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Capac Cocha

« C’était la coutume chez les nobles de célébrer la fête de la Capaccocha tous les quatre ans, choisissant quatre adolescents (…) sans tâche ni ride, parfaits en beauté (…) ces quatre acllas privi­légiées et élues étaient portées jusqu’à Cuzco des quatre sec­teurs du Pérou. (…) Lorsque la fête était termi­née, les capacco­chas qui étai­ent destinées à Cuzco, étaient conduites à la huaca de Huanacauri ou bien à la maison du soleil, et après avoir été endormies, on les des­cendait dans une citerne sans eau et là (…) on les emmurait vivantes (…). Les autres, l’Inca les renvoyait à leurs terres d’origine pour qu’on y fasse de même avec eux, privi­légiant de cette façon leurs pères, qui par ce fait deve­naient gouvernants, et il ordonnait aussi qu’il y ait des offi­ciants pour l’adoration qui leur incombait chaque année, car cette capaccocha servait de garde et de protection pour toute la région. » 

  

          Rodrigo Hernández Príncipe, Lettres et rapports au Vice-Roi et à l’Archevêque de Recuay (1621) cités dans P.J. de Arriaga, La extirpación de la idolatría en el Perú. (1920) 

  

  

  

Yannick secoua ses boucles blondes et laissa un instant reposer son regard bleu dans celui – noir – de son ami Demetrio. Ce dernier ressen­tit un certain trouble devant la beauté, presque féminine, de son ami français, dont il était de trois ans l’aîné. Dire qu’à peine né, il l’avait encore tenu dans ses bras, lorsque, il y a quinze ans, il était venu rendre visite avec son père aux parents de Yan­nick. Ceux-ci participaient alors, en tant que coopérants, à un projet de reboi­sement dans son village. 

  

Les deux adolescents se trouvaient sur un pont en pierre, orné en son milieu d’une croix qui dominait le fleuve en contrebas en voie de dessèchement. Alors que Yannick était vêtu d’un t-shirt et d’un jean, Demetrio portait un étrange accoutrement compor­tant une longue robe blanche brodée de motifs dorés et une paire d’ailes fixées à ses épaules à l’aide de courroies, elles aussi dorées. Dans la main il tenait une ar­quebuse en carton, qu’il arbo­rait en l’hon­neur de Saint-Jacques le Matamore qui, étrangement, s’était métamor­phosé de saint patron de la conquista espagnole en un saint particulièrement popu­laire parmi les indiens du Pérou. Surtout les jours de tonnerre et de pluie où sur des autels improvisés il était discrètement vénéré par l’offrande de quelques feuilles de coca. 

  

Ce quinze juillet c’était la grande fête de la Vierge dans ce villa­ge, situé en pleine cordillère des Andes à une centaine de kilomètres de la ville de Cuzco. La fête durait plusieurs jours et tous les paysans de la région y participaient. Chaque village en­voyait en déléga­tion une de ces confréries pieuses qui s’é­taient constituées autour des nombreux clochers d’église qui, dès le sei­zième siècle, s’étaient érigés dans le sillage de la conqui­sta. Mais en fait la fête n’était pas si pieuse que ça. Bien sûr il y aurait demain la procession qui solennellement convierait les fidèles à l’adoration de la Sainte Mère et toutes les activités principales, même les feux d’arti­fice de cette nuit, avaient lieu au parvis de l’égli­se. Mais la plupart des participants à la fête étaient déguisés de telle façon, avec des masques et des vêtements tellement bizarres que l’en­sem­ble donnait l’impression d’être plutôt un carnaval qu’une fête religieu­se. Toutefois, pour être un carnaval cette fête se déroulait avec trop de sérieux. Ce n’était pas la joie innocente et bon enfant que cachaient ces masques de nègres aux yeux bleus et de conquistadores aux longs nez ridicules, mais une autre joie, secrète, maligne peut-être, renvoyant à une autre fête qui devait se dérouler au-delà des appa­rences de ces danses et de ces chants que venaient admirer en ces jours des curieux venant de tous les coins du pays.   

