallpa. Je suis Pedro Chirinos, mais appelez-moi Perico. Monsieur Buonavoglia m’a dit de venir vous chercher.

- C’est vous alors qui allez me conduire auprès de lui?…

Le dénommé Perico ne répondit pas et se contenta de faire signe à un adolescent assis sur une sorte de voiture-bicyclette qui, à la vue du client, pédala, en redoublant de force, en leur direction. Perico s’installa sur le siège arrière et invita Hugo à s’asseoir à ses côtés.

- Yarinacocha!… La bicyclette-taxi démarra sur ce mot.

Hugo consomma en silence cette course inusuelle à travers les rues bruyantes de Pucallpa et ensuite sur la route en terre rouge bordée d’arbustes, qui menait au village qui s’était constitué sur les rives du lac de Yarinacocha. La voiture s’arrêta devant une cabane en bois. Perico fit signe au garçon de s’arrêter et attendit patiemment que Hugo déposa une paire de dollars dans les mains du cycliste. Puis il descendit et se dirigea vers la cabane. Une femme et un petit garçon l’accueillirent au seuil de la porte.

- Elina, ma femme, et Paulo, mon fils.

- Hugo Winters, enchanté.

- Enchantée!… La femme l’invita d’un geste vague à rentrer dans sa petite maison.

- Mon bateau, informa Perico, est dans le jardin de mon cousin qui se trouve au bord du lac même. Nous passerons la nuit là-bas avant d’embarquer demain.

Là-dessus il se dirigea vers un petit cagibi d’où il sortit une tente, des jerrycans, des casseroles et quelques autres ustensiles de cuisine, ainsi qu’une lampe à pétrole et une grande boîte en carton. Il disparut un moment puis revint au volant d’une camionnette qui, à voir l’état de la tôle rouillée de la carrosserie, avait connu des temps meilleurs. Il empila tout sur les sièges arrière et dit à Hugo de s’installer à côté de lui sur le siège avant. Hugo qui ne s’était toujours pas délesté de son sac à dos, le jeta derrière lui avec les affaires de Perico. La camionnette démarra et s’aventura sur la voie de terre, pleine d’inégalités, qu’était sa rue, tout comme les autres rues du village d’ailleurs. Après quelques minutes de balancement, le véhicule s’arrêta devant une cabane un peu plus grande que la moyenne, qui avaitl’aspect d’une galerie. C’était le magasin du village. Perico prit les jerrycans ainsi que la boîte en carton et courut vers la galerie, suivi de Hugo. Arrivé là il donna la boîte à Hugo et entra dans le magasin où une jeune fille apparut. Il lui tendit les jerrycans et lui dit de les remplir. La jeune fille s’éloigna avec elles. Pendant ce temps-là il prit la boîte en carton en commença à la remplir de tout ce qu’il trouvait dans le magasin: fruits, légumes, pommes de terre, riz, des bouteilles d’eau, mais aussi quelques bouteilles de pisco, du sel, du sucre, de la confiture, du fromage, du nescafé etc. Lorsque la jeune fille était de retour et déposa en soufflant les jerrycans devant Perico, celui-ci lui montra le contenu de la boîte et lui demanda ce qu’ils lui devaient. La jeune fille sortit un papier et un crayon de son tablier et commença à noter laborieusement tout ce qu’elle y trouvait. Puis elle s’éloigna de nouveau. Un homme moustachu apparut. Il salua Perico avec effusion et lui montra le détail de l’addition. Perico signala du doigt le chiffre final à Hugo qui se fit un plaisir de sortir quelques-uns des billets de David. Ils chargèrent la camionnette qui se mit en route en direction du lac. Elle s’arrêta devant une cabane, derrière laquelle s’étendait un lopin de terre verdoyant qui s’inclinait en pente. Un petit barbu en short se dirigea vers Perico qui le présenta à Hugo :

- Mon ami Jeremias! Il sera aussi du voyage. Hugo lui tendit la main que celui-ci accepta après une légère hésitation. Là-dessus un timide sourire se dessina sur son visage et il fit un geste en direction du lac. Là-bas, amarré à un embarcadère de fortune, fait de branches nouées par des cordes, il y avait le bateau de Perico. En fait, il s’agissait d’un grand canoë, pourvu d’un moteur hors-bord et couvert d’un auvent qui devait les protéger non seulement du soleil, mais aussi des averses tropicales qui risquaient de les surprendre au cours du voyage. Jeremias, lui expliqua plus tard Perico, lorsqu’ils étaient assis devant leur tente dressée pour la nuit, était un Shipibo, qui avait quitté son village, à la suite d’un pasteur évangéliste qui l’avait converti. Et il avait travaillé plusieurs années à l’Institut de Linguistique qui se trouvait à cent mètres de là au bord du lac. Les évangélistes avaient traduit la Bible en quelque cent cinquante langues indigènes. Un exploit scientifique qui pour eux était surtout une arme de poids dans la conquête des âmes des peuples amazoniens, réduisant à moins que rien la concurrence des missionnaires catholiques.

 

 

***

 

Le silence, c’était la première impression qui avait saisi Hugo lorsque, le moteur éteint, mû seulement par les rames qu’actionnaient Perico et Jeremias, il se sentit glisser sur les eaux de l’affluent qui séparait le lac du grand fleuve de l’Ucayali. Ce dernier, apprit-il, irait, en aval, se joindre au Marañon, afin de constituer, à Iquitos, l’Amazone. De là l’Amazone continuerait sa route à travers la forêt brésilienne, en direction de l’Atlantique avec lequel il était appelé à se confondre en une mer immense.

Le silence donc, un silence assourdissant qu’ils habitaient tous, un espace qu’ils partageaient avec les perruches et les iguanes, et de temps en temps quelques pêcheurs qui, apparemment distraits, harponnaient près des rivages le poisson quotidien.

Lorsqu’ils s’apprêtaient à rejoindre l’Ucayali, Perico et Jeremias se regardèrent d’un air entendu. Hugo voulut leur demander ce qu’il y avait, mais Jeremias posa de façon significative l’index sur les lèvres. Après un temps de silence, Perico lui dit :

- Ils sont là. Nous ne pouvons pas les voir, mais ils sont là. Ils nous suivent…

- Qui ça ?

- Les dauphins. Ils nous taquinent. Mais nous leur rendrons la pareille.

Perico fit signe à Jeremias de ralentir, jusqu’à ce que le bateau soit arrêté. Il sauta par-dessus bord et amarra le canoë à un tronc d’arbre. Là-dessus il prit une branche solide et l’enfonça vigoureusement dans la boue:

- Les raies, dit-il en guise d’explication. Elles se cachent d’habitude dans la boue et leurs caresses sont plutôt désagréables.

Là-dessus il se défit de ses vêtements et invita Hugo à en faire autant. Hugo hésita d’abord, mais, au contact tiède de l’eau, oublia toute appréhension. Il avait presque oublié la présence des dauphins, tant il jouissait de la baignade, lorsqu’une masse rêche qui frôlait sa jambe droite le fit sursauter.

- Ils sont là ! Ils veulent jouer avec nous!

Et puis ils apparurent, cinq dauphins gris qui se mirent à sauter et à plonger autour de Perico et Hugo, cinq présences animales, bon enfant, cinq êtres de bonne augure, qui semblaient par leur joyeux ballet leur souhaiter bon voyage et succès dans leur entreprise.

 

***

 

La nuit venue, comme ils étaient déjà sur le grand fleuve, Perico fit halte à côté d’un banc de sable qui formait un îlot au milieu de l’Ucayali. Il ramassa quelques branches pour faire un feu.

- Pendant que Jeremias cuisinera pour nous, cela occupera aussi les moustiques.

- Y en a-t-il donc tellement ?

- Au milieu du fleuve beaucoup moins que sur les rives, mais toutefois assez pour nous embêter.

Hugo dressa sa petite tente où il se crut à l’abri. Mais la nuit, lorsqu’il entendit ronfler Perico et Jeremias sous leur moustiquaire, la lutte sous la toile avec les insectes bourdonnants, toujours le dernier qui s’ajoutait aux autres, le tenait éveillé. De guerre lasse il sortit de la tente et fut surpris de nouveau par l’éclairage éblouissant des étoiles qui lui permit de voir, plus encore, avait-il l’impression, que de jour, ou de toute façon autrement.

A un moment donné il crut voir un mouvement sur la rive qui dressait, mystérieuse, sa paroi de végétation à une centaine de mètres de là. Etaient-ce des hommes qui les épiaient ?

Le lendemain Perico confirma son impression :

- Ce sont des Shipibo. Nous allons mettre le cap sur un de leurs villages.

Vers midi le bateau accosta un talus qui longea un estuaire où aboutissait un affluent de moyenne importance qui semblait s’enfoncer assez profondément vers l’intérieur. Perico sortit casseroles et paquets de riz et se mit à faire du feu à quelques mètres de l’embarcation. De la forêt voisine une vingtaine d’enfants s’étaient approchés pour les observer, alternant silences et fou-rires. Tout à coup des femmes accoururent. Les enfants, inquiets les rejoignirent et ils disparurent derrière la première rangée d’arbres qui se profilait en haut du talus. Sur ce des coups de feu éclatèrent et Hugo et ses compagnons virent sur la gauche à une bonne centaine de mètres de là, une embarcation militaire qui avait accosté sur l’autre rive. Une pirogue s’en était détachée, avec à son bord quelques jeunes militaires en uniforme, dont deux ramaient et les autres paraissaient s’amuser à tirer des coups de feu en l’air. Ils s’approchèrent du bateau de Perico. Perico et Jeremias faisaient la sourde oreille. Là-dessus un des hommes monta à bord et se dirigea vers Hugo. Il lui demanda ses papiers. Hugo s’exécuta.

- Que venez vous faire ici ?

- Tourisme, lui dit-il pour dire quelque chose.

 

- Ah oui ? Ne savez-vous pas que cette zone est fort dangereuse ? Qu’elle est infestée de terroristes ?

Hugo regarda le jeune soldat. Il avait les yeux fiévreux, les cheveux gras. Sa chemise verte n’avait pas été lavée depuis un bon bout de temps et il manquait des boutons. Songeant au fait que Perico et Jeremias étaient en train de préparer le déjeuner, il l’invita à partager le repas. Un sourire s’esquissa sur les lèvres du jeune homme qui oublia de suite de vérifier les papiers que Hugo lui avait tendus. Il fit signe à ses compagnons qui, sans tarder, entourèrent les deux cuistots de service, mais en laissant de côté armes et air menaçant. Les gamelles que ceux-ci remplirent, se vidèrent en un temps record. Perico les remplit à nouveau et cette fois les hommes s’en allèrent, la gamelle pleine, vers leur pirogue. Probablement que dans leur navire d’autres soldats attendaient le ventre vide. Hugo se fit la remarque que l’état péruvien semblait bien mal parti dans sa lutte contre les terroristes. Ceux-ci, profitant des revenus que leur apportaient les taxes qu’ils levaient dans cette zone sur la récolte de la feuille de coca, devaient être bien mieux équipés que ces soldats affamés.

 

 

***

 

Le lendemain, dans le village de Jeremias, qu’ils avaient rejoint en prenant l’affluant, Hugo put vérifier l’impact de l’économie de la drogue sur la vie quotidienne des shipibo. Vers cinq heures il vit partir les pirogues bondées de main d’œuvre qui partaient pour la cueillette de la feuille de coca, à cinq journées de voyage de là, pour dans un mois rentrer au village avec quelques dizaines de soles, le premier argent en papier qu’ils introduisaient de cette façon dans le système autarcique traditionnel de leur communauté.

Dans le village Hugo avait rencontré le pasteur protestant qui avait converti Jeremias. En dehors de sa mission pastorale il faisait aussi office d’instituteur et de médecin. Jeremias ayant rapporté quelques médicaments qui furent enregistrés minutieusement, le pasteur ne cacha pas son enthousiasme pour la visite du gringo et montra fièrement à Hugo les constructions en bois qui servaient de temple et d’école. Les deux bâtiments étaient vides de tout mobilier et matériel didactique. Mais les enfants et les fidèles étaient à l’abri lorsqu’il leur enseignait. Quoi au juste, se demanda Hugo, sans livres ni cahiers ni craies ni tableaux? La parole de Dieu, de la civilisation, du monde moderne… dont en fin de compte ils n’adopteraient que les valeurs marchandes, dont eux-mêmes seraient le premier objet.

Jeremias lui avait présenté sa sœur Ana, ce qui n’était que son nom chrétien. En réalité elle s’appelait Suibiri, ce qui chez les Shipibo signifie chevelure brillante, qualité hautement valorisée chez les femmes qui s’enduisaient patiemment les cheveux d’une substance noire et brillante qui noircissait également leurs mains et avant-bras. Hugo observa que c’étaient les femmes qui organisaient toutes les activités au village. La plus prisée entre elles était celle de couvrir à l’aide d’un fin pinceau des toiles et des vêtements d’un multitude de lignes formant une sorte de labyrinthe. Ces lignes ne correspondaient à aucun modèle préétabli, mais plutôt à des figures mentales, une sorte d’écriture qui peu à peu allait remplir la toile de ses signes mystérieux. Lorsque Hugo demanda à Suibiri ce qu’ils signifiaient, elle lui montra le ciel en disant:

- La nuit nous nous rendons compte qu’il est plein de chemins. Ce sont ceux-là que nous devons suivre si nous ne voulons pas nous perdre sur les chemins qui se présentent à nous ici-bas. Les lignes que je dessine, je les rêve et à chaque moment elles bifurquent vers d’autres endroits, parce que mes pensées changent pendant que je dessine. Le mari de Suibiri, un petit homme trapu au regard mélancolique, était Machiguenga. Il s’agissait d’une tribu nomade qui vivait plus au Sud entre l’Ucayali et la partie forestière de l’Urubamba, le fleuve qui irriguait jadis la Vallée Sacrée des Incas, pas loin de Cusco. On l’appelait « Angel » à cause de ses dons de guérisseur, qui faisaient qu’il était fort respecté dans le village, malgré son origine ethnique différente. C’était lui la vraie raison de leur visite. Il allait les guider dans la région sauvage où se terrait Giovanni Buonavoglia.

- Mais Perico, ce n’est pas vers le Nord que nous nous dirigeons. Pourquoi alors Buonavoglia m’a-t-il fait venir à Pucallpa ? Perico haussa les épaules :

- C’est vrai, la région de l’Alto Madre de Dios est située à plus d’un millier de kilomètres au Sud. Probablement qu’il voulait me confier à moi la tâche de te mener jusqu’à lui.

Réponse pas trop probable, mais de laquelle Hugo devrait se contenter. Lorsqu’ils quittèrent le village en compagnie d’Angel, le bateau rempli de provisions nouvelles, Suibiri qui était venue dire adieu à son mari et son frère, eut une attention particulière pour Hugo. Elle lui remit sa dernière toile en lui disant :

- Lorsque vous croirez vous être perdus, regardez le dessin. Sachez que je n’arrêterai pas de rêver pour vous.

***

 

Assis sur la partie antérieure du bateau, Hugo rêvassait. Il y avait les rives vertes qui semblaient s’évaporer derrière lui et devant lui les eaux boueuses qui montraient leur écume permanente sous la pression de l’étrave. Il se sentit flotter dans une grande tasse de café au lait. De temps en temps, une tortue géante, un caïman, une paire d’ibis blancs au vol gracieux apparaissaient. Il les saluait comme des événements qui, insidieusement, il s’en rendit compte après un temps, exerçaient leur pouvoir sur sa pensée. Au-dessus de lui le soleil s’était installé comme un dieu. Le soleil, l’eau, la forêt, semblaient avoir conclu un pacte ici, dont les signes étaient verts et parfumés et où l’homme se serait installé entre les lignes. La malédiction semblait se faire attendre. Et c’était comme si le fleuve écumant tissait son histoire à l’intérieur de la sienne.

Mais quelle était son histoire? Angel, en short et torse nu, avait repris le gouvernail de Jeremias. Son regard se dirigeait vers lui sans le voir. Ses yeux noirs le fixaient, mais ce qu’ils voyaient semblait avoir lieu à l’intérieur de lui ou bien loin derrière lui. Hugo se rappela les dons divinatoires d’Angel. Ce soir, lorsqu’ils se seraient installés sur la rive pour dormir, il lui demanderait de lui prédire l’avenir.

***

 

 

La nuit s’était déployée au-dessus du feu qu’avait allumé Perico. La nuit de toujours peuplée de toutes ses petites lumières célestes qui éclairaient les trois hommes en train de finir leur repas. La dernière bouchée de riz avalée, Perico sortit sa pipe et la bourra de feuilles vertes en arborant un large sourire.

- C’est quoi ce que tu fumes ?

- Du Ganja. Tu en veux ?

Hugo refusa d’abord, puis se ravisa lorsqu’il vit le plaisir que prit Perico à se remplir les poumons à la première bouffée. Il aspira à son tour longuement la fumée, qu’il lâcha par petites secousses. Puis, après un temps, lorsqu’il sentit le bien-être de la nuit qui les enveloppait, pénétrer en lui, il lui fit part de son désir de connaître son avenir.

Perico désigna Angel d’un signe de tête. Angel qui se savait visé, se contenta de regarder Hugo. Son regard de nuit impassible qui semblait aussi bien dirigé vers lui que vers l’immensité obscure qui se trouvait derrière lui. Après un temps il quitta sa position immobile et se leva sans bruit. Il revint avec un petit sachet en toile dont il versa, distraitement à première vue, le contenu devant lui. C’étaient des feuilles de coca. Il s’accroupit un temps, immobile, devant les feuilles étalées. A un moment donné il en recueillit une, puis une autre, et encore une autre, qu’il aligna soigneusement devant Hugo et ce jusqu’à ce que toutes les feuilles aient trouvé leur nouvel ordre. Ce n’est qu’alors qu’il rompit le silence.

- Je vois, devant nous, des murailles dans la brume… Un homme âgé t’y attend. Un homme blanc. Je vois aussi une femme. Mais elle est derrière nous. Elle nous suit. Elle est belle. Elle est dangereuse. Et tu risques d’y succomber…

Perico l’interrompit :

- Ne vois-tu pas de l’or ?

- Oui, mais je ferais mieux de ne pas en voir. Il peut être la cause de choses terribles… Oui, je vois… Paititi !

Pris d’une suffocation, Angel s’affaissa, épuisé. Jeremias lui tendit un verre d’eau qu’il but avec soulagement.

- Est-ce que ça ira ? lui dit Perico. Jeremias répondit à la place de Angel:

- Il ne faut pas s’en faire. D’ici une demi-heure il sera de nouveau d’aplomb. Rassuré par les paroles de Jeremias, Hugo se tourna alors vers Perico :

- Quelle est cette histoire d’or et que signifie Paititi ?

- Paititi, lui répondit Perico, c’est l’endroit mystérieux où les Incas se sont retirés lors de la conquête de Pizarro. Lorsqu’ils voyaient que les Espagnols étaient si avides de leur or, ils ont retiré la gigantesque roue qui ornait leur temple principal à Cusco, et d’autres objets précieux encore qui avaient une valeur religieuse pour eux et ils ont caché le tout dans un endroit de la selva nommé Paititi. Jusqu’à ce jour personne n’a encore pu le découvrir.

- Et c’est là que Giovanni Buonavoglia se trouverait en ce moment?

- C’est en tout cas ce qu’il est allé chercher là-bas dans l’Alto Madre de Dios.

- Et toi tu sais où se trouve ce Paititi ?

- Les Machiguenga savent.

Un silence prolongé suivit ces paroles. Tous les regards étaient tournés vers Angel, lequel sembla regarder ailleurs. Ses yeux noirs plongeaient dans la nuit de la forêt qui était sienne. Il ne décilla pas.

***

 

 

- Là!… Jeremias faisait signe à Perico qui tenait la barre. Tous les deux ils regardèrent en direction d’un petit affluant qui se cachait sous le manteau de verdure qui prolongeait la rive. Perico tourna brusquement la barre, puis arrêta le moteur. Le bateau se dirigea, silencieux, vers l’affluant. Pendant ce temps Jeremias s’engouffra au fond de l’embarcation où, il y a quelques instants encore, Angel dormait. Eveillé sans doute par le brusque changement de cap du bateau, il aida Jeremias à sortir les filets, dont ils partageaient le poids entre eux deux. Hugo vit comment ils se penchaient au-dessus du bord, le regard tendu vers la surface de l’eau.

Au moment où la barque entra dans l’affluant, les deux soulevèrent le filet et, d’un grand geste, le lancèrent. Quelques secondes plus tard, ils le tirèrent vers eux. Craignant que le filet se rompe, Perico demanda à Hugo d’aider. Et ce n’était qu’en mettant tous les quatre leurs forces en commun, qu’ils parvinrent à grande peine à hisser le filet dans le bateau.

C’était une vraie pêche miraculeuse. Le filet en se déployant sur le pont laissa voir une multitude de poissons frétillants, grands et petits, dans ses mailles: raies, piranhas et d’autres encore dont Hugo ignorait l’existence. Il y avait même un espadon que Perico se hâta d’assommer d’un coup de bâton bien visé. Les piranhas furent ses prochaines victimes, et ce n’est que lorsque ceux-ci semblaient exterminés qu’il ouvrit le filet. Les piranhas furent rejetés dans l’eau, et avec eux quelques autres poissons. Ceux qui restaient, des kilos en vérité, furent entassés en vue du souper qui s’annonçait copieux.

***

 

 

La nuit venue, le feu sur lequel grillèrent les poissons, monta vers le ciel, aveuglant les convives qui mâchonnaient, silencieux, les derniers poissons qu’ils parvinrent à ingurgiter. Puis, rassasiés, ils se laissèrent bercer par le mouvement des flammes. Hugo sentait ses paupières se refermer, lorsque tout à coup Angel se redressa et courut vers un buisson. Ils entendirent des pas, puis un cliquetis qui révéla la présence d’une personne armée, puis les pas qui s’éloignèrent.

- Ce sont des militaires! Partons vite! Angel revint vers le feu, prit ses affaires et tous l’imitèrent. Perico actionna le moteur. Il navigua toute la nuit, malgré les risques de heurter une branche ou un animal. Tous les quatre ils surveillèrent le fleuve et ses rives. Et ce n’était qu’au lever du jour que Perico arrêta le bateau.

- Ici il n’y a personne pour nous épier, dit-il, dormons… Ce que tous firent, excepté Angel qui soumit la rive à une longue inspection. Lorsqu’ils se réveillèrent, après quelques heures d’un profond sommeil, il dit:

- Continuons notre route, de toute façon ils n’arrêteront pas de nous suivre… Puis se dirigeant vers Hugo :

- Elle est là, avec eux. Ce sera ton affaire.

***

 

 

C’était à la tombée de la nuit que, le lendemain, ils arrivèrent à Puerto Maldonado. C’était la ville la plus grande de la partie Sud de l’Ucayali qui donnait sur Madre de Dios et l’Urubamba, le fleuve qui menait à la Vallée Sacrée des Incas, à l’Est de Cusco. Hugo se fit la réflexion que s’il avait su ce qu’il savait maintenant au moment de rendre visite à Carlos Quispe à Cusco, il aurait pu gagner un temps précieux pour sa recherche. Mais que signifiait gagner du temps dans cette histoire confuse? Peut-être bien que le temps perdu était du temps gagné pour lui. Car c’était comme si les endroits, les personnes et les événements qu’il avait vécus jusqu’ici, constituaient une sorte de maturation, un lent devenir qu’il semblerait devoir s’approprier afin d’atteindre la personne qu’on lui avait demandé de rechercher. Surtout après les méditations et les silences que la nature amazonienne avait sollicités en lui, chaque pas qui le rapprochait de Giovanni Buonavoglia, semblait un pas en direction de lui-même, d’un secret enfoui dans le plus profond de son être, dont le besoin de découverte se faisait, de jour en jour, plus insistant.

Ceci étant dit, pour Hugo Puerto Maldonado ne s’avéra être qu’un ramassis obscur de taudis ensommeillés autour d’une grande flaque de boue, dont la Capitanería et le magasin, à première vue les seuls endroits bien illuminés de la ville, semblaient les centres d’activité d’importance. Pour Perico comptait surtout le magasin, où il s’empressa, les poches bourrées des dollars que lui avait remis Hugo, à renouveler les provisions et remplir les jerrycans. A la surprise de Hugo, il y acheta aussi quatre paires de bottes en caoutchouc, ainsi qu’une paire de bottines de montagne – l’unique paire qu’il y avait dans le magasin – qu’il lui demanda d’essayer, plus deux rouleaux de cordes solides:

- A partir de maintenant notre route risque d’être beaucoup plus accidentée, commenta-t-il.

Lorsque Perico, Jeremias et Hugo revinrent au bateau, ils virent une petite embarcation militaire qui était amarrée à quelques dizaines de mètres d’eux. Une dizaine d’hommes armés de mitrailleuses en formaient l’équipage. Angel, qui était resté de garde, les observait, sans les quitter un instant des yeux, même pas pour saluer ses compagnons. Il ne fit aucun commentaire.

 

 

***

 

 

Les tentes étaient dressées. Les feux dégageaient encore une faible lueur après le repas, qui cette fois avait été bien arrosé de bière. Plusieurs bouteilles jonchaient le sol boueux du port. Perico prit une autre bouteille. C’était du Pisco. Il mit le goulot à la bouche, après quoi il passa la bouteille à ses compagnons. Angel et Jeremias refusèrent. Hugo ne dédaigna pas le remontant. Là-dessus Perico lui proposa une promenade le long du port. Hugo se dit que, puisque ses deux autres compagnons restaient sur place, les tentes et le bateau seraient bien gardés et suivit Perico. Malgré l’illumination précaire – ça et là une lampe de pétrole posée au seuil d’une maisonnette en bois – son compagnon avait une habileté particulière à éviter les flaques. Hugo l’en félicita.

- C’est que le cheval sent son écurie, lui dit Perico.

- Ah oui, et où se trouve-t-elle donc cette écurie ?

Quelques centaines de mètres plus loin, Perico désigna du doigt une bâtisse en pierre blanche, ornée de lampions, qui avait tout l’air de sortir d’une sorte de Disney tropical:

- La Casa Blanca ! C’est le plus chouette bordel de toute l’Amazonie. Hugo se dit que, puisqu’il était là, autant en profiter pour y jeter un coup d’oeil, question de satisfaire sa curiosité bien sûr, rien de plus, comme il tenta de se convaincre.

Ils entrèrent dans une grande salle. Une vingtaine d’hommes étaient accoudés à un long comptoir. Hugo reconnut parmi eux certains des militaires de l’embarcation voisine. Les serveuses, parmi lesquelles deux fausses blondes aux traits indigènes fort marqués, portaient des minijupes de toutes les couleurs et des blouses serrées qui laissaient à découvert la naissance des seins. Perico et Hugo commandèrent un whisky, lequel leur fut offert gracieusement :

- Cortesía de la casa! dit l’une des serveuses, une vraie noire cette fois, qui s’éclipsa sur un large sourire.

Une musique rythmée se fit entendre derrière eux et ils se retournèrent. A l’autre bout de la salle il y avait un petit podium flanqué de deux haut-parleurs d’où sortait la musique. Au premier étage Hugo vit s’approcher de la balustrade plusieurs femmes et quelques hommes qui paraissaient être sortis des petites pièces qui étaient aménagées là. Les lumières de la grande salle s’éteignirent. Un spot lança un faisceau de couleur orange sur le petit podium. Une jeune femme blonde apparut. Elle était habillée de façon élégante: longue robe noire pourvue d’une fente que, taquine, elle laissa s’ouvrir à chacun de ses mouvements. Elle portait des gants également noirs qui lui arrivaient aux coudes. Elle les déroula lentement, faisant apparaître peu à peu la nudité de ses bras et de ses mains. Elle les déposa sur la tête et les épaules de deux militaires qui s’étaient assis devant le podium. Des sifflets enthousiastes accueillirent le geste. Là-dessus la femme commença à friper sa robe, la soulevant peu à peu jusqu’à laisser s’entrevoir le slip minuscule qui couvrait son sexe. Puis elle joua avec le haut, baissant les bretelles, laissant voir le soutien-gorge. Finalement, d’un petit coup sec, la robe s’étala par terre. La musique s’arrêta. Elle était immobile maintenant, les jambes écartées posées sur la robe, les mains sur les hanches. Une musique lente et sinueuse sortit maintenant des haut-parleurs. La femme se mit à danser en bougeant lentement les hanches de gauche à droite, laissant glisser ses mains sur tout son corps, introduisant ses doigts sous le soutien-gorge et le slip, montrant un plaisir évident aux caresses qu’elle se procurait. Puis, de nouveau, arrêt de la musique. De deux mouvements décidés elle arracha les derniers obstacles à sa nudité. Quelques sifflets d’admiration se firent de nouveau entendre devant le spectacle de son corps athlétique: les petits seins fermes, le mince filet obscur du pubis qui rayait son sexe.

Elle s’approcha alors du public, qui était redevenu silencieux. Elle s’arrêta devant un des militaires, lui prit son béret et le posa sur sa tête. Ensuite elle lui toucha la chemise, dont elle ouvrit, un à un, tous les boutons. Elle se couvrit aussi de sa chemise. Puis elle s’agenouilla devant lui. Le public commença à remuer pour mieux voir. Mais elle ne fit pas ce que certains auraient aimé lui voir faire. Elle ouvrit la ceinture du gars et se l’appropria, jouant à la laisser glisser entre ses jambes et sur son ventre, avant de se ceindre d’elle. Puis elle lui enleva la culotte, ainsi que ses bottines. Tous assistèrent, envoûtés, à cet étrange strip-tease à l’envers qui se termina sur la transformation de la belle élégante en farouche amazone. Mais le spectacle n’était pas fini. La jeune femme sortit de la salle et revint, quelques instants plus tard, armée d’une des mitrailleuses que les soldats avaient laissées à l’entrée et ordonna à tous de se ranger d’un côté, les mains en l’air.

Hugo n’était pas encore revenu de sa surprise lorsqu’il vit que la femme pointait son arme sur sa poitrine :

- Toi, j’ai à te parler… Elle le prit par le bras et sortit avec lui. Dehors elle tira en l’air pour décourager les autres de les suivre et le fit monter dans une jeep. Elle sauta derrière le volant et démarra violemment le véhicule qu’elle dirigea à toute allure en direction de la brousse qui se dressa soudain devant lui, à quelques centaines de mètres à peine du lieu passablement civilisé qu’ils venaient de quitter. Au grand étonnement de Hugo, personne ne les suivit.

***

 

 

Arrivé à une clairière, la jeep s’arrêta.

- Hugo !

- Alors, tu me connais ? La réponse se fit attendre. Le temps que se joignirent leurs lèvres, que les mains avides de Hugo ouvrirent sa soldatesque chemise et explorèrent ses petits seins, si fermes au contact, puis lui arrachèrent sa culotte, sous laquelle l’attendait, sans plus aucun autre obstacle, son sexe dont la vision ne l’avait pas quitté depuis son exhibition à la Casa Blanca. Le temps, le pauvre temps de ses gémissements à elle, culbutée sur son siège rabattu en arrière, le temps du soupir de soulagement de Hugo. Le temps enfin d’un mouvement de main à elle, arrachant sa perruque blonde.

- Susana!

- Oui c’est moi, puis ajoutant devant le regard médusé de Hugo, t’en as l’air tout renversé, c’est ce que tu voulais non?… Puis, sans plus ajouter un mot elle rajusta ses vêtements, releva le siège où ils venaient de jouir ensemble, puis redémarra la voiture. Cela dura encore quelques longues minutes avant que Hugo ne sortît de son silence :

- Tu me dois une explication.

- Tout à l’heure ! Du ton lourd d’autorité dont elle proféra ces trois paroles, Hugo pouvait déduire que ceux-ci qui ne toléraient aucune réplique.

 

 

***

 

A l’approche de la deuxième clairière, Susana ralentit. Ils entrèrent dans un espace aménagé au beau milieu de la forêt vierge. D’autres jeeps encore étaient garées devant la baraque d’où sortait un militaire la main au képi :

- Colonel Buonavoglia, on vous attendait.

- Hugo, toi tu descends avec moi.

Une fois entrés, Susana pria Hugo de s’asseoir. Elle resta debout, question de recevoir dignement les deux bouteilles de bière qu’un soldat venait de lui fourrer dans les mains.

- Tiens, prends-en une, Hugo. Tu auras bien soif, non?

Hugo but en silence au goulot. La bière était encore assez fraîche. On aura dû l’apporter là il y a peu. Devinant ses pensées, Susana lui dit :

- Ici il n’y a pas d’électricité, ni de groupe électrogène. Bien qu’on eût bien pu en installer un. Mais, tu sais, les chelas arrivent en barque et dans un box frigorifique. L’Alto Madre de Dios passe a quelques centaines de mètres d’ici. C’est d’ailleurs de ça que je voulais t’entretenir. Perico et tes autres compagnons t’attendent là dans ton bateau.

Hugo sentit la colère monter en lui :

- Mais alors, tout ça, c’est une combine. Et Perico est dans le coup !

- Oui et non. Nous l’avons un peu contraint, le pauvre, mais lorsqu’il a vu la récompense, il est devenu très compréhensif à notre égard.

- Mais vous l’avez acheté, ma fois ! Susana, tu me dégoûtes.

- Tu changeras bien d’avis, lorsque tu comprendras que nous agissons pour ton bien.

