LE VOYAGE D’ALEX

 

Il se trouvait, à l’aéroport de Bombay,  en haut de l’escalier mobile qu’on avait apposé contre l’avion marqué des lettres rouges d’Air India. Au moment de sortir une cape d’air chaud et humide l’avait brusquement enveloppé. Une sensation qui ne le quitterait plus de tout son séjour en Inde.

 

Pour ce voyage décidé en un éclair et sans trop de préparatifs, Alex s’était laissé inspirer par deux de ses amis, ayant l’expérience du voyage. Maryse, une fille bien chouette qui avait commencé des études d’Indologie après avoir parcouru l’Inde et Yann, un musicien en panne d’amour, après un long séjour en Inde où il avait dû laisser sa petite amie. Alex pas vraiment guéri encore de la séparation avec Minette, avait découvert en lui une âme sœur et lui avait ouvert sa maison. Il était tout oreille lorsque son nouveau copain lui parlait de l’Orient et surtout aussi de sa musique. Un soir il avait reçu Jaspal, son gourou musical qui, pendant des heures,  avait joué du sitar chez lui, accompagné des tambourinements de Yann sur les tablas.

 

Lorsque Alex s’était décidé à entreprendre le voyage, ses deux amis lui avaient donné plusieurs conseils utiles au touriste à sac à dos qu’en fait il était, malgré ses velléités de quête spirituelle. Du premier de ceux-ci, Alex se demandait s’il avait été bien avisé de le suivre. Il s’agissait, afin de ne pas se laisser gruger par les conducteurs  de taxi, de prendre dès l’aéroport de Bombay un bus qui le mènerait au Victoria Terminus, situé au cœur de la ville.

 

On l’avait bien averti de ce que le bel aéroport aux structures modernes, peuplé de belles dames et de messieurs importants impeccablement vêtus, était situé dans une zone où – triste contraste – s’érigeaient aussi les bidonvilles de la ville. Mais ce que le trajet en autobus lui apprit, dépassa tout ce qu’il avait pu imaginer à ce sujet. Un tel crassier, un tel entassement sordide lui semblait convenir  plutôt à lune colonie de rats qu’au genre humain. Et en plus cela semblait ne pas prendre fin.

 

Quand, après les interminables cahotements qu’il avait subi debout dans cet autobus de la révélation, il arriva enfin devant l’édifice en briques roses de VT Station, Alex poussa un soupir de soulagement. Mais lorsque, tout de suite après, il se vit englouti par la foule bigarrée de tous ces gens, dont beaucoup prenaient l’aspect pour lui du dénuement total, l’inquiétude regagna Alex. De plus il s’était mis à pleuvoir. Une pluie drue qui frappait l’asphalte à grand fracas et balayait tout ce qui bougeait. Une minute plus tard Alex, happé par une masse humaine gesticulante, se retrouvait à l’intérieur de la gare du genre British Empire délabré. Heureusement l’averse, comme il se devait en la saison des moussons, était de courte durée et le soleil remarquablement puissant pour cette fin de journée n’eut besoin que de quelques dizaines de minutes pour mettre à sec les flaques d’eau que la brusque ondée avait formées. En sortant de la gare Alex se sentit perdu. Où aller maintenant ? Il ne vit aucun hôtel et le seul endroit qui lui paraissait avoir l’aspect d’un restaurant n’offrait qu’une omelette à la faim qu’il sentit monter en lui. Il traversa la chaussée, se concentrant sur sa gauche d’où venaient, à toute vitesse et dans la confusion, des antiquités brittaniques sur quatre roues. La traversée effectuée,  il vit un Monsieur enturbanné qui lui paraissait bon genre et lui demanda où il pouvait trouver un hôtel.

- A Hotel, Sir ? I know one. Come this way…

Il suivit son guide bienveillant dans un embrouillement de ruelles, essayant vainement de fixer l’itinéraire parcouru dans sa mémoire. Lorsqu’il vit le petit bâtiment rustique sans fenêtres devant lequel l’homme s’arrêta, il lui demanda si cela était l’hôtel en question.

- Yes Sir !…

- Et n’y en a-t-il pas d’autres ?

- No Sir !… Il faudrait se résigner, se dit Alex en glissant un pièce dans la main tendue de son guide et entra dans la bicoque. Un autre homme enturbanné s’empressa à lui montrer sa chambre. Celle-ci paraissait un débarras, tellement elle était étroite. Un bac en bois qui faisait office de lit en occupait toute la place. Pas de matelas sur le lit, ni draps ni couvertures. Heureusement qu’il avait pensé à apporter un sac de couchage. Il s’informa du prix, qui lui paraissait modique. Plus tard il se rendrait compte qu’il était exorbitant. Ce n’était pas ce qu’il  avait escompté trouver, mais plutôt ça que dormir dehors. Alex laissa là son sac à dos et son étui, fourra les traveller cheques et les roupies qu’il venait de changer à l’aéroport dans un petit sac en lin qu’il cacha dans ses vêtements. En sortant du petit bâtiment il découvrit une enseigne annonçant la possibilité de consommer des Brahman Meals et se précipita vers ce qui s’avérerait être dans la plupart des cas le seul genre d’endroits où il pourrait calmer sa faim sans trop risquer la diphtérie: chapati, riz, sauce piquante et yaourts. Ce n’était pas ce qu’il y avait de plus savoureux et de plus varié, mais au moins il ne dormirait pas le ventre vide cette nuit.

 

 

 

***

 

 

 

La nuit passée dans son réduit, où il fit la découverte peu ragoûtante d’un cancrelat collé au mur, lui porta conseil. Il se souvenait que Yann lui avait raconté qu’à Bombay les vrais travellers logeaient dans le local de l’Armée du Salut. Le lendemain matin, après avoir payé sa chambre, le sac à dos en place et la main serrant fort son étui de saxo, Alex arrêta un taxi et se fit conduire au Salvation Army. Le taximan connaissait et partit en trombe en direction du Gateway of India qui donnait sur la mer. Ils passèrent en volant devant ce symbole voyant du colonialisme britannique érigé en l’honneur du roi George V, pour contourner ensuite un énorme palace de mille et une nuits. Alex doutant fort de ce que l’Armée du Salut entretienne un tel hôtel de luxe, fit part de ses réflexions au taximan.

 

- No Sir, this is Taj Mahal Hotel. The Salvation Army is the other way.

 

Le bâtiment blanc à colonnes marquées de rouge bordeaux, situé à quelques centaines de mètres en face de l’hôtel de luxe, était bien plus modeste en effet, mais somme toute convenable. Une toile rouge suspendue au-dessus des colonnes révélait en lettres blanches son nom « Red Shield House ». C’était en fait une sorte d’auberge de jeunesse constituée de plusieurs dortoirs avec de vrais lits recouverts de draps propres et pourvue de douches et toilettes. Quel soulagement ! Alex s’y installa d’emblée, ne s’informant même pas du prix. Une fois enregistré il se précipita vers les douches. Une demi-heure plus tard il était attablé, vêtu de propre, au réfectoire, avec quelques autres voyageurs, un couple anglais, un traveller américain et une poignée d’australiens, autour d’un vrai breakfast anglais avec des œufs brouillés et du lard et de la confiture aux oranges. Délicieux !…

 

Le guest house fut une source d’informations importante. A partir de là Alex parvint peu à peu à s’orienter dans l’exploration de la capitale du Maharashtra avec ses bâtiments coloniaux et ses rues toujours remplies de gens où les scènes les plus hallucinantes se produisaient sous ses yeux avec un total naturel. Un des choses les plus étonnantes qu’il vit, étaient ces hommes porteurs des mêmes turbans mauves, s’ appliquant assidûment à l’exécution de quelque service étrange, prodigué à certains de leurs concitoyens, assis sur une banquette. Ce n’étaient pas des cireurs de souliers ni des coiffeurs.