  

Les parents de Yannick, en vacances à Lima, n’avaient pas pu accepter l’invitation faite par leurs vieux amis, les Huamán, parents de Demetrio, de se joindre aux festivités. Par contre ils avaient autorisé à leur fils, désireux de revoir son village natal, d’y aller. Et le voilà donc sur ce pont, entouré d’une foule bigarrée, en compagnie de son ami indien, attendant anxieusement le début des festivités. Cela non seulement en touriste, mais aussi comme partici­pant. Car Monsieur Huamán lui avait demandé s’il ne voulait pas se prêter à une cérémonie à laquelle participait toute sa famille, affiliée à la Congrégation de Saint Jacques. Yannick avait tout de suite accepté avec enthousiasme. Mais ce qu’avait dit ensuite le père de Demetrio, que sa fille Cusi participerait elle aussi à la cérémo­nie, l’avait fait regretter aussitôt d’avoir accepté si rapide­ment. Cusi n’était-elle pas décédée il y a quatre ans, dans des circons­tances mysté­rieu­ses, dont Deme­trio ni ses parents n’a­vaient jamais voulu parler? Et maintenant tout à coup Monsieur Huamán la mention­nait comme si rien n’était arrivé, comme si Cusi n’avait jamais cessé de vivre!… 

  

Yannick n’avait pas osé se rétracter, et il devait se l’avouer, il ne le voulait pas vraiment non plus. Sa curiosité, l’attrait du mystère, l’avaient gagné sur sa peur. Et ayant définitivement – c’est en tout cas ce qu’il pensait alors – mis fin à cette vague de senti­ments troubles qui avaient envahi un moment son esprit, il s’était décidé à affronter l’aventure. Celle-ci commença très abrup­tement par un coup de coude venant de Demetrio: 

  

- Regarde là, ils nous font signe! 

Yannick se pencha au-dessus du muret en pierre qui bordait le pont et vit sur la rive droite du fleuve, réduite par la sécheresse à un mince filet, passé le deuxième pont qui reliait ses berges, pont qu’on appelait le pont de l’Inca, un petit groupe d’in­diens masqués et revêtus de vête­ments fastueux et bril­lants. Silencieux, ils regardaient en sa direction. Deme­trio le prit par la main et se creusa un chemin à travers la foule, puis descendit avec lui au pas de course la berge abandonnée jusqu’à la rive où ils avaient vu le groupe. 

  

Soudain la pres­sion de la main de Demetrio avait disparu. Yannick était seul. Devant lui se trouvait un homme avec un masque noir où était figée une grimace féline. Dans la main gauche il portait un récipient en argent. De l’autre main il lui fit signe de le suivre et ensemble ils marchèrent en silence à travers la boue qu’avaient laissée derrière elles les eaux du fleuve, jusqu’au centre où une grande flaque d’eau était tout ce qui restait du majes­tueux torrent, si terrifiant à d’autres époques, lorsqu’au printemps, propulsé par les fontes des neiges du Vilcanota, il surgissait, inondant routes et villages sur son parcours. 

  

Arrivés là, il pria Yannick de se dévêtir, jetant ses vêtements, après les avoir levés au ciel un à un, comme une offrande dans le fleuve. Puis il traversa avec lui l’eau, jusqu’à ce qu’ils eussent     atteint de nouveau une partie sèche. Là, il puisa du réci­pient en argent une poignée de poudre jaunâtre dont il commença, en chanton­nant, à enduire Yannick sur tout son corps. Yannick recon­naissait l’odeur suave de la farine de maïs. 

  

- Maintenant, lui dit l’homme, vous êtes habillé par la terre. Elle protégera votre corps tout au long des épreuves qui vous attendent. Il lui reste encore à vous renforcer l’esprit. 

  

Sur ce il le prit par la main, tout comme l’avait fait avant lui Demetrio, et l’entraîna jusqu’à la rive opposée. Par un petit chemin escarpé, il entreprit alors avec lui une montée qui en vérité était assez pénible pour Yannick qui, nu-pieds, se blessait aux cailloux qui jon­chaient le chemin. Le voyant peiner, l’homme lui dit: 

  

- D’ici peu ces petites choses-là ne t’importuneront plus. Paroles qui n’apaisaient en rien Yannick et celui-ci voulut protester. Mais l’homme lui posa la main sur la bouche et désigna un lieu situé plus haut, où Yannick reconnut à même les rochers une petite construction en bois sombre qui se confondait presque avec le roc contre lequel celle-ci était appuyée. Yannick obtempéra et suivit son guide sans plus se plaindre jusqu’au lieu indiqué. Lorsqu’il avait atteint celui-ci, il se rendit compte que la construc­tion n’avait pas de fenêtres, seule une porte par laquelle, sans douceur, l’homme le fit entrer, sortant lui-même aussitôt en la bloquant derrière lui. 