- Nous! Nous! Et qui êtes-vous en fin de compte? Et qu’ai-je à foutre de vos histoires?

- Tu es le premier concerné, Hugo, ça aussi tu le verras bientôt. Et de ce qui est d’être une victime, avoue que jusqu’ici tu n’as pas eu à te plaindre… Hugo rougit et se tut. Susana reprit:

- Mais soyons concrets maintenant, d’ici peu tu repartiras en bateau, à la recherche de notre père. Là où il est, il t’attend, avec impatience même. A partir de maintenant je ne te suivrai plus. Ce que, comme tu as dû t’en rendre compte, j’ai fait jusqu’ici. La vérité est que ça te nuirait dans tes recherches. Vous devrez vous débrouiller seuls, toi et ton Machiguenga. Vous irez donc librement. Une fois que tu l’auras trouvé, nous reparlerons.

 

 

 

 

 

6

 

 

 

 

Il y a deux heures que Hugo était reparti dans l’embarcation de Perico et aucune parole n’avait encore été prononcée, ni par lui, ni par Perico, ni par Jeremias, ni par Angel. Ce dernier était tout occupé à sonder l’eau peu profonde de l’Alto Madre de Dios, sautant parfois, machete en main, par-dessus bord, pour couper les branches et les lianes qui empêchaient le bateau de continuer. Perico se montrait surtout préoccupé par son moteur que les restes de bois et de verdure qui flottaient dans l’eau risquaient de bloquer. Ce fut Jeremias qui finalement rompit le silence. Il s’adressa à Hugo:

- Je crois que le moment est venu de sortir la toile de ma sœur.

- Qu’en penses-tu, Angel ?

Angel, enfoncé jusqu’à mi-cuisse dans l’eau, signifia son accord d’un signe de tête. Hugo sortit la toile de l’emballage en papier dans lequel il l’avait enveloppée. Perico arrêta son moteur. Angel les rejoignit à bord. Lorsque Hugo avait déployé le précieux cadeau de Suibiri, Angel se pencha sur les lignes, posant son index sur un de leurs croisements, puis fermant les yeux, il dit d’une voix lente:

- Ma femme a bien rêvé notre voyage lorsqu’elle a tracé ces lignes. Ici – il arrêta son doigt sur une croix, où débouchait une des lignes du labyrinthe – se trouvait la femme. Elle t’as envoûté de ses charmes. Malgré leur caractère maléfique ils t’ont permis de faire un pas de plus vers ta vérité.

- Et Giovanni Buonavoglia ?

- Lui aussi se trouve plus près de nous maintenant. Là où il est, il fait humide et, continua-t-il, je le vois en danger, malade… ou menacé de mort, je ne peux pas le dire en ce moment avec certitude… mais, lorsque tu le verras, Hugo, je crois bien que tu seras à même de comprendre toutes ces choses étranges qui lui sont arrivées et qui, d’une certaine façon, t’arriveront à ton tour.

Il s’arrêta. Sa respiration était devenue lourde. Il regarda autour de lui comme pour se réorienter. Puis il reprit:

- D’ici peu, à quelques dizaines de kilomètres, ce bateau ne nous servira plus dans nos recherches. Nous aurons à continuer à pied. Je vous conseille de mettre vos chaussures de marche et de réunir vos affaires. Il faudra aussi emmener des vêtements chauds qui nous abriteront contre la pluie et surtout aussi les cordes.

Une heure plus tard ils hissèrent le bateau sur la rive, le couvrirent de bâches et le calèrent entre deux arbres. Chaussés de bottes et sac au-dos accrochés aux épaules, ils se mirent en route ensuite, suivant une piste à peine perceptible, mais qui – pour Angel ça ne paraissait faire aucun doute – menait dans la bonne direction.

- Où allons-nous, Angel ?

- A Palotoa Tepa, c’est le village d’où je suis issu. Si nous maintenons un bon rythme, nous y serons avant la nuit.

Et c’était bien évident qu’ils étaient entrés maintenant dans le domaine de Angel, qui évolua aisément entre les arbres et les buissons, maniant la machette comme un majordome qui ouvrirait le passage à son maître, dans le cas présent, ses trois maîtres qui, soufflants et haletants, n’en avaient nullement l’allure. Heureusement que ce n’était que le premier jour de marche, ce qui fait que, vers la tombée de la nuit, les voyageurs arrivèrent, trois d’entre eux fourbus, mais bien contents d’être accueillis, au village Machiguenga.

A leur arrivée, les villageois ne firent aucunement preuve de l’enthousiasme attendu. Pas d’enfants pour les accueillir, pas de femmes souriantes, ni d’hommes curieux au seuil de leurs cabanes. Angel se précipita dans une de celles-ci. Il en sortit avec deux personnes de petite taille qu’il présenta à ses compagnons :

- Mon frère Jano et sa femme Grenci. Jano, vêtu seulement d’un short sale, proféra quelques paroles de bienvenue à leur adresse, tandis que Grenci se contenta d’un sourire triste, contractant ses lèvres sous l’anneau qui trouait ses narines. Ensuite ils se mirent à discuter avec Angel. Celui-ci les écouta, les traits graves, puis s’adressa de nouveau à ses compagnons de voyage:

- La même catastrophe semble se répéter pour mon peuple. Du temps des Espagnols, il y avait la recherche de l’Eldorado, puis à l’époque de la République, c’était la sève rouge de nos arbres qui suscita l’avidité, et maintenant il y a ça. Il entra dans la cabane et en sortit avec une affiche où on voyait un puits de pétrole surmonté d’une tour, flanqué, en lettres rouges, du mot CAMISEA. Mon peuple devra de nouveau déménager, se cantonner dans un territoire de plus en plus réduit, pour terminer dans l’esclavage d’une grande entreprise qui ne lui rapportera rien que quelques billets aussitôt dévalués, tandis que notre vraie richesse, nos terres que nous parcourons jour après jour, à la suite du soleil que nous adorons, nous sera ôtée.

Après cette déclaration, tous gardèrent le silence. Jano fit signe d’entrer :

- Nous passerons la nuit ici, dit Angel, puis demain Jano et Grenci nous guideront vers les pyramides.

Hugo eut encore vaguement l’intention de lui demander de quelles pyramides il s’agissait, mais l’air grave de Angel et la fatigue qu’il sentait monter en lui, l’en dissuadèrent. Demain il y aurait assez de temps encore pour des explications.

 

***

 

Les pyramides avaient déçu. D’abord le chemin qui y menait avait été pénible à parcourir. Comme les eaux étaient basses, ils avaient dû marcher tout le temps le long des rives avec toutes leurs affaires sur le dos. Après plusieurs heures de marche forcée, au rythme éreintant de leurs guides Machiguenga, avait commencé  l’ascension. D’abord dans la boue et dans la chaleur humide, assaillis de taons et de moucherons de toutes sortes. Vers la fin de l’après-midi le terrain changea de nature. C’était de la pierre de rocher, couverte de végétation qui, au fur et à mesure qu’ils s’élevèrent, montrait de plus en plus de taches de rocs, pour se dénuder complètement à la vue de la cime, quelques centaines de mètres plus haut. Et c’était cela donc les pyramides: une structure rocheuse régulière, produit de la nature, que les tribus de la région devaient attribuer à quelques mythiques Incas.

Devant la moue de déception de Hugo, qui s’était assis, aussitôt le sommet de la pyramide atteint, Jano et Angel lui firent signe de se relever et de les suivre. Hugo se leva sans enthousiasme. Devant lui s’étendait une plaine verte et touffue, la ceja de selva, comparable au paysage que montraient les photos de Machu Picchu, faite de rochers et de hautes collines revêtues d’arbres et d’arbustes, ce qui lui donnait son caractère verdoyant. Il vit en bas une longue ligne qui s’insinuait entre les inégalités du paysage. Ici aussi une rivière, sans doute un des nombreux affluents de l’Alto Madre de Dios, semblait avoir forgé le relief. Vers la fin la rivière se réduisit à un mince filet surgi du flanc d’une montagne affublée d’un double sommet que Hugo estima à une centaine de kilomètres de là à vol d’oiseau. Le soleil jeta une ultime lueur jaune sur la montagne avant de disparaître. Jano requit de nouveau son attention. Son bras, avec insistance, désigna une pierre plate, puis une autre, puis plusieurs autres encore, qui se suivaient, formant comme un sentier pavé dans les hautes herbes de ce flanc de la pyramide:

- Le chemin de l’Inca, dit Angel, nous allons le suivre jusqu’à la Montagne au deux pics. En bas il y a un endroit dégagé. Si nous voulons l’atteindre avant la nuit, il faudra faire vite.

 

 

***

 

 

Ils avaient suivi les pierres plates de l’ancienne route des Incas, jusqu’à ce que la végétation les recouvrît tout à fait. En bas c’était de nouveau la forêt tropicale. La nuit noire qui s’était installée entre-temps, les dissuada de continuer leur route. Jano les avertit qu’à une dizaine de kilomètres se trouvait la rivière qui les mènerait en amont vers la montagne, mais qu’il valait mieux passer la nuit ici, où ils étaient à l’abri des caïmans qui pouvaient se cacher sur les rives. Là-dessus ils firent un petit feu qui leur permit de préparer leur portion de riz et de bananes vertes et ils dressèrent la tente dans laquelle se faufilèrent Hugo et Perico. Jano, Angel et Grenci préféraient dormir dehors sous leur moustiquaire.

Hugo n’attendit pas que Perico se faufilât dans son sac de couchage pour lui adresser la parole :

- Alors, Perico, tu vas m’expliquer enfin ce que signifie cette mascarade que tu m’as jouée à Puerto Maldonado.

- Aucune mascarade, amigo, je n’ai fait que suivre les ordres.

- Celles de la nana?

- Non, celles de Gianni Buonavoglia.

- Tu sais au moins qu’elle est sa fille.

- Bien sûr que je le sais, vu que c’est elle qui m’a remis les ordres de Gianni.

- En fait, Gianni, d’où est-ce que tu le connais ?

- De Pucallpa. Il a eu un bar resto là-bas pendant quelque temps et je venais souvent y boire un verre, surtout qu’il cuisinait des pâtes excellentes. Alors, tu vois, on est devenu copains…

- Et elle ?

- Elle a habité quelques mois avec lui. Elle est bougrement jolie, non?

- Elle t’a emberlificoté.

- Pas plus que toi…

- Tu savais qu’elle était officier militaire?

- Figure-toi que non, mais maintenant bien sûr, face à l’évidence…

- Et pourquoi tu m’as emmené dans cette maison de putes?

- Parce que c’était la volonté de Gianni.

- Pourquoi, Bon Dieu?

- Je crois qu’il a beaucoup d’affection pour toi… C’est un peu comme un père qui emmènerait son fils au bordel pour le déniaiser. Je crois qu’on appelle ça aujourd’hui l’éducation sexuelle, non?

- Et elle, l’as-tu reconnue quand elle faisait son numéro.

- La vérité c’est que je ne me suis rendu compte qu’à la fin…

- Lorsqu’elle a sorti sa mitraillette ?

- Non, lorsqu’elle était à poil.

Un long silence suivit cette dernière remarque. Hugo ne semblait pas trop apprécier. Puis, une dernière tentative de dialogue de sa part se termina par cette question quasiment hurlée :

- Et il te paye bien au moins, pour la mise en œuvre de ce foutu grenouillage ?

- Il me paiera… quand nous serons arrivés.

 

***

 

 

Lorsque, en pleine nuit, Hugo se réveilla, il entendit un ronronnement qui s’éloignait. Perico se tenait à l’entrée de la tente:

- Un hélicoptère!

- Ici? Pour quoi faire?

- Transporter quelque chose, je suppose.

- De la drogue ?

- Qui sait ?

Hugo sentit qu’il ne fallait pas trop insister. Perico paraissait savoir des choses que lui devrait découvrir par lui-même. Il risqua une dernière question:

- Et que dis-tu de notre sécurité ?

- Tu ne t’es quand-même pas imaginé que tu t’étais embarqué pour une excursion touristique ?

- Non mais j’aimerais savoir où nous en sommes ?

- En ce moment nous sommes logés à la même enseigne. Cette région m’est aussi inconnue qu’à toi. Seuls Jano et Grenci la connaissent un peu et eux non plus ne semblent pas rassurés du tout.

- Que craignent-ils ?

- Les Arakmbut, les hommes du fleuve et de la montagne. A partir de demain nous entrerons dans leur territoire. Bien qu’ils aient déjà été en contact avec le monde moderne – ils lavent de l’or dans la rivière contre quelques soles ou des outils ou ustensiles -, ils sont très farouches et considèrent la plupart des autres tribus comme ennemies.

- Et l’hélicoptère, c’est pour le transport de l’or?

- Je ne le crois pas. D’habitude ils vendent leur or à des acheteurs individuels qui viennent s’approvisionner sur place dans un des méandres du fleuve où les Arakmbut se réunissent pour laver les pépites qu’ils ont séparées.

- Perico !

- Oui ?

- On fait la paix ?

- Bien sûr.

- Tu me jures que tu resteras loyal envers moi ?

- Tout ce que je fais, je le fais pour Giovanni Buonavoglia, et tu verras que ça ne t’apportera que des avantages.

- Bien, Perico, je te fais confiance… Bonne nuit !

- Oui, bonne nuit! Profitons des quelques heures de sommeil qui nous restent. La journée de demain risque d’être encore plus dure que celle d’aujourd’hui.

 

***

 

 

Toute la journée ils la passèrent à éviter les broussailles qui longeaient l’Alto Karene. Le nom du fleuve, Hugo l’apprit de Jano qui connaissait la région grâce aux indications du père dominicain qui venait tous les dimanches lire la messe à Palotoa. Dans sa mission ils recevaient de temps en temps des jeunes Arakmbut auxquels ils enseignaient les rudiments de la langue castillane, tout en les familiarisant avec la religion catholique. A un moment donné il fit signe à ses compagnons de s’approcher. A travers les ronces et les lianes apparut une construction de pierre:

- Une bâtisse des Arakmbuts? demanda Hugo.

- Non, regarde, dit Jano, et il montra les niches trapézoïdales qui abritaient des débris de cruches et de poteries.

Perico s’approcha et prit un des débris qu’il tendit à Hugo:

- Tu vois la forme du cou de ce gobelet, c’était probablement un quero inca.

- Les Incas sont donc venus ici ?

- Il ne faut pas en douter et la terre aplatie qui longe la rive n’est rien d’autre que la continuation du chemin de pierre que nous avons rencontré lors de la descente de la pyramide.

- Les Arakmbut leur étaient-ils soumis ?

- Oui et non, les Arakmbut ne se sont jamais soumis à personne. Jano interrompit l’explication qu’il se préparait à donner, car Angel lui avait fait signe…. Attention, ils sont ici. Restez calmes et laissez-moi faire.

 

En effet, tout à coup ils étaient là, lances en main, la taille entourée d’une toile rouge comme la peinture dont ils avaient enduits leurs visages. Hugo vit qu’ils avaient aussi la tête couverte de plumes rouges. Jano s’approcha d’eux. Il prononça des sons gutturaux qu’il accompagna de grands gestes. Les Arakmbut baissèrent leurs lances. Ils firent un geste en direction d’Angel. Jano semblait faire les présentations. Ils hochèrent la tête d’une façon qui paraissait exprimer la satisfaction. Là-dessus ils désignèrent les autres membres de l’expédition. Goya les présenta de la même façon. Là-dessus les Arakmbut firent signe de les suivre en direction de la forêt. Jano fit à son tour signe de les suivre.

Les hommes rouges les emmenèrent vers un espace ouvert où s’était creusé une mare, reste probable d’une des inondations que devait causer chaque année l’Alto Karene à l’époque des crues. Elle était entourée de sables. Tout autour il y avait des huttes, dans l’une d’elle pétaradait un générateur qui actionnait une tuyauterie d’où sortit l’eau de la mare propulsée à haute pression sur un tas composé de sable et de cailloux. Un homme ramassait le sable noirci et le mettait dans des seaux. Un autre y ajoutait un produit liquide et déposait le seau près d’une dizaine d’autres d’où se dégageait une fumée malodorante.

- C’est du mercure, dit Perico, ils l’utilisent pour séparer l’or de la terre.

- Et ils travaillent ainsi les mains nues, s’inquiéta Hugo.

- Oui, c’est cancérigène, mais que veux-tu? Les marchands intermédiaires n’auront pas de quoi investir dans la sécurité de leurs ouvriers.

- Mais c’est une horrible exploitation, s’écria Hugo.

- Ici c’est la selva. Ici tout le monde exploite tout le monde.

Les Arakmbut leur firent signe d’entrer dans une des cases. Jano et Grenci restèrent dehors devant le seuil et entamèrent une longue discussion avec leurs hôtes. Après un temps Grenci revint dans la case et demanda à Angel de sortir. A la surprise du Machiguenga un des hommes peints en rouge parlait l’arawak qui était la langue de son peuple. Il revint à son tour dans la case et demanda à tous de le suivre :

- Les Arakmbut que nous avons rencontrés sont des jeunes hommes en quête d’une femme. Ils se sont transformés en oiseau afin de communiquer avec les esprits. La teinture rouge, issue de l’achiote, ils se la sont appliquée comme moyen d’attraction pour les femmes. Lorsque Jano leur a dit que j’avais des dons de voyant ils m’ont demandé de les accompagner pour faciliter la communication avec le monde invisible. Ils veulent que les esprits les aident à obtenir une femme pour l’emmener dans leur propre village. Il doit y avoir pénurie, je suppose. Alors je leur ai dit que j’étais d’accord à condition que vous puissiez aller avec nous.

- Allons-y donc ! La curiosité s’était emparée de Hugo et comme ni Perico, ni Jano ne semblaient y voir d’inconvénient, il donna l’ordre à tous de suivre les hommes-oiseaux Arakmbut.

 

***

 

 

En guise de village il y avait là une dizaine de cases regroupées autour d’une place centrale occupée en son centre par un arbre. Devant le seuil de chaque case étaient assis des hommes, accompagnés de femmes et d’enfants. Hugo et ses compagnons prirent place parmi eux. Les Arakmbut quant à eux, entrèrent dans le cercle en chantant et dansant. Ils levèrent le plus haut possible leurs jambes rougies à l’achiote. Du public sortirent des cris d’approbation. Quelques jeunes filles se levèrent et tentèrent de traverser le centre en rompant le cercle formé par les danseurs. Ceux-ci tendirent leurs jambes de façon à les faire trébucher. Après un temps toutes les jeunes filles s’étaient regroupées au milieu du cercle formé par les hommes-oiseaux qui faisaient des prouesses de saut en hauteur autour d’elles pour les convaincre de la valeur de chacun d’eux. Ce petit jeu se poursuivit tout un temps à la satisfaction de tous, comme il paraissait, lorsque tout à coup chants et danses s’arrêtèrent. Une discussion embrouillée entre les hommes rouges et les villageois s’ensuivit.

- Les choses risquent de se gâter dit Jano. Un des Arakmbut a reconnu parmi les filles quelqu’un de son village à lui et il exige qu’on la renvoie dans son propre village. Ce qui me paraît justifié d’ailleurs car tant qu’une fille n’a pas été reconnue comme femme d’un homme d’un clan différent, elle ne peut pas aller vivre avec lui.

 

Angel se leva alors et se dirigea vers l’Arakmbut qui connaissait sa langue. Celui-ci leva la main et parla aux villageois qui firent des signes précipités en direction d’un des leurs, un homme âgé. Lorsque celui-ci se leva à son tour, le silence complet s’installa. Il fit signe à Angel de le suivre et ils entrèrent tous les deux dans une case.

- C’est un shaman, expliqua Jano, et il demande à Angel de consulter ensemble les esprits. Ils vont prendre de l’ayahuasca, un hallucinogène assez fort que les sorciers distillent d’une liane sacrée et après leur voyage commun au monde des esprits ils rendront leur verdict.

- Et vont-ils également communiquer leurs visions à nous, demanda Hugo qui était devenu de plus en plus curieux.

- Je demanderai à Angel, probablement qu’il le fera, dit Jano.

 

***

 

 

La nuit était noire, c’est-à-dire tout éclairée de ses mille et une étoiles, lorsque Angel et le shaman sortirent de leur case. On avait fait un feu, dont les braises dégageaient une agréable chaleur. Le shaman prit place près du feu. Les hommes qui l’avaient attendu, étendus sur leurs nattes, s’approchèrent de lui. Les femmes et les enfants restaient à l’écart mais ne tendirent pas moins les oreilles, curieux du récit que leur ferait le shaman. Celui-ci sortit un brin de tabac d’un petit étui en écorce qui pendait à sa ceinture et le fourra dans une pipe difforme, creusée dans un morceau de bois de liane. Il l’approcha d’une mince branche qu’il avait cueillie du feu et commença à inhaler la fumée tout en paraissant en même temps ruminer ses pensées. Ensuite il parla plus ou moins en ces termes, car le récit tel que Hugo l’écouta par après était la version d’Angel. Mais ce dernier omit d’expliquer les nombreuses réactions des Arakmbut, qui réagirent fréquemment en manifestant leur approbation ou étonnement et n’hésitèrent pas ajouter leurs commentaires, ce qui faisait présumer que le récit qu’il leur conta leur était probablement déjà connu, mais que la variante qu’il leur donna cette nuit, était le véritable objet de leur intérêt. D’autre part, Angel ne devait pas non plus être étranger au message. C’est que, dans leurs rêves hallucinés, les deux voyants étaient entrés en communication, leurs âmes flottant, comme l’avait expliqué Angel, dans le même monde invisible où ils avaient à plusieurs reprises rencontré les mêmes images et partagé les mêmes visions. Mais voici la version d’Angel:

« Un jour les animaux visitèrent le village des hommes. Les tapirs, les pécaris, et même les plus féroces, tels que le jaguar, se montraient dociles et soumis et se laissèrent attraper sans s’enfuir ni offrir de résistance. Alors vinrent les Taka, des gens bien belliqueux, mais cette fois-là ils vinrent en amis. Ils avaient vu le feu qui inondait toutes les rives, remontant du fleuve vers ses sources, feu qui allait arriver bientôt au village et dévorerait tout avec ses flammes. Et la chair des animaux devint amère comme le tabac, et l’eau devint également amère comme l’ayahuasca. Le feu était arrivé tout prêt et une pluie de sang s’abattit sur eux. Ils virent alors la fumée du brouillard qui montait du fleuve et la même fumée apparut au-dessus des montagnes. Et de la fumée sortit une forme rouge. C’était une sorte de perroquet qui tenait en son bec un morceau de fruit, également de couleur rouge. C’était le fruit de l’arbre Wanamey. Il survola le village et chaque fois qu’il voyait une jeune fille, il descendit un peu et la frôla de ses ailes. Les Arakmbut y virent un message et consultèrent leur shaman. Celui-ci leur dit d’aller chercher une jeune fille et de la coucher sur le sol, étendue sur le dos, jambes écartées. L’oiseau s’approcha alors d’elle et approcha son bec de son sexe. Mais comme la fille n’était plus vierge, il s’éleva de nouveau vers le ciel en tenant ferme le morceau de fruit dans son bec. Ils amenèrent une deuxième fille et le même manège se répéta. Et ainsi de suite. Ce ne fut que quand une fille d’un autre clan s’étendit par terre que l’oiseau descendit pour de bon et lâcha le morceau de fruit qui tomba sur son sexe. Après quelques moments une petite plante brouta de ses lèvres vaginales. La plante commença à croître et devint un arbre.

A ce moment l’inondation de feu avait atteint le village et les flammes s’approchèrent dangereusement. Les Arakmbut appelèrent l’arbre Wanamey, ce qui veut dire           « Sauve nos gens » et ils lui demandèrent s’il pouvait descendre jusqu’à eux. Et l’arbre descendit et ils se dirent entre eux : «Comme il risque de pousser aussi haut que le ciel, il nous faudra monter à l’arbre». Tous les hommes grimpèrent sur son tronc et aussi toutes les femmes. Mais les femmes ne parvinrent pas à s’accrocher à ses branches et moururent englouties par les flammes. Une seule femme parvint à se sauver. Son frère qui était installé sur une branche lui avait tendu la main et la tira vers lui. Il s’inclina aussi vers une autre fille, car il avait envie d’elle et voulait la prendre avec lui. Mais au moment où elle s’était agrippée à son bras, le feu l’atteignit et le brûla. Surpris par la douleur il la lâcha et elle retomba dans les flammes. Comme il n’y eut pas d’autres femmes, l’homme eut des relations avec sa sœur.

Le feu s’éleva de plus en plus autour de l’arbre et l’arbre se vit obligé de pousser de plus en plus haut pour y échapper et ce jusqu’à ce qu’il restât hors d’atteinte des flammes et de la fumée. L’arbre produisit tout ce dont les hommes réfugiés dans ses branches avaient besoin. Lorsque quelqu’un avait faim, l’arbre lui donna des bananes, de la yuca, de la canne à sucre et lorsqu’ils avaient soif, il leur procura de l’eau. Quand les Arakmbut étaient fatigués, l’arbre leur désigna un endroit et un lit apparut entre les branches. Beaucoup d’animaux étaient également montés à l’arbre. Toutes sortes de serpents, des jaguars, des pécaris et des tapirs. Lorsqu’un Arakmbut crut qu’un serpent allait le mordre, il le saisit et tenta de le jeter hors de l’arbre. Alors Wanamey l’immobilisa dans ses branches et permit au serpent de se sauver. Il lui dit : « ici aucun animal n’est dangereux. Et les Arakmbut comprirent et n’entreprirent plus rien contre les animaux.

A un certain moment les Arakmbut s’aperçurent que le feu n’arrivait plus jusqu’au tronc. C’est qu’un anaconda rodait à quelques pas de l’arbre. Le serpent s’était glissé autour de lui et il avait formé une mare circulaire d’eau où nageaient de petites carpes et le feu s’arrêta. Mais au même instant tout devint obscur. Une nuit noire s’installa, sans lune ni étoiles, et les Arakmbut ne pouvaient plus rien voir. Après trois mois ils entendirent le chant d’un grillon et un oiseau chanta « Nès!Nès!… le jour arrive » et les gens se dirent que tout comme l’autre oiseau cet oiseau essayait de nouveau de leur donner un conseil. Peu à peu le jour arriva. Les feuilles de Wanamey devinrent de plus en plus claires et lorsque le jour s’était fait complètement, ils virent que les feuilles étaient de différentes couleurs: noires, jaunes, rouges… Et il apparut que les feuilles étaient en fait des oiseaux. Les feuilles vertes étaient des perroquets verts et les bleus et les rouges des perroquets bleus ou rouges. Les Arakmbut pouvaient enfin voir tous les animaux installés parmi eux dans l’arbre. Et les perroquets commencèrent à crier et tous les autres animaux les imitèrent. C’était un fameux boucan! Et même les pécaris se firent entendre, suspendus aux racines qui poussaient sur les côtés du tronc en direction du sol. En regardant les pécaris les gens se demandaient s’ils ne pouvaient pas retourner sur la terre ferme. Ils demandèrent à l’arbre de descendre un peu. Ce qu’il fit. Les gens jetèrent alors une branche. Mais celle-ci disparut dans la boue. Plus tard ils lancèrent une deuxième branche et cette fois-ci ils virent qu’une pointe émergeait et ils se dirent que la terre commençait peu à peu à s’endurcir. Ils jetèrent une troisième branche et celle-ci resta à moitié visible sur la boue. Les gens attendirent encore un peu puis laissèrent tomber une dernière branche et ils constatèrent que la terre était enfin devenue ferme. Mais elle n’était ferme qu’autour de l’arbre. Car lorsque les gens demandèrent à l’arbre de descendre tout à fait, ils s’enfoncèrent dans la boue et tous moururent. Seuls le frère et la sœur, qui étaient restés dans l’arbre, survécurent. Mais ils furent à l’origine de toute mort parmi les Arakmbut. Lorsque eux aussi descendirent enfin de l’arbre, celui-ci disparut sous terre pour un long voyage vers le bas. Il ne remontera qu’à la fin du monde pour sauver les Arakmbut.

Le frère et la sœur restèrent sur la terre ferme avec leurs enfants. Ils avaient faim et froid et n’avaient pas de feu. Arriva alors des montagnes le picvert Manco Inca. Ils lui demandèrent s’il savait où il y avait du feu. L’oiseau leur répondit qu’il en avait vu dans la case du malin génie Toto. Alors ils lui supplièrent s’il ne voulait pas voler le feu pour eux. En les voyant tout frissonnants et affamés, le picvert prit pitié d’eux et s’envola vers la case de Toto. Arrivé là, il dit à ce dernier «le monde entier est brûlé» ce qui surprit grandement le malin génie qui eut un moment de distraction. Le picvert en profita pour prendre le pieu ardent qui engendre le feu, dans son bec et s’enfuit en direction du frère et de la sœur. Il se posa sur une branche qui se trouvait un peu au-dessus du frère et de là jeta le pieu ardent sur le dos de l’homme où il ricocha avant de tomber sur le sol où il prit feu.

Ensuite ils voulurent de l’eau, car l’eau avait disparu avec l’arbre Wanamey. Une libellule arriva alors et leur dit : « partout où je pose ma queue il y a de l’eau qui  surgit ». Sur ce elle pissa sur le sol et elle frotta sa queue dans l’urine. Et partout où elle passa apparut l’eau et les rivières, les mares et les lacs…. »

 

 

***

 

 

Hugo et ses compagnons avaient écouté attentivement le long récit d’Angel sans faire aucun commentaire et n’osaient pas briser le silence que celui-ci avait laissé après sa dernière phrase prononcée de manière hésitante. Ils étaient installés dans leur camp, plusieurs dizaines de kilomètres déjà en amont de l’endroit où ils avaient étés surpris par les Arakmbut. Ceux-ci les avaient laissés partir, après que leur problème s’était résolu, grâce entre autres à l’intervention de Angel, qui s’était entendu avec leur shaman pour laisser partir la fille avec les hommes de son clan. Ensuite une demande en mariage en bonne et due forme d’un des leurs avait été acceptée par le clan voisin. Hugo s’était fait la réflexion que chez les soi-disant sauvages d’Amazonie tout conflit pouvait trouver son règlement, du moment qu’on y mettait les formes. Cette pensée le transposa un instant devant la grisaille de l’ordinateur de Scribouille, confronté on line avec les procédés mesquinement civilisés d’un président américain en quête de prétextes pour une guerre tribale à sa façon.

 

 

***

 

 

De nouveau Angel fixa Hugo sans vraiment paraître le voir; la façon de regarder dont il avait la coutume chaque fois qu’il était visité par des visions. Lorsqu’il brisa enfin le silence, c’était pour lui dire:

- Ce récit vaut aussi pour toi…

- Et pour nous, reprirent, presque à l’unisson Jano et Jeremias.

- Chez les Shipibo l’arbre de la vie s’appelle Huito, dit Jeremias.

- Et chez les Machiguenga, ajouta Angel, nous avons l’arbre de feu Pachacama qui après voir créé les espèces et leurs formes d’agir entre elles, termine empalé sur l’arbre de la fin du monde.

- La fin du monde, est-ce cela le message?… Sur cette réflexion, faite à haute voix, l’enchantement se brisa et Angel regarda Hugo maintenant de son regard de tous les jours.

- La fin du monde ou le début du monde, qu’importe. Le frère a connu la sœur maritalement et la mort s’est abattue sur son peuple.

- Mais aussi la survie, s’empressa Hugo d’ajouter.

- Oui, car c’était pour lui l’unique façon de sauver son peuple. L’arbre de la fin du monde est aussi l’arbre sauveur.

- Mais qu’ai-je à voir moi avec cette histoire d’inceste pour la bonne cause?

- L’homme que tu recherches est très malade maintenant. Pendant que j’errais dans le monde invisible, je l’ai rencontré. Il étouffait dans la fumée du lac et les oiseaux qui circulaient au-dessus de lui, haut dans le ciel, étaient des vautours.

- Angel, j’ai peur, crois-tu qu’il est sage de continuer notre périple? Le regard d’Angel devint plus doux, amical presque:

- Demain nous continuerons notre route jusqu’aux montagnes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

7

 

 

 

 

Cette nuit Hugo rêva qu’il était redevenu Scribouille. La page blanche du document Word était recouverte de signes. Il rapprocha ses yeux fatigués de l’écran, et vit qu’au lieu de lettres, c’étaient les lignes du tapis de Suibiri qui s’y étaient introduites, telles des vaines, tel le labyrinthe de cours d’eau et d’affluents qui se creusait dans le delta d’un fleuve, telles les branches feuillues de l’arbre Wanamey avec les couleurs en moins. Et au lieu de se transformer en oiseaux, les feuilles devinrent de petites croix. S’agrippant à celles-ci, Scribouille parvint à grimper dans l’arbre. Il monta et, à sa surprise, vit Susana, perchée sur une branche. Elle était accroupie et portait une courte jupe rouge, ce qui lui permettait de voir son entre-jambe qu’aucune pièce de sous-vêtement ne recouvrait. Susana, bien consciente de la vue qu’elle lui prodiguait, le regarda de ses yeux moqueurs et provocants. Elle ajouta ensuite le geste au regard et s’ouvrit devant ses yeux incrédules. Ce qu’il vit là, entre ses lèvres vaginales, était vraiment incroyable. Le bouton du clitoris, replié dans son petit nid de chair, se gonfla brusquement jusqu’à prendre forme humaine: un homme, nu, le crane rasé, un homme d’un certain âge, tout enduit d’une matière dorée, qui se dressa puis se courba, prêt à plonger dans l’orifice que les doigts de Susana avaient creusé sous lui. Celui-ci entre-temps s’était transformé en un lac, miroitant des milles éclats que faisait luire sur sa surface un soleil qui paraissait émerger de ses eaux.