 

- Earcleaners Sir, lui expliqua un passant qu’il avait questionné à leur sujet. Des nettoyeurs d’oreille… Incroyable ! Et en plus de père en fils, une véritable caste, telle que, partant du système hindou, le métissage colonial en avait crée d’innombrables. La même chose valait pour les prostituées du « Cage » qu’il visiterait par la suite, où des femmes hindous s’offraient au regard de leurs clients éventuels derrière les rideaux métalliques de ce qui paraissait être des locaux de commerce comme les autres.

 

Après quelques jours le compte était bon. Alex décida de remettre à l’instant du retour une plus ample reconnaissance de cette ville millionnaire et d’entamer ce qui était le véritable objectif de son voyage: l’Inde du Sud. Il retourna à VT Station où il tenta l’achat d’un ticket de train pour Madras. Entreprise pénible à première vue, lorsqu’il vit les longues queues qui s’immobilisaient devant les guichets de la gare. Quand on annonça que les billets de train pour Madras ne pourraient s’acheter au plus tôt que pour la semaine prochaine, bon nombre des hommes qui attendaient là comme lui se découragèrent. Comme il n’avait rien d’autre à faire, Alex tint bon. Il lui vint à l’esprit ce que lui avait dit Yann, qu’en Inde le bakchich rendait possible l’impossible. Quand ce fut son tour de réclamer son ticket, il laissa entrevoir quelques billets de banque. L’homme du guichet lui dit de se mettre de côté et d’attendre qu’il lui fasse signe. Ce qu’il fit une demi-heure plus tard, l’invitant à la suivre dans un recoin isolé où il lui remit le ticket de train pour ce jour même contre paiement de dix fois le prix officiel.

 

 

***

 

 

 

Le cœur serré, Alex vit sur le quai s’arrêter en haletant le long convoi sombre aux multiples wagons qui le transporterait jusqu’à l’autre bout de l’Inde. Il fallait s’y faire. Il prit sac à dos et étui et les déposa dans le filet qui pendouillait au-dessus du banc en bois où il prit place. Dans le même compartiment se trouvait un monsieur d’âge moyen chaussant des lunettes et vêtu d’une tunique et d’un pantalon de lin blancs. Il le salua poliment en anglais.

- Nice to meet you!… Vaikunda is the name.

 

Le confort restreint, la dureté du banc que son arrière-train devrait supporter durant une journée entière, n’offrait pas une perspective très engageante, mais une fois la machine mise en marche et la vue des misères de Bombay disparue de sa rétine, il se dit que tout compte fait ce n’était pas plus mal que les trains belges de son  enfance. Et en plus Monsieur Vaikunda assis en face de lui se montrait vraiment aimable, l’invitant à manger une mangue savoureuse – la première qu’il goûta de sa vie – et lui parla de ses activités comme membre de la Ghandi society. Il s’identifia comme « social worker », mais avoua être en même temps cultivateur et maître d’une propriété dans le Kerala. Il était de la caste des brahmanes, comprenez-vous ?… Il protégea Alex contre le flux d’indigents de passage dans leur compartiment pour mendier leur pitance et l’invita à partager le « tchai » – le thé -  qu’il acheta à un des vendeurs ambulants. Son empressement à répondre à toutes les questions de Alex, même les plus naïves, suscitées par les premières impressions confuses que lui avaient laissées ses premiers jours en Inde, fit que les longues heures que dura le trajet passèrent en volant. La fin du parcours, lorsque le train arriva de nuit à Madras, saisit Alex de surprise. Monsieur Vaikunda s’informa s’il savait où loger et Alex lui montra l’adresse d’un petit hôtel que Maryse lui avait suggéré. Il savait où, lui dit-il. Lui-même logeait pas trop loin de là. Il invita Alex à partager le taxi. Lorsque celui-ci le déposa à l’entrée de son hôtel, il lui glissa une carte de visite dans la main:

 

- Si vous passez par le Kerala venez-me voir. Pour arriver chez moi il faut prendre le bus à Trivandrum. Dites mon nom et on vous indiquera où aller.

 

Alex le remercia vivement de cette première invitation formelle qu’il reçut depuis son arrivée en Inde et sortit ses bagages du taxi… Non, il ne fallait pas payer, lui s’en chargerait et que vous ayez encore un bon séjour ici à Madras !… L’hôtel où il entra ensuite était propre, sa chambre simple, mais de dimensions acceptables et surtout il y avait une douche où il pourrait se défaire de toute la sueur mêlée de poussière qu’il sentait collée à sa peau. Le tuyau de Maryse avait été bon.

 

 

***

 

 

 

Ses journées à Madras, Alex les commença par un walking breakfast, constitué de fruits achetés au premier étal qui se présentait – souvent des bananes, parfois aussi des mangues – qu’il arrosait immanquablement d’un tchai chaud au lait, servi à un des nombreux étals qui parsemaient sa route. Une des premières choses qu’il visita – Monsieur Vaikunda le lui avait conseillé avec insistance – était le parc situé au sud de la ville, qui abritait le quartier général de la société théosophique où il admira le figuier de banians géant dont les racines s’étaient propagées sur des centaines de mètres et dont on prétendait qu’il était âgé de plus de 5000 années. La dame qui lui avait ouvert l’accès au centre en écoutant le nom de Vaikunda qui semblait jouir d’une bonne réputation auprès de la société ésotérique de Madame Blavatzky, lui expliqua que c’était sous cet arbre que Jiddu Krishnamurti avait tenu en 1929 son fameux discours, où il refusa le titre de Nouvel Enseignant du Monde qu’un groupe de suiveurs voulaient lui donner dans la perspective d’une organisation parareligieuse.

 

- Il raconta alors, lui dit la dame, qu’un jour le diable et un de ses amis humains virent un homme ramasser quelque chose…« Qu’est-ce que c’était », demanda l’homme ? « Un morceau de la vérité », répondit le diable. « Ce n’est pas une bonne chose pour toi », dit l’homme. « Détrompe-toi », répliqua le diable, je vais leur faire organiser la chose ».

 

A Alex cela rappela les préoccupations idéologiques de certains de ses copains  contestataires et il se fit la réflexion que la spiritualité hindoue, telle qu’il la découvrit ici, n’avait rien du caractère suranné qu’on lui supposait. Bien au contraire. Encore un bon tuyau, se dit-il et il remercia le hasard qui lui avait fait rencontrer ce Monsieur Vaikunda.