  

Enfermé dans ce trou noir, collé à cette paroi froide de rocher, Yannick commença à regretter amèrement son aventure. Il se mit à penser à ses parents qui étaient à Lima, si loin de lui en ce moment. Jamais il n’aurait pensé qu’ils pouvaient lui manquer autant. Il sentit même, ça c’était le comble!, des larmes lui jaillir des yeux. Non, il fallait se reprendre!… Yannick réprima le mouve­ment de panique qui risquait de le dominer s’il persistait à s’api­toyer sur son sort et se mit à explorer l’endroit où il se trouvait. Ses yeux s’étant habitués peu à peu à l’obscurité, il vit que la maison­nette était constituée d’une seule pièce, complètement vide à l’ex­ception d’une petite table basse en bois sur laquelle se trouvait un petit vase en terre cuite où Yannick reconnut une figure humaine pourvue d’un nez, d’yeux et d’oreilles, arborant au centre de son ventre arrondi un phallus disproportionné. Yannick ne put s’empêcher de toucher le gland. Ses doigts rencontrèrent un petit orifice. Sans trop penser aux conséquences de son geste, il porta le gland à ses lèvres. Un liquide doucereux mais fort – de la bière de maïs fermen­tée? – lui coula dans la bouche. C’était bon et la peur, le dénuement et la douleur physique ayant largement entamé sa résis­tance, c’est malgré lui que Yannick, oubliant toute prudence, vida le vase jusqu’à la dernière goutte. 

  

La boisson le réconforta et il continua l’exploration de la pièce. A sa grande joie il découvrit, dans un des angles de l’habitation, impeccablement pliés comme si cela avait été sa mère qui les avait déposés là, une paire de vêtements: un pantalon noir andin qui lui descendait jusqu’aux mollets et une chemise de type unco, sans manches. La chemise, par la sensation de douceur qui s’en dégageait, lorsqu’il l’enfila sur sa peau nue, devait être en laine de vigogne. En caressant le tissu, ses doigts se heurtaient à des dizaines de pierres précieuses qui y étaient incrustées. 

  

Tout à coup on frappa à la porte. Trois coups, trois jolis petits coups, espacés d’une fraction de seconde chacune, appliqués avec fermeté et précision. Yannick se précipita vers la porte, mais se retint au dernier moment. L’homme masqué avait bloqué la porte. Faudrait-il donc la forcer pour ouvrir? 

  

- Sortez! Il est temps… Une voix cristalline, une voix de jeune fille lui parlait de l’autre côté. 

- Je ne peux pas ouvrir, lui dit-il, on m’a enfermé ici. 

- Vous savez bien que vous le pouvez. Sortez donc! N’ayez pas peur… 

  

Yannick sentait une étrange sensation lui traverser les veines, une  sensation de puissance, qui faisait qu’il se voyait agir comme s’il était sorti de lui-même, retournant sur ses pas, respirant profondé­ment, prenant son élan en bandant les muscles puis courant à travers la porte qui, lentement, vola en éclats sans bruit. On aurait dit une séquence de film au ralenti dont on aurait coupé le son. Dehors, à quelques mètres de lui, il y avait, toute souriante, vêtue d’une longe robe triangu­laire de couleur argentée et couverte de pierreries bleues, pareille à une vierge de l’école cuzquène, Cusi, belle comme une princesse Inca, déguisée en madone. Yannick voulut courir vers elle pour l’embrasser, mais à l’instant où il croyait la tenir dans ses bras elle se trouvait déjà quelques mètres plus loin, n’arrêtant pas de lui sourire, l’invitant des yeux à la suivre. 