A ce moment un bruit de moteur croisa la rêverie de Hugo. C’était de nouveau l’hélicoptère. Mais cette fois il ne se contenta pas de survoler le camp, mais se posa dans une clairière, située à quelques centaines de mètres de là. Des hommes armés de mitrailleuses en sortirent et se dirigèrent vers le camp. Hugo se réveilla. Il était trempé de sueur.

- Perico, l’hélicoptère vient d’atterrir. Nous devons nous enfuir, vite.

- Calme-toi, Hugo!… Perico était penché au-dessus de lui… Ce sont des militaires envoyés par Susana pour nous couvrir pendant que nous gravissons la montagne. Là-derrière se trouve le lac où, à ce qu’il paraît, Paititi serait engloutie. En tout cas c’est là que doit nicher Giovanni. D’ici vingt-quatre heures nous serons fixés. Allons! Il faut démonter les tentes et partir.

 

 

***

 

C’était une petite colonne qui serpentait aux limites de la verdure de la forêt amazonienne. Jano gardait la tête, flanqué de deux personnages en battle-dress. Perico et Hugo suivaient, Angel, Jeremias et Grenci venaient ensuite, suivis de l’arrière garde composée de deux autres militaires. Deux hélicoptères les survolaient en faisant des rondes aller-retour des deux pics de montagne jusqu’à eux et vice-versa. Le chemin en zigzag aux parties intermittentes constituées de marches taillées à même le roc, qu’ils trouvèrent à leur disposition, leur facilitait grandement l’ascension. Hugo se rappela le picvert au nom Inca qui avait apporté le feu au frère et à la sœur du récit Arakmbut. S’adressant à Perico, dont les connaissances sur l’histoire du Pérou ancien l’avaient surpris à plusieurs reprises déjà, il lui dit en montrant les marches de pierre :

- Encore un souvenir légué par les Incas, non? De même que dans l’histoire du shaman.

- Manco Inca était un des tout derniers empereurs de l’Empire Inca. Le conquistador Pizarro l’avait mis sur le trône en lui faisant miroiter de fausses gloires. Mais lorsque Manco vit comment la soldatesque espagnole violait les vierges sacrées et se mettait à dérober l’or du temple de Coricancha, il s’est rebellé et depuis les hauteurs de Sacsayhuaman, l’édifice sacré de l’eau qui surplombe Cusco, il les a attaqués en leur lançant une pluie de flèches enflammées. Les espagnols ont fait alors le siège de Sacsayhuaman. Après avoir résisté pendant une demi-année, il s’est retiré avec ses troupes dans la vallée de l’Urubamba. On dit que de là, en suivant le chemin de l’Inca, il aurait continué jusqu’à Machu Picchu, en ceja de selva, où il aurait laissé les vierges sacrées en sécurité. Ensuite, probablement pour cacher les objets rituels qu’il aura transporté avec lui, il s’est enfoncé dans la selva, construisant des chemins comme celui que nous empruntons en ce moment-même. En arrivant, il se serait allié aux peuples sauvages qui vivaient ici, entre autres les ancêtres des Arakmbuts. A ce qu’il paraît c‘est lui qui leur aurait appris à cultiver le maïs et à préparer la chicha et aurait introduit auprès d’eux la feuille de coca qui était la plante rituelle par excellence pour les Incas.

- Mais les Arakmbuts qu’on a vus ne cultivent pas la feuille de coca.

- Non, mais ceux d’en haut, oui!

- C’est pour ça que les militaires sont ici ?

- Oui, mais pas parce que la culture est interdite.

- Ils veulent en profiter eux-mêmes ?

- S’ils en voient l’occasion, sans doute. Mais il y en a d’autres qui sont sur l’affaire ?

- Des maffias ?

- Peut-être, mais aussi des groupes qui ont des desseins politiques.

- D’où l’intérêt de David et de Susana, pas vrai? Et Giovanni, il est trafiquant alors?

- Je ne le crois pas, mais nous verrons d’ici peu ce qu’il en est vraiment.

 

 

***

 

 

 

Ils étaient arrivés au sommet maintenant. Devant les yeux de Hugo s’étendait un plateau, entouré de montagnes. Il était recouvert des brumes qui s’élevaient d’une lagune qui devait s’étendre sur une trentaine de kilomètres carrés. Du sommet un escalier de pierre parfaitement entretenu descendait jusqu’à une sorte de porte en forme de trapèze. Devant la porte était regroupée une vingtaine d’indiens habillés à l’ancienne d’où émergeaient les silhouettes d’une femme et d’un homme. L’homme était en uniforme, la femme portait des vêtements de couleur brune. Hugo avait le cœur serré. A chaque pas qu’il descendait, il sentit qu’il s’approchait d’une révélation définitive. Lorsqu’il était à une centaine de mètres de la porte, il sut que la femme était Alicia. Elle le reconnut aussitôt et fit signe des bras de s’approcher rapidement. Les indiens avaient chacun une plume jaune et bleue fixées sur la tête au moyen d’un ruban. Ils portaient de longues robes blanches. Alicia était vêtue d’un pantalon et d’un anorak brun. Elle pleurait:

- Les Sinchis de Susana sont arrivés trop tard. Les terrucos nous ont attaqués… Puis elle s’adressa à Hugo en lui tendant la main :

- Viens vite, notre père se meurt et il veut te voir avant que ce ne soit trop tard.

Sur ces paroles Perico se précipita vers elle, mais elle le retint d’un geste:

- Il est trop tard pour lui porter secours, occupez-vous plutôt de ces gens. Ils craignent une nouvelle attaque.

- Mais qui sont les attaquants?

- Des Ashaninka ameutés par quelques militants du Sentier Lumineux. Les habitants de Paititi ne voulaient pas travailler pour eux.

- Les feuilles de coca ?

- Oui, mais comme tu dois savoir, ils ne les cultivent que pour des raisons rituelles.

 

Là-dessus, Alicia prit la main de Hugo et le conduisit vers un tunnel creusé quelques mètres avant d’aborder le lac :

- Suis-moi bien, car sans moi tu te perdrais.

 

Et Hugo la suivit, comme dans un autre récit Thésée le fil d’une autre Ariane, suivant aveuglément les contorsions de ce long couloir qui devait le mener au dénouement qui serait aussi la décoyverte de sa sa vérité. Il lui demanda :

- Est-il blessé ?

- Oui, mortellement. Une balle de mitrailleuse l’a touché au moment où il était venu nous défendre contre eux, fusil en main.

- Giovanni… notre père ?… ajouta alors Hugo sur un ton interrogatif.

- Oui le tien et le mien et aussi celui de Susana et…

A l’écoute de ce dernier nom, Hugo rougit. Après un temps il dit à sa demi-soeur:

- Lui au moins, il mourra la conscience tranquille.

- Si nous arrivons à temps, oui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8

 

 

 

 

Mars toujours et ses giboulées, ses ciels couverts et ses éclaircies surprises. Ernest Scribouilla était toujours en train de s’inventer devant la fenêtre gris-blanc de sa page Word. Pendant ce temps-là, enfoui sous son lac de brumes, Giovanni Buonavoglia ruminait les morceaux les plus indigestes qu’il avait broutés au cours de sa vie. Une vie de hasards et de malentendus dont il craignait de plus en plus qu’à la fin la nécessité se dévoilât dans une honteuse révélation, l’impliquant de bout en bout. A la fin, se dit-il, nous nous voyons tous responsables des coups de dés que le sort nous a proposés. De surprise en surprise, nous évoluons vers cette cause ultime dont toutes nos actions s’avèrent être la conséquence.

 

Giovanni hocha la tête, comme convaincu par son propre raisonnement. Il souleva l’album de photos qui se trouvait sur la table, bureau improvisé en fonction d’une quelconque activité intellectuelle ou commerciale, faiblement éclairée par quelques lampes nues, nourries au gré du générateur ronronnant qui se faisait entendre dans une pièce voisine. Ses doigts, plus que ses yeux, parcouraient distraitement les feuilles cartonnées, comme s’il s’était agi d’un rituel ou d’une routine.

 

En refermant l’album, une photo s’en était détachée, une vieille photo jaunie collée sur un carton rectangulaire, orné de volutes, qui faisait office de cadre. Elle représentait un homme d’âge mur, endimanché à la mode des années trente, visiblement mal à l’aise de l’être. Cravate nouée avec soin et col de chemise mou, dont les extrémités se recourbaient. Il avait les cheveux courts, les dents serrées sous des lèvres rentrées. Et puis ce regard: l’orgueil qu’il exprimait, l’impossibilité de ne jamais s’avouer vaincu. Sur les lèvres de Giovanni un sourire s’esquissa. Il retourna la photo. Au verso celle-ci était recouverte d’une écriture fine et régulière, condensée jusqu’à enfiler les mots. Giovanni chaussa ses lunettes et rapprocha la carte de ses yeux. Il lut, mais en fait il aurait pu se passer de ses lunettes, car en fermant les yeux, sur l’écran gris de ses paupières, était gravé depuis ce jour de son enfance le texte qui suit:

Detroit, le premier juin 1932. Mon Cher Fils… Etant dans ma cinquante-cinquième année d’âge et me trouvant dans cette terre lointaine, travaillant toujours avec la pensée de vous maintenir honnêtement, afin que vous ne manquiez pas du nécessaire, je remercie d’abord Dieu qu’il m’ait toujours donné la santé et la providence divine. Maintenant mon cher fils, je sens le désir ardent de te présenter ma photographie. Je suis en bonne santé, mais las d’être éloigné de vous et j’espère par Dieu que le jour ne sera plus si lointain où je pourrai vous embrasser tous en famille. Je suis content qu’en cette rude crise mondiale, je ne vous ai pas fait manquer du nécessaire. Je termine en t’embrassant, toi et tes sœurs, ainsi que bien sûr ta mère. Crois-moi, ton père qui pense toujours à vous et n’a pas laissé de faire son devoir. Ugo Buonavoglia.

 

C’était au temps de sa maudite enfance, aussi maudite que l’avait été sa jeunesse, sa vie d’adulte et maintenant celle du vieil âge qu’il s’efforçait de terminer aussi mal qu’elle avait commencé ce jour fatidique de juin 1932. Car, Giovanni en était bien conscient maintenant, c’est ce jour-là qu’il était né pour de bon à sa vie de malheur. Sa bonne petite maman rondelette, le visage recouvert des larmes qu’elle s’était vue incapable de réprimer, l’avait pris alors dans ses bras, sourde aux questionnements nerveux de ses sœurs qui demandaient si papa n’avait rien écrit pour elles. Mais Ugo Buonavoglia n’avait, pour son malheur, attaché d’importance qu’à lui, le mâle, le coq de la famille, qui portait le nom de son grand-père Giovanni, qui avait été sindacco de Grotte, le village sicilien que son père avait dû abandonner, faute de travail et de perspectives, pour une envoûtante Amérique. Là-bas il s’était creusé son petit trou comme magasinier des usines Ford à Detroit. Il était retourné voir sa petite mariée par trois fois, le temps de lui remettre une part de ses économies, ce qui leur avait permis de posséder une maison qui donnait sur la Piazza Marconi. Le temps aussi de rendre une visite hâtive, mais lourde d’effets, à son ventre de jeune femme désirable et désirée, le temps de le faire, lui et ses trois sœurs, les deux jumelles Giuseppina et Gioconda, ainsi que Palmira.

 

Ses économies, il babo les avait vues s’évanouir à l’occasion du crash boursier de Wallstreet. Et c’était les mains vides et le cœur épuisé, qu’il avait débarqué à Porto Empedocle, quelques mois plus tard, pour ne plus quitter son île natale et se terrer définitivement dans son village. Il y fit l’office de charretier pour les mines de sel de Racalmuto, le village voisin. Et ce jusqu’à son dernier souffle. Dans l’esprit de Giovanni resurgit le corps osseux, le visage crispé, les lèvres jamais visitées par le sourire, le regard humilié de l’homme qui avait été son père. Cet homme taciturne qui ne desserrait jamais les lèvres, pas même pour lui faire des reproches lorsqu’il s’était mal conduit. Et c’était bien vrai, se dit Giovanni en hochant de nouveau la tête, qu’il avait mal assumé l’héritage moral de la famille. Il avait été indigne du nom de Giovanni, celui de son grand-père, qu’on appelait l’agronome de Grotte, qui par le travail de ses mains et l’étendue de son savoir, était parvenu à décupler les terres de la famille Buonavoglia.

 

Le vieil homme Giovanni, sourcils grisonnants, cheveux devenus rares sur le casque du crâne, se voyait de nouveau là, en culottes courtes, l’allure fière, les muscles du torse et des épaulés bandés, ganté de blanc, coiffé du béret au pompon et aux cordons multicolores, portant l’oriflamme sous l’œil approbateur du capocenturia de la balilla. L’autre regard cependant, celui qui importait, était absent, n’exprimant que le vide, ce rien, dans lequel Giovanni voyait s’engouffrer son propre destin. Comme lorsqu’il avait mérité au moins une raclée paternelle et que son père ne l’avait même pas jugé digne d’un mot de reproche. Les faits étaient graves pourtant: il avait mis le feu à une botte de foin appartenant au cousin Gennaro. Ce cousin possédait un lopin de terre jouxtant un des champs de son père. Il l’avait vu dévaler à toute allure sur la mule, la côte où se situaient les deux terrains. La mule avait trébuché et s’était blessée à l’œil. Maman l’avait aidé en soignant la mule en cachette. Mais le cousin avait mouchardé et sa vengeance n’avait pas tardée.

 

- Sale gosse va!… Giovanni ricana. Mais c’était une autre époque. Et c’était précisément vers la situation liée à cette époque-là que pointait son geste incendiaire. En ces temps là, la Sicile ne laissait guère d’espace à l’espoir. Le rêve l’avait remplacé dans le cœur des hommes, rêve qui pour la plupart d’entre eux se transformait en cauchemar. C’est que les siciliens étaient devenus ces misérables aventuriers qui rentraient au bercail bredouilles et humiliés ou amers d’une réussite arrachée à un prix tel, qu’elle ne leur laissait plus jamais l’âme en paix.

 

C’est pourquoi, je devais nécessairement décevoir mon père, se dit Giovanni, comme celui-ci avait également dû décevoir sa maman. C’est pourquoi aussi, lorsque, à dix-neuf ans, les alliés l’avaient libéré de son camp de travaux forcés dans la Rurh, en Allemagne, il n’était pas retourné chez lui, et avait tenté sa chance dans la Belgique voisine.

 

Giovanni ferma les yeux. Il se retrouva dans le sous-terrain de Duisburg, où il avait fui les bombardiers britanniques qu’avaient annoncé les sirènes. Il revit les hommes en uniformes gris qui l’en chassaient aussitôt. Ils lui donnèrent des ordres qu’il ne comprenait pas à cause du bruit des explosions. Il se vit ensuite avec une brouette chargée de deux cadavres.

 

La belle jeunesse qui avait été son lot!… Il avait été appelé sous les armes pour aider à établir l’empire du Duce dans cette Albanie infestée de moustiques et de partisans. Puis, à l’humiliation de la défaite du Duce, fait prisonnier au Grand Sasso, s’était ajouté la traîtrise de l’allié allemand qui avait fait prisonnière toute l’armée italienne. Il y avait eu la longue marche à pied en direction de Zagreb, puis le train à bestiaux qui les transporterait jusqu’à Trieste et qui ne mit fin à son trajet interminable que dans le grand froid du Nord de l’Allemagne. Les usines de la Krupp ensuite et les bombardements qui n’épargnaient pas les baraquements du Lager où les prisonniers de guerre étaient installés. Les allemands les utilisaient comme appeaux, les éclairant pour dissuader les bombardiers anglais et ensuite les piéger avec leur artillerie anti-aérienne. L’horreur donc, apaisée seulement par l’épuisement qui les enfonçait dans l’oubli de plomb d’un sommeil trop rare et par la faim qui les maintenait actifs, dans la chasse quotidienne à la pitance.

 

 

On se fait nostalgique avec ce qu’on peut, se disait Giovanni en lui-même et il prit une grande enveloppe brune qui traînait sur sa table de travail. Giovanni en sortit une petite carte jaunie, celle qu’il avait tant de fois réclamée à sa sœur Giuseppina et que celle-ci, de l’Italie lointaine, s’était enfin décidée à lui envoyer. Il y lut: Kriegsgefangenenlager VIJ, 15 mars 1944. Son unique destinataire: sa Mamma chérie.

 

« Maman. Il me faut vraiment te mettre au courant de la dure vie qui est la nôtre ici en Allemagne. J’aurais besoin de cent pages pour en parler un peu. Nous devrons nous contenter de ceci. Face au monde nous sommes des jeunes militaires italiens. Cependant pour eux nous sommes pires que des bagnards condamnés aux travaux forcés. On travaille beaucoup, on fait de longues marches à pied. On mange très peu et on ne nous permet pratiquement pas de dormir. Qui l’aurait cru, que nos alliés nous auraient traités ainsi? Mais c’est la vérité, aussi incroyable que cela paraisse. Je vous embrasse. Votre fils Buonavoglia Giovanni. »

 

Fin septembre de la même année cette carte avait abouti comme par miracle, après un long périple, traversant frontières et fronts ennemis, à la maison familiale de la Piazza Marconi. A ce moment-là la libération de la Sicile avait déjà eu lieu. Giovanni et ses compagnons durent patienter encore quelques mois. Ce n’était que le 23 mars 1945 que les alliés se manifestèrent dans la région de la Rurh. Mais ça avait été une entrée fracassante pour Giovanni, doublée de la sensation subite que sa jambe avait foutu le camp. Couché dans une mine abandonnée où les allemands avaient déposé leurs prisonniers de guerre, revenu d’un bref évanouissement, il avait vu sa jambe droite, qu’un éclat d’obus avait rendu insensible, couverte de sang et en plus fâcheusement gonflée. Et pour ajouter à son désarroi, il se rendit compte à ce moment-là, qu’il était le seul à se trouver encore dans cette mine. A ses cris des hommes étaient accourus. Avec un morceau de bois et un pan de chemise ils éclissèrent sa jambe et le transportèrent sur une échelle qui se trouvait là par hasard. Et c’est hissé sur ce moyen de transport de fortune que Giovanni fit sa sortie de la guerre… Et son entrée dans la Belgique voisine où se trouvait l’hôpital militaire où on avait extrait l’éclat d’obus qui s’était logé dans sa jambe.

 

Lorsqu’un aumônier italien lui avait soumis un papier à remplir et à signer en vue de son rapatriement Giovanni avait refusé. Des compagnons de salle lui avaient conté merveilles de la ville de Bruxelles et puisqu’il y avait là du boulot, dès qu’on l’avait congédié de l’hôpital, il s’était établi dans sa banlieue industrielle. Une petite colonie d’italiens s’était déjà installée là. Ils avaient investi l’Hôtel du Parc, en face de la gare. Pour son réconfort Giovanni y avait trouvé une piste de boules et une mansarde. De quoi se sentir suffisamment chez soi pour pouvoir de nouveau rêver.

 

Et rêver que j’ai fait depuis, se dit-il. Je n’ai fait que cela. Tout ça pour devenir ceci, à quelques centaines de pieds sous terre, esclave de l’or et de la boue. L’or que j’ai poursuivi et la boue que j’ai fuie. Et le pire de tout, c’est qu’aujourd’hui tout ça m’est égal. L’unique chose qui m’importe encore, ce sont mes enfants, mes filles et surtout mon unique fils. Lui qui était le premier, aujourd’hui il est le seul que je n’ai pas revu depuis cette première fois où, dans cet orphelinat de merde, j’ai tenu son petit corps larmoyant dans mes bras de père rejeté. Une demi-heure que j’avais tenu le coup sous les yeux de glace de la sœur qui, le temps accordé s’étant écoulé, m’avait repris le bébé et, non sans m’avoir lancé un dernier regard ironique, m’avait ensuite introduit dans les mains un papier où il m’était demandé de renoncer à la paternité du petit. Et jamais – Giovanni sentit se tendre ses muscles sous la colère, cette ancienne colère d’alors, qui l’envahit de nouveau – on pourra me reprocher à peu près tout dans ma vie, mais jamais je n’ai renoncé à mes enfants. Je n’ai pas signé ce papier alors, et je ne signerai jamais aucun papier qui me déchargera de mes responsabilités. Jamais! J’ai vécu, mal vécu, mais j’assume.

 

Un long soupir suivit ces paroles à moitié hurlées, à moitié avalées, mais aussi peut-être imaginées. Je suis devenu un vieux fou, conclut Giovanni, je me parle à moi-même à haute voix. Là-dessus il puisa de nouveau dans l’enveloppe brune d’où il sortit une photo en couleurs. C’était une photo récente.

 

Sur son écran, Ernest Scribouille reconnut son visage, surpris par le flash, à l’aéroport de Zaventem. Giovanni n’avait pas été moins surpris lorsqu’il reçut l’image que Belle lui avait arrachée, dans laquelle il reconnut, à travers le demi-sourire interrogateur de Hugo Winters, le visage de son fils.

 

- Lorsqu’il viendra, sera-ce aussi pour me faire des reproches, se demanda-t-il. Et qu’aurais-je à lui dire moi? Que saurais-je lui dire? Comme par jeu, Giovanni prit la photo et la tint debout en face de l’autre. Et c’était comme si les deux hommes, issus du même sang, séparés seulement par une génération, la sienne, la maudite, se regardaient mutuellement. Jeu de reflets, mais ce n’était pas un jeu. La perspective créée par deux miroirs qui se font face est infinie. Retour en arrière qui est une remontée dans le temps, jusqu’au présent qui nous en délivre. Mais pour Giovanni, l’enfantement était douloureux. D’autres images apparaissaient devant ses yeux, vomies du passé. Images non digérées encore et qui le hantaient comme des fantômes de défunts mal enterrés.

 

Il y avait ce tramway jaune du matin d‘hiver qui traversait bondé la zone industrielle jusqu’aux premières avenues du centre-ville de Bruxelles. Et sur ce tramway, debout, la main gantée de blanc agrippée à côté de la sienne à la barre qui évitait aux voyageurs d’être jetés les uns contre les autres à chaque mouvement brusque, il y avait elle, Annette Winters, dans son uniforme bleu d’écolière. Annette qui allait devenir la mère de son premier enfant qui leur serait arraché par sa famille à elle.

 

Elle l’avait dévisagé en rentrant et d’emblée, sans détours, lui avait demandé s’il pouvait l’aider à la déganter, ses doigts étant gelés par le froid. Cette voix d’écolière, sans timidité pourtant, l’avait tout de suite réveillé de l’assoupissement qui le gagnait d’habitude sur ce trajet matinal en direction de la tréfilerie qui l’employait en ce temps-là. Il s’était tout de suite exécuté, lui ôtant délicatement le gant qu’elle mit dans sa poche de manteau. L’autre gant qu’elle parvint ensuite à enlever avec sa main nue l’y rejoignit aussitôt. Après quoi, mine de rien, elle remit sa main sur la barre à côté de la sienne. Sa petite main fine de jeune fille, à côté de sa grosse main de paysan sicilien. Peu à peu sa main à lui s’était rapprochée de la sienne, la touchant, puis la couvrant comme pour la protéger contre le froid, le désamour, la capturer dans la cage dorée de son désir. Sa petite proie de main, qu’il aurait voulu ne plus jamais lâcher. Et ce rêve-là dura jusqu’à l’arrêt où elle lui pria de la libérer: Monsieur, s’il vous plaît, je dois descendre ici!

 

Cependant à partir de cet instant, héla, tout avait été illusion et cachotterie. Seuls les sentiments s’étaient révélés réels. Mais qui au monde, les parents d’Annette en aucun cas, se souciait alors de sentiments, surtout de ceux d’une écolière et d’un pauvre immigrant sicilien. Giovanni et Annette avaient filé le parfait amour durant quelques mois ou plutôt le parfait désir, car la plupart du temps Giovanni s’était morfondu dans une des chambrette où il avait trouvé refuge en ce temps-là, pensant sans cesse à elle. Et elle avait passé la plus grande partie de cette histoire amoureuse à cacher toute trace de ses rencontres furtives avec lui. Mais lorsqu’elle et lui apprirent qu’elle était enceinte et qu’un de ses frères à qui elle s’était confiée, avait mouchardé, les choses commencèrent à tourner au vinaigre. Ses parents l’avaient séquestrée. Ils l’avaient emmenée dans un endroit caché pendant tout le temps de sa grossesse.

 

Officiellement leur enfant ne s’appellerait pas Ugo comme son grand-père. Hugo Winters aurait pu être son nom, ce qui en flamand signifie l’enfant de l’hiver, de cet hiver qui avait décidé de son existence. Et ce à défaut de porter celui de son père Buonavoglia. Mais leur enfant ne porterait aucun de ces noms. A l’instant même de sa naissance, la sage-femme l’avait arraché de l’étreinte de sa mère pour le faire disparaître aussitôt et le confier à l’orphelinat où il avait pu le voir une première et dernière fois jusqu’à ce jour. On l’avait affublé du ridicule nom d’Ernest. Son nom de famille officiel, Giovanni ne l’apprendrait jamais. Dès que ça leur avait été possible, les parents d’Annette avaient fait disparaître le petit en le confiant à des parents adoptifs, qui, à ce qu’il paraît, correspondaient à tous les critères qu’une honnête famille bourgeoise et chrétienne tels qu’ils se voyaient eux-mêmes, pouvait exiger. Mais à lui, qui avait manifesté sa volonté d’assumer pleinement sa paternité, et à Annette, qu’ils avaient ensuite fait entrer en pensionnat comme aspirante religieuse, ils leur avaient purement et simplement volé leur enfant.

 

Mhmmm! Giovanni leva le poing, grommelant entre ses dents… Mais nous les avons quand-même eus!… Enfin, une peu… Deux ans qu’avait duré la quête désespérée de Giovanni. Deux longues années, pendant lesquelles il avait fait le matelot en méditerranée, se postant à chaque retour devant la gare de cette ville de banlieue bruxelloise, dans l’espoir de la rencontrer là, rien qu’une seule fois, puisqu’on lui avait dit qu’elle retournait chez sa famille une fois par mois du noviciat. Mais en vain. Ce n’est que lorsque Annette avait décidé de rompre avec le couvent et s’était engagée comme infirmière – le seul métier qu’on lui avait permis d’apprendre – que Giovanni la revit. Tous les espoirs semblaient encore permis. Ils s’établirent un an à Gand, dans un petit appartement miteux à la Cour des Princes. Mais Giovanni ne trouvait pas de travail et la relation se détériora rapidement. Surtout aussi que, leur enfant étant déjà définitivement adopté, toutes les voies juridiques pour le récupérer avaient été soigneusement verrouillées. Lorsque Giovanni proposa à Annette de tenter leur chance en cette Amérique dont il avait toujours rêvé, elle refusa et il reprit alors son boulot sur la mer et un jour, le bateau qui était venu au Port de Callao, pour y charger du guano, l’abandonna là, dans une clinique de Lima, abattu par la fièvre typhoïde.

 

Dans cet hôpital – Giovanni n’avait qu’à fermer les yeux pour que l’image lui revînt – il y avait eu la brume qui s’était dégagée de ses cauchemars de malade halluciné. Ce n’était pas encore celle de Lima l’humide, l’éternellement nuageuse, dont les nuées couvraient le ciel comme pour la protéger d’un soleil hostile venu d’un empire antérieur à l’installation de celui d’Espagne. Non, sa brume à lui c’était celle d’une journée de pluie et de brouillard où il avait attendu Annette devant la grande porte verte de l’Académie de musique. Derrière cette porte il avait entendu les miaulements divers de tous ces intestins de chats torturés qui n’étaient pas les sons du violon d’Annette, son Annette. Puis les sons de violon devinrent le son assoupissant des cloches de la Chiesa Madre de Grotte, un dimanche matin de plein soleil. Les femmes, toutes de noir vêtues, qui s’acheminaient sous le regard des hommes, silencieuses, les yeux rivés au sol, vers le portail qui les engloutirait. Lorsque la petite Ursula passa devant lui, elle avait laissé tomber une étoffe bleue, un foulard, le même que celui qui ornait son cou. Giovanni le ramassa et l’enfouit dans ses poches larges de paysan. Personne ne s’était aperçu du manège. Personne n’avait pour le moins réagi, ce qui revenait au même. Elle était donc à lui et rien ne pourrait plus l’arrêter de lancer ses regards langoureux de domination et de désir à partir de la rangée de droite vers la fille, que le désir partagé lui avait réservée. De même qu’Annette, petite silhouette au long manteau de brume. Il le lui avait ôté sur le talus de chemin de fer pour la couvrir de son corps d’homme comme d’un autre manteau.

 

- Mais vous frissonnez, vous voulez une couverture ?

 

A travers la brume un troisième visage perça, mais ce n’était plus un rêve. Ce visage préoccupé au teint obscur, aux yeux noirs comme jais, qui appartenait à un beau corps menu, venait bien de ce côté de la réalité. C’était Luz, la charmante infirmière qui le convainquit de rompre une fois de plus avec son passé, et de s’aventurer de nouveau au jeu de dés de son destin.

 

Une fois sorti de l’hôpital, Giovanni s’installa dans un petit appartement dans une rue latérale d’une des grandes avenues du centre historique de Lima, juste au-dessus d’un petit local qui servait de bar. Luz l’y suivit quelques mois plus tard. Ils se marièrent et comme sa jeune épouse serait bientôt enceinte de Susana, et qu’il fallait bien boulotter pour survivre, Giovanni loua le local dès que celui-ce se libéra et y installa un petit resto italien, où il cuisina des pâtes et des pizza le soir et le jour vendait des donuts, cette friandise venue de l’Amérique du Nord, tant jalousée, admirée et imitée par ses petits neveux pauvres du Sud, qu’à l’époque il aida à mettre à la mode à Lima. Cela au rythme d’une production industrielle de quelques milliers d’exemplaires par jour. Luz l’aidait à la préparation et servait les clients. Giovanni restait enfermé la plupart du temps devant ses fourneaux. Ce qui finit par lui déplaire pour cause de « pas une vie ça !». Quatre ans qu’avait duré cette galère qui lui avait rapporté, il faut l’avouer, pas mal de fric, ce qui lui permit d’acheter une petite propriété dans le district balnéaire de Magdalena où ils emménagèrent à la fin de ces années de labeur. Mais le bilan comportait également la révélation d’un caractère violent, fruit de déjà pas mal d’années de frustrations. Lorsqu’il s’était planté pour partir à Cusco, Luz aussi s’était sentie soulagée.

 

Un dernier visage féminin se présenta aux yeux de Giovanni dans son antre sous-terrain, plus brun encore que celui de Luz, celui d’une jeune fille aux cheveux crépus et aux yeux en amande, assise à un coin de table, accompagnant ses parents. On aurait pu ajouter l’adverbe « sagement » qui convient habituellement à ce genre de description, mais Giovanni qui la contemplait derrière le comptoir de sa trattoria,       « Las delicias del Cusco », savait du premier abord, que ce qualificatif ne lui correspondait pas. Cette fille, c’était une explosion de sensualité, c’était une promesse, la réponse ultime à son désir. Et son ami Carlos Quispe – ah ce bon Carlos, comme j’ai dû lui en faire voir de toutes les couleurs! – avait beau l’avertir que cette bouchée de roi n’était pas pour son bec. Que sa famille était ce qu’il y avait de plus notable dans la région, qu’il ne fallait pas s’y frotter etc., mais les petits yeux, les lèvres sensuelles, l’odeur, tout dans cette fille l’inclinait à l’imprudence de l’amour fou. C’est ainsi qu’il découvrit América et une fois de plus ce n’était pas pour son bonheur. Au contraire, lorsqu’elle devint enceinte d’Alicia, c’était comme si sa vie amoureuse retournait à la case départ de son grand amour belge. De nouveau on la lui prit et tout comme on avait fait avec Annette, on lui vola son enfant pour la placer dans une famille adoptive. Toutefois, contrairement à Annette, América paraissait ensuite ne plus rien vouloir entendre de lui. Et c’était bien fait pour moi, se dit Giovanni. Ce bon vieux Carlos avait raison, je ne méritais pas une fille comme elle. Selon Alicia elle était heureuse là où elle était et il ne fallait surtout pas la troubler en allant la retrouver.

 

- Je suis un désastre… Giovanni se prit la tête dans les mains. C’était comme s’il n’avait semé que le chaos et le malheur dans sa vie. Du chaos, mais aussi des enfants: ses filles avec lesquelles – Dieu soit loué – il entretenait de nouveau quelques contacts. Et puis son fils que ce faux juif d’Espinosa avait repéré en Belgique. D’ici peu, rêvait-il, le cercle serait clos. Ce qu’il avait entrepris dans ces parages maudits aux confins de l’Amazonie andine, ne le laisserait pas démuni. Il pourrait alors réunir tous ses enfants autour de lui, sans qu’il dût dépendre d’eux et peut-être bien qu’alors, se dit Giovanni de nouveau à haute voix, la malédiction prendrait fin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9

 

 

 

 

Un ronronnement au-dessus de lui qui se faisait de plus en plus bruyant, suivi de secousses, interrompit Giovanni dans ses pensées.