 

Le reste du temps Alex flâna tout le long de cette ville étendue où, contrairement à Bombay, la présence humaine était contrebalancée par de nombreuses places peuplées d’arbres qui forment le territoire favori que se partagent les corneilles et les grands écureuils au pelage noir orné d’une bande claire entre les oreilles. Au quartier Mylopore où l’avait attiré l’énorme marché aux fruits, il découvrit près du temple de Shiva de Kapalishwara, la basilique de San Thome, qui portait son nom portugais en souvenir de ceux qui l’avaient construite il y a plusieurs siècles. Mais elle avait été rebâtie plus tard par les anglais dans leur style néo-gothique à briques bien connu. Ce qui lui avait paru remarquable était que ces chrétiens dépaysés avaient cru voir en ce site l’endroit où le Saint homme serait mort en martyre.

 

Madras, qui s’était constituée en tant qu’entité urbaine autour du Fort Saint George que les anglais avaient construit pour protéger le comptoir de l’East India Company, était aussi une ville de la mer. Cette fascinante mer de Bengale aux eaux turquoise, qui mouillait ici la plus grande plage d’Asie, le Marina Beach, s’étendant sur une douzaine de milles. Régulièrement ses promenades le menaient jusque là, non pas pour s’y baigner, car personne ne se baigne sur les plages indiennes, mais pour y rêvasser et observer les occupations rustiques des pêcheurs qui y rafistolaient leurs filets et embarcations de fortune.

 

Au cours d’une de ses balades il découvrit aussi l’Université de Madras. Les édifices en étaient d’un accès facile et Alex pouvait s’y mêler facilement à la population estudiantine. C’est là qu’il rencontra le doux Ayay, un gars à la peau noire comme celle des indiens dravidiens du sud et pourvu d’une tignasse crépue. Il était hindou mais ses parents vivaient aux îles Fidji. Lorsqu’il apprit que Alex faisait de la musique, il fut tout de suite enthousiaste et l’invita à venir jouer du saxo le soir pour lui et ses amis. Ce qui fut fait. C’est au cours de cette soirée qu’on lui parla d’un fameux musicien indien qui se présentait dans la ville, un certain Hariprasad, un virtuose de la flûte de bambou. A ne pas rater donc et Alex ne le rata pas.

 

C’était un indien du Nord. La bonne trentaine, au col ouvert vêtu d’une chemise couleur ocre, il s’installa en tailleur sur un podium bas avec ses accompagnateurs, un joueur de tabla et une joueuse de Veena. « He plays Hindustani music », expliqua Ayay. Lorsque le musicien prit la parole juste avant de commencer, son ami traduisit: « Je vais jouer une raga qui est en harmonie avec le moment du jour, celui où le soleil rejoint l’horizon et où dans ma campagne les vaches reviennent des champs et la poussière s’élève dans l’air à leur passage. Les notes clé seront Re Ga Dha et Ni, telles qu’elles sont d’usage chez nous durant les deux premiers prakars de la nuit ». Il salua ensuite le public des deux mains et prit son instrument, une flûte traversière en bambou dont il sortit un doux murmure, d’abord dans le registre bas, qui, au fur et à mesure que la mélodie semblait sortir d’une léthargie mélancolique, se fit plus aigu, s’enroulant sensuellement autour des notes clés jusqu’à conquérir l’espace entier des auditeurs. Alex se sentit voler dans les airs et les quelques regards furtifs qu’en un premier temps il parvint encore à lancer en direction de son ami, les yeux mi-clos, la tête en un perpétuel mouvement berceur, lui confirmèrent qu’il n’était pas le seul. Là-dessus il se laissa aller tout à fait, perdant toute notion de temps et d’espace. C’est qu’il était devenu ces notes chatouilleuses d’âme, ces vaguelettes d’écume sur une mer sonore et sereine poussée par les caresses d’un mouvement qui lui venait d’un jeu de marées perpétuel.

 

 

***

 

 

Ce week-end Ayay et ses amis de l’université de Madras s’étaient mis d’accord pour aller à Mahabalipuram, une petite ville balnéaire à une cinquantaine de milles au Sud de Madras. Alex avait demandé de les accompagner, ce qui lui fut accordé avec enthousiasme. Comme ils avaient déjà planifié leur excursion quelques semaines auparavant, l’hôtel où ils logeaient était plein et Alex dut en chercher un autre, situé un peu plus à l’écart de la plage. Construit en solitaire, on pouvait voir de la route le dépôt d’eau métallique sur le toit qui, comme il se trouvait en plein soleil, produirait l’eau chaude de la douche.  Alex se promit d’en profiter aussitôt qu’il serait installé dans sa chambre. Une fois éliminée la poussière du trajet effectué dans un bus dépourvu de vitres, Alex sortit pour une première exploration de l’endroit. Outre ses charmes comme site balnéaire, le plus prisé de tout l’état du Tamil Nadu, la petite ville abritait de véritables trésors historiques: temples, monuments, sculptures diverses, l’endroit en était rempli. Ancienne ville portuaire, elle avait connu son apogée au septième siècle sous la dynastie des rois Pallava qui, outre un temple bâti à même la côte et les Pancha Rathas, les cinq chariots des dieux recouverts de sculptures et bas-reliefs, auraient bâti encore sept autres temples dont on disait que la mer les avait engloutis. Ça promettait !… Alex avait donné rendez-vous à ses amis devant le Shore Temple, dans deux heures. En attendant il se délectait des merveilles de l’architecture des Dravidiens anciens.

 

En un moment donné il vit un rocher impressionnant fourmillant de figures de toutes les formes et toutes les dimensions. Il y avait sur la droite deux éléphants et au milieu, dans ce qui paraissait être une crevasse, une figure humaine qui se tenait debout sur un pied. Tout autour se tordaient des figures humaines et animales : danseuses, musiciens, singes et oiseaux,  dieux et déesses, auxquels se joignaient le soleil et la lune afin de clore l’ensemble dans une sorte d’univers contenant tout et son contraire. Alex demanda à un passant ce que l’œuvre sculptée représentait.

 

- Arjuna’s Penance, Sir ! La Pénitence d’Arjuna qui se tenait sur une jambe afin de complaire à Shiva qui devait l’aider dans la légendaire guerre du Mahabharata.

 

- Ah Oui !… Alex s’assit en face du rocher en position lotus – quelque chose de la spiritualité orientale paraissait l’avoir déjà pénétré – et contempla immobile l’hallucinant spectacle dont les détails lui révélaient de plus en plus d’informations contradictoires. Il fut surpris dans sa rêverie par une voix connue. Ayay se trouvait à ses côtés et lui demanda ce qu’il voyait dans le bas-relief. Il lui répéta le truc de la pénitence d’Arjuna.

 

- On dit ça, répondit Ayay pensif.  Mais comment expliques-tu la fente aménagée au centre du rocher et que c’est juste là que se trouve le héros pénitent ?

 

- Y aurait-il une autre explication ?

 

- On dit que la figure au centre serait Bhagiratha et sa pénitence à lui aurait eu pour but de faire descendre le Gange du ciel sur la terre afin de laver les cendres de ses familiers. Lorsque effectivement l’eau du ciel commença à couler sur la terre, Shiva lui-même aurait prêté sa chevelure pour que le fleuve se divise en plusieurs cours d’eau à l’image de ses tresses. Et sais-tu qu’autrefois une fontaine jaillit de cette fente. Elle s’est malheureusement desséchée avec les années.