  

Comme en rêve Yannick, qui avait renoncé à l’espoir de la toucher, la suivit. Une heure, plusieurs heures, ou quelques minutes? Il ne le savait pas. Jusqu’au moment où elle disparut derrière un tournant où elle l’avait précédé. Yannick s’arrêta et regarda autour de lui. Sur sa gauche, ouvert dans les arbustes et les plantes sauvages qui couvraient la paroi rocheuse, il vit un sentier. Il s’y engagea, sans hésiter un instant à l’idée de devoir marcher nu-pieds sur ce petit chemin accidenté, plein de ronces et de cailloux. Devant l’absence de douleur, il se fit la ré­flexion­ qu’il avait eu tort de douter de son guide masqué lorsque celui-ci lui avait dit de ne pas s’inquiéter pour ces choses-là. Cette pensée devait lui avoir donné des ailes car, avant que la moindre sensa­tion de fatigue ne lui ait signalé l’effort fourni ni le temps parcouru, il se vit déjà au terme de son escalade. 

  

Là, juché sur un grand rocher plat bordé de deux rigoles, l’attendit une nouvelle surprise sous la forme de Monsieur Huamán habillé en dignitaire Inca, coiffé d’une tiare plaquée d’or, dans laquelle étaient plantées deux fines plumes de faucon, une blanche et une noire. Devant lui, les pattes nouées ensemble, s’agitait un agneau d’une blancheur de neige. A sa droite brillait d’un éclat doré le tumi, le couteau cérémonial à l’extrémité en demi-cercle. A sa gauche se trouvait un pot en argent, deux fois plus grand que celui de l’homme masqué, rempli de nouveau de farine de maïs. Monsieur Huamán leva la main. Là-dessus quatre hommes habillés de tuniques blanches, apparurent portant une litière ornée de plumes rouges et vertes. Ils s’arrêtèrent devant lui et l’invitè­rent à monter. Puis, lentement, ils le conduisirent vers le rocher, comme pour l’offrir en sacrifice au redoutable tumi de Huamán. Arrivés à sa hauteur ils prirent vers la droite, contournant par deux fois le rocher. Ensuite seulement ils s’immobilisèrent devant Huamán. Celui-ci leva alors son couteau et le planta en plein coeur de l’agneau. Des deux mains il contint l’animal qui s’agitait en agonie, le soulevant au-dessus du récipient en argent dans lequel il laissa couler le sang qui fut absorbé par la farine, laquelle en peu de temps se transforma en une pâte rose. Lorsque le sang s’était arrêté de couler, Huamán reprit le couteau cérémonial et de quelques mouvements habiles il sortit le coeur et les intestins de l’animal, lesquels tombèrent en palpi­tant sur la surface du rocher, puis regarda le sanglant paquet glisser en direc­tion de la rigole située à gauche. Sur ce Huamán enfonça son visage dans ses mains couvertes de sang et resta ainsi durant plu­sieurs longues minutes. 

  

Il interrompit brusque­ment sa méditation en levant son visage ensan­glanté vers le ciel. Il entonna alors un étrange chant qui pour Yannick ressemblait davantage à un bêlement, dans lequel l’accompa­gna aussitôt le choeur plaintif des quatre porteurs en larmes, qui sous le coup de l’émotion – feinte ou réelle? – firent balancer dangereu­sement la litière: 

« Ay ay, nous pleurons 

 Ay ay, nous sommes en peine 

 Ay, tes fils souffrent 

 Ay, tes pauvres souffrent 

 Nous n’avons que notre sanglot à t’offrir 

 En échange de tes pluies 

 En échange de tes eaux 

 Envoie-les-nous 

 Tes pauvres, tes gens. » 

  

Les pleurs se terminèrent aussi abruptement qu’ils avaient commencé. Huamán tenait de nouveau son visage dans les mains. Après de nouvel­les longues minutes il ordonna à Yannick de quitter sa litière et de s’approcher. Une fois près de lui, il lui fit signe de s’as­seoir à sa gauche. Il plongea la main gauche dans la farine arrosée de sang et traça sur le visage de Yannick, tout autour de ses yeux en partant de la pointe du nez, qu’il souligna comme pour lui donner l’apparence d’un bec, de chaque côté trois larges bandes. Puis, de la main droite il prit une poignée de farine rose et en porta la moitié à sa bouche, introduisant la moitié restante dans la bouche de Yannick. Réprimant son dégoût Yannick mâcha, en imitant Huamán, la pâte sanglante. Ce n’était que lorsqu’il l’avait avalée toute entière que ce dernier lui adressa la parole: 