Cela devait être Susana qui revenait de Puerto Maldonado. Quelles nouvelles lui apporterait-elle sur son fils? Perico aurait-il réussi à l’emmener jusqu’ici? Giovanni sortit précipitamment de la pièce et remonta vers la surface en courant le long des nombreux couloirs humides creusés dans le souterrain, contournant la grande salle centrale du trésor où il avait trouvé la roue en or des Incas. Mais cette trouvaille qui avait été la motivation principale de sa présence ici ne l’émouvait plus. Il n’y avait plus de place maintenant dans son esprit désabusé pour de tels trésors. Ne comptaient plus maintenant que celui que lui avait produit sa propre vie, et cela comme malgré lui. Un trésor à couver anxieusement, car vivant et prêt à tout instant à se décomposer. Arrivée il y a une bonne semaine, Alicia était également ici et il voulait être présent au moment de la rencontre de ses deux filles.

 

A la sortie du souterrain, il vit Alicia entourée de ses indiens à plumes qui s’excitaient à grands gestes au sujet de l’hélicoptère de l’armée qui survolait le lac. Il s’approcha pour les survoler puis s’éloigna et s’éleva afin de repérer le petit plateau en face de l’entrée où il pourrait atterrir. Ce qu’il fit après maintes hésitations.

 

- Les pilotes actuels des sinchis n’ont plus les couilles de ceux d’avant, se dit Giovanni, comme toute cette jeunesse d’aujourd’hui d’ailleurs, qui n’avait pas eu le privilège, comme lui, d’une vie d’emmerdes sans relâche. Alicia ne parut pas trop apprécier le petit rire amer qui lui échappa :

 

- Attendais-tu quelqu’un ?

- Toujours, ma fille, surtout s’il s’agit d’un de mes enfants.

- Alors c’est Susana qui vient nous rendre visite.

- Oui, elle doit m’apporter des nouvelles d’Ugo.

- Des bonnes j’espère…

- Et pourquoi devraient-elles être mauvaises ?

- Tu sais, papa, comment est Susana.

- Que vas-tu insinuer là, ma fille… Tous mes enfants sont comme moi. J’ai confiance en chacun d’eux.

 

Alicia avait envie de lui répondre « justement », mais elle avala sa réplique. De l’hélicoptère étaient sorties quatre silhouettes revêtues d’uniformes, parmi lesquelles elle reconnut celle, plus frêle, plus féminine, mais pas moins soldatesque pour autant, de sa demi-sœur. Lorsqu’elle vit se rapprocher le petit groupe, dévalant les marches, elle dut s’avouer, à sa surprise, que le léger dandinement de hanche que produisait sa demi-sœur, la troubla. Décidément, pensa-t-elle, cette fille est dangereuse, même pour moi.

 

Quand, parmi les indigènes gesticulant devant les blocs de granit entassés en forme de trapèze devant l’entrée du souterrain, Susana remarqua à son tour la présence de sa demi-sœur, elle ne s’en émut pas. Elle se dirigea droit vers elle sans salutations ni effusions et lorsqu’elle vit Giovanni à ses côtés, elle dirigea uniquement la parole à ce dernier:

 

- Nous avons aperçu une colonne d’une centaine d’individus à moins de vingt kilomètres d’ici. Quelques-uns étaient à dos d’âne.

- Des terrucos? demanda Giovanni.

- A ne pas en douter. Mais il y a des indigènes avec eux, probablement des Ashaninka. Nous avons quelques armes que je laisserai ici avec trois de mes soldats. Moi je retourne tout de suite à la base de Puerto Maldonado pour chercher des renforts.

- Mais Susana, dit Giovanni, ta sœur est ici pour recevoir votre frère. Reste un peu, il doit être près d’ici. Nous l’accueillerons ensemble.

- Les terrucos seront ici avant lui. Il faut vraiment faire vite, papa. Je serai de retour dès que possible. Si j’en vois le moyen, j’escorterai aussi Perico et ses gens jusqu’ici. Et sans lui laisser le temps de répliquer, elle remonta le sentier qui menait vers le plateau. Les hélices s’étant remises à tourner, l’hélicoptère disparut de suite.

 

Giovanni laissa entrer les trois soldats chargés de fusils mitrailleurs dans l’ouverture aménagée entre les blocs. Il leur pria de le suivre dans un long couloir jusqu’à ce qu’ils arrivassent à l’entrée d’une grande salle souterraine. Il leur demanda de rester là. Ensuite il s’adressa à un des indiens, vraisemblablement un chef, lui ordonnant de réunir tout le monde dans la salle en tenue de guerre. Là-dessus il entra en demandant seulement à Alicia de l’accompagner.

Ce qu’elle vit là avait de quoi la déconcerter. La salle était remarquablement grande pour se situer dans un souterrain creusé sous un lac. Elle était rectangulaire et vide en son milieu. Le sol était de terre battue. Les parois étaient fortifiées par de grands blocs de granit intégrés les uns aux autres comme s’ils avaient été taillés sur place. Mais qui les avaient amenés ici et comment? Les Incas fuyant l’envahisseur espagnol? Il était peu probable qu’ils eussent eu le temps d’aménager ces lieux. Cette salle et ces galeries souterraines avaient déjà dû être là avant. Face à l’entrée il y avait une élévation sur laquelle, adossée à la paroi, scintillait une grande roue en or. La roue de Koricancha, se dit Alicia. Celle-là même que les Incas avaient sauvée in extremis de leur centre religieux et administratif à Cuzco. Elle était là comme une évidence, dévoilant sa féroce grimace de fauve, aux canines menaçantes et aux yeux ronds d’oiseau-rapace. A ses côtés brillaient deux lunes d’argent, l’une en forme de croissant, l’autre toute ronde. D’autres objets précieux attirèrent encore son regard, installés dans des niches trapézoïdales qui se répétaient tout au long des parois: des figures humaines et animales, des hommes, des femmes, des enfants, des formes habillées et nues, des lamas, des végétaux aussi, des fruits, des épis de grain qui scintillaient de tous côtés.

 

Cependant Alicia n’était pas encore au bout de ses surprises. Giovanni s’était dirigé droit vers une des niches latérales d’où il prit des toiles et des ornements, puis il s’achemina vers l’élévation qui devait servir d’estrade. Là il déposa quelques objets brillants, qui s’avéraient être des bracelets. Il demanda à sa fille de s’approcher et il lui remit une sorte de tiare forgée en or qui représentait un ensemble de plumes et de feuilles. Il se vêtit d’une robe blanche qu’il passa au-dessus des épaules, ramassa les bracelets, dont il enfila deux aux chevilles et passa deux autres autour de ses poignets. Ensuite il lui fit signe de lui mettre la tiare. Il l’ajusta et y inséra deux plumes de faucon, une blanche et une noire.

 

- Mais papa, pourquoi cette mascarade?

- Ma fille, il n’y a que les rites qui peuvent mouvoir les gens. Regarde comment fonctionne la politique. Demande donc à Monsieur David, il me donnera raison. Cela vaut d’autant plus pour les pauvres gens qui vivent dans la terreur de cette selva maudite, ne crois-tu pas ?

 

Alicia ne répondit pas. Elle avait décidé de laisser arriver les choses telles qu’elles se présentaient. Giovanni alla chercher alors dans la niche des petits bols en terre cuite, remplis de poudres de couleur ocre et rouge. Il lui fit signe d’y tremper les bouts du doigt et de les appliquer à son visage.

- Trace une ligne horizontale ici – il désigna son front – et là, et là – ses joues – une verticale, mais sois prudente. Il faut que tout soit bien à sa place.

 

Lorsqu’elle avait fini, il s’installa sur l’estrade, s’asseyant, les genoux haut levés et serrés contre sa poitrine…

- C’est comme ça qu’ils veulent voir leur grand chef, dans l’attitude que nous prenons tous en entrant dans ce monde, mais prêts à en sortir à tout moment… et prêts à renaître… Tu peux les faire entrer maintenant.

 

Alicia se dirigea vers la porte dont elle ouvrit largement les deux pans. Un groupe d’hommes alignés s’apprêta à rentrer. Les premiers tenaient une torche allumée dans la main gauche et tous tenaient la main droite posée sur la poitrine. Ils étaient vêtus de pagnes blancs. Leur visage était recouvert, tout comme celui de Giovanni, de lignes horizontales et verticales. Au milieu du groupe, mal à l’aise, l’arme devant la poitrine, se trouvaient les trois sinchis. Lorsque le cortège avança, les porteurs de torches prirent place devant les niches aménagées dans les parois de la salle. Les autres s’installèrent au centre.

 

 

Lorsque tous occupaient leur place, Giovanni sortit de sa position fœtale en esquissant un geste, remarquable de souplesse, qui lui permit de se retrouver d’un coup en position debout. Alicia, qui ne savait rien des exercices virtuoses auxquels Giovanni avait pris part du temps de la balilla de sa jeunesse, n’en croyait pas ses yeux. Les hommes semblaient aussi impressionnés qu’elle. Ensuite Giovanni puisa quelques feuilles vertes dans un petit étui de laine qui pendait à sa ceinture. Alicia ne l’avait pas encore remarqué jusque-là. C’étaient des feuilles de coca. Il en introduisit une dans sa bouche et la mastiqua. Puis il se tourna vers la grande roue en or, au pied de laquelle il déposa les feuilles restantes. Il se retourna vers l’assistance et ramena ses deux mains repliées vers la bouche, de façon à ce que des deux côtés l’index reposât sur le pouce. Il esquissa un baiser de ses lèvres et ouvrit les mains en levant les bras. Pas un bruit ne s’était fait entendre au cours de cette cérémonie. Puis Giovanni rompit le silence.

 

Il prit la parole. Alicia eut assez de difficultés à le comprendre, mais les rudiments du Quechua, que les domestiques de ses parents adoptifs à Urubamba lui avaient enseignés et le débit lent et solennel de son père lui rendirent possible de comprendre l’essentiel de son discours. Il dit à peu près ceci:

« Hommes valeureux, gardiens du Secret, vous qui êtes les seuls héritiers véritables du peuple Inca, des ennemis s’approchent de nous pour nous soumettre. Ils veulent s’approprier les plantes sacrées et vous asservir, vous, vos femmes et vos enfants, à leurs desseins néfastes. De père en fils, vous êtes parvenus à maintenir le pacte que Manco Inca avait conclu avec vos ancêtres. Ce pacte, lorsque vous m’avez accueilli, je me suis juré de le protéger de toutes mes forces et ce tant que je serai parmi vous. Les sinchis, ces guerriers aux armes meurtrières, qui se sont joints à nous aujourd’hui, nous aideront. Nos ennemis sont nombreux, mais ils n’ont pas l’appui des apus qui abritent les eaux farouches de la Cocha. Ceux-ci apportent la vie à ceux qui leur sont fidèles et la mort à ceux qui les nient. Il en a été toujours ainsi. Le courage qu’ils vous insuffleront fera que, demain, il n’en sera pas autrement. Nous vaincrons par notre foi! »

 

Là-dessus il leva les bras, les écarta, puis les ramena vers lui, comme s’il avait voulu les prendre là, tous, tels qu’ils étaient, dans un tendre geste paternel. Il maintint un temps cette pose, puis, tout à coup, écarta de nouveau ses bras, les rejetant sur eux-mêmes en les enjoignant de sortir et de prendre leurs positions.

Lorsqu’ils étaient sortis, il se dirigea vers une dernière niche, il en sortit deux fusils avec leur cartouchière. Il en tendit un à Alicia en marmonnant entre les dents : « ces vieilles winchester feront bien encore l’affaire ».

 

Giovanni et Alicia sortirent à leur tour de la salle où avait eu lieu la cérémonie, mais ils ne suivirent pas les indiens vers l’entrée principale. Ils prirent le sens opposé, s’enfonçant davantage dans le labyrinthe, jusqu’à ce apparût un couloir dérobé, dans lequel Giovanni s’engouffra. Là il accéléra le pas, prenant Alicia par la main. Soudain il y eut sur sa droite une baie étroite, sorte de porte dérobée où il entra sans ralentir le pas. Celle-ci donnait sur un escalier tournant. Alicia et Giovanni en entreprirent l’ascension. Une spirale, constata Alicia, et vers quoi nous aspirera-t-elle?

 

De nouveau elle dut s’avouer sous l’impression de la force physique et de l’endurance de ce père inconnu qui montait d’un trait quelques centaines de marches, hautes et irrégulières qui finalement aboutirent à un plateau qui surplombait le lac. Une petite construction, constituée de quelques pierres massives et couverte d’un toit de chaume les attendit. Trois grandes fenêtres y étaient aménagées, toutes tournées vers l’Est. Elles donnaient sur une route en zigzag qui serpentait le long du flanc de la montagne couverte de végétation qui leur faisait face. :

- C’est par là qu’ils vont arriver. Nos gens vont se positionner sur le flanc de cette autre montagne qui se trouve à gauche. Lorsque je leur ferai signe, ils vont lancer une pluie de flèches sur les assaillants. Si les terrucos qui les accompagnent ont des armes à feu, on fera intervenir les sinchis. Toi et moi, nous resterons ici. Nous sommes de réserve pour si les choses se gâtent.

- Ou si Susana n’arrive pas à temps…

 

Giovanni ne réagit pas à sa remarque et prit le fusil d’Alicia qu’il chargea minutieusement. Ensuite il en fit de même avec son arme à lui.

 

 

***

 

 

C’est ainsi que, fusil en main, Alicia vit arriver les assaillants depuis la petite maison ancestrale où avec Giovanni elle les avait attendus de pied ferme. Cela avait pris quelques heures au cours desquelles elle s’était laissée aller à la méditation, caressant des yeux les flancs de montagnes, dont la végétation était comme un onguent pour ses yeux, les lavant de toute fatigue, les libérant de toute image qui ne soit celle de la tendresse qu’elle ressentait pour cet homme blessé par la vie qui était son père. Et c’était comme si la montagne centrale qui lui faisait face s’était repliée en son milieu, ouvrant une brèche telle une invitation à s’y perdre, s’y abriter, comme dans les bras de quelqu’un.

 

C’est à ce moment-là qu’un léger mouvement apparut sur le côté gauche.

- Ils sont là!… Giovanni se pencha dans l’ouverture d’une des fenêtres et leva les bras.

- Est-ce que nos hommes te voient de là ?

- Tu serais étonnée si tu savais de ce que mes Incas sont capables.

- Et les autres ?

- Ils viennent seulement d’arriver, ils doivent encore s’accoutumer au paysage. Comme c’était ton cas au moment où tu es arrivée ici, pas vrai ?

 

Alicia devait s’avouer que la méditation visuelle qu’elle venait de vivre, semblait avoir redoublé l’acuité de sa vue. Elle remarquait mille choses maintenant qu’elle n’avait pas aperçues avant. Elle vit, par exemple, venir les petits hommes à moitié nus, avec leur bandeaux bruns autour de la tête et leurs lances, qui se faufilaient en courant, tels des nains de conte fée, sur la route en zigzag qu’avaient laissée là les Incas d’autrefois. Ils devaient être une centaine, formant un serpentin gracieux qui se terminait par quelques spécimens armés de fusils montés sur des mules et des chevaux. Ces derniers étaient probablement les représentants des comités populaires, que le Sentier Lumineux leur avait envoyés en guise de renfort et surtout de contrôle. C’étaient ceux-là qu’il fallait viser en premier, mais ils avaient pris la précaution de former l’arrière-garde, lançant ces pauvres indiens  à l’épreuve du feu.

 

Celle-ci ne se fit pas attendre. Une fois le flanc contourné et exposés aux arcs des indiens de Paititi, ils furent inondés d’une pluie de flèches. Les dizaines d’Ashaninkas qu’Alicia vit tomber, lui firent mal au cœur. Mais ensuite les choses se gâtèrent. Les terrucos du Sentier Lumineux qui étaient restés indemnes mirent leurs fusils en joue. A chaque coup Giovanni et Alicia virent tomber un des leurs.

 

- Si ça continue comme ça ils vont décimer tous mes incas… Giovanni fit une deuxième apparition à sa fenêtre et fit signe aux sinchis d’y aller. La première fusillade fit de nouveau de nombreuses victimes parmi les Ashaninkas. Mais le feu croisé qui suivit se termina par la mort de deux des sinchis et le troisième prit la poudre d’escampette, suivi des quelques dizaines d’indiens qui avaient survécu à la fusillade.

 

- Mais où reste Susana!… Giovanni leur fit signe de se regrouper devant l’entrée de Paititi. Craignant une embuscade, les Ashaninkas et les terrucos restants firent une pause.

- Toi, dit-il à Alicia, tu restes ici. Lorsque tu vois quelque chose d’irrégulier, tu descends et tu m’avises… Et il se précipita vers l’escalier qu’il dévala à toute vitesse pour courir ensuite en direction de l’entrée de l’édifice souterrain.

 

- Seule de nouveau, se dit Alicia, mais dans quelles circonstances!… Elle vit le mouvement de repli des indiens et du sinchi restants en direction de l’entrée. Après quelque temps d’hésitation encore les assaillants, qui ne virent rien arriver, ni des côtés, ni du ciel, reprirent courage et les suivirent, prudemment, en gardant une distance de plusieurs centaines de mètres. Ils avaient récupéré une des mitrailleuses des sinchis morts. Ce qui, constata Alicia avec inquiétude, avec la mitrailleuse restante leur donnait l’avantage. Elle remarqua ensuite Giovanni qui, pour insuffler courage à ses indiens, se planta devant l’entrée comme un roc. Ils réagirent bruyamment à son apparition en proférant quelque cri de guerre et en levant leurs armes dans sa direction. Giovanni fit de même avec son fusil.

 

Tout à coup les assaillants se mirent à courir en leur direction. Le terruco qui s’était approprié la mitrailleuse avait commencé à tirer. Les indiens sautèrent dans les buissons qui longeaient le sentier pour s’y mettre à l’abri. Cinq à six des leurs restèrent couchés immobiles. Les autres bandaient déjà leurs arcs pour la réplique. Le sinchi actionna sa mitrailleuse à son tour. Cela avait tout l’air de devoir aboutir à un massacre. De nombreux ashaninkas furent balayés. Mais la plupart de ceux qui tombèrent fauchés par les balles, le furent grâce aux tirs de Giovanni. Celui-ci fit signe aux siens de se regrouper derrière la porte d’entrée, tandis que lui faisait la couverture. Et tout paraissait encore pouvoir se terminer bien. Les indiens et le sinchi arrivèrent indemnes jusqu’à lui, mais, juste au moment où ils se retourna pour les rejoindre et bloquer l’entrée d’une lourde pierre de granit que ses gens commençaient à pousser, le terruco à la mitrailleuse cracha une dernière salve qui l’abattit sur le coup.

 

- Papa! le mot lui sortit de la gorge et retentit comme un hurlement dans la vallée, porté par les eaux du lac, rebondissant contre les flancs de montagne, se répétant dans le cerveau d’Alicia comme dans une chambre à écho. Elle ne fut consciente d’aucune marche, d’aucun couloir. Au moment où elle rejoignit son père, blessé mortellement, ne s’était écoulé que le temps d’un cri.

 

L’entrée était déjà bouchée par le bloc de granit. Le sinchi et une dizaine d’indiens, dont un avait repris le fusil de Giovanni, avaient pris position sur les flancs pour maintenir les assaillants à distance. Alicia remit son fusil à un autre des indiens qui rejoignit immédiatement les défenseurs. Elle demanda à deux autres d’aller chercher une toile. Ils se défirent à l’instant même de leurs chemises en coton, leurs uncus, dans lesquels ils inséraient deux branches parallèles. Et c’est ainsi que Giovanni fut transporté jusqu’à sa litière au plus profond du labyrinthe de Paititi.

 

Sa fille Alicia prit soin de lui, avec une patience de mère. A demi conscient Giovanni devait penser que c’était sa mamma à lui qui s’occupait de lui, comme au temps où il s’était cassé une dent et qu’elle lui avait lavé la bouche de sang. Tout comme elle, il entendit Alicia, qui nettoyait la vilaine blessure que la balle lui avait faite en pleine poitrine, lui demander s’il n’avait pas mal. Et bien sûr qu’il avait mal, probablement même qu’il était foutu, mais, étrangement, cela ne semblait pas l’importer vraiment. L’unique chose qui comptait en cet instant c’était cette voix et ces mains aux gestes doux et maternels qui l’enveloppaient d’une chaleur ouatée ressemblant au bonheur:

 

- Non, je n’ai pas mal… Il leva la tête et vit une dernière fois Alicia qui finissait de lui bander la poitrine, avant de s’engloutir dans un rêve profond.

 

Lorsque Alicia vit Gianni endormi sur sa couche, elle décida de se retirer et aller porter renfort aux indiens de Paititi. Arrivée à l’entrée, elle remarqua de suite la préoccupation sur les visages. Le sinchi, juché sur la partie supérieure du bloc qui bouchait l’entrée, se retourna vers elle :

- Ils n’ont pas cessé de nous tirer dessus, mais en ce moment ils se sont retirés. Je crains qu’ils vont essayer de la dynamite. Les terrucos en possèdent de nombreux stocks et ils n’auront pas manqué d’en apporter.

- Que pouvons-nous faire en ce cas-là ?

- Pas grand-chose, nous retirer d’abord, pour qu’on ne saute pas avec la décharge, et ensuite essayer d’en tuer le plus possible, lorsqu’ils se seront introduits dans le couloir d’entrée.

 

Un silence absolu s’installa alors parmi les hommes. Ils regardèrent Alicia avec des yeux interrogateurs. Fallait-il leur dire de se replier? Ou fallait-il au contraire tenter l’impossible? Une évasion ou une dernière sortie, pour en finir avec les terrucos, avant qu’ils ne les fassent exploser tous. Alicia était rongée par le doute. De grosses gouttes de sueur coulaient su son front. Il fallait garder la tête froide et ne pas se laisser envahir par la panique. Attendre donc, ne soit ce qu’un bref laps de temps, avant de se lancer dans l’inconnu d’une offensive.

 

C’est alors qu’un ronronnement se fit entendre. Alicia vit les visages devant elle se recouvrir de sourires. Elle sentit à son tour, que le rictus d’inquiétude qui s’était dessiné sur le sien, avait disparu. Le ronronnement augmenta en volume. Elle entendit un deuxième puis un troisième hélicoptère. Des salves de mitrailleuses surgirent, quelques coups de feu y répondirent, mais pas pour longtemps. Alicia rejoignit le sinchi en haut du bloc. Ils virent détaler les ashaninkas poursuivis par deux hélicoptères. Le troisième venait juste d’atterrir sur le petit plateau qui surplombait l’entrée. Susana en sortit, accompagnée de trois militaires. Alicia ordonna d’ôter le bloc et, la chose faite, se précipita vers sa demi-sœur :

 

- Notre père est blessé et beaucoup de ses gens sont morts ou blessés. Il faut chercher immédiatement un médecin. Si possible amène-nous un hôpital ambulant.

- Est-il gravement blessé? Si tu veux, je l’emmène avec moi.

- Je crains que ce ne sera pas possible. Dépêche-toi ! Seuls des soins sur place peuvent encore le sauver… Peut-être…

- D’accord, j’y vais et je demanderai aux autres d’escorter Hugo et les siens. Ils sont très près d’ici maintenant.

 

Susana actionna son walky-talky, donna des ordres aux pilotes des deux autres hélicoptères, puis elle remonta le chemin de pierre en courant. Deux minutes plus tard son hélicoptère qui avait les hélices encore tournantes, s’éleva.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

10

 

 

 

 

Pendant ce temps-là Giovanni Buonavoglia gisait à moitié inconscient. Une main de plomb reposa sur sa poitrine, une sensation, lourde comme le remords pour tout le gâchis qu’avait été sa vie. Un visage apparut alors, celui d’América. Elle lui sourit avec ses beaux yeux noirs qui devenaient ceux d’Alicia, puis ceux de Luz qui ne semblait plus lui en vouloir du mal qu’il lui avait fait en l’abandonnant à son sort. Ou y avait-il tout de même encore quelque rancœur couvant dans ces yeux-là, qui le dévisageaient maintenant d’un air qu’as-tu à me regarder comme ça, des yeux de sensuelle effrontée, ceux de Susana, bien sûr. Mais il y avait bien d’autres visages encore, se dit Giovanni, qui manquaient à l’appel de sa vie finissante. Celui d’une jeune fille aux petits yeux malins, les yeux… d’Annette !…

 

Giovanni osa à peine la regarder dans ce tramway matinal. Mais son regard à elle insistait. Il ne pouvait qu’obéir aux injonctions de cette écolière distinguée. Il ne fallait pas oublier que dans cette Belgique des années quarante finissantes, il était un paria, un soldat vaincu issu d’un village maudit du fin fond de la Sicile. Lorsqu’elle lui demanda de l’aider à faire glisser ses gants immaculés sur ses doigts engourdis par le froid, il s’en sentit tout honoré. Quand le tram était rempli de gens et qu’il ne restait même plus de place pour tourner le visage et la regarder, il y avait encore toujours sa main contre la sienne, toutes les deux agrippées à la barre comme à une bouée de sauvetage. Puis, comme malgré lui, sa main glissa sous la sienne, petit animal sans défense, tendre proie qu’il se jura de ne plus jamais lâcher. Et qu’il faudrait lâcher pourtant. En ce moment même.

 

Un picotement apparut dans sa main gauche, celle qui reposait sur sa poitrine. Le picotement devint douleur, une puissante étreinte de douleur qui enserra son corps tout entier. C’est alors qu’apparut Hugo. Il s’était enfin arraché du papier glacé de la photo. Dans sa main droite scintillait un couteau.

 

- Enfonce-le, mon garçon!

- Je ne peux pas… Hugo entendit la voix rauque de son père. Il hésita un instant, puis plongea dans le regard obscur pour se retirer de nouveau. Ces yeux, pris dans les cernes que les années y avaient creusées, lui révélèrent, outre la ténacité dont toute sa vie il avait dû faire preuve, une tendresse, jamais encore manifestée jusque- là et qui émut ses deux enfants qui assistèrent, impuissants, à son agonie.

 

Giovanni crut voir s’effondrer son fils :

- Pas toi, mon enfant, pas toi! Allez! Comporte-toi comme un homme! Frappe donc … Une sensation métallique, longtemps attendue sans doute, venue de loin, se développa dans sa poitrine, contournant la balle qui s’était logée là, se frayant un chemin jusqu’en plein cœur.

- Touché, conclut Giovanni… Un froid glacial monta alors en lui, envahissant sa nuque et ses muscles faciaux, soulevant les commissures de ses lèvres jusqu’au sourire à travers lequel il s’ouvrit à l’éternité.

 

 

***

 

 

 

Hugo était là. Il avait laissé ses compagnons, Perico, Angel, Jeremias, Jano et Grenci à l’entrée du labyrinthe, et il s’était précipité à la suite de sa sœur Alicia, vers la couche où agonisait son père. Il venait d’assister, impuissant, à la mort de ce père qu’il n’avait pas connu et que l’appât de trois femmes merveilleuses qui s’avéraient être ses sœurs lui avait fait connaître. Mais n’était-il pas arrivé trop tard? La chaleureuse Alicia qui laissait couler ses larmes tout en penchant sa tête sur son épaule, le rappela à la réalité, à sa nouvelle réalité. Etre un frère et non pas un amant, comme il se réalisa non sans remords, pensant au bref ébat qu’il avait eu avec Susana. Ernest Scribouille, derrière son écran gris-blanc en était tout secoué. L’impuissance de Hugo n’avait sa pareille que dans l’impuissance du scribouillard qui inventait sa vie et se retrouvait tout surpris de ce qu’il n’avait fait que se découvrir à lui-même. Mais, tout en écrivant la parole « surpris », il se fit la réflexion que ces retrouvailles manquées n’en pouvaient pas encore signifier la fin.

Dans la chambre souterraine où venait de mourir Giovanni Buonavoglia, apparurent deux figures sacerdotales accompagnées chacun d’une femme. Ils avaient le visage barbouillé de blanc et portaient des récipients en argile contenant poudres et crèmes.

 

- Vont-ils l’embaumer?…

Alicia ne lui répondit pas. Hugo se résigna à l’idée de laisser les choses suivre leur cours sans qu’il ne comprenne. Un troisième couple sacerdotal apparut chargé d’un chaudron conique rempli d’une matière brillante. Curieux, Hugo et Alicia se penchèrent en avant. C’était de la poudre d’or. Les femmes dévêtirent Giovanni et le frottèrent doucement sur tout le corps, l’enduisant d’une sorte de résine qui remplit la pièce d’une odeur forte mais pas désagréable. Cela leur prit toute une longue heure. Une fois la résine appliquée et égalisée sur tout le corps, elles commencèrent à couvrir celui-ci d’une poudre d’or. Hugo et Alicia les contemplèrent une deuxième longue heure sans intervenir. Lorsqu’elles furent prêtes, un des officiants sortit et sur un signe que celui-ci avait sans doute donné, une musique nasale, entraînante, s’éleva dans les couloirs du souterrain. C’était un chant larmoyant émis par des voix d’hommes et un autre, strident, produit par des voix de femmes. Deux nouveaux officiants entrèrent dans la pièce avec un hamac constitué d’une toile brodée d’argent et d’or. Deux musiciens soufflant dans une flûte droite et une flûte de pan, les deux confectionnées en os, de lama probablement, les attendaient dans l’embouchure de la porte. Les deux hommes qui étaient restés soulevèrent le corps de Giovanni et le hissèrent sur le hamac. Une étrange procession funéraire se forma dans le souterrain avec ses pleureurs et pleureuses cérémoniaux, suivis des deux enfants naturels du défunt. Le cortège s’amplifia à mesure qu’il atteignit la sortie. Dehors Perico, Angel, Jeremias, Jano et Grenci se joignirent respectueusement au groupe. Lorsqu’ils entendirent un bruit d’hélices qui couvrit les chants funèbres, ils étaient les seuls à lever la tête.

 

C’était Susana qui arrivait avec un hélicoptère de l’hôpital militaire de Madre de Dios. Les prêtres et les indiens ne lui firent aucun cas et continuèrent imperturbables leur marche rituelle en direction du lac qui, Hugo s’en aperçut à cet instant, avait la forme d’un huit, dont le cortège suivit les courbes jusqu’à en faire le tour complet.

Entre-temps l’hélicoptère avait atterri et Susana tenta de s’approcher du cortège, suivi de deux infirmiers pourvus d’un brancard. Alicia se retourna et fit signe à sa soeur de ne rien en faire.

 

- Il est mort. Il était comme un dieu pour eux. Laissez-les accomplir leur rite.

De retour à leur point de départ, les prêtres hissèrent le hamac où gisait Giovanni. Ils élevèrent le corps en proférant des paroles de deuil puis lancèrent le corps dans l’eau du lac. Au moment de l’immersion, tous tournèrent la tête dans la direction opposée, les regards rivés sur la cime qui s’élevait devant eux, l’Apu qui les protégeait, eux, et leur lac. Ils ne se retournèrent que lorsque le corps avait disparu et entreprirent alors le retour dans un silence sans faille. Ce n’est que lorsqu’ils étaient arrivés aux portes de la cité, que celui-ci se rompit. Alicia se tourna alors vers Susana et Hugo :

 

- Ils disent qu’ils ont purifié le corps de notre père, qu’ils appellent d’ailleurs aussi leur père à eux.

- Purifier de quoi ? demanda Hugo

- De la vie peut-être. De sa vie passée, qui sait?… Pour qu’il renaisse à une vie nouvelle.

- Est-ce qu’ils croient qu’il va renaître du lac? dit Susana.

- Toute vie est toujours sortie de l’eau. Pour ces indiens il n’en est pas autrement.

- Et pourquoi la poudre d’or ?

- Cet or qui a attisé tant de convoitises impures, même chez notre père, pour eux c’est de la terre purifiée. Et pour notre père ce sont toutes les impuretés de sa vie qu’il a lavées.

- Et peut-être aussi de sa mémoire en nous, se dit Hugo.

 

Sur le clavier de son ordinateur une larme coula. Ernest Scribouille était ému et peut-être aussi qu’il commençait à en percevoir la raison profonde. Il ferma les yeux, un long moment, puis à l’instant de les ouvrir, ses doigts se remirent à se balader sur le clavier…

Des interrogations folles se bousculaient dans sa tête. Les descendants des Incas allaient-ils demander à Hugo de prendre la place de son père? Allait-il accepter? Une nouvelle aventure allait-elle commencer ici, l’impliquant lui-aussi à vivre dans son imagination de Scribouille les péripéties Indiana Jonesques de son héros? Puis il s’avisa qu’il manquait un personnage important à l’appel. Belle, dont l’absence l’enveloppait de tout son mystère. Décidément son aventure à lui c’était encore autre chose…

 

Lorsque les prêtres, suivis de tout leur peuple en deuil, déposèrent une tiare ornée d’une plume blanche et noire aux pieds de Hugo, celui-ci, au lieu de se la poser sur sa propre tête, la remit au premier des officiants qui se trouvait devant lui. Il fit dire en Quechua à Alicia, qu’il ne pouvait accepter, ayant reçu une autre mission de l’esprit du Lac. Celui-ci, pendant la cérémonie funéraire lui avait dit d’accomplir le vœu secret de son père et de laisser désormais le peuple inca vivre sa vie cachée à Paititi, sans l’intermédiaire d’hommes blancs. Susana et ses sinchis se porteraient garant de ce que plus personne ne viendrait les importuner. L’esprit du lac voulait la paix et son départ était la meilleure façon de l’assurer. En un premier instant, les indiens reçurent le message par de nouvelles lamentations. Une brume épaisse s’était élevée du lac. Y voyaient-ils une réponse négative à l’offrande du corps de Giovanni?