 

Alex et Ayay continuèrent leur promenade qui les menait vers le Shore Temple, en suivant une descente rectiligne ponctuée d’étals. Ils en profitèrent pour goûter un merveilleux lassie de lait fermenté qu’ils agrémentaient de morceaux de chair de noix de coco. Arrivés à la plage ils montèrent vers le bois de casuarinas d’où ils contemplèrent, à l’abri du soleil, les vagues houleuses qui se jetaient sur le sable argenté de la plage. Ayay se mit à chantonner, tout doucement, puis de façon reconnaissable, la chanson « Spinning Wheel » de Blood, Sweat and Tears :

- « What goes up, must get down”… Alex reprit la chanson avec lui…You know Alex, so is life. C’est pourquoi Shiva se voit obligé d’aider les gens démunis de tout…Les héros épiques sont rusés, ajouta-t-il et le succès et la gloire mènent les hommes à l’orgueil qui les perd. Nos vies sont une métaphore de la chaîne des réincarnations.

 

Alex ne savait pas bien quoi lui répondre. Tout compte fait, malgré toutes les connotations mystiques qu’on lui prêtait, la religiosité hindoue, en comparaison à celle des chrétiens, lui paraissait bien pratique.

 

Ils visitèrent le Shore Temple lorsque le soleil commença sa plongée mauve dans les eaux turquoise de la baie de Bengale. Ils terminèrent leur visite, émerveillés par les figures sinueuses sur lesquelles ils avaient laissé glisser leur regard, assis sur la dernière marche du petit escalier latéral du temple contre lequel venait de temps en temps mourir une vague. Alex contempla les saris multicolores des jeunes filles indiennes qui semblaient passer en flottant sur l’eau ensanglantée par le soleil couchant. D’ici peu les amis de Ayay les auraient rejoints avec leur joyeux babil. Il sentait qu’il fallait retenir ce moment de silence aussi longtemps qu’il lui serait possible.

 

 

***

 

 

Une semaine plus tard on retrouve Alex étendu sur un bac de couleur indéfinie captant la fraîcheur intermittente que lui procure un  ventilateur géant tourniquant au-dessus de lui. La chaleur éternelle de Madurai, la grande ville Tamoule située presque à la pointe de l’Inde, le tenait ainsi immobilisé jusqu’à la fin de l’après-midi.

 

Vers cinq heures il se releva, alerté par une sonnerie de clochettes. Ce qu’il vit lorsqu’il se hasarda dans la rue poussiéreuse, l’émerveilla. Deux éléphants, de ces éléphants indiens, dépourvus de défenses, remontaient la rue en direction des gopuram, les tours multicolores, hautes de plusieurs dizaines de mètres, qui s’érigaient au fond. Ils firent glisser leurs trompes le long des étals qui ponctuaient leur chemin, d’où ils recueillirent fruits, sucreries et menus objets. Mais personne ne cria « au voleur » au moment de leur passage. Il s’agissait du rituel quotidien, incluant les dons des commerçants, avant l’ouverture, à la fin du jour, des services religieux du temple. Alex qui les suivit, remarqua qu’il n’était pas le seul. Arrivés devant l’entrée principale du Temple de Minakshi, une petite foule s’y était constituée à la suite des éléphants. Il se trouvait devant une construction complexe, entourée d’une ample enceinte, exhibant une multitude de tours qui étaient toutes recouvertes de figures de couleurs voyantes. Alex dut penser à une maison de poupées géante. Poussé par le flux, il se vit entraîné dans un grand temple. Celui de Shiva, lui apprit un homme qui se trouvait à ses côtés. Il remarqua qu’il n’y avait que des hommes qui y entraient. Le temple était bordé d’un grand étang entouré d’un couloir où s’élevaient une dizaine de piliers sculptés. De l’autre côté il y avait un temple de dimension moyenne réservé aux femmes. C’était celui de Minakshi, le nom qu’on donnait dans le Sud à Parvathi, dont les amours avec Shiva, faisaient, à ce qu’il paraît, vibrer l’univers.

 

Sympas ces dieux hindous. Mais pourquoi pratiquait-on ici la religion par sexes séparés? Shiva c’était aussi le danseur cosmique aux cinq visages, tous tendant à l’homme l’image du bonheur et du bien-être. Et dans sa main gauche il tenait le daturat, la plante hallucinogène de la connaissance suprême. Les dieux éternels de l’Inde ne serviraient-ils donc qu’à marquer la distance entre eux et les simples mortels, soumis eux à la chaîne sans fin des réincarnations ?

 

A la nuit tombante, Alex profita de la fraîcheur relative pour se perdre dans les dédales de rues et de quartiers de la ville millénaire. Madurai était la ville la plus riche en histoire du Tamil Nadu. Déjà au troisième siècle avant Jésus-Christ la région entretenait des relations tant culturelles que commerciales avec la Grèce ancienne. Ce qui expliquait l’étrange Bouddha que Alex découvrit dans un musée de Madras, habillé d’une toge grecque. Le temple qu’il venait de visiter datait du seizième siècle, mais il s’agissait d’une reconstruction d’une version plus ancienne qui avait été détruite au quatorzième siècle par un guerrier musulman. Et hier matin, aux confins de la ville, Alex avait visité, sur les instances de Monsieur Vaikunda, à l’emplacement d’un ancien palais de la dynastie Nayak, le mémorial Gandhi, édifié quelque temps après son assassinat en 1948. Il y avait parcouru des yeux une biographie visuelle du Mahatma et apprécié de nombreuses reliques et divers objets personnels qui avaient appartenu au héros de l’indépendance indienne. Dans la perspective d’une éventuelle visite qu’il rendrait à Vaikunda, il y avait acheté ce que son sac à dos pouvait contenir en tant que cadeau: un pot de miel.

 

A la tombée de la nuit il aperçut au bord d’un chemin de terre un singe qui s’enfuit à son approche. Il le suivit et vit un grand arbre qui portait plusieurs de ses congénères sur ses branches. Un peu plus loin surgit l’ombre d’un dôme, puis des arcs qui menaient à un espace rectangulaire entouré de plusieurs bâtiments en ruine avec des décorations en stuc. Un palais baroque à l’abandon ? Alex n’en crut pas ses yeux. Il venait de découvrir le palais qu’au début du dix-septième siècle le roi Thurmalai Nayak avait fait construire suivant les plans d’un architecte italien. Abandonné par les hommes, les singes l’avaient envahi. En s’informant plus tard sur ce palais, il apprit qu’au dix-neuvième siècle le gouverneur anglais de Madras, Lord Napier avait essayé de le sauver. Mais après l’indépendance les fonds et aussi la volonté avaient manqué et maintenant il n’en restait que le mystère. La frayeur que lui inspirait la nuit tropicale, le dissuada de l’explorer davantage.

 

Deux jours plus tard un autobus déposa Alex dans les hauteurs des Upper Palai hills, à plus de deux mille mètres de hauteur, au Nord de Madurai. La chaleur, la diarrhée causée par son régime de fruits, la seule chose qu’il avait été capable de manger, l’avaient persuadé de quitter la ville. On lui avait conseillé de se retaper à Kodaikanal – « Illusion d’été » en langue tamoule -, petite ville fondée par des missionnaires de tout acabit à la fin du dix-neuvième siècle, afin d’y traiter les maladies tropicales des colons. Ils avaient apporté une certaine prospérité à ce haut plateau peuplé de quelques villages champêtres entourés de prés à pâturages et de forêts aux eucalyptus géants, parsemé de cours d’eau  et de cascades. Il s’y refit une santé, mangeant du riz, des légumes quasiment introuvables dans le reste du pays et du poisson de rivière. Il s’y appliqua surtout à se reposer, lire et écrire. Le lac en forme d’étoile qui en était le fleuron, lui offrit la possibilité de promenades en barque où, une fois éloigné des rives, il lâcha les rames pour se laisser flotter tel un Rousseau des Indes, dans une méditation sans feu ni lieu.