  

- Capaccocha, sauvez-nous. Vous êtes notre seul espoir. Allez!… 

Yannick, comme médusé par ce qu’il venait de vivre, ne pensa même pas une fraction de seconde désobéir à cet ordre et rejoignit ses quatre porteurs. Une fois juché sur sa litière, ceux-ci l’emportèrent au pas de course vers une destination aussi inconnue que les précédentes. 

En cours de route il fit de nouveau une étrange rencontre, telle­ment étrange en vérité qu’il ne savait s’il devait l’attribuer à ce que d’habitude ses yeux lui transmettaient sans le trahir, ou à quelque hallucination qu’il aurait connue sous l’effet du breuvage bu dans le vase phallique. 

  

Ses porteurs, infatigables, menaient bon train et ils étaient sur le point de quitter une partie boisée peuplée d’eucalyptus pour s’enga­ger dans un terrain vallonné ouvert. Soudain, comme pris de peur, ceux-ci s’immobilisèrent. Aux tentati­ves de Yannick de leur extirper quelque explication, ils se limitè­rent à lui montrer du doigt un grand point noir qui semblait suspendu dans le ciel. Ça devait être quelque oiseau, un aigle, se dit Yannick, ou même peut-être un condor qui se laissait porter par un courant d’air chaud. Pas de quoi s’effrayer donc. Mais les porteurs ne le virent pas de cette façon, ils conti­nuèrent à montrer l’être volant du doigt, en criant « là!… ­la!… », jusqu’au moment où ils se retour­nèrent du côté du bois, le doigt immobile tendu vers une des branches du grand eucalyptus qu’ils venaient de passer. 

  

Sur cette branche se balançait un être ailé au masque de félin, qui ressem­blait singulièrement à son ami Demetrio: la même robe blanche, brodée de dorures, et dans sa main l’arquebuse. Mais celle-ci n’était plus en carton cette fois. Il lui parla, et malgré le ton menaçant qu’avait pris sa voix, Yannick reconnut indubitablement celle de Demetrio. Lui de son côté ne semblait pas le reconnaître ou du moins fit semblant: 

  

- Capaccocha, je suis Illapa, je suis né d’une fontaine et me déplace dans les airs. C’est moi qui fait pleuvoir et qui dessine les arcs-en-ciel… Et « pan! » faisait l’arquebuse, je suis aussi le tonnerre, « pan! », je lance des étincelles à partir de mes yeux et chaque fois que « pan! », je montre la pointe de ma queue, j’arrose, selon mon humeur, le monde de pluie, « pan! », ou de cendres… 

Là-dessus, devant les yeux stupéfaits de Yannick, qui ne pouvait croire que c’était là son ami qui le traitait ainsi, il souleva sa robe jusqu’à la ceinture et, riant aux éclats, commença à l’arroser, lui et ses porteurs, de son urine. Yannick, qui voulait s’épargner cette humiliation, fit mine de s’en aller, mais ses porteurs refusè­rent de le suivre. Même qu’ils subi­rent l’épreuve avec joie, comme s’ils prenaient plaisir à la douche chaude que d’en haut cet étrange oiseau-félin dans lequel Yannick refusa de voir Demetrio, était en train de leur offrir. 

  

Ce n’était que la dernière goutte d’urine déversée, qu’ils s’apprêtè­rent de nouveau à soulever la litière et filer à toute allure par le terrain vallonné qui s’ouvrait devant eux. Ils ne s’arrêtèrent qu’à la tombée de la nuit après avoir descendu jusqu’au pied d’une colli­ne, devant une cavité où ils le déposèrent. Sur ce ils s’en allèrent emmenant la litière, le laissant seul devant ce qui était selon toute probabilité l’entrée d’une grotte. 