 

Un rayon perça la brume. C’était comme si le soleil paraissait vouloir rejoindre les émanations qu’envoyait l’apu du lac. Le Lac lui répondit par son écran de vapeur sur lequel le rayon se brisa de toutes ses couleurs. Et c’était un arc-en-ciel.  Arc-en-ciel de la réconciliation entre ciel et terre, vie et mort, entre le peuple Inca et Hugo et leurs destins respectifs. Un hurlement de joie monta des gorges des indiens. Hugo et ses deux sœurs, ainsi que Perico et les siens, leur firent écho. Là-dessus Hugo regarda Susana avec insistance. Celle-ci s’éloigna sans un regard pour lui, en direction des hélicoptères et fit signe à ses pilotes d’actionner les moteurs. Une demi-heure plus tard quatre hélicoptères survolèrent la vallée de Paititi.

 

Hugo se fit la réflexion que si on volait assez haut, la végétation qui couvrait le sanctuaire ôtait celui-ci de la vue. S’il n’avait pas vécu ici ce qu’il avait vécu, rien n’aurait aussi bien pu s’y passer. Scribouille, dans son pays de pluie et de bruine, marqua son accord d’un signe de tête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II

 

 

 

 

 

BELLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

 

 

 

 

Sur son écran Ernest Scribouille vit apparaître, dans une de ces communes vertes aux briques récentes, qui étreignent la ville de Bruxelles dans leur étau immobilier, un petit édifice de couleur blanc cassé. Une plaque noire près de la porte d’entrée signala en lettres dorées : CPAS Home-Appartements. Il poussa la porte vitrée et vit une vingtaine de sonnettes alignées de deux en deux. Il appuya sur celle qui indiquait Annette Winters, cinquième étage. Après un temps qui lui parut ennuyeusement long, une voix se fit entendre:

- Qui est là?

- Ernest Scribouille. Je viens de la part d’Isabelle. Le silence qui suivit mit de nouveau sa patience à l’épreuve, puis la voix lui enjoignit de monter.

Ernest se faufila dans un petit ascenseur qui le transporta jusqu’au cinquième étage. Lorsqu’il en sortit, il vit un couloir étroit qui se prolongea dans deux directions. Il choisit celle de gauche qui aboutissait à une porte. Une nouvelle sonnette. Ernest appuya. De l’autre côté une voix de femme se fit entendre :

- C’est toi Belle?

- Non, c’est Ernest Scribouille, mais je viens de la part d’Isabelle.

La voix ne sembla pas vouloir tenir compte de son information et répéta :

- C’est toi Belle?… Exaspéré par la demeure, Ernest se résolut à la ruse et répondit:

- Oui, c’est moi!… Alors la porte s’ouvrit:

- Belle !…Une femme aux cheveux blancs, yeux vifs rapetissés par de grandes lunettes, se jeta à son cou… Belle, à son tour, ne pouvait se retenir et la prit dans ses bras:

- Maman!

 

Ernest eut toute la peine du monde à se réaliser ce qui se passait. Le petit tableau touchant qui se déroulait en ce moment sur son écran, sur le seuil de la porte qui donnait sur l’appartement d’Annette Winters, le représentait, là, sous la forme élégante de Belle, étroitement enlacée dans les bras de sa mère. Là donc et pas ici, se dit Scribouille, qui se sentit rejeté par les lettres jetées en vrac devant lui, sur le rectangle blanc, encadré de gris, de son document Word. De petites lettres noires, fourmillant comme des insectes qui se seraient libérés des recoins les plus cachés de son esprit, projetant ses désirs et ses peurs tout en l’excluant. Il ne lui restait, pour se retrouver, de même qu’il avait adopté le personnage de Hugo, que de s’identifier à cette nouvelle figure. Mais ce ne serait pas si évident cette fois, car s’il avait dû forcer quelque peu sa nature en se coulant dans la personnalité aventureuse de Hugo, prendre forme sous l’aspect féminin de l’élégante Belle c’était autre chose encore. Et puis il y avait un tas de choses qu’il ne parvenait pas à ranger dans sa tête. Qu’en était-il de Hugo dans tout cela? Que signifiait sa rencontre avec Belle et où avait-elle été tout ce temps lorsque, sous la forme de Hugo, il avait été au Pérou pour y retrouver son père?…

 

Vêtue d’un pantalon noir et d’un pull couleur crème en laine de vigogne, qu’elle laissa apparaître sous le regard admiratif de sa maman, Belle se débarrassa de son manteau de cuir brun foncé, qu’elle accrocha au porte-manteau qui se trouvait à gauche de la porte d’entrée du living. Déposant d’un geste rapide son sac à main en cuir noir sur la table, elle se précipita sur le petit piano noir électrique adossé à la paroi d’en face, pour y plaquer quelques accords.

- Tu joues encore de l’orgue à l’église?

Annette sourit:

- De temps en temps, lorsque le sacristain ne peut pas venir. Et toi, tu joues encore du piano?

- Très peu maman. Parfois, lorsque je n’ai pas de pianiste, je m’accompagne. Mais depuis que je me produis dans des cabarets mieux notés, j’ai, la plupart du temps, un petit orchestre à ma disposition. Annette secoua ses cheveux blancs :

- Alors, ma Belle, tu continues à faire ça?

- Eh oui, maman, que veux-tu? Tu sais comment je suis!…

- Il faudra bien s’y faire… Mais assieds-toi. Je vais faire du café et ensuite j’aimerais que tu me racontes comment les choses se sont passées au Pérou….

- Je vais t’aider, maman… Belle se leva et se dirigea vers la petite cuisine contiguë où elle prit la bouilloire qu’elle remplit au robinet.

Laisse ça, mon chou! Je n’ai pas besoin d’aide. Installe-toi dans le fauteuil. Je viendrai de suite avec le café.

 

Belle sortit de la cuisine et se dirigea vers les deux fauteuils revêtus d’une étoffe verdâtre, dont l’un était tourné vers la télévision et l’autre faisait face à la baie qui donnait sur une petite terrasse. Elle se laissa tomber dans ce dernier, ramassa le Télé 7 Jours qui se trouvait sur la petite table basse devant elle. Elle le feuilleta rapidement puis le remit à sa place. Elle regarda à travers la baie vitrée. C’était la vue qu’elle préférait, celle des arbres, dont les branches commençaient à se couvrir de boutons. D’ici quelques semaines elles seraient en fleur!

 

Annette entra avec un plateau. Outre la cafetière et les deux tasses vert foncé, dûment pourvues de sous-tasses de la même couleur et de petites cuillers, ainsi que le crémier et le sucrier en porcelaine blanche, il y avait là, soigneusement rangés, quelques biscuits sur une petite coupe en verre. Cela rappela à Belle certains dimanches, lorsqu’elle venait la visiter et qu’elles étaient toutes les deux ensemble parlant entre autres de son père qui était parti vivre dans ce mystérieux pays sud-américain qu’était le Pérou alors pour elle. On était plutôt bien alors, se dit-elle, et finalement maman m’a accueillie et m’a acceptée comme j’étais, même si ce n’était pas facile pour elle. Et je me sens encore bien chez elle.

- Tu n’as pas changé maman.

- Mais oui, que j’ai changé. Regarde comme j’ai vieilli!

- Peut-être bien un peu, mais pour moi tu es toujours la même, maman.

- Mon chou!… Annette s’attendrit un moment puis se reprit. Mais je suppose que tu n’es pas venue ici pour me lancer des fleurs. Tu dois te douter que ta maman est curieuse de savoir ce qui s’est passé avec lui. Alors raconte-moi tout!…

- D’abord, une question maman : est-ce que tu l’aimes encore toujours?

- Ma petite, de mon temps les femmes, lorsqu’elles aimaient, c’était pour toute leur vie. Cela tu ne sembles pas le comprendre, non?

- Excuse-moi, maman. Mais tu sais que pour moi les choses se sont passées différemment.

- Oui tu es bien différente, mais pas tant que ça non plus!

Le visage d’Annette se fendit d’un sourire énigmatique, le même, observa Ernest Scribouille depuis son observatoire-écritoire, qu’il vit apparaître en cet instant sur le visage de Belle et peut-être bien aussi, se dit-il, sur ma tronche à moi, si je me risquais à l’exposer au regard révélateur du miroir qui me menace, là, à ma droite, au-dessus de la petite commode où sont entassés pêle-mêle des feuilles brouillon et mon courrier.

- Alors raconte, reprit Annette…

- Maman, il faut que je te dise quelque chose d’abord, une chose qui va te rendre très triste… Annette sentit une crampe lui monter du ventre jusqu’à la gorge, lui coupant le souffle.

- Ne me dis pas…, parvint-elle tout juste à dire…

- Oui Maman, il est décédé.

- Annette se laissa tomber dans le fauteuil resté vide. Belle se vit bloquée un long instant, mais il fallait rompre ce silence bien trop pénible:

- Il est mort dans des circonstances assez particulières… commença-t-elle

- Cela je ne veux pas le savoir. Annette sanglota. Belle la prit dans ses bras.

- Ecoute, maman, il est mort en pensant à toi. Annette ne retint plus ses larmes, plongea la tête dans ses mains. Belle songea aux moments souvent pénibles que sa mère avait vécu avec son père, qui en fin de compte l’avait abandonnée, sans jamais plus s’être préoccupé d’elle. Si ce n’était pour David, elle n’aurait même pas su où il se trouvait. Maman avait tant souffert pour lui et par lui. Ces larmes étaient trop injustes. Décidément ces femmes d’autrefois…:

- Maman, arrête de pleurer, tu ne mérites pas de souffrir encore. Mon père est mort. Il a eu sa vie à lui et toi maintenant tu dois continuer de mener la tienne le mieux possible.

- Tu as raison, mon chou. Annette se leva, prit un mouchoir dans le tiroir de la commode, se moucha, puis s’éloigna vers la salle de bain.

Lorsqu’elle elle était revenue, Belle l’attendait debout.

- Tu sais, Maman, je ne peux pas rester longtemps, je dois encore répéter avec ma pianiste en vue de la représentation que je vais donner ce soir.

- Ne me quitte pas maintenant. Excuse-moi, c’est plus fort que moi. Reste encore un peu, j’en ai besoin, et puis parle-moi quand-même de lui.

 

Belle se rassit. Annette prit place à côté d’elle, l’air reconnaissant.

- Mon père vivait dans un endroit secret dans la partie la plus élevée de la forêt amazonienne avec quelques indiens gardiens d’un trésor datant du temps des Incas. Il a été attaqué par des délinquants, des terroristes en fait et il est mort en défendant l’entrée de la grotte où ils gardaient le trésor.

- Mon Gianni a toujours été courageux… Mais comment est-ce qu’il s’est fourré dans cette aventure ?

- Je ne saurais te le dire, mais il a eu une vie fort problématique là-bas, tout comme ici d’ailleurs, non?… (Annette hocha la tête affirmativement) et finalement je crois qu’il avait trouvé la paix là, avec ses indiens, dans un monde qui n’avait rien à voir avec celui où il avait été si malheureux. Jusqu’à ce que notre monde soit venu le rejoindre là-bas…

- Pauvre, pauvre Gianni. Toujours en cavale. Annette secoua la tête, puis se reprit: va maintenant, mon chou. Je me débrouillerai bien toute seule. J’en ai l’habitude.

Lorsque Belle se leva pour lui donner un baiser en guise d’au revoir, Annette ne bougea pas de son fauteuil.

 

 

***

 

 

Longtemps elle resta là, immobile. Elle se revit écolière, en uniforme bleu, gantée de blanc, avec ses chaussettes blanches, ses souliers noirs laqués, ce matin de novembre dans ce tramway jaune sale, plein de visages ensommeillés. Une de ses mains se tortillait dans tous les sens, dans une vaine tentative d’ôter le gant qui l’empêchait de repêcher son ticket. Elle ne parvenait pas à l’enlever à cause du froid. Devant elle il y avait cet homme dans son pardessus d’hiver gris foncé. A première vue il paraissait assoupi comme les autres voyageurs. Mais ses yeux étaient différents, des yeux noirs comme du charbon qui, elle s’en rendait compte, devaient la regarder depuis tout un temps déjà.

 

- Mais qu’attendait-il donc, avait-elle pensé alors. Et l’homme, s’apercevant que ses pauvres petits doigts de jeune fille étaient engourdis par le froid, entra en action. Il prit sa main gantée qu’elle sentit légère comme une plume dans ses solides mains à lui, et la dépouilla délicatement du gant immaculé. Il n’attendit pas ses remerciements et se retira, intimidé à ce qu’il paraissait, ou honteux de sa propre audace, ne lui jetant que furtivement quelques regards, lorsqu’il croyait qu’elle ne le voyait pas.

 

Quelques arrêts plus loin, le tramway s’était tellement rempli qu’il n’avait même plus le recul nécessaire pour la regarder et les gens qui montaient les poussèrent peu à peu l’un contre l’autre. Dans un effort pour se maintenir à la barre, elle avait senti pour la seconde fois le contact de sa main. Sa main qui s’était glissée maintenant sur la sienne. Et elle, trouble-fête: Monsieur, pourriez-vous retirer votre main?… Et comme il ne réagissait pas tout de suite: Pardon Monsieur, mais je dois descendre ici.

 

Les jours qui suivirent cette rencontre, la tête ronde, les cheveux noirs gominés et surtout les yeux si obscurs de l’homme hantèrent ses pensées. Et alors que ses amies, malgré la très stricte éducation prodiguée par les Dames des Ecoles Chrétiennes, ne cessaient de se vanter de leurs amoureux imaginaires, elle ne leur dit rien, portée comme par un nuage vers les plus invraisemblables des aventures. Jusqu’au moment où pointait le visage sévère de Maman Winters, lui faisant des remontrances confuses sur ce qu’elle appelait le péché de la chair.

 

Chaque matin, lorsqu’elle prit, le cœur battant, le même tram qui ponctuait sa vie monotone de l’aller-retour reliant sa maison à l’ école, elle essayait fiévreusement de le revoir, mais en vain. Cependant, juste quand elle avait déjà abandonné tout espoir, il y eut ce samedi midi où, contrairement à son habitude, elle était descendue du tram à l’arrêt suivant, situé à la fin de sa rue. Elle le vit soudain sortir d’un portillon donnant sur un jardinet. Il l’avait également vue et lui fit signe. Il souriait. C’était irrésistible. Elle se sentait flotter sur un nuage qui la poussait  dans les bras ouverts de Giovanni Buonavoglia qui devint le fiancé avec qui elle connaîtrait, autour de cet arrêt de tram tristounet et quelques autres endroits encore qu’ils s’approprieraient dans la banlieue grise de Bruxelles, les moments les plus excitants de sa vie.

 

 

***

 

 

Le péché de la chair, le gentil Giovanni, comme l’appelait la patronne italienne du café de la gare, ne tarderait pas à le lui faire découvrir, en pensées, en paroles et en actes. Annette ne put contenir un sourire lorsqu’elle songea aux séances baiser près de l’arrêt du tram et devant la porte de l’académie de musique où il l’attendait à la sortie de son cours de violon. Mais un jour de février blanc il avait été bien trop loin dans l’exploration de son jeune corps.

 

Il y avait eu de nouveau le nuage qui avait également absorbé Giovanni qui la tenait d’une main, ainsi que le violon dans son étui, et aussi la bécane qu’elle tenait de l’autre main. Comme ils s’y étaient accoutumés, ils avaient pris, à droite du viaduc, la chaussée aux gros pavés qui longeait le chemin de fer. Et là les choses s’étaient précipitées. Après le baiser qui lui avait fait oublier durant de longues minutes le froid glacial qui les entourait, Gianni, dans une impulsion soudaine, l’avait jetée sur le talus enneigé tout en la regardant. Ah, ce regard, ça l’avait rendue toute chose, la sienne… et elle n’offrit aucune résistance quand il se coucha sur elle en soulevant sa jupe. Annette sentit encore, comme si c’était aujourd’hui, ses mains froides sur son ventre. Une vague conscience lui était restée de qu’elle aurait dû dire non, mais quelque chose en elle l’en avait empêché.

 

Lorsqu’ils se levèrent, une infinité plus tard, ils continuèrent en silence leur chemin et elle essaya de ne plus penser à ce qui s’était passé. A son retour Papa Winters l’attendait au pas de sa porte. Il ne disait rien, mais la colère rentrée révélée par son regard, était plus qu’éloquente.

 

***

 

 

Deux mois plus tard Annette se vit à la sortie de la polyclinique. Giovanni l’attendait, inquiet.

- C’est positif, lui avait-elle dit en éclatant d’un fou rire, auquel, très vite, se mêlèrent des larmes.

 

Comme nous étions jeunes!…, se dit Annette. Mais un enfant, même conçu dans un nuage, ce n’était pas de la rigolade. Giovanni l’avait prise alors par le bras et l’avait emmenée dans une folle promenade jusqu’à la foire du Midi où ils avaient mangé de la barbe à papa et des beignets saupoudrés de sucre blanc. C’est qu’il n’avait rien de plus à lui offrir, ce pauvre Gianni, ni maison, ni refuge, rien que la belle Argentine où ils se voyaient aller en rêve un jour.

 

Tant que ses parents ne savaient rien, il leur restait encore un peu de répit, le temps de se convaincre de la possibilité d’une vie de couple normale autour de l’enfant qui allait naître. En regardant les losanges mouillés qui pavaient le trottoir, ils se rendirent tout à coup compte qu’ils étaient trempés. On jouait « Le Comte de Monte Christo » à l’Astoria. Giovanni l’emmena vers le guichet où il paya deux entrées pour la chaleur d’une intimité dont ils connaîtraient l’illusion pendant quelques heures.

 

Ils n’auraient plus souvent l’occasion de se réunir. Maman Winters devait se douter de quelque chose et se mit à interroger sa sœur et ses frères. En dehors du trajet de l’école en tramway et celui à bicyclette de l’académie de musique, tous les deux soigneusement minutés, Annette ne pouvait plus quitter sa maison. On l’occupa – outre ses devoirs de l’école – à de multiples tâches ménagères, alors que, Annette s’en souvint encore avec colère, sa sœur aînée – sous prétexte de maladie – ne foutait jamais rien.

 

Heureusement qu’il y ait eu encore ce mercredi de printemps ensoleillé qui permit à Annette et Giovanni de reprendre quelque peu courage. Maman Winters avait été appelée ce jour-là inopinément au chevet de sa sœur malade. Giovanni logeait en ce moment dans le studio d’un copain de travail, près du parc municipal. Il était parvenu à tromper la vigilance des parents Winters en passant un billet à Maurice, le frère aîné qu’Annette avait mis dans la confidence.

 

Annette se revit donnant, pour tromper son impatience, des petits coups de pieds aux cailloux qui s’étaient accumulés devant le banc où elle l’attendait. Lorsque Giovanni apparut enfin, il tenait un gros bouquin sous le bras plein de trucs compliqués sur la naissance des bébés et comment il fallait les soigner. Il expliqua à grand renfort de gestes. Elle buvait ses paroles, sans bien comprendre, en faisant de grands signes de tête, heureuse un instant, dans l’espoir de ne plus jamais devoir bouger de là.

 

Ce n’est qu’ensuite que tout devint sombre pour de bon. Cela se passa dans la cour de l’école. Tout à coup Maurice était là au milieu des filles.

- Mais tu ne peux pas venir ici!

- Ne retourne pas à la maison, Annette, ils savent tout. J’ai appelé Luc. Il t’attend au Petit Séminaire à Louvain. Il saura te protéger contre eux.

Là-dessus Maurice l’aida à quitter subrepticement l’école et l’accompagna jusqu’au quai de la gare. Annette resta deux jours à Louvain, chez son frère aîné Luc qui préparait là sa prêtrise. Puis sa mère vint la chercher.

 

De retour à la maison, on l’enferma dans sa chambre qu’elle ne put quitter que deux semaines plus tard, lorsque ses parents avaient trouvé, dans une petite ville en Flandre occidentale, une famille qui la choierait durant les six mois restants de sa grossesse. On avait fait croire qu’elle avait été victime d’un viol, de la part d’un salaud de rital par surcroît. Pour la famille Winters il s’agissait surtout d’ôter les scandaleuses rondeurs de leur fille aux regards de voisins et connaissances.

 

Le temps passé là, s’il ne la consolait pas de l’absence de son fiancé, avait été adouci par la présence d’un piano sur lequel elle avait projeté toute sa frustration et toute son angoisse réprimée. En tout cas être là valait mieux que les reproches incessants de sa mère et les regards méprisants de sa sœur aînée.

 

Un jour elle avait écouté la voix de Gianni. Elle n’en fut pas consciente tout de suite, concentrée comme elle l’était sur les sons qu’elle soustrayait de son clavier. Mais lorsque la voix s’éleva puis devint plaintive, et qu’on vint la chercher pour la conduire vers l’arrière-cuisine qui donnait sur le jardin, elle se rendit compte que cela avait été lui.

 

Ensuite les choses reprirent un caractère plus paisible jusqu’au moment où le médecin constatât qu’il était temps de l’envoyer à la maternité.

 

***

 

 

On avait conduit Annette dans un bâtiment aveugle, en fait une maternité discrète située dans la banlieue anversoise, appelée vulgairement « l’usine à bâtards ». Bien qu’il y eût là d’autres filles comme elle, Annette ne put en contacter aucune. Une seule fois elle avait vu une jeune femme en train de donner des soins à un bébé. C’était son propre enfant, lui avait-elle expliqué et elle resterait encore un temps à la clinique pour s’en occuper. Par après elle irait travailler comme au pair afin de payer l’organisation à laquelle elle confierait son enfant.

 

C’était l’unique conversation qu’elle avait pu établir depuis son arrivée. Les sœurs auxquelles elle s’était adressée étaient restées muettes à ses interrogations, se contentant de lui donner des vêtements à repriser. C’est ainsi qu’elle passa ses longues journées dans la maternité, dont seuls les repas et les pauses imposées consacrées à la prière interrompirent la monotonie.

 

Ces heures de solitude et d’isolement faisaient accroître démesurément son angoisse devant la naissance imminente et surtout aussi les sentiments de culpabilité que lui avait inculqués Maman Winters. Celle-ci n’était venue la visiter qu’une seule fois et cela uniquement pour la convaincre de l’ampleur de son péché et de l’expiation qui en serait la conséquence.

 

***

 

 

Cette nuit-là elle avait senti une pression étrange dans les reins. Peu après un élancement avait traversé son ventre. Une vague qui, après ce qui lui semblait une éternité, s’était retirée. Elle avait besoin de se relâcher, mais n’en eut pas le temps. Une nouvelle onde de douleur la reprit pour la soulever. Je n’y survivrai pas, s’était-elle dit, mais de nouveau elle se sentit atterrir pour décoller aussitôt. Cela se répétait indéfiniment jusqu’à ce que la douleur devînt quelque chose de visible et d’audible. Un rythme auquel elle pouvait s’identifier et que finalement elle ne sentît plus rien du tout. Ce n’était qu’alors que les cris qu’elle avait réprimés pendant tout ce temps, lui échappèrent.

Elle ne vit pas la porte qui s’ouvrit, ni les deux sœurs qui la déposèrent sur une civière pour la transporter à l’étage inférieur. Il était neuf heures du matin. La sage-femme qu’on avait été chercher en catastrophe ne dut plus rien faire pour activer la venue de l’enfant. C’était comme s’il avait trouvé la sortie tout seul. Néanmoins, juste devant l’ouverture libératoire, il hésita.

- Pressez, mais pressez donc !

Annette reprit conscience. Elle eut tout juste le temps de voir le duvet noir sur la tête du petit Ernest.

 

 

***

 

 

Le soir, quand Annette était de nouveau seule dans sa petite chambre à l’étage supérieur, elle entendit pleurer un bébé dans le couloir. C’était son enfant, pensa-t-elle, et elle tenta de se lever. Mais une douleur atroce l’en empêcha. Le médecin qui vint la voir le lendemain constata une dislocation de la hanche droite. Pour cette raison elle dut encore rester un long mois dans la clinique à bâtards, jusqu’à ce que sa mère décidât de l’envoyer à une autre clinique, cette fois en tant qu’apprentie infirmière.

Les week-ends, lorsqu’elle rentrait auprès de sa famille, on l’attendait à la sortie du train et on la conduisait de la même manière à la gare tous les lundis matins. Les quelques lettres qu’elle reçut dans cette pénible période furent systématiquement ouvertes, même à l’école des infirmières.

Quand elle eut terminé ses études d’infirmière, Annette crut qu’elle aurait pu se libérer de l’étau parental. Mais non, sa mère, son odieuse mère, en connivence avec les nonnes de l’école, l’obligea à continuer ses études dans la ville de Gand, auprès des sœurs de la charité qui combinaient dans leur cloître activités religieuses et médicales. Annette revit devant elle le mur de briques du couvent où pointaient deux pauvres petites fenêtres en demi-cercle gardées par de solides barreaux en fer forgé surmontant une grande porte brun foncé, qui en était l’unique issue. Au-dessus de la porte il y avait aussi une Vierge en pierre grise tenant dans ses bras un Enfant Jésus qui semblait désigner du doigt chaque visiteur qui oserait se rapprocher de la porte.

C’est dans cet sinistre édifice qu’Annette, entre prières et silences, exerça son métier d’infirmière. La seule activité qui lui permettait d’adoucir l’immense solitude dans laquelle on l’avait plongée, c’était l’orgue, que les soeurs lui confièrent afin d’accompagner leurs chants et prières. Ce qui fit qu’elle semblait se réconcilier avec son sort. Mais au moment où, au seuil de sa maturité, on la poussa à prendre l’habit, il y eut comme un déclic et Annette décida de rompre sa passivité.

Sa première pensée allait alors vers son enfant. Mais là, elle se vit confrontée à un mur bien encore plus épais que celui du cloître qu’elle avait décidé de quitter: celui de la justice. Les Winters avaient confié son enfant à une association pieuse qui se chargeait de faire adopter des orphelins par des familles jugées suffisamment chrétiennes pour leur prodiguer l’éducation qui leur convenait. Et le petit Ernest venait tout juste de rejoindre son nouveau foyer, croyant avoir affaire à ses vrais parents, chose que ceux-ci lui firent croire jusqu’à son adolescence. Et toutes les tentatives d’Annette pour trouver la moindre piste de son enfant, furent soigneusement bloquées.

Giovanni avait fait la même expérience, lui avait-il confié. Bien que lui, au moins, ait pu voir son enfant à l’orphelinat et le tenir dans ses bras, en contrepartie d’un document où il aurait accepté de renoncer à sa paternité. Document qu’il affirmait ne pas avoir signé. Mais va-t-on savoir! Un fait est que, même lorsqu’ils s’étaient rejoints pour vivre une brève vie commune dans leur petit appartement de la Cour des Princes, dans cette même ville de Gand, toutes leurs tentatives de récupérer l’enfant s’avérèrent infructueuses.

 

Elle avait donc retrouvé son Gianni. Mais ce n’était plus le même gentil amoureux qu’elle avait connu pendant sa vie d’écolière. Tout le temps passé à l’attendre infructueusement, puis les boulots ingrats et abrutissants qu’il s’était vu contraint d’accepter et en plus les voyages de matelot, les choses qu’il avait vues dans les ports méditerranéens et la Mer Noire, l’avaient rendu amer et rageur. Et puis le vide laissé par l’enfant qu’on leur avait volé, minait leur vie de couple. Quand, de guerre lasse, Gianni lui avait proposé de recommencer leur vie en Amérique du Sud, elle décida de ne pas le suivre. Elle romprait avec tout le monde, sa famille bien entendu mais aussi Giovanni, l’amour de sa vie, avec qui – elle le savait -elle ne pouvait plus être heureuse.

 

 

 

 

2

 

 

 

 

 

Ernest Scribouille voyait s’accumuler sur son écran les petites lettres de l’histoire d’Annette, se confondant avec sa pauvre silhouette de femme âgée, immobilisée dans son fauteuil, inconsciente du spectacle du soir tombant qui se produisait derrière la baie vitrée. Toutes ces petites lettres qui la couvraient du poids d’une vie tracée, le temps d’un éclair, dans l’éclat de sa vie amoureuse naissante et à partir de laquelle d’autres destins continuaient à se forger. Tel celui de Belle qu’il avait vue monter dans sa Renault Picasso noire qu’elle démarra à toute vitesse vers une destination qui, comme il s’y était accoutumé dans cette histoire, lui était inconnue. Il décida de la suivre.

 

La Picasso se dirigea vers une avenue boisée qu’elle prit en direction de la ville. Elle plongea dans un tunnel pour en ressortir quelques dizaines de minutes plus tard. Une file de voitures l’immobilisa devant un feu rouge. Belle se regardait dans le rétroviseur. Ses beaux yeux noirs étaient soutenus par le trait de crayon qui les mettait en valeur en les élargissant. Elle avança ses lèvres dont le rouge s’était à peine déteint. Je suis belle, pensa-t-elle, … encore toujours… pour le temps que ça dure… le temps qu’il me faudra.

Là-dessus elle enfonça l’accélérateur et continua son chemin, tournant à gauche au feu-rouge, se faufilant en direction du centre, contournant et dépassant la plus grande part des voitures qui la précédaient. La course ne s’arrêta que devant un bâtiment vétuste qui abritait un théâtre. Le Cabaret de la Bourse, disait l’enseigne. La bourse et la vie, pensa Belle en montant les escaliers qui la menaient au hall d’entrée, la Bourse qui, de ma vie, occupe une bonne part, ce moment.

 

Scribouille continua sa filature par écran interposé, la suivant d’un regard admiratif lorsque elle monta l’escalier intérieur d’un fin mouvement de jambes et de hanches. Arrivée au second palier, elle s’introduisit sans hésiter dans le couloir sur lequel celui-ci donnait, se dirigeant tout droit vers une porte en bois de chêne qu’un petit carton qui y était apposé identifiait comme « loge des artistes ».

 

Devant un des grands miroirs qui occupaient toute la paroi de gauche, était assise une jeune femme, vêtue d’un jean éraillé et d’un petit top bleu foncé qui laissait à découvert cou et épaules pour le haut et pour le bas son nombril orné d’une boucle de nacre. Sa pianiste était donc déjà là.

- Salut Leah, lui dit Belle en déposant son sac à main sur l’étagère aménagée sous les miroirs et se pencha sur sa pianiste pour lui donner un baiser. Leurs lèvres s’effleurèrent un instant.

- Salut Belle, lui répondit Leah. Belle la contempla un instant. Ses grands yeux clairs surtout qui lui donnèrent un air d’oiseau de nuit.

- Ma petite chouette.

La jeune femme releva le torse. Irrésistiblement Belle continua à explorer des yeux ce visage, dépourvu de tout maquillage et coiffé d’une tignasse blonde aux mèches rebelles, ainsi que son corps de garçon manqué. Ses hanches plates contrebalancées par ses cuisses musclées et les rondeurs solides de ses fesses rendaient à son jean cette moulure parfaite, cette tension à l’entrejambe qui si souvent lui donnait envie d’y apposer les lèvres. C’est comme si Leah me souriait aussi là, songea-t-elle et elle se pencha de nouveau sur elle pour la baiser sur la bouche, un long baiser où leurs langues se mêlèrent.

Leah gémit, s’abandonna à l’étreinte. Belle continua, des mains cette fois, l’exploration de son jeune corps athlétique et menu qui lui plaisait tant. Elle lui retira son top et caressa ses épaules musclées, puis ses seins minuscules, dont les bouts s’érigeaient sous la manipulation de ses doigts.

Leah voulut abandonner sa position passive et rapprocha ses mains des seins de Belle. Sur quoi celle-ci se raidit et posa ses doigts aux ongles finement vernis sur la petite main musclée de la jeune femme.

- Tu sais que je n’aime pas qu’on me touche là.

Leah savait, mais n’avait pas pu réprimer son geste vers ces seins plantureux que l’opération de Belle n’avait pas pu rendre moins attractifs à ses yeux. Mais la réaction de Belle avait refroidi leurs ébats. D’ailleurs il n’y avait pas de temps à perdre. Il fallait se préparer pour le show de ce soir.

- Les autres musiciens sont déjà là?, continua Belle.

- J’ai vu tout à l’heure que les instruments étaient sur le plateau.

- Et la sono?

- Prête.

- Bien! Allons voir sur le plateau.

 

Là-dessus les deux femmes se levèrent et prirent le couloir jusqu’à un deuxième escalier qui les mena à la hauteur des balcons de la salle de théâtre. Ils y entrèrent par une des portes battantes et virent en bas le podium où étaient déjà installés instruments et micros. Tout en haut l’ingénieur du son était assis derrière la table de mixage.

- Alain est-ce qu’on peut faire un essai?

- Juste une minute, il manque encore un câble.

- D’acc!

Belle et la pianiste descendirent les gradins jusqu’à la scène, puis montèrent sur les trois petites marches latérales qui donnaient sur le plateau. A petits pas bien comptés Belle se dirigea vers le piano à queue, situé légèrement en retrait, sur la gauche de la scène, y plaqua quelques accords, puis enfonça la touche du la, répéta la même note une octave plus haut, puis encore une fois.