 

 

***

 

 

Une fois forces et équilibre retrouvés, Alex se remit en route en direction du Kerala. Une quinzaine de jours plus tard, il débarqua de l’autobus déglingué qui l’avait transporté de Trivandrum jusqu’à un petit village situé à quelques dizaines de milles de la capitale du Kerala. C’était le village de Monsieur Vaikunda et lorsqu’il mentionna son nom, de l’attroupement défraîchi se dégagea un petit homme en haillons qui lui proposa de le conduire chez lui. Après une marche de quelques milles sur un chemin longeant des rizières à demi englouties, ils arrivèrent devant une maison champêtre bâtie sur une élévation. Elle ne possédait qu’un étage mais était étendue horizontalement de façon à contenir plusieurs pièces.

 

- There Sir!…The house of Sri Vaikunda. Alex voulut lui glisser un billet dans la main, mais il refusa.

 

- I live there, ajouta-t-il en désignant du bras une cabane qui apparut au loin, au milieu des rizières, I work for Sri Vaikunda.

Pris de pitié par l’aspect miteux de l’homme, Alex insista et l’obligea à accepter le billet. Puis il se rapprocha de la maison. Vaikunda  apparut sur le seuil et reçut d’un regard approbateur le pot de miel que Alex sortit de son sac à dos.

- You have a beard now ! furent ses paroles d’accueil. En effet, faute de confort hygiénique il avait laissé libre cours à la croissance de poils et de chevelure. Cela devait le rapprocher de l’image idéale que Vaikunda avait de la nouvelle génération d’hommes occidentaux, à l’instar du rêve qu’il lui avait raconté pendant leur trajet de train, où il s’était vu porter secours à un jeune homme comme lui, mais barbu avait-il ajouté alors. Une mission quoi ! Mais à quelle religion était-il censé se convertir ?

 

Il l’apprendrait bientôt. Dans la petite chambre qui lui avait été assignée, Alex avait entendu cette nuit des pénibles gémissements qui se succédaient durant plusieurs minutes et reprenaient quelque temps après et ce à plusieurs reprises. Le lendemain on lui offrit  un léger déjeuner composé de fruits et de chapati. Il avait été préparé par l’épouse de Vaikunda dans sa propre chambre dans laquelle nul homme, en-dehors de son mari ou ses fils n’était autorisé à entrer. Elle même ne prit pas place sur la natte où Alex et Vaikunda s’étaient assis pour manger. Alex en profita pour poser une question délicate :

 

- En Inde euh les hommes et les femmes, quels types de relations euh amoureuses pratiquent-ils ?… Vaikunda réagit en élevant la voix :

- Ici les gens, du moins les brahmanes, ne manqua-t-il pas de préciser, ne sont pas comme les occidentaux. Eux ils font l’amour comme des animaux.

- Ah oui, mais vous procréez aussi quand-même, tout comme nous…

- Ici ce ne sont que les gens de caste inférieure qui forniquent comme les occidentaux, c’est-à-dire n’importe quand et n’importe comment. Nous, nous avons seulement des rapports lorsqu’on veut des enfants.

- Et… les relations amoureuses comment se présentent-elles ?… Vaikunda quitta son air ombrageux et se mit à sourire.

- Nous avons une hiérarchie dans l’amour. La personne à qui je dois le plus d’amour est mon gourou, ensuite vient mon père et mes fils, puis ma mère et mes frères et sœurs et alors seulement vient mon épouse et mes filles. Alex qui le soir antérieur avait entendu des échanges vocaux d’une certaine vivacité, soupçonna  la couple Vaikunda de ne pas être des plus harmonieux.

- Comment ça? Chez nous, à moins de ne pas s’entendre, notre femme vient en premier lieu. Vaikunda était sur le qui-vive.

- Vous devez penser que nous exploitons nos femmes. Ce n’est pas ainsi. L’épouse d’un brahmane a sa chambre à elle, ses possessions et ses propres droits et devoirs. Et en plus c’est elle qui tient les cordons de la bourse.

- Oui mais l’amour?

- Quoi l’amour? Vous croyez connaître l’amour lorsque vous êtes amoureux?

- Mais les indiens sont quand-même aussi amoureux?

- Oui mais il y a des femmes pour ça…. Alex pensa aux pauvres femmes qu’il avait vues au Cage de Bombay.

- Des prostituées vous voulez dire?

- Non, les prostituées sont une invention des occidentaux. Ce dont moi je parle ce sont des courtisanes… Vous connaissez le Khama Sutra ?

- Oui c’est ce livre avec des recettes pour entretenir de bonnes relations sexuelles.

- C’est beaucoup plus que ça. C’est le livre sacré de la caste des courtisanes. Il contient toutes les règles et tous les arts qui permettent non seulement de rendre amoureux un homme, mais aussi de maintenir ses sentiments.

- Mais elles se font payer pour cela.

- Pas du tout. Elles se font entretenir par lui.

- Toute leur vie ?

- Si elles sont bonnes, oui. Du moins le temps que durent les sentiments amoureux, lesquels sont réciproques d’ailleurs.

- Mais vous dites quelles appartiennent à une caste. Alors elles sont nées courtisanes et se succèdent de mère en fille ?

- En effet. C’est leur destinée.

- Mais elles en sont les esclaves ?

- Que savez-vous occidentaux d’esclavage. Vous êtes bien esclaves de vos passions. Nous au moins espérons par notre vie actuelle briser un jour les chaînes de nos incarnations futures… Alex préféra laisser la discussion là. Surtout qu’il y avait une question qui lui restait à poser.

- Monsieur Vaikunda, pardonnez-moi cette question qui sans doute vous paraîtra inopportune, mais quels étaient ces gémissements que j’ai entendus cette nuit… Contrairement à ce qu’il craignit, le visage de Vaikunda s’illumina maintenant tout à fait :

- Ce sont mes exercices de yoga. C’est une discipline qui règle toute ma vie quotidienne et me permet de vivre en harmonie avec moi-même, sans justement me laisser aller aux passions comme les courtisanes ou la fornication. C’est, précisa-t-il, une vie réglée par l’exercice de l’esprit et du corps à travers la respiration. C’est ce que tu as entendu hier. Et aussi à travers une alimentation correcte, végétarienne pour sûr, et dégustée avec la mastication qui convient. Bref, une vie harmonieuse partagée entre méditation et relaxation. N’as-tu pas envie de la connaître ?

 

Alex ne savait pas trop quoi répondre. Etait-il venu en Inde pour se ressourcer ou simplement pour y rencontrer une sorte de méthode au bonheur ? La curiosité qu’il sentit, fit qu’il répondit « oui » et sans attendre Vaikunda lui annonça que demain ils visiteraient une  communauté de travail et de méditation, un ashram qui se trouvait à quelques milles de son village. Il ajouta que celui-ci s’était constitué autour d’un grand maître du Yoga Sivananda qu’il pratiquait aussi lui-même, l’adorable Swami Vishnudivananda.