  

Yannick se rendit compte que le jour avait pris fin. La lune, dont il vit qu’elle était pleine, était déjà montée au ciel. Il se trouvait entre deux obscurités, celle de dehors, de la plaine et celle de l’intérieur, de la grotte. Plutôt que d’errer dans la première, il décida de s’en­fouir dans la seconde. Comme il n’avait avec lui aucune lanterne pour s’éclairer, il eut l’idée de s’aventu­rer dans la grotte les yeux fermés, cherchant son chemin en aveugle, afin de trouver ainsi peut-être une autre, et meilleure manière de s’orienter. Cette idée s’avéra fructueuse. Dès l’entrée, il sentit, à la hauteur même où, tout naturellement, il posa les mains, tout au long de la paroi rocheuse une forme cylindrique, qui le guida jusqu’à l’inté­rieur comme un long serpent. Il chemina ainsi quelque temps jusqu’à ce que, à un moment donné, le serpent s’acheva en s’arron­dis­sant comme s’il avait atteint la tête de l’animal. Ça devait être la fin du parcours. Yannick ouvrit les yeux. 

  

Ce qu’il vit dépassa en enchante­ment tout ce qu’il avait vécu jusqu­’alors. Devant lui se trouvait un petit espace arrondi, constitué d’une terrasse formée par trois marches taillées dans le roc, les­quelles se terminaient en une sorte d’ogive qui, telle une vague se renversait au-dessus de la terrasse. En haut de l’ogive une ouver­ture était aménagée, par laquelle se déversaient abondamment les rayons de la pleine lune qui en ce moment même devait se trouver juste au-dessus. Et au centre de ce bain lunaire, toute blanche, il y avait Cusi, Cusi vivante, Cusi qui dormait nue, la chair tremblan­te, les seins légèrement soulevés par le mouvement de sa respiration. Yannick resta là, immobile, retenant son haleine de peur qu’elle ne dispa­raisse à nouveau, de peur que le rêve ne s’évanouisse au moment où il tenterait de le toucher. 

  

Toucher oui, ce beau visage ovale, caresser ces longs cheveux noirs, embrasser cette bouche… Et le rêve sem­blait persis­ter cette fois et Yannick se résolut à obéir à son désir… Il gravit les trois marches avec lenteur, craignant à chaque pas la voir disparaî­tre, cette Cusi à laquelle il vouerait, il en avait la certitude maintenant, un amour éternel… 

  

Lorsque Yannick s’apprêta à sortir du rêve, il se rendit compte qu’il était entouré de visages. En ouvrant bien les yeux, il vit que ses por­teurs étaient revenus et aux bruits qu’il entendit derrière eux, il semblait qu’ils n’étaient pas venus seuls. Quant à Cusi elle était partie. A sa question où elle était, l’un des por­teurs lui dit en riant « Car­cancha! » et fit un geste de la main, l’air de dire « qu’elle soit ici ou autre part, cela n’a pas d’importance ». 

  

Lorsque ses porteurs le reconduisirent le long du tunnel jusqu’à la sortie de la grotte, Yannick pouvait à peine se soutenir sur ses jambes. Il était épuisé, mais en même temps un sentiment de contente­ment s’était installé en lui, une joie qui lui venait des en­trail­les et qui semblait lui monter à la tête. Ivre de joie! se dit-il, en plongeant la tête dans l’air froid de la nuit où une foule d’indiens munis de torches l’acclamèrent comme un héros. Huamán se trouvait au milieu d’eux, assis sur une litière. A côté de lui une autre litière, vide, déjà soulevée par quatre nouveaux porteurs, l’attendait. Un des porteurs qui l’avaient accompagné pour sortir de la grotte, le prit sur ses épaules et le déposa sur la litière. De nouvelles acclama­tions naquirent autour de lui. Huamán se tourna alors vers lui en lui tendant un pot en terre cuite, qui arborait, symétriquement plantés sur les deux côtés et reliés entre eux par une sorte de pont, deux immenses phallus, pourvus cette fois aussi d’un orifice aux extrémi­tés: 

  

- Bois ça, Capaccocha, ça te donnera des forces! 