- Tu crois pas Leah, qu’il faudrait l’accorder? La pianiste s’approcha à son tour du clavier et appuya sur plusieurs touches, accumulant les quintes, puis, résignée:

- Le piano a du souffrir d’un changement de température. Il faudrait dire à l’intendant de chauffer la salle de façon constante, aussi lorsque le public n’est pas là. Ces gars-là sont tellement pingres!… Il faut qu’ils comprennent que s’il faut accorder le piano à chaque fois qu’on joue, il s’agit d’un esprit d’économie mal conçu. Heureusement que cette fois-ci ce n’est pas si grave. De toute façon, dans une heure et demie commence le spectacle et on n’aura plus le temps de faire venir un accordeur.

- En tout cas, répliqua Belle, je vais lui dire ce que j’en pense et demain ton piano sonnera juste, fais-moi confiance!

Sans plus donner de commentaires, Belle s’installa sur le tabouret et commença à jouer l’intro de « My funny Valentine ». Elle s’approcha ensuite du micro et y donna une petite tape de l’index. On n’entendit rien.

- Alain!

- Oui, d’accord. Je connecte ton micro… Cette fois la tape se reproduisit dans les haut-parleurs. Belle chantonna une ligne mélodique sur les accords de la chanson.

- Il y a trop d’aiguës, Alain.

- Oui j’ai entendu. T’en fais pas. Je vais te régler ça tout de suite…

A cet instant-là, sortirent des coulisses deux hommes habillés de noir, l’un était d’origine africaine et il s’installa derrière la batterie et les instruments de percussion, timbales, conga, clochettes diverses, qui se trouvaient sur la droite de la scène. L’autre, de type latin, souleva la contrebasse qui était couchée derrière le piano, la défit de son revêtement et l’installa sur la partie gauche du plateau, légèrement en avant par rapport au piano, de façon à ce qu’il pût voir le batteur.

- Vu qu’on est tous là, dit Belle, on pourrait essayer une chanson. Tout le monde mit la main aux armes, y compris l’ingénieur du son.

- Je propose « Pecado ». Je commence a capella….

Dans la salle, une voix sensuelle, un peu grave, mais finement arrondie vers les aiguës s’insinua suavement dans l’espace:

Yo no sé si es prohibido

Si no tiene perdón

Si me lleva al abismo

Sólo sé que es amor…

 

La basse entra, soutenue par l’accord en la-mineur orné d’une neuvième du piano et le frottement des brosses sur la caisse claire, propulsant le dernier mot « amor » et tous ceux qui suivraient vers l’accomplissement, encore incertain, de la chanson. La répétition avait commencé.

 

 

***

 

 

Quelque trois heures plus tard devant une salle comble, remplie surtout d’hommes, mais où se remarquait aussi la présence de femmes, la plupart non accompagnées, Belle et ses musiciens marquèrent une pause. Ils étaient arrivés à la fin de leur récital composé de standards de jazz, de chansons françaises et latines. Belle, vêtue d’une longue robe rouge qui non seulement laissa ses épaules dénudées mais était également pourvue d’une fente vertigineuse sur le côté gauche, se rapprocha de la rampe, micro en main :

- Et maintenant, cher public, permettez-moi de vous présenter les merveilleux musiciens qui intègrent le groupe Lilith…

- à la contrebasse Pedro Huamani… Et le bassiste basané de se courber avec grâce…

- batterie et percussions Edson Preto da Silva… Ici le percussionniste noir s’avança et, les jambes légèrement écartées lança sa courbette….

- Au piano… Leah Zimmermann…

La pianiste, habillée, afin de créer la confusion, d’un smoking noir, orné d’un noeud papillon et en plus coiffée d’un chapeau melon qui lui cachait les cheveux, fit entendre un trémolo annonciateur de mystères, repris par la basse et accompagné d’un roulement de la caisse claire. Elle quitta alors le clavier, s’avançant lentement vers le devant de la scène. Arrivée devant Belle, elle attendit immobile. D’une tape de la main droite celle-ci fit tomber son chapeau. Apparut alors devant les yeux médusés du public sa chevelure blonde. Puis d’un geste brusque, Belle lui arracha la veste, puis le pantalon. Leah se dirigea maintenant droit vers le public et, un sourire malicieux aux lèvres, déboutonna sa chemise, tout en gardant le nœud papillon, révélant le set complet de lingerie noire qui ornait son mince corps: bustier en cuir, tanga, porte jarretelle maintenant de longs bas noirs. Du public s’éleva un murmure admiratif, suivi d’applaudissements nourris. La pianiste en profita pour reprendre sa place derrière le clavier et introduisit d’une séquence chromatique la chanson suivante. Les lumières s’atténuèrent, à l’exception d’un cercle lumineux rougeâtre centré sur la chanteuse…

- Dés……habille moi!… entonna Belle sous les sifflets et les applaudissements enthousiastes.

Joignant le geste à la parole, elle exhiba d’abord un fin jeu de jambes, laissant entrevoir l’étoffe de son slip rouge, puis elle fit glisser peu à peu sa robe jusqu’à ce que celle-ci tombât toute entière sur le plancher.

- Et vous…, termina-t-elle la chanson, en enjambant élégamment l’étoffe rouge étalée sous elle, profitant du moment de silence tendu qui s’était installé pour faire admirer son bustier, ses bas, son slip, son porte-jarretelles et ses souliers à talons, dont la couleur rouge gardait captive l’attention du public. Et vous…, reprit-elle portée par un dernier accord…

- Déshabillez-vous !

Avec la douche froide de cette dernière phrase, lancée d’un parlando incisif, s’éteignirent, un instant, toutes les lumières. Lorsqu’elles se rallumèrent, les spots étaient dirigés sur les deux musiciens masculins, qui comme par magie, avaient perdus tous leurs vêtements, à l’exception de leurs slips, dont celui d’Edson Preto, comme le remarqua Belle avec satisfaction, manifestait une excroissance des plus expressives.

Le public exultait, applaudissant à tout rompre. C’était le triomphe.

- Merci! Merci!… Belle, le souffle coupé par l’émotion, ne savait quoi dire d’autre. Mais les gens rappliquaient:

- Une autre, une autre!… Leah lui vint en aide.

- C’est que vous en voulez toujours plus, mais, ajouta-t-elle blagueuse, nous n’avons plus rien à enlever…

- Sauvée in extremis, se dit Belle, par ma formidable petite chouette… Tout dans son spectacle, même l’érotisme qui en constituait en quelque sorte l’appât, devait rester musical. En aucun cas il ne pouvait dégénérer en un exhibitionnisme vulgaire. Profitant du fou rire qui avait pris possession du public, elle disparut derrière les coulisses afin de rejoindre sa loge sans délai.

 

***

 

 

Derrière la grisaille de son écran, Scribouille savoura le triomphe de Belle et il se dépêcha à sa suite jusqu’à la loge, où elle entra, la robe rouge dans les mains, pour s’y laisser tomber, épuisée dans le petit fauteuil face au miroir.

- Il faudrait que je me démaquille, pensa-telle encore, mais le cœur n’y était pas. La lumière jaunâtre qui régna dans la petite pièce, refléta un visage d’animal triste. Elle prit sa tête dans les mains, puis d’un mouvement brusque, se rejeta en arrière…

 

…Comme tous les soirs, après que la salle d’études à la lumière jaune s’était vidée comme un bocal, Ernest tourna à droite à la fin de la rue des Savanes en traînant son cartable jusqu’en haut de la colline où prenait naissance la rue des Agneaux. En descendant cette rue le poids de son cartable le poussa jusqu’au pont, tout en réglant l’alternance de ses pas: gauche, sa lourde chaussure en cuir noir, sa jambe gauche avec le bas de laine gris relevé jusqu’à hauteur du genou, le tissu de sa culotte trop courte qui se resserrait au haut de ses cuisses…, droite, son soulier droit, sa jambe droite, sa cuisse droite sous le long pardessus bleu.

Dans son rôle de spectateur, à travers la page Word, Ernest Scribouille aperçut le mouvement de hanche esquissé mine de rien par le petit garçon qui lui, se sentit envahi par une sorte de désir glacial, l’emplissant du cœur aux genoux. Il s’arrêta sur le pont pour contempler les taches d’huile qui dansaient en se multipliant sous la supervision de la croix lumineuse soudée sur le casque de la tour de l’église Saint-Pierre. Sur le quai il y avait le monde des rats ainsi que le monde de tous ces êtres en mouvement à l’intérieure des maisons, dont il se sentait exclu.

Scribouille le vit traverser la petite place à laquelle le pont donnait accès. Le petit Ernest laissa derrière lui la statue du grand homme politique qui, le bras levé, gardait figée sa pose de défenseur du prolétariat. L’obscurité s’était installée partout maintenant. Ernest pénétra dans le Parc du Midi où les lanternes aux boules lumineuses dégageaient un halo blanc. Les immeubles de l’avenue adjacente avec leurs aquariums jaunes paraissaient bien loin. La brume, la brume qui dansait et se déhanchait, s’était dégagée de lui, l’entourant comme les plis de cette robe blanche au tissu léger qui caressait ses hanches et ses petits seins naissants, tout comme il sentit aussi la caresse de ses longs cheveux sur le cou et les épaules.

Et tout à coup le petit garçon était là, devant lui. Il avait enlevé son pardessus bleu, sa chemisette, ses lourdes chaussures, ses chaussettes grises, sa petite culotte qui avait glissé sur ses cuisses… et il resta là, immobile, comme s’il était de bronze.

La petite fille regarda autour d’elle. Il n’y avait personne, même pas les poissons dans leurs bocaux luxueux au bord du parc, qui pouvait voir comment elle releva sa robe jusqu’à la ceinture, ni comment, furtivement, elle ôta son slip pour le lancer, roulé en boule, dans les buissons. De l’index droit, puis du gauche, elle toucha sa petite fente, jusqu’à ce qu’elle se sente toute humide au haut de ses cuisses. Le petit garçon de bronze était allongé maintenant dans l’herbe froide. Vite, comme si elle devait faire un petit pipi, elle s’accroupit au-dessus de sa petite bite …

Avant de rentrer dans la tristesse de son foyer, Ernest vérifia intérieurement si la brume l’avait bien réintégré tout à fait, si le petit garçon l’entourait bien de nouveau, si ses chaussures, ses bas de laine, sa chemisette et sa culotte continuaient bien leurs conversations secrètes sous le long pardessus bleu.

 

Sur ce, Belle se réveilla, la bouche marquée d’un large sourire que lui arrachèrent les lèvres humides de sa pianiste.

- Ah mais, dit-elle surprise, puis se reprenant, tu es là enfin, j’ai dû m’endormir…

- Normal, répondit Leah, tu dois être exténuée. Moi aussi d’ailleurs. Mets vite quelque chose et rentrons chez nous. Nous nous démaquillerons là.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3

 

 

 

 

 

Chez nous!… Comme ça lui plaisait d’entendre ces paroles sorties de la bouche de sa compagne. Enfin elle avait pu considérer comme un vrai « chez soi » ce studio confortable où Leah et elle abritaient leur intimité, dans une rue parallèle au grand boulevard qui menait au Cinquantenaire.

Des demeures il ne lui en avait pas manqué dans sa vie. Celles de David à Lima, où elle n’avait passé que quelques fausses années de bonheur, celles aussi d’Annette, où les circonstances et probablement aussi sa propre nature, trop inquiète, avaient fait s’évanouir l’illusion du foyer que sa mère avait essayé de maintenir après des retrouvailles miraculeuses. Et puis surtout toutes celles de son enfance et sa prime jeunesse, où elle s’était vue vivre successivement. La dernière de la série, la pire de toutes – Ernest Scribouille ne put se retenir de sourire amèrement à son souvenir – étant l’aboutissement de la dégringolade sociale de ses parents adoptifs. Scribouille, sur son ordinateur embraya de nouveau sur le parc gantois. Cette symétrie de gazon vert, construite autour de longues bandes de gravier rose, s’offrit de nouveau à sa mélancolie, qui était aussi celle du jeune Ernest, ce mercredi-midi d’automne où il traînait sa mallette de cuir usée vers la fête d’anniversaire sans joie qui l’attendait…

Quinze ans! L’âge où tout se décide. Mais pour Ernest alors ça aurait pu être tout aussi bien le jour de ses cinq ou de ses cinquante ans. Il se sentait aussi vieux que ceci, aussi démuni que cela. Pour lui, rentrer à la maison, ce deuxième étage délabré de la maison de maître en déclin où, de guerre lasse, ses parents avaient fini par échouer, était une activité non démunie de danger qui exigeait prudence et discrétion face à ses compagnons de collège, qui auraient pu y voir une prétexte à leur bienveillante supériorité.

Après le parc, du haut de ses pignons fin de siècle, le Boulevard de l’Exposition l’attendait comme une digne dame. Ernest pressa le pas. Il y avait le libraire, le cordonnier et puis enfin la grande porte verte à la peinture écaillée, pourvue de trois boîtes aux lettres auxquelles correspondaient autant de sonnettes. Ernst appuya sur la plus élevée. Une fenêtre s’ouvrit à la loggia du deuxième étage et une paire de clefs retenues par une cordelette atterrit à ses côtés avec un petit bruit sec. Ernest les ramassa et en introduisit une dans la serrure, puis, se bouchant le nez, entra. La deuxième clef prête à la main, il escalada les marches qui le séparaient d’une deuxième porte. Celle-ci donnait accès à la construction en bois décoloré qui séparait, à même l’escalier, l’appartement du dessus du reste de la maison.

Une fois fermée cette porte, il savait qu’il avait échappé aux odeurs de cuisine nauséabondes que produisait le voisin du dessous. C’était un loubard claudiquant mais sympa, rescapé, à la suite d’un accident de moto, de quelque bande de            « blousons noirs » tels qu’on les appelait en ces temps-là. Mais il avait des coutumes culinaires déplorables. Ernest respira profondément, puis continua l’ascension. Il ne s’arrêta pas au palier de l’étage où se trouvaient la salle à manger et la cuisine où devaient être ses parents, mais monta tout de suite à l’étage supérieur. Là l’attendait une petite chambre à coucher au mobilier spartiate de chêne et de marbre.

Laissant tomber sa mallette à même le sol, Ernest se jeta sur le lit, face à l’armoire à glace qui occupait la majeure partie de l’espace. Il ferma les yeux un instant, les rouvrit sur l’image de ses jambes écartées reflétées dans le miroir, puis referma aussitôt les yeux. Sur l’écran noir de ses paupières apparaissaient des petits points, jaunes d’abord, puis verts. Ensuite le fond de l’écran vira au rouge et des mouchetures d’autres couleurs apparurent. Les petits points devinrent des lignes et des volumes, volumes de corps offerts à son imagination qui s’était activée au rythme des frôlements de ses doigts sur l’étoffe de son pantalon. Images de plus en plus concrètes à mesure que sa main se faisait plus lourde entre les jambes: hanches et cuisses, suggérées à renfort de tensions et de plis, mais jamais dévoilées, telles qu’elles commençaient à s’offrir à sa vue, au hasard des rencontres dans la rue, sous la pression de ces toiles rigides et bleues dont s’habillaient de plus en plus à cette époque les jeunes femmes libérées.

Mais les femmes, oui, ces êtres encore inconcevables, sourds et muets à sa curiosité, dérobeuses inaccessibles de ses regards gaspillés comme cette semence qui s’écoulait dans sa main sans lui apporter le soulagement, oui, ces femmes, elles étaient toutes là, aspirées du monde extérieur dans le film de ses pensées. En réalité il ne pouvait les concevoir que comme « la » femme, celle qu’il s’était découverte, les nuits de veille devant la glace, le sexe rentré, gommé, effacé. Seul le pubis velu était offert alors à son regard, lequel, envahi d’une vague de douceur, se faisait femme à son tour, fruit de l’attendrissement qui s’emparait de lui pour cet autre moi qu’il voyait sortir de lui: Eve surgie de la cuisse d’Adam.

Pris d’une impulsion soudaine, Ernest prit une paire de ciseaux du tiroir de sa table de chevet. Le pantalon baissé sur les chevilles, il vit avec dégoût le sexe de mâle qui semblait lui déparer le corps. Il rapprocha la pointe des ciseaux de ses testicules, pour l’en éloigner de suite, puis il la rapprocha de nouveau et se mit rageusement à couper tous les poils du pubis. C’était à ce moment que sa mère l’appela. On l’attendait pour le déjeuner. Ernest se vit dans la glace, hébété, une touffe de poils encore dans la main, puis se précipita vers la fenêtre et confia la petite boule laineuse au vent d’automne qui s’en empara aussitôt, l’emportant comme un message, par-delà la configuration des toits, jusqu’à sa destination inconnue.

- Mais où reste-t-il donc, ce gosse!…

L’appel – c’était la voix de son père adoptif – s’était fait plus pressant. Ernest quitta sa chambre sans toutefois se hâter. Il regarda la partie de l’escalier encombrée de meubles menus et de cartons remplis de livres et de bibelots, tels qu’ils avaient été abandonnés, au moment du dernier déménagement qui avait déposé là la petite famille constituée autour d’Ernest, dans cette dernière étape de déchéance. Pour Ernest c’était seulement l’ultime borne qui marquait la fin du territoire de ses parents, le début de son propre territoire dans lequel il était le seul à pénétrer: le royaume du grenier où il passait la plus grande part de son temps, se contant les multiples histoires de la ville et de ses tours qui lui faisaient signe de l’autre côté de la lucarne.

- Mais vas-tu venir enfin!…

La colère qui, dans la voix de son père, s’était substituée à l’impatience, ramena Ernest à l’obéissance que celui-ci en bon petit Ernest, lui devait. Descendu d’un palier, Ernest hésita encore une dernière fois avant d’entrer dans la salle à manger où l’attendraient sans aucun doute les regards, partagés entre l’apitoiement et les reproches, de ses parents. Son père – oh comme il haïssait cette image – assis comme toujours dans le fauteuil gris au feutre usé et au bras tordu du côté droit, le côté où son père s’inclinait, la pipe au bec, pour la lecture d’innombrables romans de pacotille – tout Delly, tout Maigret et tout San Antonio en remontant vers les illustres aînés Dumas et Ponson du Terrail – en compagnie desquels il remplissait ses jours d’oisiveté sans espoir. Et il y aurait aussi le regard désolé de sa mère (pauvre petit Ernest!…Tu sais qu’on aimerait tant te donner tout ce que tu voudrais pour ton anniversaire, mais…).

- Ernest vas-tu venir Bon Dieu!…

Pour vaincre le dégoût, avalons en vitesse encore quelques bouffées d’imaginaire!… Ernest se concentra sur la petite fête d’adieu qui se donnerait ce soir à la maison de campagne des Pères Jésuites en l’honneur de son prof de français qui quittait l’école inopinément. Ses copains de classe lui avaient demandé de chanter quelques chansons, ce qui serait une des rares occasions de se sentir utile en leur compagnie. Ce soir il se donnerait sans compter et… personne parmi eux ne saurait que c’était son anniversaire. Ce serait sa façon à lui de le fêter.

Lorsqu’il s’était enfin décidé à entrer dans la salle à manger, Ernest sentit que les choses ne seraient pas comme d’habitude. La table était couverte de deux nappes, l’une en plastique et l’autre en coton, d’une blancheur immaculée, en son honneur. Son père pour se donner une contenance, désirant éviter que la mauvaise humeur causée par les tergiversations d’Ernest, ne déteignît sur l’ambiance du déjeuner, qu’il voulut pour une fois agréable, s’appliqua avec ostentation à vider, le dos tourné, sa pipe de son contenu de cendres et de suie. Sa mère en apportant le potage dans une grande casserole en émail, esquissa un sourire:

- Assieds-toi donc Ernest! Nous allons passer à table.

Comme de coutume le déjeuner se déroula en silence, mais ce n’était pas le silence habituel, produit de la paralysie qui s’était établie au sein du foyer, non, cette fois-ci il y avait quelque chose sous ce silence. Tout en mâchant distraitement sa viande, Ernest observa la figure une peu falote de son père, son visage sillonné de rides, couronné d’une étrange coiffure aux boucles multiples.

 

Ce qui le sauvait, se dit Scribouille de son observatoire gris et blanc, non seulement du ridicule, mais ce qui le sauvait tout court, c’étaient ses grands yeux bleus, où, malgré le découragement qui tant de fois s’était emparé de sa vie de chômeur permanent, ne s’était jamais éteint ce petit rayon de malice, qui devait lui venir de quelque vertu innée indéfinissable, mais dont il devait savoir d’instinct que c’était ce qui donnait à la vie ce petit quelque chose qui valait la peine de la continuer.

La mère, esquissant un deuxième sourire au moment de déposer devant lui le gâteau aux pommes qui était censé constituer le point culminant de ce jour d’anniversaire,  lui désigna du regard le couteau et la pelle pour le rituel du découpage et de la répartition qui incombait au héros de la fête. La dégustation du gâteau était enveloppée du même silence gêné qui s’était installé sur l’ensemble du repas. Au moment de débarrasser, voyant que son père s’attardait à table au lieu de se réinstaller dans son fauteuil, Ernest se rendit compte que ce n’était pas terminé, que quelque chose encore allait être dit ou fait avant que, définitivement, les festivités fussent clôturées.

Au moment de retirer la nappe blanche et de recouvrir celle en plastique du tapis de table en laine rouge, ce qui habituellement marquait la fin du repas, Ernest vit le triste regard de sa mère se tourner, en signe de connivence, vers son père. Celui-ci, d’une voix hésitante, lui demanda de s’asseoir encore un instant:

- Il y a quelque chose que nous voudrions te dire, maman et moi.

En un premier temps Ernest dut, avec difficulté, réprimer un sourire. Mais la gravité du regard de son père, les sanglots à peine étouffés de sa mère, lui firent aussitôt comprendre qu’il s’agissait bien de quelque chose de sérieux. Une naissance difficile, vu le long silence qui suivit les dernières paroles prononcées. Tout l’air de la pièce paraissait se condenser autour d’eux, de telle façon que Ernest en sentît physiquement la pression. Il se vit comme distancié de lui-même, se regardant dans un miroir déformant. Un miroir qui se gonflerait comme un ballon captif, prêt à s’envoler malgré les câbles qui le retenaient encore au sol.

Au moment où son père, d’une voix brisée, avoua, dans un enchevêtrement d’excuses, tentant vainement d’expliquer l’inexplicable retard de cet aveu, que Ernest n’était pas leur véritable enfant, le miroir explosa, crachant ses paroles de la même façon que sa semence retenue trop longuement sous les manipulations de ses mains:

- Ça je l’ai toujours pensé!… Ses paroles lui revinrent en mineur:

- Est-ce que tu nous reproches quelque chose? Est-ce que nous n’avons pas toujours fait ce qu’il fallait pour ton bien?

Que répondre à cela quand le mur d’en face est devenu le plafond et que, collées à la paroi, on voit deux formes, inquiètes et apeurées, qui se révèlent être un couple d’un âge avancé et pas si heureux de l’être et que soi-même on flotte, enfin libre – croit-on – dans les airs, par la vertu des tournoiements du pauvre cube du living?… On atterrit sagement et on clôt l’incident sous le double baiser de la dissimulation, posé sur les fronts des deux êtres désemparés qu’on laisse derrière soi en quittant la pièce et on pense: ce soir je me donnerai sans compter…

 

***

 

Lundi matin dans le lit du bonheur. En fait il n’y a pas de lundi matin pour les artistes, constata Scribouille. Il était neuf heures. Belle était sur le point de se réveiller. D’ici peu sa main fouilleuse explorerait le creux qu’avait laissé sa Leah chérie sur le matelas où elles avaient terminé leurs ébats dans la chaleur d’une tendre étreinte.

- Le chou, elle se sera levée pour aller chercher pain et croissants pour le petit déjeuner. Belle s’étira en bâillant, puis se glissa de nouveau dans la chaleur des couvertures. Là elle laissa lentement se balader les mains sur tout son corps. Elle caressa ses seins si durs, si fermes, qui lui faisaient encore toujours un peu honte, surtout offerts à une autre femme. Ensuite elle introduisit délicatement ses doigts dans les replis de son intimité, ce sexe de femme dont elle avait appris à explorer tous les recours grâce à sa merveilleuse petite chouette. Mais avant d’arriver à ce point de jouissance sans complexes, son histoire – et Ernest Scribouille hocha significativement la tête – avait été longue.

Après la révélation de ses quinze ans, la perception qu’avait Ernest de sa vie, bascula complètement. Il y eut la découverte de sa différence, dont le soupçon l’avait effleuré tant de fois déjà. Mais aussi, et surtout, se réaliser que les deux personnes qu’il s’était accoutumé à appeler papa et maman, n’étaient pas ses vrais parents, avait eu une effet libérateur. Il irait à la recherche de ses vrais parents et de son vrai moi. C’était décidé. Toutefois, sur le plan matériel les choses ne changèrent pas du coup. Il lui fallut encore bien des années pour atteindre ce petit chef d’œuvre que Scribouille venait de voir se déployer en s’étirant dans un lit chaleureux et douillet.

Sa première décision fut d’apprendre le piano. Dans un local obscur, situé dans un petit bâtiment séparé de l’édifice principal de son collège, Ernest avait décelé un piano, à peine désaccordé, où, chaque fois qu’il le pouvait, il se plongea, à pleines mains, dans l’univers de ses touches blanches et noires. C’est là que le découvrit un jour le bon père qui dirigeait la chorale de l’école. Et celui-ci fit de lui en peu de temps le chanteur vedette de la chorale, lui faisant en outre passer victorieusement une audition à l’opéra local. Cette initiation, par la pratique, à la musique qui le confronta aussi bien à Mozart qu’à Rossini, fit de lui un temps un adepte du bel canto. Jusqu’au moment où il découvrit le jazz au hasard d’une émission nocturne qu’il capta, la tête enfouie sous son oreiller, l’oreille collée contre un minuscule transistor en plastique rouge.

Lorsque, quelques années plus tard, il était à l’université, aux cours de philologie espagnole qu’il parvint à terminer avec succès, il préféra les répétitions et les concerts avec le combo de jazz estudiantin qui réunissait quelques coreligionnaires. Là, plus encore que son jeu de piano, ce fut sa voix, qui se baladait sans effort apparent jusqu’aux sons les plus aigus, qui impressionna. Jointe à sa présence, ressentie comme très spéciale, celle-ci fit sensation. Les connaisseurs comparèrent son chant à celui, sensuel et mystérieux de Chet Baker dont la tessiture atteignait les mêmes hauteurs vertigineuses. Les représentations se succédèrent, d’abord dans des bars locaux, puis dans des salles et des locaux divers où ils avaient été invités, un peu partout en Belgique et même en France et en Hollande et une seule fois, Scribouille s’en souvint avec fierté, au festival de jazz de San Sebastian où il chanta pour la première fois en espagnol.

 

C’est également à San Sebastian, où, en marge du festival, ils avaient été invités à se produire dans un petit club, que, stimulé par l’ambiance sensuelle de cette ville estivale, il avait chanté pour la première fois habillé en femme. Ernest se souvenait qu’il avait mis une robe rouge – c’était déjà sa couleur favorite – et une perruque noire et qu’il s’était maquillé avec application, le mieux qu’il pouvait. Le soutien-gorge bourré de papier avait également fait illusion. Le succès avait été immédiat. Nombreux étaient les gars qui, du public, étaient venus le féliciter. L’un d’entre eux, un beau gars blond, se souvenait-il, lui avait passé la main dans les cheveux, lui disant avec un sourire qui le fit basculer dans les nues: « eres bella de verdad », un encouragement de plus pour continuer dans cette voie. Il retint le qualificatif flatteur et décida que « Belle » serait désormais son nom d’artiste. Ce qui deviendrait par la suite la partie personnalisée du nom du groupe « Belle et Lilith » qui le porta vers le succès.

Mais avant d’en arriver là il y avait encore d’importantes décisions à prendre. Il ne perdrait plus son temps désormais et attaquerait sur tous les fronts. Tout d’abord il voulut retrouver ses vrais parents. Il avait repêché dans la corbeille à papier de ses parents adoptifs un avis de changement d’adresse d’une certaine dame Winters qui l’avait beaucoup intrigué alors, vu la mauvaise humeur que cet avis avait causé et même une crise de larmes naissante chez sa « maman ». Cette adresse le mena auprès de la sœur aînée de sa vraie mère, qui le reçut sans rien lui promettre:

- Je lui en parlerai, mais c’est à elle de décider.

Ce qui lui parut correct. Mais lorsque, après plusieurs mois, il n’avait plus rien entendu de la part de cette dame, il prit la décision de faire ses recherches lui-même. Il venait d’avoir vingt-et-un ans, ce qui légitimait amplement, pensa-t-il, la quête de ses origines. Par méprise la sœur de sa mère avait laissé échapper le nom de la petite ville, située dans la banlieue industrielle de Bruxelles, où elles avaient vécu à l’époque où il avait été conçu. C’est à partir de là qu’il avait commencé ses investigations qui aboutirent assez rapidement au domicile de sa mère.

A sa surprise, lorsqu’il sonna à la porte ornée de fer forgé de la maison bruxelloise que celle-ci était censée habiter, c’était la sœur qui vint ouvrir, lui défendant l’entrée. Il protesta, arguant qu’il était adulte maintenant et que, tel qu’elle le lui avait proposée, c’était sa propre mère qui devait décider de le recevoir ou pas. Elle n’eut pas le temps de terminer ses protestations, qu’Annette apparut. Derrière ses lunettes ses petits yeux le regardèrent intrigués.

- Si c’est à moi que ce jeune homme veut s’adresser, qu’il le fasse donc!… Emu, troublé, Ernest ne put sortir de sa gorge que ce mot-là:

- Maman!

Devant lui se trouvait le reflet de lui-même, qui éclata en mille morceaux qu’il se vit contraint de recoller, à l’instant même, à l’image de l’amour qui surgit à travers les lunettes embuées qui lui faisaient face.

Annette se tint là, muette. Elle ne sut proférer aucun nom, celui de Hugo n’avait plus cours et celui d’Ernest, s’il ne lui était pas inconnu, avait été refoulé jusque dans la zone la plus obscure de sa mémoire. L’unique parole qui lui restait, était d’ouvrir les bras et de l’accueillir. La sœur aînée, en retrait, observa la scène et prit le large. Elle n’avait plus rien à chercher là. Pour Ernest et Annette une nouvelle vie débuta.

C’est dans la même période que le père adoptif d’Ernest mourut d’un accident de voiture. Le brave homme fut tout bêtement renversé, au moment de traverser la chaussée, par une voiture roulant à toute vitesse. Ernest dut s’occuper de l’enterrement et surtout de réconforter sa mère adoptive, restée seule. Il se sentit un peu coupable envers elle et compensa ses sentiments de culpabilité par de visites fréquentes, ce qui ne favorisa pas la fréquentation de sa nouvelle maman.

Mais ce qui rendit surtout difficile les visites à ses deux mamans, ce fut le processus de changement qu’il avait entrepris. Car Ernest devint de plus en plus la Belle qui avait commencé à s’épanouir en lui. Et il ne savait pas bien comment il devrait le leur révéler, le jour où, avec son aspect extérieur, son identité se verrait définitivement transformée en celle d’une Isabelle, dont aucune des deux dames n’avait jusqu’alors soupçonné l’existence.

Il commença un traitement aux hormones et s’épila le visage et le corps, choses qui s’avérèrent moins évidentes qu’il ne l’avait cru. Ernest revit sa première injection d’œstrogènes qui créèrent tout un bouleversement en lui, une sorte d’état d’hypersensibilité continu qui parfois lui donna envie de grimper aux murs. Il ne s’y accoutuma que lorsque il vit ses hanches gonfler et croître le bout de ses seins. Ceux-ci commencèrent à lui procurer une certaine jouissance, chaque fois qu’il se caressait la poitrine, laquelle tardait toutefois à suivre le mouvement général. L’épilation, pratiquée à travers de décharges électriques attaquant une à une toutes les racines de son système pileux, était des plus douloureuses. Mais le résultat lui donna la satisfaction qu’il en attendait, vu qu’avec sa nouvelle apparence, et coiffé d’une superbe perruque noire, cela lui permettait de faire illusion dans ses tours de chant. Aussi ceux-ci devinrent-ils de plus en plus nombreux, malgré le fait qu’il s’était séparé de ses compagnons d’études. Il se présentait tout seul maintenant, sous le nom de Lady Lilith sings the blues, habillé en femme et s’accompagnant au piano. En dehors de ses représentations il avait également adopté des tenues féminines, sauf pour rendre visite à ses mamans.

Si à première vue cette période, caractérisée par de nombreuses sorties nocturnes et des rencontres en tous genres, pouvait paraître excitante, pour la future Belle celle-ci ne fut pas si joyeuse que ça. A chaque fois qu’un partenaire possible faisait des approches, la peur d’être découverte l’empêcha de se laisser aller. Jamais elle ne devait oublier alors que, repliés dans ses dessous serrés il y avait toujours ce pénis et ces testicules haïs.

Un soir, après un tour de chant, il y eut derrière la porte de sa loge un jeune homme qui – l’émotion qu’elle ressentait rien qu’à le voir ne fit planer aucun doute là-dessus – deviendrait l’homme de sa vie. Il venait la féliciter. Son français trahissait l’accent hispanique. Elle lui répondit en espagnol :

- Gracias, ¿Es usted español?