 

***

 

 

 

Adorable le swami l’était dans tous les sens du mot. Son statut de swami, ce qui signifie littéralement « celui qui est maître de soi », il l’accompagnait également du sens de la maîtrise sur le petit troupeau de fidèles adorateurs habillés de couleur safran qui l’entouraient dans ce petit cloître champêtre, qu’ils maintenaient en fonction par les divers travaux, agricoles, manuels, tâches de cuisine, etc. De certains d’entre eux, se dégageait une forme de bonheur avoisinant la béatitude, qui lui était difficile de situer. Lorsque Vaikunda et lui furent reçu dans la salle principale où le swami donnait ses audiences, il y avait un de ces gars au regard tout doux en train de peindre, avec un minuscule pinceau, le châssis de la fenêtre sans vitres qui donnait sur les champs de riz qui entouraient l’ashram. Sa concentration était extrême. D’un trait lent et d’une précision totale, il appliqua la peinture bleue sans qu’une gouttelette ne s’échappât du pinceau. De temps à autre il retirait sa main et sa concentration se relâchait. C’était le moment dont Alex profita pour le fixer des yeux. Il sentit la réponse oculaire le pénétrer de part en part.

Au moment des présentations Vaikunda révéla sa condition de musicien au Swami. Celui-ci, fort intéressé, demanda à Alex s’il pouvait lui faire entendre quelque chose. Alex avait laissé son saxo à la maison de Vaikunda et expliqua, soulagé, la raison pour laquelle il ne pouvait satisfaire à  la demande du swami. Du coup celui-ci fit venir un petit orgue à main qu’un de ses fidèles déposa devant Alex, assis en tailleur comme le reste des mortels présents dans la chambre d’audience. Il le tâtonna, question de voir comment fonctionnait l’engin, essaya quelques accords puis, comme il ne lui restait pas d’autre alternative, se lança… Il chanta une chansonnette qu’il avait composée sur un poème d’amour et, miraculeusement, la combinaison avec l’orgue lui réussit assez bien. Après un temps il se mit à improviser, se laissant flotter sur les vagues sonores de sa voix, se fermant à l’espace concret environnant et devant lui émergea, comme des vapeurs d’une surface humide frappée par la chaleur, le visage et le corps d’une de ses belles amies, qu’il avait laissées derrière lui en Europe. Ce serait la seule fois de tout le temps qu’il passerait en Inde. Image sublimée d’une vie antérieure qu’il avait cru enfouir dans l’oubli que lui procurait cet étrange monde de l’Inde.

 

- A beautiful love song !… paraissait avoir deviné le swami en bougeant la tête latéralement en guise d’appréciation. Là-dessus il se leva, signalant la fin de l’entretien et convia tout le monde à partager le repas de midi. Quelques instants plus tard, Alex était installé, assis en position de lotus, à côté de Vaikunda dans une grande salle rectangulaire remplie de plusieurs dizaines d’hommes en tuniques où, outre le blanc et le rouge, dominait la couleur safran. Ils attendirent que le swami se soit installé à son tour et entonnèrent un chant religieux. Après quoi on leur apporta maintes feuilles vertes de bananier qu’on recouvrit de petits tas de riz accompagné de trois petits bols contenant respectivement quelques brins de légumes, une sauce curry et du lait battu. Alex s’appliqua à saisir avec la main droite, méthode dans laquelle, après plusieurs semaines d’alimentation sans l’aide de couverts, il avait acquis une certaine habileté, des petits boulets de riz. Il s’apprêta ensuite sur ceux-ci, comme il le vit faire tout autour de lui, à un lent travail de malaxation.

 

 

Après le repas suivit une sieste, dont Alex profita pour parcourir les champs de riz et composer en pensée une chanson joyeuse, infantile presque, sur laquelle il imagina un texte évoquant la légende du charmeur de rats de Hamelin. Lorsqu’il fut de retour, il vit le swami, entouré de ses disciples assis sous le figuier de banian qui se dressait dans la cour intérieure de l’ashram. La scène lui rappela les scènettes bibliques qui ornaient les locaux de religion dans les écoles de son enfance. Il se joignit à eux. Ils étaient engagés dans une discussion animée. Il questionna discrètement Vaikunda sur le sujet de la discussion. « Savoir ce qui prévaut : les apparences que nous offrent nos yeux ou la réalité cachée de l’esprit », lui souffla-t-il à l’oreille et il ajouta énigmatiquement quelque chose que Alex reconnut comme l’essence même de la philosophie platonicienne « les fameux noumènes et phénomènes tels qu’ils sont discutés dans le dialogue entre Arjuna et Sri Krishna dans le Bhagavad Gita ». Alex, à nouveau frappé par les traces qu’avait laissées l’antiquité grecque dans la pensée indienne et, curieux de connaître la vision actuelle de l’hindouisme sur ce fort ancien débat, demanda quelle était la conclusion du swami. « Que les deux ont leur sens, dépendant du contexte dans lequel ils sont perçus». « Bien sûr, se disait Alex, le relativisme oriental !… Quoi d’autre aurait-il pu dire?… »

 

A la tombée du soir, tous s’étaient réunis pour chanter des hymnes en l’honneur de Krishna, Vishnou et tout le panthéon hindou, ponctués de percussions entraînantes. Un de fidèles s’était approché alors de Alex pour l’inviter à rester quelques temps à l’ashram. Comme il vit l’hésitation qui, un moment, s’était emparée de Alex, il insista en lui disant : « moi je suis européen comme toi… italien ». « Et tu te sens bien ici, loin de ton pays natal ? ». « Jusqu’ici ça va »… Sur quoi il reprit sa place dans la mêlée indéfinie de cette chorale compacte couleur safran. Alex décida de suivre Vaikunda jusqu’à sa demeure. Aussi reprendrait-il la route dès que cela lui serait possible en bonne et due forme sans blesser son hôte qu’il devrait nécessairement décevoir dans son élan prosélytiste.

 

 

***

 

 

 

Une semaine plus tard, Alex était dans l’état du Mysore. Aussi bien Yann que Maryse, lui avaient conseillé d’y aller. Yann avait parlé du fabuleux train à vapeur à la locomotive placée derrière les wagons qui le transporterait, en poussant toute la ribambelle, de la terre plane du Kerala aux montagnes du Mysore. Maryse avait insisté pour les temples de Belur et Halebid. Et le voilà à Belur, profitant de la brise de la fin d’après-midi qui modérait la chaleur qui avait régné sur la petite ville. Il s’acheminait vers la rue principale qui menait au temple, dominée par la tour grouillante de sculptures, autour duquel toute l’activité de cette petite communauté s’était constituée. Pour le reste Belur était un de ces endroits paisibles où chèvres et porcins cherchaient leur pitance parmi les étals.