Yannick but à grandes gorgées le liquide qui, doucereux et fort, ressemblait au breuvage qu’il avait pris hier. Lorsqu’il rendit le pot à Huamán celui-ci le porta également à la bouche, utilisant pour ce faire le phallus que Yannick n’avait pas touché. Quand il eut terminé, il fit un signe à un groupe d’indiens, habillés de blanc, qui portèrent jusqu’à lui une troisième litière sur laquelle il vit divers objets brillants, incrustés de pierres précieuses. Il s’agis­sait d’un collier formé de disques en or et de bracelets en argent, qu’on lui mit sur-le-champ, ainsi qu’un casque également en or, pourvu de volutes ailées et se terminant à l’avant par un masque qui, posé devant son visage, devait lui donner l’air d’un chat. 

  

Les cris et les accla­mations redoublèrent autour de lui. Une nouvelle sensation s’empa­ra de Yannick, une force, une onde puissante qu’il sentit se dégager de lui et qui, tel un enthousiasme, semblait se transmettre aux gens qui l’entou­raient, chaque fois qu’il leur lançait un regard. Etait-il bien encore Yannick, n’était-il pas, tout comme Demetrio, devenu une divini­té, élevée au-dessus de toutes ces no­tions de peur et de honte, qui constituaient l’ordinaire des sentiments des mortels? Il en fit l’essai en levant soudain la main. A l’instant même tous arrêtèrent leurs cris et se pros­ternèrent devant lui, à l’emplacement même où ils se trou­vaient. Huamán était le seul à résister à l’enchante­ment. Il lui sourit avec bienveillan­ce: 

  

- Il faut y aller maintenant, Capaccocha, nous avons encore à faire. 

Là-dessus la procession se mit en marche. Des chants l’accompagnè­rent, alternant, puis mêlant les bourdons des voix mâles et les pépie­ments des femmes. Cependant, à mesure qu’ils avançaient, les chants s’ame­nuisèrent, jusqu’à ce que, arrivés devant une élévation, tous devin­rent silen­cieux. Il n’y avait cependant pas de tristesse dans leurs attitudes et leurs regards, plutôt du respect. Un grand événe­ment solennel se préparait dont – Yannick n’en doutait pas – il serait le protagoniste. 

  

Au moment de commencer l’ascen­sion de la côte, Yannick se rendit compte qu’à part ses porteurs et deux hommes chargés de cordes, tous les autres étaient restés en arrière. Une fois au sommet, on le fit descendre de sa litière. Devant Yannick s’élevait un petit monticule, au sommet duquel on avait pratiqué un trou assez large. Yannick se sentit envahi d’un immense besoin de dormir. Il s’étendit à même le sol les genoux haut levés sous le menton. Le sommeil l’em­porta avant qu’il ne sentît les manipula­tions auxquelles se livrèrent sur lui ses accompagnateurs. On le plaça sur le ventre, le bras droit plié sur sa poitrine, la main gauche posée sur le dos, puis on l’enroula de rudes cordes de chanvre. Ainsi empaqueté, on le porta jusqu’à l’entrée de la huaca. Au moment où on l’y descendit, il commença à pleuvoir doucement. Les hommes se regardèrent d’un air satisfait, se gardant cependant de tout commentaire. Le capaccocha déposé au fond, ils jetèrent de grandes pelletées de terre par l’orifice, jusqu’à ce que fût rempli le puits qu’on y avait creusé. Yannick, lui, rêvait d’un tunnel, le dernier, dans lequel on l’aurait introduit. Les parois cette fois étaient chaudes et humides et il glissait sans difficulté, enveloppé de cette peau de serpent qui s’était enroulée autour de lui tout en le guidant vers cette issue qui apparaissait là-haut, sous l’aspect d’une lueur. Yannick sentit alors une immense pression s’exercer sur lui. Les parois parurent secouées de spasmes. La lumière au bout, l’aspira avec force. Puis, devant lui, en sortant de l’orifice, il y avait les visages de Monsieur Huamán et de Deme­trio qui regardèrent avec attendrissement un petit corps sanglant entouré du cordon sortir du ventre de Madame Huamán. C’était une petite fille. Ils l’appelleraient Cusi.

Publié dans:Capac Cocha |on 11 octobre, 2007 |Pas de commentaires »

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