- No, peruano.

Il s’appelait David Espinosa. Il était beau. Il avait une voix sonore, douce et imprégnée d’autorité en même temps. Il était sur le point de terminer un doctorat en Sciences Po à l’Université de Louvain-la-Neuve. Elle accepta de se faire raccompagner jusqu’au petit studio qu’elle louait alors rue Dansaert, en plein centre de Bruxelles, mais refusa qu’il montât avec elle. Dans le hall, où ils se dirent adieu et au revoir, elle ne repoussa pas ses baisers et plus. Au moment où elle sentit durcir le sexe du beau péruvien, elle se frotta avec insistance contre son entrejambe. Pour la première fois elle éprouva un étrange embrasement venant du plus profond d’elle, qui s’étendit sur tout son corps. Désormais elle s’appliquerait à revivre cette sensation toutes les fois que cela lui serait possible. Paradoxalement, pour arriver jusque-là, elle devrait prendre ses distances avec David.

Quand il s’approcha une seconde fois d’elle, à la fin d’un concert, elle lui demanda son adresse et lui promit de l’écrire. Dans ses lettres elle lui avoua son amour et après un temps aussi la vérité de son état. Contre toute son anxieuse attente, David qui, dès le début, avait justement été séduit par le charme ambigu de Belle, la chanteuse, sous la pression de cette présence-absence entretenue à travers ses lettres, s’enflamma davantage. Toutefois, Belle savait bien qu’aussi charmé qu’il pouvait être par sa beauté particulière, son originalité et son talent, son amour ne survivrait pas à la confrontation avec son sexe de mâle, ce gêneur, obstacle à l’amour, entre ses jambes. Aussi lui demanda-t-elle d’attendre quelques mois qui deviendraient plusieurs par la suite, avec la promesse qu’après elle serait à lui. David mordit à l’hameçon et une longue relation épistolaire s’établit entre eux. Celle-ci fut nourrie de mystère et de frustrations, auxquelles elle parvint à donner un tour agréable et piquant sous la forme de ce qu’elle appelait des « frustraginaciones », qui mettaient en scène leurs ébats imaginaires, empreints de cette ambiguïté qui plaisait tant à David.

En réalité pour Belle ces longs mois s’avérèrent courts. Elle avait hâte de compléter sa transformation. Elle avait entendu parler de music halls parisiens où se produisaient des transsexuels: « Le Carrousel » entre autres et « Madame Arthur ». La première des vedettes du genre s’appelait Coccinelle et Belle avait aussi entendu vanter les mérites d’une certaine Bambi. Toutes devaient leur transformation aux mains heureuses d’un gynécologue français qui opérait à Casablanca. Belle ne perdit pas son temps.

Devant les yeux de Scribouille apparurent les mains de Belle, tremblantes, malgré tout son courage et sa force de décision, formant le numéro de la clinique qu’elle s’était procuré. Une voix âpre de femme s’enquit brièvement de l’intensité de son désir de transformation, puis l’informa sèchement du coût de l’intervention, un multiple de ce qu’elle avait pu mettre de côté à la suite de ses concerts et tours de chant. Il faudrait donc emprunter de l’argent. Il était hors de question de révéler l’objectif de l’emprunt à la banque et si elle inventait un prétexte, l’achat d’une maison par exemple, on lui demanderait les documents qui s’y référaient. David? En aucun cas Car elle ne voulait pas qu’un deuxième obstacle ne surgît entre eux sous la forme d’une dette pécuniaire. Il ne lui restaient que ses deux mères, dont l’une, elle en était certaine, serait scandalisée à mort et l’autre?… Elle ne savait pas, mais finalement c’était sa vraie mère et peut-être bien qu’elle comprendrait… Elle décida de se présenter chez elle, habillée en femme.

La première fois, pour ne pas trop la choquer, elle mit un tailleur-pantalon et se maquilla modérément. Aussi, lorsque Annette la fit entrer chez elle, elle ne réagit pas tout de suite. Ce n’est que quand elles étaient assises devant le café et les biscuits qu’elle commença à la regarder attentivement.

- Ma foi, mais tu as mis du rouge à lèvres… et du mascara aux yeux… et ces faux cils!… Ernest… Qu’est-ce que… Belle ne lui laissa pas terminer sa phrase, rassembla tout son courage :

- Maman, appelle-moi Belle !

- Belle?

- Oui Belle ou Isabelle, si tu veux, c’est le nom que je veux porter désormais.

Une longue discussion s’ensuivit, où la surprise céda peu à peu la pas à l’émotion. Trois heures plus tard Belle s’était lovée dans les bras de sa maman. Les deux femmes avaient en cet instant-même découvert leur véritable nature. Emportée par la tendresse qui avait fait fondre en elle doutes et objections, Annette savait qu’elle ferait le nécessaire.

Une première part des économies d’Annette alla à une intervention chirurgicale qui pouvait s’effectuer en Belgique, vu que, à la suite des déesses de l’écran, de plus en plus de femmes y recouraient. Il s’agissait des implants de silicone. Bien que l’opération se fut déroulée sans heurts, au moment de se relever de sa litière, Belle eut un mouvement de rejet très fort envers ce corps étranger qui avait été introduit dans sa poitrine. C’était comme si son buste allait se déchirer. Mais non! Une fois debout il y avait dans la glace du cabinet où elle avait été opérée, cette superbe nana qui lui prodiguait un sourire énigmatique qui la rendait comme amoureuse d’elle-même.

- David devrait me voir, se dit-elle, et elle décida de hâter leur rencontre dont le sursis lui était devenu tout à fait insupportable.

 

***

 

Une semaine plus tard, assise dans son siège d’avion, vêtue de ses atours les plus féminins, en serrant sur ses genoux son sac à main gonflé de dollars – car la femme au téléphone lui avait fait comprendre qu’il fallait payer l’opération  en monnaie sonnante – elle se sentit atterrir dans le petit aéroport de Casablanca. Elle vit à travers le hublot que le soir était déjà tombé.

Au moment de descendre de l’avion, à même le tarmac, une poignée de chauffeurs de taxi se bousculaient. L’un d’eux, remarquant cette dame élégante qui descendit l’escalier avec retenue, lui cria « Clinique Moderne? ». Il était suivi à l’instant par tous les autres taxistes qui reprirent en chœur sa question laquelle, vu leur insistance belliqueuse, Belle perçut comme une sorte de cri de guerre. Question discrétion Madame était servie, se dit-elle. La clinique semblait pour le moins fameuse dans ces parages…

Lorsqu’elle sortit de l’aéroport, une petite valise avec ses affaires dans une main et serrant son sac de l’autre, le premier chauffeur de taxi qui lui avait crié sa destination, l’attendait déjà le coffre ouvert. A la fin du trajet qui la déposa dans une grande avenue, devant un bâtiment constitué de quatre étages, le chauffeur proposa à Madame de venir la chercher dans dix jours. Décidément il n’y avait rien dans cette foutue ville qui ne se sût. Elle ne réagit pas à la proposition, récupéra ses affaires et lui paya en dollars une somme qui sans doute valait plusieurs fois le prix de la course. L’homme la remercia avec effusion et insista pour porter sa valise jusqu’à l’entrée de la clinique. Lorsqu’elle se retrouva seule dans le hall d’entrée elle vit une sorte de bureau vitré. Elle y entra. Une femme d’âge moyen, la tête couverte d’un foulard en un fin tissu bleu qui lui tombait sur les épaules remplissait la pièce de sa présence intrigante. Elle se tenait derrière une table en aluminium couverte de petits cahiers. Quand elle la vit entrer, elle plongea son visage dans l’un d’eux, la faisant attendre quelques longues minutes énervantes, rompant ensuite brusquement son silence stratégique:

- Vous avez l’argent?… Décontenancée, Belle ne savait pas bien quoi lui répondre. Mais lorsque la voix âpre – elle la reconnut, c’était celle du téléphone – lui dit un chiffre, le double de ce qu’elle avait proposé, elle protesta, indignée: – Mais, vous aviez dit…

- J’avais dit…, la femme au foulard bleu la regarda défiante, puis baissa son regard, le laissant planer, sur le collier en perles de Belle, un cadeau d’Annette, puis ses boucles d’oreilles en or, autre cadeau, mais cette fois d’un admirateur et pour finir la bague ornée de brillants qu’impatiente de rencontrer le prince charmant, elle s’était offerte elle-même. C’était le comble, quelques heures avant ce moment qui devait changer entièrement sa vie, elle se vit forcée de marchander. En trois mouvements Belle se défit de ses bijoux et les déposa sur la table à côté des liasses de dollars qu’elle avait sorties de son sac à main.

- Prenez, c’est tout ce que j’ai. Ça devrait suffire… La femme la regarda d’un air méprisant, se contentant, sans plus mot dire, de ramasser le butin et de le ranger dans un tiroir.

A cet instant entra un Monsieur en peignoir. Il lui souriait gentiment, puis s’adressant à la femme:

- Une nouvelle « Coccs »? Celle-ci hocha la tête affirmativement puis, devenue aimable tout à coup, se tourna vers Belle en faisant un geste en direction de l’homme:

- Madame, je vous présente le médecin qui va vous opérer.

- Enchanté, Docteur.

- C’est moi qui le suis Madame. L’homme lui prit la main qu’il effleura d’un baiser, juste là où avait été sa bague un instant auparavant, se penchant ensuite vers sa valise.

- Mais ne restez pas ici, je vais vous conduire à votre chambre.

Installée dans sa petite chambre, située à l’étage supérieur, le même où le docteur et son épouse avaient leurs appartements privés, Belle, épuisée, se jeta sur le lit.

- Une nouvelle Coccs!, se dit-elle, voilà ce que je suis maintenant, en l’honneur de la Coccinelle des théâtres parisiens, artiste, pour vous servir… Cette pensée, d’une douce ironie, l’accompagna jusqu’au profond sommeil où elle s’enfonça.

 

***

 

 

Un moment crucial, se dit Ernest Scribouille, avant de plonger dans sa page Word. Le blanc de la page, dans sa marge grise, ne lui semblant pas à la hauteur du défi, il ferma les yeux. Il vaut mieux, pensa-t-il, qu’arrivé à ce point-là, je fasse uniquement confiance encore aux mots tels qu’ils jailliront de mes doigts.

Là-dessus les yeux de Belle s’ouvrirent. Une jeune infirmière lui apporta le petit déjeuner. C’était une jolie berbère, pourvue d’une paire de jambes superbes qui, en un moment d’inattention, s’échappèrent de sa tunique blanc clinique. C’est qu’elles lui faisaient envie et Belle en était comme médusée. Aussi ne réagit-elle pas devant le plat déposé sur sa table de chevet.

- Ce serait bien si vous vous dépêchiez un peu, Madame. Dans une heure le docteur veut vous voir.

Une heure plus tard, dans le cabinet du chirurgien, le même homme qui lui avait baisé la main le soir antérieur, vêtu cette fois de sa blouse blanche, l’examina.

- Voulez-vous vous déshabiller Madame?…

Dépouillée de ses vêtements, Belle étala sa vérité toute nue devant les yeux scrutateurs du médecin.

- Hm! Je vois, je crois que ça pourra se faire.

- Pour quand prévoyez-vous l’opération?

Un grand sourire se dessina sur le visage du médecin. Il lui répondit à sa grande surprise:

- Pour ma part, tout de suite, Madame. Je demanderai à Naïma de vous conduire à la salle opératoire.

La même infirmière lui fit enfiler une chemise verte qui la couvrait jusqu’en dessous de son bas-ventre, laissant ses jambes nues à l’air. Elle lui demanda de se coucher sur une litière roulante, puis l’emmena vers une grande sale aux murs blanchis. Elle l’aida ensuite à prendre place sur le bloc opératoire et avant qu’elle ne puisse se réaliser quelque chose, elle sentit sur son nez la pression du masque à chloroforme.

- Respirez profondément!

Avec tout le pauvre courage qui lui était resté, Belle, les yeux fermés, obtempéra. Un tunnel sombre et humide se présenta devant elle. Elle savait qu’il n’y avait plus de retour possible. Elle s’y engagea, pensant à Annette, se rappelant, comme par hasard – mais dans sa vie à elle il n’y avait plus de place pour le hasard – la chaleur de ses bras tendus le jour où elle lui avait avoué sa véritable nature.

La pensée suivante c’était, au réveil, la sensation bizarre de ne rien sentir. L’opération avait-elle échoué, la laissant paralysée pour le reste de sa vie? Une voix douce de femme – Naïma? – lui susurra à l’oreille que tout s’était bien passé et quand elle désigna d’un geste hésitant son bas-ventre, elle ajouta qu’on l’avait aussi anesthésiée localement, mais que d’ici quelques heures elle serait de nouveau sensible là. Et avant qu’elle ne sortît de sa chambre, elle lui fit avaler trois pastilles avec un grand verre d’eau. Sur quoi Belle s’enfonça de nouveau dans le sommeil.

Quand, le lendemain, elle se réveilla pour de vrai, la sensibilité de son entrejambe était revenue, et avec elle une douleur sourde. Elle ne pouvait bouger. De tous côtés des tuyaux partaient de son corps, la reliant à divers sachets se remplissant ou se désemplissant de liquides dont elle ignorait la nature. L’infirmière qui vint la soigner, se mit à lutter contre une multitude de bandages qu’elle défit lentement, la libérant comme d’un paquet. Belle se fit la réflexion que son paquet, elle s’en était bel et bien débarrassé. Elle sourit. L’infirmière lui rendit son sourire.

- C’est une jolie chatte, lui dit-elle, vous voulez la voir?

Belle angoissa, mais la curiosité étant plus forte que sa peur, lui dit faiblement que    « oui ». Lorsque l’infirmière lui tendit le reflet du petit miroir qu’elle maintenait à hauteur de son entrejambe, Belle eut un mouvement de panique. Le spectacle des lèvres vaginales retenues ensemble par un réseau confus de fils et de tuyaux n’avait en rien l’aspect de « la jolie chatte » évoquée par l’infirmière.

- Rassurez-vous, lui dit celle-ci, quand vous sortirez d’ici tout cela aura disparu.

Après quelques jours Belle sentit la douleur diminuer avec les traces de sa blessure qu’elle vit peu à peu disparaître Ce que j’ai vécu ici, se dit-elle, c’est ce que vivent toutes les femmes – et elle pensa particulièrement à sa mère Annette – lorsqu’elles mettent au monde la chair de leur chair. Dans mon cas c’est moi-même que j’ai enfanté. L’enfantement de ma fente, se dit-elle. Jeu de mot facile qui la fit rire cependant et provoqua un élancement douloureux dans son entrejambe.

Une autre souffrance liée à son état de femme, qu’elle éprouva au cours de son séjour dans la clinique, fut l’apprentissage de l’hygiène. Apprendre à uriner de façon indépendante, accroupie au-dessus du WC à pédales. L’urine partait dans tous les sens, lui couvrait jambes et pieds tout en lui laissant une ardeur insupportable.

Pour conclure son chemin de croix à la Clinique Moderne, il y eut le dernier examen où le chirurgien introduisit plusieurs doigts de sa main droite gantée de caoutchouc au plus profond de son être, la labourant là de sorte que les larmes lui sautassent aux yeux. Examen qu’il conclut flegmatiquement par la phrase suivante, à première vue désespérante, mais en fin de compte chargée de tout l’espoir qu’elle avait vu ici même se couronner de succès:

- Pas de rapports au moins pendant un mois!

Le lendemain, les dix jours s’étant écoulés, le même chauffeur de taxi semblait l’avoir attendue patiemment pendant tout ce temps devant l’entrée de la clinique pour la reconduire à l’aéroport. Un dernier contretemps marqua son aventure marocaine, lorsque, au moment de contrôler ses papiers et son bagage, un officier l’arrêta et lui demanda de le suivre. Elle lui obéit presque joyeuse, lui faisant remarquer qu’elle n’avait rien à déclarer. En effet tout ce qu’elle aurait pu déclarer, elle l’avait laissé derrière elle, et pour de bon.

Une fois dans son bureau, l’homme se montra fort aimable, lui demandant seulement une chose, la somme exacte qu’elle avait laissée chez le chirurgien. Comme elle n’était en possession d’aucune facture, d’aucun reçu, Belle lui révéla seulement la moitié de ce qu’elle avait déposé dans les mains de l’épouse du médecin. Il était probable que l’officier irait par après réclamer son bakchich sur la somme en question que le bon docteur aura négligé de déclarer au fisc. Belle lui devait bien ça.

 

***

 

Belle atterrit à Zaventem, le sac à main délesté de ses billets, avec dans son slip un tampon trempé de sang. Les sièges economy class du Royal Air Maroc étaient des plus incommodes pour une récemment opérée!… Dans sa tête la phrase du chirurgien faisait des bonds: pas de rapports pendant au moins un mois!… D’ici-là il fallait rompre la chaîne épistolaire qui la liait à David, mais qui maintenant risquait de la séparer de lui. Son premier coup de fil serait pour lui. Tout de suite en rentrant dans son petit studio elle forma le numéro du home d’étudiants à Wavre où résidait David. Après quelques déclics elle entendit à sa surprise la voix d’un de ses compagnons d’études lui déclarant, comme si c’était la chose la plus normale du monde:

- Espinosa est retourné à Lima!

Une onde de choc parcourut le ventre de Belle. Ce qu’elle venait de souffrir, n’aura tout de même pas été pour rien?… Reprenant ses esprits elle fureta dans le courrier qui s’était accumulé devant sa porte, pour en extraire une enveloppe ornée de timbres-poste péruviens. Elle n’avait pas averti David de la date de son opération. Ne paniquons pas, se dit-elle, et lisons ce qu’il a à me dire.

Ce que David avait à lui dire, était qu’il comptait se retirer quelque temps dans la maison de ses parents à Miraflores, où il serait plus tranquille pour achever sa thèse de doctorat qu’il devait présenter d’ici trois mois devant le jury académique de Louvain-la-Neuve. Et en passant, si elle avait l’envie et le temps, il l’invitait à venir le rejoindre, question de vivre enfin en direct quelques-unes de leurs « frustraginationes » qui lui faisaient tellement rêver. Belle se tranquillisa. L’invitation était de bonne augure, mais elle décida de ne pas y donner suite. Le délai de trois mois lui donnerait le temps de perfectionner sa transformation. Dans sa prochaine lettre elle lui raconterait cela et plus, lui inculquant davantage encore, en vraie amoureuse, ce désir, fruit de celle qui parvient à se faire désirer.

Soulagée, elle s’approcha alors de nouveau du combiné et appela Annette. Elle en avait des choses maintenant à lui raconter! La voix de sa mère la prit de vitesse:

- Mon petit chou!… Les mots pour lui répondre lui firent défaut. L’envie de l’embrasser, d’être embrassée par elle était bien trop forte. La réaction à son mutisme involontaire ne se fit pas attendre :

- Viens me voir tout de suite!

 

***

 

Belle avait trois mois devant elle pour se préparer à l’inéluctable, ce qu’elle crut être son destin: une vie heureuse de femme aimante et aimée aux côtés de son David. Mais en attendant c’était pas folichon au début. Sa sensualité naturelle paraissait être réduite à zéro. L’engourdissement qui avait gagné ses parties intimes paraissait être la seule alternative que l’opération avait laissée à son excitation de mâle contrarié. Elle opina qu’elle devrait suivre le conseil du docteur marocain et laisser reposer cette question jusqu’à ce que les plaies encore vives de son intimité – tant physique que psychologique – se soient cicatrisées.

Entre-temps elle entreprit un nouveau chemin de croix, celui du changement de son identité qui n’impliquait pas seulement la modification de son prénom, mais de sa personne toute entière. Ce qu’elle voulait c’était ni plus ni moins que de voir inscrit en toutes lettres sur sa carte d’identité le nom d’Isabelle Winters, suivi de la mention sexe: féminin. Ce ne fut pas une sinécure. La demande en bonne et due forme et en sept exemplaires, d’abord retardée par l’employé ignare à qui elle s’était adressée en première instance, fut rejetée à la suite de deux mois de lutte incessante contre une administration hostile. Le fonctionnaire à qui elle demandait une explication se contenta de lui suggérer de choisir un prénom ambigu du genre Kelly ou Dominique, lui assurant que ce type de procédure pouvait se faire en moins d’un mois. Le mois précisément qui lui restait avant les retrouvailles tant attendues avec David. La vraie solution, rapide et complète, lui vint à la suite d’une représentation donnée dans une boîte de nuit bruxelloise réservée à un public trié sur le volet, dans des circonstances qu’elle ne pourrait hélas jamais avouer à David.

Belle se sentait bien mieux déjà qu’à son retour du Maroc. Les traces de l’opération avaient disparu. Sa chatte, qu’elle contemplait, de plus en plus fascinée, chaque fois qu’elle regagnait son lit, était vraiment devenue le bijou intime dont elle avait rêvé. Elle avait commencé par se toucher sur tout son corps. Ses seins surtout, mais aussi la surface externe de sa vulve. Elle en avait éprouvé du plaisir, mais pas celui qu’elle avait connu avec David ce mémorable soir où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Elle avait exploré plus en détail son sexe et avait constaté la sécheresse des tissus spongieux qui en tapissaient l’intérieur. La prochaine fois elle s’y mit en utilisant un lubrifiant, ce qui rendait la pénétration de ses doigts bien plus agréables. Elle ferma les yeux et fit apparaître le beau visage de David sur son écran intérieur, puis prit son oreiller et s’étendit, excitée, sur son ventre en pressant l’oreiller entre ses jambes. Elle garda ses deux mains libres qui s’en donnaient à coeur joie en caressant hanches, cuisses et seins. Elle se frotta la chatte d’un mouvement de pelvis de plus en plus accéléré. Puis vint la décharge, convulsionnant son sexe de spasmes irrépressibles qui irradiaient sur tout son corps.

- Je suis vraiment une femme maintenant, pensa-t-elle, il en était temps. Maintenant il ne lui restait plus que de se le prouver sur le terrain.

C’est dans cet esprit-là que Lady Lilith s’était présentée en soliste dans la boîte VIP. Le bonheur de se sentir telle qu’elle était se refléta dans sa manière de chanter et de jouer et contagia la trentaine de personnes en smoking et robe haute couture qui l’applaudirent à tout rompre. Lorsqu’elle se retrouva, la tête encore obnubilée par les applaudissements, dans la solitude de sa petite loge, on frappa à sa porte. C’était le maître de cérémonie lui annonçant que « Monsieur le Ministre voulait la voir ».

- Qu’il entre!

Sa réaction précéda sa pensée, mais au moment où elle vit apparaître l’homme aux yeux vifs et aux cheveux noirs à la coupe impeccable, elle sut qu’il était trop tard pour les repentirs et elle lui offrit sa main droite que celui-ci baisa sans hésiter.

***

 

Monsieur le ministre!… Ernest Scribouille hocha la tête. Belle aura aussi dû passer par là et pour cause. Ce qu’elle n’avait pas pu obtenir en passant par la longue chaîne broyeuse d’espoirs des instances publiques, quelques coups de fil ministériels le lui facilitèrent en un clin d’œil. Mais il y avait plus que ça aussi. Au cours de la brève relation qu’elle entretint avec le monsieur d’importance, aimable d’ailleurs et prévenant, elle avait pu mesurer l’impact direct de ses charmes. A leur première rencontre intime, le ministre ne s’était même rendu compte de rien. Mais comme Belle avait vu en lui l’issue salvatrice de ses démêlés administratifs, elle dut bien lui révéler le genre dont elle était issu. Il n’alla pas jusqu’à lui demander en mariage, mais la révélation ne calma en rien son ardeur. Les nombreux hommages qu’il rendit à son intimité de femme, s’ils ne permettaient pas de renouer avec la jouissance qu’elle avait découverte au cours de ses explorations solitaires, la rassurèrent totalement sur sa féminité.

Une semaine avant l’arrivée de David, Belle trouva sur son répondeur un message du médecin de famille de sa mère adoptive. Elle avait été conduite aux urgences d’un hôpital près de chez elle et le message lui en donna aussi le numéro de téléphone. Belle se démaquilla en hâte et sortit le tailleur pantalon de la penderie. Elle ôta son soutien-gorge et mit une chemise d’homme. Pourvu qu’elle ne se doute de rien!…

La pauvre femme, entubée de toutes parts tout comme elle-même l’avait été il y avait pas si longtemps, la reconnaissait à peine. Elle la regardait avec des yeux que Belle craignait devoir qualifier d’incrédules. Alors elle lui dit:

- Maman, c’est moi, puis après un temps, avec ce que ça lui coûtait de prononcer ce nom, … Ernest !…

- Ah oui, mon petit… suivi d’une tentative de lever les bras, que Belle déchiffra comme un reproche du genre « Regarde où j’en suis arrivé ».

Belle tout en se sentant coupable, ne put se résoudre aux repentirs. Il y avait trois mois qu’elle ne l’avait plus visitée, se limitant à lui téléphoner de temps en temps. Elle se savait malade et se plaignait à chaque appel. En vue de son absence prolongée, Belle avait contracté un peu avant son départ au Maroc une infirmière qui viendrait la soigner tous les jours. De retour elle n’osa plus se montrer. L’embolie fatale mit fin aux cachotteries où Belle s’était vue contrainte. Elle embrassa sa mère adoptive une dernière fois sur le front, lui promettant de venir la revoir d’ici deux jours. Le lendemain au soir, elle reçut le message de sa mort. Belle annula les trois concerts à venir et adopta des tenues masculines pour le temps qu’il lui faudrait pour contacter curés et pompes funèbres. Heureusement que personne ne lui demandât ses papiers qui étaient déjà marqués alors de sa nouvelle identité.

Les funérailles, en stricte intimité, car sa maman ne possédait plus d’amitiés en vie et seulement quelques parents éloignés, lui prirent toute la matinée du fameux samedi – Scribouille eut de la peine à réprimer un sourire sur son visage endeuillé – où Belle célébra aussi ses retrouvailles avec David.

***

 

Les retrouvailles furent explosives. D’abord à Zaventem où elle était venue l’accueillir, vêtue d’un T-shirt rouge moulant et d’une minijupe en jean complémentés de longues bottes en cuir noir telles qu’elles – elle le savait par leurs « frustraginations » – plaisaient à David. Le contraste avec sa tenue de ce matin ne pouvait être plus grand. Dans son studio Belle avait arraché sa chemise d’homme et piétiné le complet noir avec rage. A partir de maintenant elle serait « elle », telle qu’elle se voyait et telle que David la verrait: la femme la plus sexy du monde.

Dans sa voiture – une Toyota blanche – à peine David avait-il empilé ses bagages, qu’il se mit à l’embrasser, à la caresser sur tout son corps. Belle exultait, mais lui dit de patienter.

- Pas touche, David! Dans cinq minutes nous serons chez moi!

Une fois garée devant le petit immeuble de la rue Dansaert, elle eut beaucoup de mal à contenir son enthousiasme. Elle voulait éviter la répétition de la scène amoureuse de leur première rencontre. Cette fois-ci elle voulait plus. Tout en luttant contre ses mains fouilleuses elle atteignit l’étage où se trouvait son studio, introduisit la clé dans la serrure, ouvrit la porte, mais là elle dut se rendre aux arguments de plus en plus pressants de son amant. A l’entrée même de son appartement David la bascula contre le premier fauteuil qui se présentait, releva sa jupe, arracha son slip et ouvrit d’un coup sa braguette. Belle vit là l’occasion de lui ravir l’initiative.

- Du calme Davidito! Du calme!…

Elle prit son engin – c’était la première fois, observa Scribouille – qui sous la pression de sa main acquit une extension des plus admirables, et le mena ainsi jusqu’à sa chambre à coucher. D’un geste elle le jeta sur le lit. Elle même y monta, toujours chaussée de ses longues bottes, l’enjamba, laissant entrevoir les replis de sa chatte. Puis elle s’accroupit, amenant peu à peu son bassin jusqu’au-dessus de son sexe qui se tendait tout languissant vers elle. Elle mit ses doigts dans sa propre bouche, puis dans la sienne, recueillant la salive qu’elle introduisit dans son vagin, jusqu’à ce qu’elle le sentît humide de leurs effluves entremêlés. Ce n’est qu’alors qu’elle s’assit sur lui, frottant ses lèvres vaginales par petites saccades contre la chair ferme du sexe de David. Elle avait relevé son T-shirt et présenta ses seins que son amant malaxa avec plus de délicatesse maintenant qu’il se sentait de nouveau maître de son désir. Et ainsi de suite – Scribouille ne crut pas utile d’insister davantage – jusqu’à l’explosion intime indéfiniment retardée puis prolongée, cette jouissance totale  que seule une femme – Belle venait d’en faire l’apprentissage – pouvait pleinement atteindre.

 

 

 

 

4

 

 

 

Me pencher, se dit Scribouille, comme au-dessus d’un miroir, sur le plan de Lima qui apparaît sur cette page web. Voir, comme au moment de survoler l’aéroport Jorge Chavez avant l’atterrissage, les districts grouillants de vie, qui remplissent l’espace contenu entre les griffes de la Punta de Callao et celles de La Chira. Callao, le port, l’école navale, La Perla et son collège militaire Leoncio Prado avec ses relents de violence et de dégoût, tel que Vargas Llosa l’a livré à la mémoire collective.

Ensuite viennent San Miguel, Magdalena, San Isidro, Miraflores, Barranco au style suranné, avec sa petite place toute en ocres et bruns, son kiosque, sa digue donnant sur la mer argentée – toujours distante – de la baie de Lima. Puis Chorrillos, ce grand échalas d’où émerge le macadam de la Panamericana Sur. A l’intérieur il y a le cœur de la ville, construit autour de la Plaza de Armas et la Plaza San Martín, avec tout leur pesant d’histoire, relié aux districts balnéaires par le Paseo de la República, grosse artère de circulation qui départage les territoires de La Victoria, Lince, Surquillo et Miraflores.

M’arrêter à Miraflores. Survoler des yeux le dédale d’avenues et de ruelles qui constitue ce district en pleine expansion. Suivre Belle qui s’apprête à sortir d’un taxi qui l’a ramenée de la somptueuse villa en voie d’aménagement que David vient d’acquérir à La Molina, district situé dans les hauteurs qui surplombent la ville. Voir sa silhouette élégante, enveloppée de jean pour le bas et d’une blouse bouffante de couleur rouge pour le haut, se diriger vers la maison protégée par de hautes murailles qu’elle partage avec David, son frère Baruch et leurs parents. La voir chercher la clé dans son sac en cuir noir, puis l’introduire dans la serrure de la grille en fer forgé qui bloque l’accès au jardin qui entoure la maison. La voir consacrer un bon bout de temps à cette besogne pour ensuite la suivre jusqu’aux marches qu’elle gravit lentement jusqu’à ce qu’elle aboutisse à la terrasse qui forme l’entrée de la grande maison de style art déco tropical dont un domestique accouru en dernière minute lui ouvre la porte monumentale défendue par un grillage en fer forgé artistiquement contorsionné. Entrer avec elle dans le hall orné d’armures et d’armes des siècles passés, puis monter à sa suite le grand escalier de marbre. S’arrêter avec elle au premier étage où se trouve le living. Assister à son entrée dans la pièce. S’immobiliser avec elle. Poser les yeux sur la table en pin d’amazonie, la petite table basse où elle dépose son sac à main, puis le canapé et les fauteuils de style républicain, le dressoir en bois d’ébène. Observer sur celle-ci une ancienne radio, jouxtée d’un phono antique, deux pièces de collection. Voir la bibliothèque chargée de gros livres aux reliures en cuir, sur l’étagère de laquelle trône, supervisant le tout, la photo d’un Monsieur moustachu d’importance en tenue militaire enlaçant distraitement une belle dame élégante en robe de soirée. Sur une étagère inférieure,  une autre photo semble quémander la protection de la photo de l’étage au-dessus. On y voit, les joues enflées, deux gosses délurés, David et Baruch, en uniforme de collège,

Belle traverse la pièce, se faufile dans un couloir qui donne sur un escalier secondaire. Monter de nouveau les marches avec elle. S’arrêter au palier qui donne accès à une salle de bain tapissée de faïences blanches et bleues. L’observer là, en détaillant bien chaque geste, pendant qu’elle ôte ses vêtements. Voir le minuscule slip blanc aux dentelles glisser en dernier. Entrer avec elle dans la douche. Etre une des gouttelettes qui ruissellent sur sa peau. Etre ce moment d’oubli, cet instant d’arrêt de la sublime mécanique de son intelligence. L’accompagner, enveloppée de son essuie de bain multicolore, jusqu’au lit de sa chambre, où elle s’étend un instant seule. Avoir la chance, qui sait, de voir sa main aux longs doigts effilés et aux ongles soigneusement laquées de rouge, descendre jusqu’au bas-ventre. Observer, en retenant son souffle, comment celle-ci se laisse glisser jusqu’à sa petite fente rasée de près. Et voilà qu’une télé s’allume: les nouvelles sur Canal Cinco. Entendre monter du rez-de-chaussée des éclats de voix: David et Baruch qui sont rentrés, leurs parents, la servante. Tous ces gens qui vont bientôt l’accaparer, l’empêcher de penser à elle, m’empêcher, moi Ernest Scribouille, de penser à Belle.