 

En sortant de la chambrette bleu clair aux murs écaillés où il logeait, Alex s’était fait la réflexion que son fameux œil, celui qu’il avait traîné jusqu’ici avec lui depuis l’Europe, était comme sorti de lui, tel un œil invisible qui le regarderait évoluer, libéré de toutes ces images et tous ces désirs que la chaleur indienne paraissait avoir fait s’évaporer. D’autre part, cet état de paix que lui suggérait le paradis précaire où il se voyait évoluer, lui semblaient aussi comporter quelque danger. La chaleur et la fatigue, éprouvées durant son voyage, qui auraient été insupportables dans sa Belgique natale, n’étaient pas vraiment écrasantes ici. Elles le ramenaient à un état d’inertie qui le reposait du trop plein d’énergie dont il avait toujours souffert ou plutôt du manque de mécanismes pour en canaliser le flux. En Belgique la musique et le sexe l’avaient quelque peu aidé à maintenir l’équilibre. Il en avait vu d’autres qui s’arrangeaient avec leur boulot, le fric, une illusoire gloire ou même – ce qui lui avait paru nauséabond – le sentiment du pouvoir. De tels besoins ne paraissaient pas avoir cours dans ce paradis indien. Le moteur y tournait plus lentement, l’énergie se dissipait tout à la satisfaction de besoins primaires comme manger, boire, se promener, dormir… On se sentait comme déménagé de soi pour aller habiter un vacuum de la pensée où le temps ouvrait pour vous un nouveau cycle où tout allait de soi, un carrousel organique dans lequel on n’avait qu’à tourner sans devoir penser à rien.

 

Un mouvement de foule attira son attention. En se rapprochant il entendit de la musique: tambours, flûtes et chalumeaux. Alex serra l’étui de son saxo qu’il tenait dans la main droite. Non pas pour le protéger contre les agissements d’un voleur à la tire, mais plutôt pour savoir là son saxo. Que d’instants agréables lui avait-il procuré déjà au cours de ce voyage !… On lui avait demandé un peu partout d’en jouer, dans la rue, au restaurant, devant les étals de thé, dans les locaux des banques où il allait échanger ses travellers chèques… Que de sourires ne lui avait-il pas rapportés et même des sympathies… Bien qu’en Inde – comme aussi autre part d’ailleurs – on ne savait jamais ce que les gens pensent vraiment.

 

C’était une autre image de la musique qui s’offrit à lui. Au bout des corps qu’il avait dépassés comme à la nage, il y avait quatre musiciens de rue aveugles, tourmentés par les mouches, tapant et soufflant de toutes leurs forces. Un instant il crut que c’était à lui, le musicien, qu’ils s’adressaient, le dévisageant avec leurs globes oculaires purulents. Mais toute réflexion faite il ne devait s’agir pour eux que de survie. Se dépenser sans compter pour quelques paishas trop bien comptés…

 

Alex se dégagea de l’attroupement et reprit son chemin sur la grand-rue. Il avait sorti son saxo de son étui. Il souffla quelques notes puis vit un petit garçon, un de ces galopins qu’on voyait un peu partout en Inde, aussi nombreux que les corbeaux ou les écureuils à la toison grise. Alex entonna un motif, celui précisément qui lui était venu au cours de sa promenade dans la rizière de l’ashram. Cela sembla plaire au petit et Alex lui confia son étui. Il continua alors sa route en reprenant le thème en question, y ajoutant quelques nouveaux développements. Lorsqu’il se retourna il vit que le garçon qui arborait fièrement son étui, avait été rejoint par quelques compagnons.

 

Quelques minutes plus tard ils étaient plusieurs à le suivre et ça grossissait à vue d’œil jusqu’à former un sorte de cortège. Ou était-ce une procession qui l’aurait escorté jusqu’au temple?… En effet, lorsqu’il avait atteint les marches marquant le seuil de la porte monumentale qui se dressait maintenant devant lui, le groupe des enfants s’était arrêté. Alex reprit l’étui que lui tendit le garçon à qui il avait été confié, salua les enfants avec son soprano qu’il remit ensuite dans l’étui. J’étais le charmeur de Hamelin, pensa-t-il, la chanson a accompli son objectif. Puis sans autre pensée ni précaution il gravit les sept marches du gopuram qui ouvraient l’accès au temple Kesava.

 

A son entrée dans le renfoncement que surplombait la tour, Alex vit une rangée de chaussures. Il se déchaussa, aménageant une place forcément en vue à ses chaussures de gym plus très blanches parmi les babouches et les sandales des pèlerins hindous. Il reprit machinalement son étui dans la main droite.

 

Tant le gopuram avait été une invitation à élever le regard, tant la vaste cour qui suivit, avec en son centre l’étoile du temple de Kesava, éclairé par la lumière du soleil déclinant, était une invitation au recueillement. Alex avait presque envie de rejoindre le fidèle prosterné devant le fanal qui s’élevait en face de l’édifice principal.

 

Il s’approcha, gravissant avec lenteur les marches flanquées de guérites, deux de chaque côté, sculptées dans la roche schisteuse qui constituait le matériau principal de l’édifice. Sur toute leur superficie les murs du temple étaient couverts, en rangées superposées, de reliefs, figurant en de longues frises, allant du microscopique au bas-relief, hommes, dieux, éléphants et griffons, scènes de guerre et de religion. L’édifice paraissait enveloppé d’une longue procession figée dans son mouvement. Image à l’arrêt qui attendrait d’être réactivée par son regard qui parcourait l’enceinte. Alex y reconnut à peu près le panthéon complet de divinités et de héros hindous, prêt à reprendre le rituel dansé par des jeunes femmes aux seins nus, pétrifiées dans leurs poses les plus gracieuse sur des consoles placées entre les piliers et le rebord de l’auvent qui les abritait.

 

Arrivé au centre Alex s’assit contre un des piliers, laissant à ses yeux le temps de s’adapter à l’obscurité ambiante. Après un temps il aperçut la coupole à clé pendante, chargée de reliefs en plusieurs registres concentriques. Au moment où, ses yeux s’étant adapté de façon à pouvoir observer de plus en plus de détails sculpturaux, il s’apprêta à entamer de façon systématique l’exploration de l’intérieur du temple, il remarqua la présence, quasiment physique, à l’Orient, situé dans la partie la plus sombre du temple, d’une grande statue parée d’ornements divers, élevée sur une plate-forme. Flanqué de la conque et du disque, la tête coiffée d’une tiare, c’est dans toute sa splendeur que Vishnu Kesava, dit le Rayonnant, semblait avoir été posté là à son intention. Bien sûr la statue avait été placée là pour des raisons liées aux pratiques coutumières de ce temple. Pourtant c’était cette impression-là que Alex en tirait. Elle était comme vivante, pourvue d’un regard et ce regard lui était destiné. De ce regard qui ne le fixait pas vraiment, se dégageait un tel bonheur qu’il l’interpréta comme une invitation à devenir lui-même ce regard, à abandonner son manège de coups d’œil furtifs et fragmentaires à la poursuite des détails qui l’entouraient et de regarder tout cela, lui-même inclus, d’un autre œil. L’œil de Vishnou? … Mystérieusement celui-ci semblait rejoindre son œil intérieur de toujours.