Et si…, se dit Scribouille, las de poursuivre comme une chimère ses souvenirs à elle dans la ville de Lima qui l’aimantait tant de ses attraits nostalgiques, et si, au lieu de me rêver tout ça par écran interposé, j’abolissais cette distance en redevenant          « elle », cet amalgame d’organes qui constituent le corps de Belle, ce labyrinthe d’images et de pensées qui constituent son esprit. Et il redoubla d’efforts en se concentrant sur les parties de son corps les plus désirables, hanches, seins, cuisses, mains, s’y immergeant pour en ressortir transfiguré dans son regard de velours noir. Puisant à la source même de son être, dont il saisit de nouveau toutes les nuances, lui venant des secrets métissages qui avaient précédé sa naissance. L’esquive surtout, toute féminine, qui s’y était installée, non seulement comme une arme pour la survie, mais comme une attitude fondamentale, une esthétique qui guidait le moindre de ses gestes, le plus infime de ses mouvements d’âme.

Ernest regarda autour de lui. L’image, pas du tout à la hauteur de ses ambitions oniriques, que lui reflétait le miroir au-dessus de la commode, l’arrêta net dans son élan. Il se sauva en vitesse, en direction de sa chambre à coucher. Il chercha dans ses affaires son jean le plus moulant et une magnifique chemise rouge bouffante aux motifs dorés. En se faufilant dans ces vêtements à elle, il éprouvait la volupté de sentir enfler ses hanches au contact de la rude étoffe bleue, de ses seins aux bouts durcissant contre l’étoffe de la chemise. Il entra dans la salle de bains, se regarda dans la glace, puis sortit du nécessaire qui était en attente sur la table de toilette, une petite boîte incrustée de nacre qui contenait les fards et le crayon à l’aide duquel il s’allongea les yeux jusqu’à ce qu’il obtînt l’effet « de biais » souhaité, que le rouge à lèvres et le vernis à ongles carmins qu’il s’appliqua ensuite, ne faisaient que renforcer. Là-dessus il sortit de l’armoire blanche de sa salle de bain une perruque noire comme jais, aux boucles légèrement frisées.

- De nouveau désirable, pensa Ernest, en plongeant dans son propre regard transfiguré par les fards. Heureux du résultat, il sortit de la salle de bain, dévalant les marches jusqu’à la porte de sa maison.

- Allons faire un tour, se dit-il, rassuré sur son apparence, et voyons ce qui arrive.

***

 

- Mais qu’est-ce qu’il a à me regarder comme ça?…. Au coin du ciné El Pacífico, parmi les changeurs de dollars attentifs à leur commerce, Belle sentit qu’un affreux travelo, habillé d’une blouse d’un rouge vif et d’une mini-jupe en jean délavé, coiffé d’une énorme perruque noire à l’aspect léonin, la dévisageait. Fuyant son regard, elle contourna rapidement l’angle de la rue et alla se réfugier cent mètres plus loin à la terrasse d’un café-restaurant dont la sévérité de la tenue des garçons lui paraissait garantir une protection totale contre l’énergumène, dans le cas où celui-ci aurait l’idée de la suivre jusque-là.

Installée derrière son verre de San Luis pétillant, elle aperçut, en regardant le parc qui, en face d’elle, séparait la circulation bruyante de l’avenue Larco de celle de l’avenue 28 de Julio où se trouvait l’établissement, le travesti sur un banc bordant l’avenue. Il partageait le banc avec une petite vieille qui, lasse de mendier les centavos que lui laissaient les gens pour s’alléger les poches, avait choisi cet îlot de paix miraflorin pour souffler une peu de la cohue qui régnait autour. Un regard jeté sur son compagnon la fit se lever précipitamment. La compagnie d’une « marica » ne semblait pas la tenter et elle traversa promptement l’avenue, obligeant une grande Dodge bleue à l’aspect de monument en péril, à freiner bruyamment.

Belle avait observé la scène, réflexive. Elle ne put contenir la larme qui perlait aux cils de sa paupière si finement maquillée, la laissa se répandre sur sa belle joue épilée. Cela faisait deux ans maintenant qu’elle était avec David, deux années de bonheur, dut-elle s’avouer, mais sans cette satisfaction profonde qu’elle avait poursuivie en se lançant dans cette aventure. C’est que David était un homme, lui, et en plus un citoyen péruvien, appartenant à cette classe de nantis qu’on appelait ici les « pitucos ». Fils de pitucos , gâtés pourris par des mamans désœuvrées, traités à la dure dans des collèges d’élite qui exacerbaient leurs ambitions, leur inculquant avec la discipline et les bonnes manières, les stratégies cyniques de la diplomatie. Finalement David, lui, ne s’en était pas trop mal sorti. Surtout, il l’avait acceptée telle qu’elle était, probablement parce qu’il l’aimait vraiment, et ce déjà dès le commencement, mais aussi encore maintenant que la passion du début commençait à s’évanouir.

En ce qui concernait ses parents, pas question bien sûr de leur révéler son histoire personnelle et pas question non plus de continuer leur relation sur la base d’un désir sans liens ni lois. Dès son arrivée à Lima elle avait été accaparée par sa mère qui voyait en sa présence le moyen idéal de se désennuyer et investissait dès lors tout le temps qu’elle ne pouvait plus consacrer à ses deux ex-joufflus, dans la formation de sa future bru. Elle l’informa des origines hébraïques de son mari qui avait insisté beaucoup auprès d’elle pour que ses enfants portent des noms juifs. Heureusement, ajouta-t-elle, il n’avait pas pu la convaincre de se convertir à la religion de ses ancêtres, ce qui faisait que la famille Espinosa pût rester sous la bonne garde de la Sainte Mère l’Eglise. Elle lui avait aussi appris quelques trucs utiles, des conseils vestimentaires qu’elle avait enregistrés soigneusement et surtout les recettes de cette merveilleuse cuisine créole qu’elle adopta avec enthousiasme. Mais tout ça l’éloignait de sa vraie vocation qui – elle s’en rendit compte plus que jamais – était la musique: chanter, jouer. Le sensuel bain du public, avec tous ces regards qui la confirmaient à chaque fois dans la vérité de son être, lui manquait.

Et puis le temps passait. Les sorties avec David n’avaient plus le caractère intime qu’avant. Presque toujours il s’agissait de rencontrer un tel ou un autre, lesquels s’avéraient d’une importance cruciale dans la constitution du réseau social à travers lequel David planifiait son ascension dans le monde de la politique. Ils se marièrent à l’église de la Virgen del Pilar à San Isidro, quelques mois avant que David ne décrochât son entrée au Congrès. Lorsque le prêtre lui avait demandé si elle s’engageait à mettre au monde les enfants de son époux et à les éduquer selon l’esprit et les lois de l’Eglise, la pilule avait été plutôt dure à avaler. Elle se rendit compte que le mensonge qu’elle avait fui en Belgique était en train de se reconstituer au Pérou. Aussi dans leur intimité, son impuissance à donner à David les fils que sa famille attendait d’eux, venait également gâcher le plaisir qu’ils prenaient dans des instants d’amour devenant de plus en plus rares. Et en plus elle souffrait aussi de l’absence d’Annette qui refusait ses invitations réitérées d’aller la rejoindre dans sa belle villa de la Molina où ils s’étaient installés dès leur mariage.

Un jour Annette lui rappela dans une de ses lettres que c’était bien au Pérou que Gianni était parti, lorsqu’il s’était séparé d’elle. Elle lui transmit l’information sans ajouter de commentaire, mais dans la tête de Belle, les choses se remirent à bouger. Elle en informa David qui se montra intéressé, malgré une certaine réticence qu’elle put déduire de sa demande de ne pas en parler à ses parents. L’appui logistique qu’il lui donna dans ses recherches n’était donc pas si inconditionnel que ça, du moins au début.

Une longue quête s’ensuivit qui s’initia dans les locaux de l’ambassade italienne à Lima, où on lui confirma que Giovanni était bel et bien venu s’établir au Pérou, qu’il avait épousé une péruvienne avec qui il était allé habiter dans le district de Magdalena, et que le fruit de ce mariage était une fille, appelée Susana, mais que depuis un bon nombre d’années il ne s’était plus présenté à l’ambassade et qu’on avait perdu toute trace de lui.

Un taxi hélé à la sortie même de l’avenue Garibaldi où était situé l’édifice, la conduisit sans délai à l’adresse indiquée. La rue avait l’apparence d’un jeu de construction avec ces petits édifices en forme de cubes, fruit du labeur d’une nouvelle classe moyenne qui mettait son point d’honneur dans l’entretien de ses acquisitions. Toutes les maisons étaient en effet peintes récemment dans les couleurs blanches ou ocres qui dominaient le paysage urbain de la zone côtière de Lima. La seule exception était ce long mur en briques rouges couvert de tessons, qui soustrayait la maison aux regards, et dont l’unique accès était une misérable petite porte en bois. Il s’agissait de la maison de Giovanni. Une longue attente devant cette entrée minable, entrecoupée de plusieurs coups de sonnette, résulta en une voix de femme soupçonneuse à l’autre bout du mur, demandant qui parlait. Et lorsqu’on se rendit compte de l’objet de la visite, la voix fit comprendre que Giovanni Buonavoglia avait quitté cette maison depuis longtemps. A la question si elle savait vers où celui-ci aurait bien pu déménager, un « non » des plus secs découragea Belle de tout questionnement ultérieur.

 

***

 

Belle sortit brusquement de ses pensées. Une jeune femme habillée en uniforme se dirigea vers la terrasse. Elle avait l’allure sportive, un corps athlétique, un peu trapu, et marchait d’un pas décidé mais féminin en même temps. Elle avait les cheveux noirs mi-longs, des yeux sombres qui, lorsqu’ils n’étaient pas enjoués, semblaient prêts à vous sonder, à vous mettre à jour. Lorsqu’elle s’approcha d’elle pour lui donner un bisou sur chacune de ses joues, son parfum fruité l’enveloppait d’une sensualité qu’elle essaya de maîtriser en se rejetant légèrement en arrière.

- Hola Belle!

- Hola Susana, ¿Qué tal?

Grâce aux appuis de David elle n’avait pas tardé à retrouver sa demi-sœur. Elle vivait à Lima, mais était la plupart du temps en mission dans une des nombreuses régions à problèmes du vaste Pérou. Par les connaissances qu’il avait acquises sur le délicat problème de la culture de la feuille de coca et du trafic illégal et de son interférence avec le terrorisme qui en était la conséquence, David était devenu président de la commission de défense du Congrès. En un temps record on avait repéré pour lui ce jeune officier féminin, qui impressionnait tant par son intelligence et son culot que par ses charmes qui enflammaient l’imagination de plus d’un de ses collègues et supérieurs masculins. Belle se fit la réflexion que l’intérêt de David pour ses recherches s’était remarquablement accru depuis qu’ils avaient appris à la connaître. Mais ce qui comptait pour elle c’était que Susana savait ce qu’il était advenu de ce père mystérieux qu’ils avaient en commun. Elle avait parcouru tout le pays et non seulement avait pu reconstruire son itinéraire en recueillant les traces de son passage, mais elle l’avait aussi revu et même partagé quelques mois sa vie, à Pucallpa, en pleine forêt amazonienne, profitant des vacances qu’on lui avait accordées pour préparer ses examens d’officier supérieur.

- Et comment était-il? lui avait demandé alors Belle.

Susana l’avait regardée de ses yeux perçants. Hochant négativement la tête, elle avait répondu:

- Pas trop formidable, à vrai dire. D’ailleurs je ne m’attendais pas à tomber sur un bienfaiteur de l’humanité, si tu sais qu’il nous a abandonnées maman et moi lorsque j’avais à peine trois ans. Mais finalement, il y a pire que lui. A Pucallpa, mises à part ses crises de rage, il s’est révélé un papa somme toute assez tendre.

 

Elle lui avait également révélé l’existence de son autre demi-sœur, Alicia, fruit également d’une liaison à laquelle avait coupé court une famille huppée qui l’avait arrachée à sa mère pour la faire adopter de la même façon qu’elle l’avait été. La maman d’Alicia, qui s’était faite religieuse, lui faisait bien sûr penser à Annette. De même qu’elle s’était consacrée à soigner en tant qu’infirmière les malades de toute sorte qui peuplaient les hôpitaux belges, la mère d’Alicia avait mis sa vie au service des plus démunis des péruviens dans la vallée du Colca au sud du Pérou.

Quelle beauté, cette Alicia! Une beauté naturelle, sans fards ni apprêts. Grande, les cheveux frisés, avec ses yeux brun clair taillés en amande, elle l’avait vue à l’œuvre dans la ville d’Arequipa, guidant ses touristes pour se faire un peu de pognon, en attendant de poursuivre ses études à Harvard. Tout le contraire de moi, se dit Belle, comme je l’envie!… Moi qui ne suis qu’une pauvre femme reconstruite à partir de mon désir… En ce sens elle se sentait plus proche de Susana, mais c’était Alicia qu’elle appréciait le plus.

- J’ai des nouvelles de lui, s’écria Susana en prenant place à sa table après avoir fait signe au garçon costumé de lui apporter un gin tonic pour elle et un deuxième, non sollicité, pour Belle.

- Ça doit se fêter non? Belle sourit sans lui répondre.

- Un peu plus d’enthousiasme, voyons!… Susana lui fit un clin d’œil.

- Ecoute, Perico, son copain de Pucallpa, m’a écrit. Il paraît que notre cher papa se trouve en ce moment dans l’Alto Madre de Dios. Tu sais où ça se trouve?… Belle ne trouvant rien à répondre elle continua son monologue.

- C’est une de parties les plus mystérieuses de la forêt amazonienne. On dit que les Incas s’y seraient retirés au moment de la conquête de leur capitale Cuzco. En ce moment on n’y trouve que des indiens à demi sauvages dont certains sont exploités par les narcos pour la cueillette de la feuille de coca. Ton David doit le savoir. Mais… et ici Susana fit une pause comme pour éveiller davantage encore son intérêt… On dit que c’est là aussi que les Incas auraient caché leurs trésors les plus riches: l’or de Paititi. Ça ne te dit rien?… Cette mystérieuse cité à laquelle tant d’aventuriers ont consacré leur vie jusqu’ici, et en vain. Imagine-toi que ce soit notre père qui en ferait la découverte…

Belle ne s’emballa pas trop à l’écoute de cette nouvelle. L’or des Incas n’était pas le trésor qu’elle pourchassait. David par contre pourrait être intéressé. Scribouille pour sa part, en découvrant la nouvelle qu’il vit se répandre sur la page blanche de son écran, se dit que, s’il voulait pouvoir répondre à ce nouveau défi, qui lui permettrait de retrouver enfin ce père absent depuis toujours, il était temps de tenter une nouvelle métamorphose.

 

***

 

Fourbu, Ernest Scribouille était rentré, ce triste matin pluvieux de Mars, d’encore une de ses folles sorties sans feu ni lieu. Il était étendu sur le divan, un livre à la main, se disant, au moment de se réveiller en sursaut, que ça n’allait vraiment plus comme ça, qu’il fallait faire quelque chose. Ne trouvant aucune activité qui vaille la peine d’être entreprise, il se leva quand même, entra dans la cuisine et se prépara un café. Celui-ci lui remonta un peu le moral et il se décida à s’asseoir derrière son ordinateur.

Ayant encore toujours l’écriture comme alternative, il se dit qu’aujourd’hui non plus ce serait la fin de tout. Il se mit à tapoter sur le clavier. L’alignement des lettres sur la blancheur, bordée du gris, de la page Word sur l’écran de son ordinateur et la forme tortueuse de son humeur de l’instant, étaient son seul guide. Il se vit taper les lettres r, i, e et n, le résumé de sa situation présente.

C’est alors que le téléphone sonna. Ernest décrocha. Une voix de femme lui dit « Hugo » sur un ton interrogateur…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

David l’aimait. Et c’est pourquoi il l’avait laissée partir. Belle, qui était bien consciente de l’incompatibilité de leurs projets de vie mutuels, lui en serait toujours reconnaissante. Elle avait commencé à le quitter en pensée, le jour où, dans sa somptueuse villa de la Molina, un piano à queue s’était introduit sous forme de cadeau d’anniversaire. Depuis ce jour elle passa la plus grande part de sa vie consacrée, de force, aux loisirs, à chantonner derrière son clavier. David s’absentait de plus en plus, aussi les nuits. On disait qu’il avait une liaison avec une actrice. Belle ne s’en alarma pas. Après tout ce qui avait été sa vie à elle, la jalousie n’était pas vraiment son truc.

Au contraire elle en profita pour organiser ses propres sorties, à Barranco surtout, où elle s’enflamma pour une impressionnante chanteuse créole. Avec ses cheveux crépus, ses yeux vifs et surtout sa voix sonore, dotée de tant de nuances, allant du rauque à la douceur caramélisée, entrecoupée de stridences qui lui donnaient des frissons dans le dos, elle représentait pour elle la femme faite chant, où la force se mêlait à l’ingénuité la plus tendre, modèle qu’elle désespérait d’atteindre un jour.

Elle vint la voir chaque fois qu’elle le pouvait dans cette peña située près de l’ainsi nommé Puente de los Suspiros qui surplombait le précipice qui offrit son nom à ce district enchanteur. Seulement accompagnée d’un percussionniste, d’un guitariste et d’un bassiste, la chanteuse parvenait chaque soir à enthousiasmer un public constitué de gens de tout acabit pressés les uns contre les autres dans ce local devenu trop petit pour les contenir tous. Un soir Belle contacta le percussionniste qui maniait le cajón, une caisse en bois pourvue d’un trou de resonnance, et le bassiste. David lui avait décroché un concert à l’Alliance Française de Miraflores. Par chance celui-ci eut lieu un jour où la chanteuse était libre. Belle l’invita et à sa grande joie celle-ci accepta de venir. Aussi Belle était-elle très fière de pouvoir la présenter au public lorsqu’elle se mit à chanter une de ses chansons. Elle avait choisi la chanson en songeant à la maîtresse de David qu’elle lui concédait de trop bonne grâce. Son titre: « somos amantes »… Elle s’abstint cependant de la lui dédier publiquement.

Avant de la laisser partir, David la fit encore patienter quelques mois. L’expertise qu’il avait acquise en tant que président de commission, était sur le point de porter ses fruits. Au moment de la reconstitution du gouvernement qui, comme le voulait la tradition, aurait lieu le 28 juillet, au moment des Fiestas Patrias, il serait nommé ministre de la Défense. Et, épouse d’Excellence oblige, Belle devrait apparaître à ses côtés dans un certain nombre d’actes publics. Mais après ça elle recouvrirait sa liberté… A peine deux mois plus tard, assis à ses côtés, dans l’avion du grand retour, il y avait Pedro Huamani, le bassiste de la peña de Barranco, qui grâce à une gestion soutenue de sa part, avait obtenu un permis de séjour belge.

***

 

 

Belle était installée dans son siège d’avion. Sur l’écran de sa montre, Scribouille lut que c’était déjà le soir. Pourtant, à travers le hublot elle voyait le soleil tel qu’il apparaissait dans toute sa gloire au-dessus de l’océan atlantique. Déphasée de son rythme diurne, tout dans sa tête s’était mis à tournoyer. C’étaient les astres qui jusqu’ici avaient veillé à son destin : Annette, son père, ses parents adoptifs, David, ses sœurs. Tous, venant de son passé ambigu ou se profilant dans un avenir incertain, la renvoyaient nécessairement à son imagination. Existe-t-il vraiment quelque chose en-dehors de ce que je m’imagine, se dirent Ernest et Belle à l’unisson. Où précisément, sous les couches épidermiques de son imagination apparaîtraient de manière tangible les racines de la vérité? Ou bien tout cela ne serait-il que jeu et cybernétique!…

- Regarde comme c’est beau!… Pedro lui fit signe en lui désignant du doigt le spectacle, à travers le hublot, des nuages qu’ils survolaient à haute altitude.

Flottant sur l’eau de l’air, songea-t-elle, je vois les profondeurs où nagent des écoles de poissons nuageux, retournant, semble-t-il, d’où je viens. Mais il n’y a pas de retour pour des funambules comme moi. Il n’y a que la corde raide de l’horizon, où désir et destin se bousculent…

Je joue trop, se dirent de nouveau d’une seule voix Belle et Ernest. Tout ne peut pas être un jeu… Entre ses rêves d’avions qui s’écrasent et d’écueils contre lesquels elle choquait, rêves qui la surprirent chaque fois qu’elle piquait un somme, Belle songea qu’il y avait autre chose encore que la mort qui devait l’attendre dans sa Belgique de pluie et de bruine.

 

***

 

Mars et ses giboulées. Vêtu de Belle, Ernest alluma son ordinateur, cliqua sur le document Word où il avait gardé ses gribouillages, laissa, en faisant glisser l’index sur la souris, se dérouler le récit de sa pauvre histoire de monstre bicéphale. Hugo avait terminé sa recherche du père perdu, retrouvé et puis reperdu pour de bon. Belle paraissait s’acheminer définitivement vers son accomplissement.

A son retour Annette était là pour l’accueillir. Avec Pedro, qu’elle avait fait domicilier là, elle s’installa plusieurs mois chez elle, jusqu’à ce qu’Annette, souffrant du dos, obtînt son home-appart dans la banlieue verte bruxelloise. Pour ce qui était de la musique, Belle ne perdit pas son temps et accepta le premier contrat qui se présentait. Il s’agissait d’intermèdes musicaux dans un dîner-spectacle « Brasil Tropical » dans un resto du centre-ville. Ses chansons y alternaient avec un groupe de danseurs-musiciens qui animaient les clients sur les rythmes de la batucada. Pedro s’était intégré à la troupe dont le percussionniste vedette était Edson Preto.

Un soir une jeune cliente vint la voir après le spectacle. Petite blonde, au corps athlétique – observa Belle – contenu dans des vêtements moulants, elle l’avait fixée de ses grands yeux clairs pendant toute la durée de son intervention musicale. Elle avait adoré, disait-elle, ses valses créoles et ses ballades, la façon aussi dont elle s’accompagnait au piano, sobre, par légères touches de couleurs évoquant plus qu’affirmant harmonies et rythmes sous-jacents.

- Vous êtes connaisseuse, dit Belle, charmée tant par ses paroles que par le naturel de son apparence.

- Je suis pianiste moi-même.

Belle lui promit d’aller la voir dès qu’elle le pouvait. Ce qu’elle fit lorsqu’elle prit un day off, une semaine plus tard, laissant se débrouiller seule la troupe de Brasil Tropical. Elle entra avec quelque appréhension dans le petit caveau sur la Grand-Place où la pianiste blonde se présentait avec son quartet de jazz, le Leah Zimmerman Quartet, comme il était annoncé sur un panneau à l’entrée du club.

La soirée avait été merveilleuse. Lorsqu’elle avait vu Belle parmi les spectateurs, Leah s’était surpassée, enchaînant en acrobate du clavier des thèmes de Thelonious Monk, de Horace Silver et, spécialement, comme elle l’avait annoncé, en hommage de la merveilleuse chanteuse-pianiste Isabelle Winters qui leur avait fait l’honneur d’assister à leur performance, une pièce du grand pianiste cubain Chucho Valdès.

A la fin du concert Belle avait hâte de rejoindre la jeune pianiste. Celle-ci rougit sous ses éloges. Mais la glace entre elles se rompit rapidement et elles décidèrent de sortir ensemble. Elles allèrent dans un bar donnant sur le quai d’un canal, où les musiciens avaient la coutume de se revoir après les spectacles. Installées derrière une bière brune elles étaient plongées dans une conversation des plus animées, lorsque une voix connue les fit sursauter:

- Belle! Encore ici à ces heures indues?… C’était Edson, flanqué de Pedro qui étaient venus prendre là un dernier verre après leur spectacle.

- Leah, voici les deux musiciens dont je te parlais !… Edson Preto da Silva, Pedro Huamani… Pedro, Edson, je vous présente Leah Zimmermann.

- On se connaît déjà. Pedro, qui avait déjà vu à l’œuvre la pianiste, coupa court les présentations formelles. Il n’en fallait pas plus pour que naquît le groupe Lilith dont la première répétition fut décidée sur-le-champ.

Lorsque, au seuil du Bar du Quai, Pedro et Edson leur souhaitèrent une bonne nuit, Belle et Leah se regardèrent d’un air complice.

- Je te conduis chez toi, suggéra Belle. Leah la suivit dans sa voiture sans répondre. Lorsque elles étaient arrivées devant le studio de Leah, près du Cinquantenaire, Belle accepta sans rechigner l’invitation de monter chez elle.

***

 

 

Les mains d’une pianiste!… Les yeux fermés, étendue à plat ventre sur le lit de Leah, Belle laissa à l’oeuvre les doigts musclés de son amie qui lui pétrissaient le dos, suivant mentalement leur itinéraire de petites touches appliquées et précises allant de l’aine à la nuque. – Et maintenant, retourne-toi !… Belle n’obtempéra pas.

- Non, à toi d’abord!.

Leah s’installa sur le lit. Elle était toute nue et avait écarté les jambes. Ses grands yeux brillaient. Belle la contempla, laissa glisser son regard sur son corps de jeune fille, ses hanches rondes, son buste d’athlète, sa chatte épilée où trônait, là où se rejoignaient en forme de voûte, les lèvres de son sexe, le bouton de chair dans ses replis de peau. Belle la lécha là jusqu’à ce que Leah, rougissant de plaisir se laissa aller aux spasmes qui parcouraient son bassin. Lorsque son tour à elle était venu, Belle décida d’arrêter là la fête.

Déçue, Leah ne savait pas bien comment réagir.

- Allons dormir! C’est que tu dois être crevée…

- Oui, c’est ça, acquiesça Belle, qui se retourna sur son côté dans l’espoir de cacher ses larmes à sa nouvelle amie.

Mais Leah s’en était aperçue et le lendemain, à la fin du petit déjeuner copieux qu’elle avait préparé, elle lui demanda de façon directe la raison de ses pleurs. Belle lui raconta tout: son opération, ses recherches, David et son insatisfaction malgré tout ce qu’elle avait déjà atteint. Leah n’y réagit pas trop, se contentant, avant que Belle s’en allât, de lui faire promettre de revenir le nuit suivante.

- Ce soir je dois chanter, lui répondit Belle, mais je te promets de venir lundi.

- Je t’attendrai avec un petit souper. A huit heures sonnantes?

- Lundi soir à huit heures. C’est promis !

 

***

 

Son bouquet de roses rouges encore à la main, Belle entra ce lundi soir dans l’appartement de la pianiste. Celle-ci la débarrassa de son manteau et de ses fleurs et l’installa à la table déjà dressée, illuminée par le candélabre à sept bras qui était le seul éclairage. Lorsqu’elle tenta de se lever pour la rejoindre à la cuisine, elle lui pria de ne rien en faire. Tout était prêt.

En parfaite hôtesse, Leah, habillée d’une petite robe noire légèrement bouffante, intégra les roses aux apprêts de la table et apporta le champagne qu’elle déboucha sans un bruit, faisant mousser les coupes juste ce qu’il fallait pour que celles-ci soient remplies aux deux tiers.

- A notre amitié !

- Oui, à notre amitié ! Belle réagit avec timidité. Leah s’approcha d’elle, à peine avait-elle pris une gorgée. Elle l’embrassa sur la bouche, en faisant passer le vin mousseux dans la bouche de Belle.

- A l’amour! ajouta-t-elle alors. En guise de réponse Belle étreignit avec force sa jeune amie.

Pendant le repas les deux femmes parlèrent de leur projet musical, conversation qui fut souvent entrecoupée de silences accompagnant les regards langoureux qu’ils se lancèrent. Y avait-il de la gêne entre elles? Belle ne le croyait pas. En tout cas, si celle-ci avait pu s’installer en un quelconque moment, la glace fut complètement rompue lorsque, après le dessert, Leah s’approcha d’elle en lui suggérant de la caresser. Belle ne se fit pas prier de toucher ce corps mince et élastique, alternant ses caresses avec des baisers qui devinrent de plus en plus insistants. Lorsque sa main descendit en dessous de sa ceinture, remontant des genoux jusqu’en haut des cuisses, elle rencontra la surprise que Leah lui avait réservée là. Belle se mit à rire:

- Mais qu’est-ce c’est ça?… En guise de réponse son amie releva ingénument sa robe sur le superbe gode qui s’érigeait au bout du ceinturon de cuir qui ceignait sa taille.

Belle rougit. Leah ne lui laissa pas le temps de l’hésitation et l’entraîna de suite jusqu’à sa chambre à coucher. Là Belle découvrit une nouvelle fois l’orgasme, différent à nouveau de ce qu’elle avait éprouvé jusque-là. Accroupie sur Leah, elle se laissa aller à un enchaînement de plaisirs dont elle ne sortit que lorsqu’elle ouvrit les yeux sur l’obscurité qui les enveloppait toutes les deux de sa douceur.

- L’ai-je rêvé, dit-elle.

- Non, touche-moi! Je suis réelle!…

Tendrement enlacées, les deux femmes poursuivirent leur sommeil sans plus songer aux lendemains tourmenteurs d’amoureuses.

 

***

 

Le bonheur n’a pas de temps et sa répétition est fatale à toute histoire. Le bonheur, je ne sais toujours pas ce que c’est, se dit Scribouille, seulement qu’on ne peut le connaître qu’avant, lorsqu’il n’est pas encore, ou après, quand il est déjà passé. Cependant, en ce moment où je ne sens, à vrai dire, rien du tout, où moi-même je me sens rien du tout, assumons que je sois heureux. Le bonheur, se dit-il encore en levant les mains devant ses yeux, c’est la rondeur de ces deux paumes serrées fortement l’une contre l’autre et je refuse de les ouvrir.

Mais il les ouvre néanmoins, pour mettre, sur son écran de brumes, la dernière main aux gribouillages de cette nuit qui s’est close comme de coutume sur le triomphe de Belle et Lilith. Il jette un dernier regard sur l’appartement faiblement illuminé où Belle et Leah se livrent à leurs tendres ébats, tout ça projeté blanc sur gris comme des couches superposées de nuages. Cette construction jamais achevée de nuages dans le ciel virtuel de son imagination.

- Il faudra bien s’en sortir un jour, se dit-il devant l’implosion de cette dernière image au moment d’éteindre son ordinateur. Il le faudra bien, répète-t-il, et ce, avant que la fin ne m’ait rattrapé.

Il se lève, s’étire, se dirige vers le frigo, d’où il sort une bouteille d’eau qu’il introduit dans une mallette posée sur la table de cuisine. Il met ensuite son imperméable, saisit la mallette et sort. Dehors, dans la nuit encore noire pour quelques instants, l’attend sa voiture. Il démarre et se précipite vers l’entrée de l’autoroute.

Horizon et solitude, cette fois sur l’écran d’un pare-brise. Derrière le volant, en pilote automatique, Scribouille ne se sent plus ni corps, ni esprit, rien qu’une perception, glissant au large des balises des arbres sur les talus de l’autoroute. A l’Est une lueur rose se hisse des profondeurs de la nuit pour se multiplier en autant de petits fragments roses moutonnants qui transforment le ciel en un pré où il aimerait laisser paître ses yeux fatigués de tout.

Ensuite le tableau se précise. Il y a les rouges et les bleus qui se mettent en formation, jetés comme des pâtés de peinture, tout dégoulinants encore, sur la toile du ciel. Puis, à l’entrée de Bruxelles, poussé par une première file de voitures comme un œuf dans le trou de cul d’un tunnel, Scribouille découvre, à la sortie, la lumière et son alléluia de nuages aux nuances orange.

Il faudra faire vite, avant que la ville entière ne se rue sur son travail matinal. Scribouille prend la première sortie qui donne sur le canal, traverse le pont, longe le quai et se gare dans le premier espace libre qui se présente. Une fois sa voiture immobilisée, il ouvre sa boite à gants. Quatre petits paquets rectangulaires en carton blanc tombent par terre, qu’il ramasse irrité. Il les déchire sans considération aucune, puis jette les cartons négligemment là où ils veulent bien atterrir. Il observe les rangées de pilules dans leur emballage plastifié, les fait ensuite cliquer une à une pour les en dégager. Il range toutes les petites boules blanches dans un des replis du siège voisin et puise la main droite dans sa mallette sur le banc arrière. Il en sort la bouteille d’eau qu’il débouche d’un tour de main. De l’autre main il saisit les pilules qu’il fourre en deux trois mouvements dans sa bouche. Une grimace de dégoût se dessine sur son visage qu’il essaye de dominer en s’introduisant le goulot de la bouteille dont il avale la moitié du contenu en une longue gorgée.

Après ça les choses se calment pour Scribouille. Il puise de nouveau dans sa mallette, en extrait une élégante boîte en cuir, dont le couvercle en se relevant fait apparaître un petit miroir intérieur. Il prend le duvet déjà imbibé de poudre qu’il étale sur son visage, puis à l’aide du crayon, du pinceau et des crèmes, il continue fébrilement sa besogne d’embellissement. Un dernier regard approbateur dans le rétroviseur achève le maquillage. Il marque un temps d’arrêt. Il sent sa tête s’alourdir. Le temps presse. En moins d’une minute il devra être sorti de sa bagnole et s’approchera du quai. Il se sera vidé de tout ce qui aura pesé sur sa vie pour plonger dans la perspective qu’il aura lui-même inventée et y disparaître. A moins que, dans un dernier reflet de couleur, juste avant de s’immerger dans le fluide glacial de l’eau grise, il reconnaisse le regard bienheureux de Belle choyée par les ardeurs de l’amour.

 

Publié dans : ||le 9 septembre, 2017 |Pas de Commentaires »

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