 

Un coup de gong interrompit sa méditation. Autour de la statue, soudain illuminée à grand renfort de lampes à huile, Alex vit une poignée de prêtres habillés de jaune, agiter des clochettes et souffler dans des conques comme des perdus. L’un d’eux alla dans sa direction. Alex vit se rapprocher son visage où apparaissaient, partant de la racine du nez en remontant vers le front en forme de U, deux lignes verticales. Au-dessus de celles-ci trois barres rappelaient les trois pas du mythique nain Vishnou se métamorphosant en géant. D’une inclinaison de la tête l’homme l’invita à s’asseoir dans le hall d’entrée où avaient pris place également un joueur de shennai et un percussionniste. Ce dernier s’était installé derrière un grand tambour cylindrique recouvert de peaux aux deux extrémités, qu’il tapotait les mains nues. Et pendant qu’autour de la statue prêtres et fidèles s’affairaient à offrir à la divinité toutes sortes d’objets, parmi lesquels Alex, sans qu’il en comprît le sens, pouvait distinguer une fleur et un morceau de tissu, les deux musiciens accompagnèrent la cérémonie de leurs rythmes et mélismes. Après un temps Alex se rendit compte que le joueur de shehnai le regardait. C’était comme si celui-ci et son compagnon le percussionniste, ne s’adressaient qu’à lui. Alex aussi d’ailleurs n’était plus là que pour eux. Un contact étrange s’était établi entre eux trois, les isolant apparemment des activités rituelles du temple.

 

En plongeant dans les yeux noirs et brillants du joueur de chalumeau, Alex se rendit compte qu’au fond ceux-ci, comme ceux de la statue, ne le fixaient pas vraiment. C’étaient de simples orifices, des portes d’entrée minuscules qui, tel le gopuram à l’entrée du temple, l’invi­taient à l’élévation, puis au recueillement. Mentalement Alex se revit se déchausser puis se prosterner devant les marches du temple. Un vent doux et chaud se leva alors et il se sentit entraîné à une vitesse de plus en plus grande, jusqu’à ce qu’il fût désorienté au point où il ne se sentit plus du tout. Et à ce moment-là, de derrière les fagots, de légers tourbillons se levèrent, tout miel tout fiel, s’entortillant autour de lui, le couvrant de caresses à fleur de peau, du haut jusqu’en bas, d’un accord à l’autre…

 

Ce n’est que la musique!…Un instant Alex se vit faire cette ré­flexion pour se retrouver l’instant après dans une barque au milieu d’un lac entouré de collines, celui de Kodaikanal?… Le vent à la direction alternante était son unique moteur, l’eau un plateau tournant qui le portait comme jadis la tournette d’un jardin de son enfance. Autour de lui les rives exécutaient leur danse de plus en plus lentement…

 

Lors­qu’il ouvrit les yeux la musique s’arrêta. Le jeune musicien faisait des signes en direction de l’étui de son saxo. Se rappelant le prêtre hindou qui l’avait fait s’éloi­gner du lieu du culte, Alex lui fit comprendre par gestes qu’il ne voulait pas profaner un lieu sacré avec de la musique qui ne lui était pas destinée. Alors, d’un mouvement de bras, le joueur de shehnai l’invi­ta à le suivre dehors.

 

Dans la pénombre de la nuit tombante, il l’emmena jusqu’au pied d’un petit temple latéral. Là il le fit s’asseoir et d’un geste appuyé de la main, toucha son instrument en guise d’invitation. N’ayant plus d’arguments à lui opposer Alex sortit son soprano de son étui, plaça une anche neuve sur son embouchure et fixa celle-ci sur l’instrument. Il le mit aux lèvres et souffla de façon à élimi­ner tout bruit parasitaire, parvenant à émettre un premier son rond et mielleux.

 

Il se mit à jouer, sautant d’une note à l’autre, s’apercevant après un temps qu’il était en train d’improviser sur les accords d’un thème de jazz qu’il se souvenait avoir joué un peu avant son départ.  Le joueur de chalumeau prit le tambour de son compagnon et se mit à rythmer ses mélismes selon le système indien. C’était une mesure de seize temps, ce qui lui permettait de suivre la mesure de quatre pratiquée par Alex. Ce n’était pas une sinécure de trouver l’équilibre entre les deux systèmes. Mais précisément – et c’était une des premières choses que Alex trouva vraiment étranges ce soir-là – à force de concentration sur l’aspect technique de ce qu’il était en train de faire, il s’était mis à oublier ce qu’il jouait.

 

Il avait dû fermer les yeux et flottait comme porté par les sons qu’il produisait, entouré de ce que lui semblaient être des débris dont il ne pouvait déceler l’ori­gi­ne, des débris abstraits pour ainsi dire, qu’à chaque fois il évi­tait de justesse, de façon à ce que parmi ce chaos apparent, il eût peu à peu l’impression de suivre une voie bien tracée menant à un but qui lui aurait été destiné. Puis un des débris se transforma en étoile. Celle-ci s’étira jusqu’à former le dessin d’un figuier banian vibrant et tout illuminé comme un arbre de Noël. Tout à coup cette image s’immobilisa. L’arbre se dressait maintenant contre un ciel bleu de midi. Une légère brise remuait ses branches. Sous l’arbre il y avait un jeune garçon qui dormait la bouche ouver­te.

 

Alex se sentit tomber, attiré par le garçon comme par un aimant. Juste au moment où il croyait qu’il allait s’écraser, il se sentit devenir tout petit, le temps de s’engouffrer dans la bouche devenue énorme, elle, du garçon, lequel, ne se doutant de rien, continuait son somme.

 

Revenu de son émotion, Alex se sentit de nouveau flotter dans les airs, mais les débris qui l’entouraient n’étaient plus abstraits. Il s’agissait de vraies étoiles cette fois. Et il vit le soleil aussi et les planètes, ainsi que la sphère terrestre verte et bleue. Et sur la terre il vit des hommes et des femmes formant des rondes innombra­bles, se tortillant dans tous les sens avec des mouvements sinueux. Au milieu de chaque ronde il y avait un musicien qui modelait leur danse. De nouveau Alex se sentit tomber. Il atterrit au milieu d’un des cercles et se rendit compte que c’était lui-même qui était en train de jouer.

 

Il s’arrêta et ouvrit les yeux. Il entendit que son compagnon conti­nuait à tambouriner. Devant lui il y avait les fidèles entou­rant le prêtre qui officiait devant la statue d’une déesse figée dans une pose lascive. Le prêtre se retourna vers lui et lui fit signe de continuer. Alex ferma les yeux et se concentra de nouveau sur les rythmes que lui suggérait son compagnon. Un ballet de sons se dérou­lait maintenant devant ses yeux. Mais en fait ce n’étaient pas les sons qui bougeaient. Les tons qu’il produisait à  chaque temps accentué, n’étaient qu’un prétexte, un cadre de référence d’étoiles fixes autour desquelles évoluaient les glissandi incessants qu’il se découvrit produire. Je danse!… se dit-il émerveillé et tous les fidèles l’imitèrent, là où il était, au centre même de l’étoile qui se mit à tourner, entraî­nant à leur tour dieux et héros, danseuses et animaux, tous ceux qui décoraient le temple, à changer de position et de place, et ce jusqu’au vertige et, comme Alex s’en rendit compte en un éclair, bien au-delà.

 

Il n’y avait plus trace de fidèles quand, en pleine nuit, Alex se trouvait encore dans l’enceinte du temple Kesava. A grande peine il essaya de se détacher du regard du joueur de shehnai qui lui tendit un bol rempli d’eau. Ce n’était qu’après avoir bu qu’il y parvint. En quittant le jeune musicien, il se promit d’aller le retrouver le lendemain afin d’avoir quelques éclaircissements sur les étranges événements de la soirée. Mais le lendemain il ne se sentit tranquil­lisé qu’une fois installé sur le siège de l’autobus qui était censé le transporter jusqu’à la ville de Bangalore.

 

Publié dans : ||le 14 avril, 2015 |Pas de Commentaires »

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